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Revue des Deux Mondes tome 72, 1885
José-Maria de Heredia

Romancero del Cid


<poem>

Ciudando Diego Laynez,
En la mengua de su casa
Fidalgn, rica y antiga
Autel que Iñigo y Abarca.
(Romancero del Cid.)


LE SERREMENT DE MAINS

Songeant à sa maison, grande parmi les grandes, Plus grande qu’Iñigo lui-même et qu’Abarca, Le vieux Diego Laynez ne goûte plus aux viandes.

Il ne dort plus, depuis qu’un sang honteux marqua La joue encore chaude où l’a frappé le Comte, Et que pour se venger la force lui manqua.

Il craint que ses amis ne lui demandent compte, Et ne veut pas, navré d’un vertueux ennui, Leur laisser respirer l’haleine de sa honte. Alors il fit quérir et rongea devant lui Les quatre rejetons de sa royale branche, Sanche, Alfonse, Manrique et le plus jeune, Ruy.

Son cœur tremblant faisait trembler sa barbe blanche ; Mais l’honneur raidissant ses vieux muselés glacés, Il serra fortement les mains de l’aîné, Sanche.

Celui-ci, stupéfait, s’écria : — C’est assez ! Ah ! vous me faites mal ! — Et le second, Alfonse, Lui dit : — Qu’ai-je donc fait, père ? vous me blessez ! —

Puis, Manrique : — Seigneur, votre griffe s’enfonce Dans ma paume et me fait souffrir comme un damné ! Mais il ne daigna pas leur faire une réponse.

Sombre, désespérant en son cœur consterné D’enter sur un bras fort son antique courage, Diego Laynez marcha vers Ruy, le dernier-né.

Il l’étreignit, tâtant et palpant avec rage Ces épaules, ces bras frêles, ces poignets blancs, Ces mains, faibles outils pour un si grand ouvrage.

Il les serra, — suprême espoir, derniers élans ! Entre ses doigts durcis par la guerre et le hâle. L’enfant ne baissa pas ses yeux étincelans.

Les yeux froids du vieillard flamboyaient. Ruy tout pâle, Sentant l’horrible étau broyer sa jeune chair, Voulut crier ; sa voix s’étrangla dans un râle.

Il rugît : — Lâche-moi, lâche-moi, par l’enfer ! Sinon, pour t’arracher le cœur avec le foie, Mes mains se feront marbre et mes dix ongles fer ! —

Le vieux tout transporté dit en pleurant de joie : — Fils de l’âme, ô mon sang, mon Rodrigue, que Dieu Te garde pour l’espoir que la fureur m’octroie ! —

Avec des cris de haine et des larmes de feu, Il dit alors sa joue insolemment frappée, Le nom de l’insulteur et l’instant et le lieu : Et tirant du fourreau Tizona bien trempée, Ayant baisé la garde ainsi qu’un crucifix. Il tendit à l’enfant la haute et lourde épée.

— Prends-la. Sache en user aussi bien que je fis. Que ton pied soit solide et que la main soit prompte. Mon honneur est perdu. Rends-le-moi. Va, mon fils.

Une heure après, Ruy Diaz avait tué le Comte.


LA REVANCHE DE DIEGO LAYNEZ.
Sienta a yantar, el mi fijo
Do estoy a ma cabecera,
Que quien tal cabeza trae
Sera en mi casa cabeza
(Romancero del Cid.)


Ce soir, seul au haut bout, car il n’a pas d’égaux, Diego Laynez, plus pâle aux lueurs de la cire, S’est assis pour souper avec ses hidalgos.

Ses fils, ses trois aînés, sont là ; mais le vieux sire En son cœur angoissé, songe au plus jeune. Hélas ! Il n’est point revenu. Le Comte a dû l’occire.

Le vin rit dans l’argent des brocs ; le coutelas Dégainé, l’écuyer, ayant troussé sa manche, Laisse échauffer le vin et refroidir les plats.

Car le maître et seigneur n’a pas dit : — Que l’on tranche ! — Depuis eue dans sa chaise il est venu s’asseoir, Doux longs ruisseaux de pleurs mouillent sa barbe blanche. Et le grave écuyer se tient près du dressoir, Devant la table vide et la foule béante, Et nul, fils ou vassal, ne soupera ce soir.

Comme pour ne pas voir le spectre qui le hante, Laynez ferme les yeux et baisse encor le front ; Mais il voit son fils mort et sa honte vivante.

Il a perdu l’honneur, il a gardé l’affront ; Et ses aïeux, de race irréprochable et forte, Au jour du Jugement le lui reprocheront.

L’outrage l’accompagne et le mépris l’escorte ; De tout l’orgueil antique il ne lui reste rien.., Hélas ! hélas ! Son fils est mort, sa gloire est morte !

— Seigneur, ouvre les yeux. C’est moi. Regarde bien. Cette table sans viande a trop piètre figure ; Aujourd’hui j’ai chassé sans valet et sans chien ;

J’ai forcé ce ragot : je t’en offre la hure ! — Ruy dit et tend le chef livide et hérissé Qu’il tient empoigné par l’horrible chevelure.

Diego Laynez d’un bond sur ses pieds s’est dressé :

— Est-ce toi, Comte infâme ? Est-ce toi, tête exsangue, 

Avec ce rire fixe et cet œil convulsé ?

Oui, c’est bien toi ! Tes dents mordent encor ta langue ; Pour la dernière fois l’insolente a raillé Et le glaive a tranché le fil de sa harangue ! —

Sous le col d’un seul coup par Tizona taillé, D’épais et noirs caillots pendent à chaque fibre ; Le vieux frotte sa joue avec le sang caillé.

D’une voix éclatante et dont la salle vibre, Il s’écrie : — O Rodrigue, ô mon fils, cher vainqueur, L’affront me fit esclave et ton bras me fait libre !

Et toi, visage affreux qui réjouis mon cœur, Ma main va donc, au gré de ma haine indomptable, Satisfaire sur toi ma gloire et ma rancœur ! — Et souffletant alors la tête épouvantable :

— Vous avez vu, vous tous, il m’a rendu raison !

Ruy, sieds-toi sur mon siège au haut bout de la table.

Car qui porte un tel chef est chef de ma maison. —


LE TRIOMPHE DU CID.
De Rodrigo de Bivar
Muy grande fama corria
Cinco reyes ha vencido
Moros de la Moreria
(Romancero del Cid.)


Les portes du palais s’ouvrirent toutes grandes Et le roi don Fernan sortit pour recevoir Le jeune chef rentrant avec ses vieilles bandes.

Quittant cloître, métier, champ, taverne et lavoir, Clercs, bourgeois ou vilains, tout le bon peuple exulte ; Les femmes aux balcons se penchent pour mieux voir.

C’est que, vengeur du Christ que le Croissant insulte, Rodrigue de Bivar, vainqueur, rentre aujourd’hui Dans Zamora qu’emplit un merveilleux tumulte.

Il revient de la guerre et partout devant lui, Sur son genet rapide et rayé comme un zèbre Le cavalier berbère en blasphémant a fui.

Il a tout pris, pillé, rasé, brûlé, de l’Ebre Jusques au Guadiana qui roule un sable d’or, Et de l’Algarbe en feu monte un long cri funèbre. Il revient tout chargé de butin, plus encor De gloire, ramenant cinq rois de Morérie. Ses captifs l’ont nommé le Cid Campeador.

Tel Ruy Diaz, à travers le peuple qui s’écrie, La lance sur la cuisse, en triomphal arroi, Rentre dans Zamora pavoisée et fleurie.

Donc, lorsque les huissiers annoncèrent : — Le Roi ! Telle fut la clameur que corbeaux et corneilles Des tours et des clochers s’envolèrent d’effroi.

Et don Fernan debout sous les portes vermeilles, Un instant, ébloui, s’arrêta sur le seuil Aux acclamations qui flattaient ses oreilles.

Il s’avançait, charmé du glorieux accueil… Tout à coup, repoussant peuple, massiers et garde, Une femme apparut, pâle, en habit de deuil.

Ses yeux resplendissaient dans sa face hagarde Et, sous le voile épars de ses longs cheveux roux, Sanglotante et pâmée, elle cria : — Regarde !

Reconnais-moi ! Seigneur, j’embrasse tes genoux. Mon père est mort qui fut ton fidèle homme lige ; Fais justice, Fernan, venge-le, venge-nous !

Je me plains hautement que le Roi me néglige Et ne veux plus attendre, au gré du meurtrier, La vengeance à laquelle un grand serment t’oblige.

Oui, certe, ô Roi, je suis lasse de larmoyer ; La haine dans mon cœur bout et s’irrite et monte Et me prend à la gorge et me force à crier :

Vengeance, ô Roi, vengeance et justice plus prompte ! Tire de l’assassin tout le sang qu’il me doit ! — Et le peuple disait : — C’est la fille du Comte. —

Car d’un geste rigide elle montrait du doigt Cid Ruy Diaz de Bivar qui, du haut de sa selle, Lui dardait un regard étincelant et droit. Et l’œil sombre de l’homme et les yeux clairs de celle Qui l’accusait, alors se croisèrent ainsi Que deux fers d’où jaillit une double étincelle.

Don Fernan se taisait, luit perplexe et transi, Car l’un et l’autre droit que son esprit balance Pèse d’un poids égal qui le tient en souci.

Il hésite. Le peuple attendait en silence. Et le vieux Roi promène un regard incertain Sur cette foule où luit l’éclair des fers de lance.

Il voit les cavaliers qui gardent le butin, Glaive au poing, casque en tête, au dos la brigandine, Rangés autour du Cid impassible et hautain.

Portant l’étendard vert consacré dans Médine, Il voit les captifs pris au Miramamolin, Les cinq émirs vêtus de soie incarnadine ;

Et derrière eux, plus noirs sous leurs turbans de lin, Douze nègres, chacun menant nu cheval barbe. Or, le bon prince était à la justice enclin :

— Il a vengé son père, il a conquis l’Algarbe ; Elle, au nom de son père, inculpe son amant, — Et don Fernan pensif se caresse la barbe.

— Que faire, songe-t-il, en un tel jugement ? — Chimène à ses genoux pleurait toutes ses larmes ; Il la prit par la main et très courtoisement :

— Relève-toi, ma fille, et calme tes alarmes, Car, sur le cœur d’un prince espagnol et chrétien, Les larmes de tes yeux sont de trop fortes armes.

Certes, Bivar m’est cher ; c’est l’espoir, le soutien De Castille ; et, pourtant, j’accorde ta requête. Il mourra si la veux, ô Chimène, il est tien.

Dispose, il est à toi. Parle, la hache est prête — Ruy Diaz la regardait, grave et silencieux, Elle ferma les yeux, elle baissa la tête. Elle n’a pu braver ce front victorieux Qu’illumine l’ardeur du regard qui la dompte Elle a baissé la tête, elle a fermé les yeux.

Elle n’est plus la fille orgueilleuse du Comte, Car elle sent rougir son visage, enflammé Moins encor de courroux que d’amour et de honte.

— C’est sous un bras loyal par l’honneur même armé Que ton père a rendu son âme (que Dieu sauve ! ). L’homme applaudit au coup que le prince a blâmé.

Car l’honneur de Laynez et de Layn le Chauve, Non moins pur que celui des rois dont je descends, Vaut l’orgueil du sang goth qui dore ton poil fauve.

Condamne, si tu peux… Pardonne, j’y consens. Que Gormaz et Laynez, à leur antique souche, Voient par vous reverdir des rameaux florissans.

Parle, et je donne à Ruy, sur un mot de ta bouche, Belforado, Saldagne et Carrias del Castil. — Mais Chimène gardait un silence farouche.

Fernan lui murmura : — Dis, ne te souvient-il, Ne le souvient-il plus de l’amour ancienne ? — Ainsi parle le Roi gracieux et subtil.

Et la main de Chimène a frémi dans la sienne.


JOSÉ-MARIA DE HEREDIA. </poem>