Rimes familières/L’Arbre

Rimes familièresCalmann Lévy (p. 97-101).
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L’ARBRE


 
L’arbre, dont on fera des planches,
Est vivant ; il lève ses branches
Comme de grands bras vers les cieux ;
Avec un murmure joyeux
Il agite son beau feuillage
Où l’oiseau plus joyeux que sage
En chantant viendra se poser ;
Il donne à la terre un baiser

 
De fraîcheur, dans la forêt sombre ;
On n’oserait compter le nombre
De ses feuilles et de ses fleurs ;
C’est une fête de couleurs
Quand sa verdure monotone
S’enrichit aux feux de l’automne
De pourpre et d’or ; dans ses ramures,
La nuit, comme en des chevelures
On voit briller les diamants
Aux yeux éblouis des amants,
Les constellations scintillent ;
Des peuples d’insectes fourmillent
Sur lui, vivent de son sang clair,
Pur et limpide comme l’air
Qui baigne sa cime orgueilleuse ;
L’enfant, la fillette rieuse,
Malgré son âge et son aspect
Auguste, viennent sans respect
Cueillir avec des cris de joie
Ses fruits savoureux, douce proie !
Il est la force et la beauté ;
Il est la vie et la gaieté ;

 
À l’hamadryade pareille
Dans ses flancs se cache l’abeille…







La longue racine, sans bruit,
Trace son chemin dans la nuit.
Elle est l’obscure nourricière ;
Tandis qu’inondé de lumière
L’arbre balance dans l’azur
Son front verdoyant, d’un pas sûr
Elle s’enfonce dans la fange ;
L’arbre chante et rit, elle mange ;
La feuille respire, au soleil
La fleur ouvre son sein vermeil ;
Mais la racine vit sans joie :
Pour que l’arbre à nos yeux déploie
Tant de charmes et de splendeurs,
Il faut qu’au monde des laideurs,
De la pourriture fétide,
Elle plonge, dans l’ombre humide.

 
La froide limace, le ver,
Toute une faune de l’enfer
Rampe sur son écorce grise ;
Elle s’insinue, elle brise
La pierre sous son lent effort ;
Dans l’œil de la tête de mort
Elle enfonce ses radicelles
Sans hésiter ; elle est de celles
Qui ne s’arrêtent devant rien ;
Pour elle il n’est ni mal ni bien.







Oh ! Dans les rayons, les étoiles
Et l’azur, à travers les voiles
Des légers brouillards du matin,
Admirez l’arbre, le satin
Des feuilles, le velours des mousses,
Le vert tendre des jeunes pousses ;

 
D’un œil charmé voyez encor
L’éclat des fleurs et des fruits d’or :
Mais ne cherchez pas le mystère
De la racine sous la terre !