Rimes familières/Botriocéphale

Rimes familièresCalmann Lévy (p. 115-128).

BOTRIOCÉPHALE


À M. Coquelin Cadet.



Scène PREMIÈRE

Un bois. BOTRIOCÉPHALE, seul. Il est très jeune, adolescent, d’une grosseur énorme et d’une laideur repoussante.



Botriocéphale.

En vain j’en ai douté longtemps… je suis fort laid.
Un Faune n’est jamais très joli ; mais il est
Des laideurs… vous savez bien ce que je veux dire,
Et ce n’est pas du tout mon cas. J’apprête à rire !
Aussi large que haut, disgracieux, ventru,
Si je parle d’amour je suis un malotru.
— Une Nymphe s’enfuit : c’est pour qu’on la rattrape
Dans les saules ; sa fuite est l’amoureuse trappe
Où se prend la candeur des Faunes ingénus
Immolés par Éros à sa mère Vénus.

 
On adresse en passant une parole osée
Aux belles dont les pieds s’étoilent de rosée :
Les belles font semblant d’avoir peur. Avec moi
C’est différent : j’excite un redoutable émoi,
Car je n’ai jamais fait mes frais. Sort misérable !
J’attendrirais plutôt le chêne ou bien l’érable
Au cœur dur, le rocher par Sisyphe roulé,
L’enclume de Vulcain, le fils de Sémélé,
Hercule, que la Nymphe aux yeux de violette
Qui bondit en chantant sur les flancs de l’Hymette !
Rester vierge est mon lot… — pour apaiser ma faim
Allons chercher des fruits, de la crème et du pain.

Il sort tristement.

Scène II

ALECTON entre joyeusement. Elle est métamorphosée en nymphe ; ses bras sont nus et ses cheveux retombent librement sur ses épaules. Type de beauté perverse et cruelle.


Alecton.

 
Je viens de me mirer dans l’eau d’une fontaine.
Pluton n’a pas menti : la beauté souveraine

 
Me revêt de splendeur. — La Furie Alecton,
Noire comme la nuit, sèche comme un bâton,
Serait méconnaissable à l’œil le plus sagace ;
Elle est Nymphe de pied en cap, Nymphe de race !
— Lasse à la fin de faire endurer des tourments
Aux morts, je veux aussi tourmenter les vivants,
Et l’amour malheureux est leur plus grand supplice !
C’est pourquoi j’ai voulu la beauté. — Mon caprice
A fait rire Pluton sur son trône de jais.
— Je te donne congé, m’a-t-il dit. Va-t’en ! mais
Crains les jeunes amants dont la fierté superbe
Fleurira sur tes pas comme chardons dans l’herbe !
Qu’un seul prenne un baiser sur ton joli menton
Et la Nymphe aussitôt redevient Alecton.
— Un baiser ! et pourquoi le laisserais-je prendre ?
Parce que je suis belle, en serai-je plus tendre ?
Je méprise l’amour : son charme tant vanté
Me semble fade ainsi que l’eau du froid Léthé.
Des feux s’allumeront aux rayons de ma face,
Mais ils ne fondront pas mon cœur : il est de glace
À jamais…


Scène III

ALECTON, BOTRIOCÉPHALE, qui rentre tenant une corbeille de fruits.


Botriocéphale, à part.

À jamais… — Une Nymphe au regard inconnu !


Alecton, à part.

Un Faune au ventre énorme, au vaste front cornu !


Botriocéphale, à part.

Vient-elle de l’Olympe ou des bois du Taygète ?


Alecton, à part, avec une curiosité bienveillante.

Comme il est gros et lourd ! la monstrueuse tête !


Botriocéphale, à part.

Ô Vénus ! qu’elle est belle !


Alecton, à part, avec admiration.

Ô Vénus ! qu’elle est belle ! Ô Pluton ! qu’il est laid !
Je n’ai jamais vu rien…


Botriocéphale, toujours à part.

Je n’ai jamais vu rien…Une jatte de lait…


Alecton, toujours à part.

D’aussi difforme…



Botriocéphale.

D’aussi difforme… … Est moins blanche que son visage…


Alecton.

Même aux enfers…


Botriocéphale.

Même aux enfers… Mais quoi, si je ne suis pas sage,
Elle me chantera bientôt turlututu
Comme les autres ; mieux vaut se taire.


Alecton, à Botriocéphale.

Comme les autres ; mieux vaut se taire. Où vas-tu,
Faune ?


Botriocéphale, toujours à part.

Faune ? Brillants et purs, ses yeux sont deux étoiles.


Alecton, à part.

L’araignée est moins laide au milieu de ses toiles.


Botriocéphale.

Je n’oserai jamais…


Alecton, à Botriocéphale.

Je n’oserai jamais… Tu ne me réponds pas,
Jeune Faune ?


Botriocéphale, à Alecton.
Jeune Faune ? J’allais faire un léger repas,

Du laitage, des fruits… bien que depuis l’aurore
Je sois dans la forêt, n’étant pas carnivore
Ce peu que je tiens là me suffit.


Alecton, à Botriocéphale.

Ce peu que je tiens là me suffit. Près de moi
Viens !


Botriocéphale.

Viens ! Mais… je…


Alecton.

Viens ! Mais… je… Suis-je faite à donner de l’effroi ?


Botriocéphale, à part.

Comment !… elle m’appelle !… Ah ! ce n’est pas possible,
Je rêve…


Alecton, à Botriocéphale.

Je rêve… Viens !

À part, charmée.

Je rêve… Viens ! Il est parfaitement horrible !


Botriocéphale, à part.

Je ne lui fais pas peur… ma foi, profitons-en !
Comme sera plus tard don César de Bazan
Soyons hardi…


Il s’approche d’Alecton qui s’assied sur un tronc d’arbre et l’invite à s’asseoir près d’elle. — À Alecton.

Soyons hardi… — Du bois le feuillage est humide,
N’est-ce pas ? il y fait bien frais.


Alecton, à part, avec indulgence.

N’est-ce pas ? il y fait bien frais. Il est timide.


Botriocéphale, à Alecton.

On entend murmurer la fontaine ici près
Sur un beau lit de mousse, à l’ombre des cyprès.


Alecton, à Botriocéphale.

Je l’entends murmurer.


Botriocéphale.

Je l’entends murmurer. Le vol des hirondelles
Dans l’azur éclatant met des battements d’ailes.


Alecton.

Je les vois.


Botriocéphale.

Je les vois. Et les fleurs, parure de l’été…


Alecton, l’interrompant.

Tu ne me parles pas, Faune, de ma beauté !



Botriocéphale.

Je n’ose pas.


Alecton.

Je n’ose pas. Pourquoi ?


Botriocéphale.

Je n’ose pas. Pourquoi ? C’est que… c’est la première
Fois qu’une Nymphe à l’œil ruisselant de lumière
Consent à m’écouter.


Alecton.

Consent à m’écouter. Pourquoi ?


Botriocéphale.

Consent à m’écouter. Pourquoi ? Je suis si laid !


Alecton.

Eh ! qu’importe si l’on n’est pas beau, quand on plaît ?


Botriocéphale.

Vous ne vous moquez pas ?… avec ces bras de neige,
Ces cheveux d’or…


Alecton.

Ces cheveux d’or… Mais non, et pourquoi le ferais-je ?


Botriocéphale.

Vous me trouvez…



Alecton, affectueusement.

Vous me trouvez… Affreux ; je l’ai dit, tu me plais.
Et toi, n’aimes-tu pas la laideur ?


Botriocéphale.

Et toi, n’aimes-tu pas la laideur ? Je la hais !


Alecton, s’éloignant de Botriocéphale, à part.

Gare au baiser ! s’il voit ma véritable forme
Il fuira. —

À Botriocéphale.

Il fuira. — Conte-moi des douceurs, Faune énorme !
En prose, en vers, fais-moi d’amoureux compliments
Qui reflètent ta flamme et peignent tes tourments !
Tu me feras plaisir.


Botriocéphale.

Tu me feras plaisir. Hélas ! on me rabroue
Quand près de la beauté je veux faire la roue ;
Si bien que je n’ai pas su prendre encor le ton
Des choses qu’on enroule autour d’un mirliton.
Mais si dans mes discours je parais indigeste,
Peut-être je saurai mieux parler par le geste ;
Laisse-moi commencer par un baiser.


Alecton.

Laisse-moi commencer par un baiser. Non pas !


Botriocéphale.

Si je te plais, pourquoi refuser ?


Alecton.

Si je te plais, pourquoi refuser ? Le trépas
Alors. Faune, vois-tu, ma pudeur est si forte
Que je craindrais, sous ton baiser, de tomber morte.


Botriocéphale, à part.

La pudeur est un fleuve, il faut qu’elle ait son cours ;
Patience.


Alecton.

Patience. Si tu ne fais pas de discours,
Au moins dis-moi ton nom.


Botriocéphale, toussant pour s’éclaircir la voix.

Au moins dis-moi ton nom. Hum !

D’une voix tonnante.

Au moins dis-moi ton nom. Hum ! Botriocéphale !


Alecton.

Il éveille l’écho. C’est comme une rafale
Qui passe.


Botriocéphale.

Qui passe. Et le tien ; quel est-il ?


Alecton, évasivement.

Qui passe. Et le tien ; quel est-il ? Nymphe des bois.
Charme-moi. Fais entendre un peu ta grosse voix,
Chante !


Botriocéphale.

Chante ! Dans le gosier j’ai là comme une arête
Qui, si je veux chanter, à tout instant m’arrête ;
Et la chèvre Amalthée est comme un rossignol
Auprès de moi.


Alecton.

Auprès de moi. Pour me distraire, attrape au vol
Des papillons… ou danse en jouant de la flûte !


Botriocéphale.

Danser ! je ne saurais ; à chaque pas je bute.


Alecton.

Je le veux ! danse !


Botriocéphale.

Je le veux ! danse ! Mais je n’ai jamais dansé !
Je ne sais pas danser !


Alecton.

Je ne sais pas danser ! Mon cher Botriocé-
phale, en invoquant la divine Terpsichore,
Jeune comme tu l’es, tu peux apprendre encore
L’art de la danse ; il n’est que la première fois
Qui coûte ! mais si tu refuses, dans les bois
Je prends ma course et fuis jusqu’à perte d’haleine ;
Tu ne me joindras pas, courant comme Silène
Quand il est ivre ; et tu feras en vain des vœux
Pour me revoir. Adieu pour toujours !


Botriocéphale.

Pour me revoir. Adieu pour toujours ! Tu le veux !

Il danse. Alecton qui le contemple avec une admiration croissante, arrive peu à peu à une exaltation extraordinaire.


Alecton, à part.

Ah ! pourquoi l’ai-je fait danser ?… je suis perdue !
À connaître l’amour serais-je descendue ?
Quel émoi ! quel trouble ! et quelle insolite ardeur
Me dévore ! je brûle !

Avec passion.
Me dévore ! je brûle ! Ah ! c’est trop de laideur !

Il n’était que hideux, le voilà ridicule !
La borne du grotesque à son aspect recule !
Je n’en puis plus… je l’aime !…

À Botriocéphale.

Je n’en puis plus… je l’aime !… Ô Faune saugrenu,
Grâce ! tourne vers moi ton masque biscornu !
Prends ce baiser que t’offre une Nymphe expirante…
Tu seras mon amant… je serai ton amante…


Botriocéphale.

Est-il possible ! ô joie !


Alecton.

Est-il possible ! ô joie ! Arrête ! ah ! qu’ai-je dit ?
Si tu savais…

Fuyant et se débattant.

Si tu savais… Ô dieu cruel !… Pluton maudit !


Botriocéphale, la poursuivant.

Tu m’aimes !


Alecton.

Tu m’aimes ! Par pitié !…


Botriocéphale.

Tu m’aimes ! Par pitié !… Ce baiser qui m’attire,

Je l’aurai !… tu verras la fin de mon martyre !

Il l’embrasse.

Alecton, poussant un cri effroyable et reprenant sa forme de Furie.

Ah !


Botriocéphale, épouvanté.

Ah ! Mais qui donc es-tu ?…


Alecton, d’une voix terrible.

Ah ! Mais qui donc es-tu ?… La Furie Alecton !


Botriocéphale.

Horreur ! horreur ! Va-t’en !


Alecton.

Horreur ! horreur ! Va-t’en ! Au revoir ! chez Pluton !


fin