Rimes familières/Modestie

Rimes familièresCalmann Lévy (p. 35-38).
MODESTIE


À M. René de Récy.


 
Plus d’un croit à sa victoire,
N’étant pas très érudit ;
À qui connaît mieux l’Histoire
Tout orgueil est interdit.

Tu pensais, triste éphémère,
Atteindre au comble de l’art !
Poète, regarde Homère !
Ou, musicien, Mozart !

 
À tous ces géants énormes
Que nous montre le passé
Compare tes maigres formes,
Ô lutteur bientôt lassé !

Des forces de la Nature
Ils ont la fécondité ;
Ils ont la haute stature,
La surhumaine beauté

De ces montagnes sublimes
Qui sans effort à nos yeux
Montrent des fleurs, des abîmes,
Et la neige dans les cieux.


 
Si nous écrivons trois lignes,
L’Univers tout étonné
Est averti par des signes
Qu’un chef-d’œuvre nous est né.

Étourdi par le tapage,
L’Univers est en arrêt.
Le temps souffle sur la page :
Le chef-d’œuvre disparaît.

On encense des idoles
Avec les genoux pliés ;
Ceux dont on boit les paroles
Demain seront oubliés.

Ne va pas, toi qui m’écoutes
En prenant des airs narquois,
T’aventurer dans des joûtes
Avec les grands d’autrefois !

 
Tu te verrais, pauvre athlète,
Aussi faible qu’un enfant
Qui prendrait une arbalète
Pour combattre un éléphant.