Rimes familières/Adieu

Rimes familièresCalmann Lévy (p. 85-89).
POÉSIES DIVERSES
ADIEU


À M. Louis Gallet.


 
Je pars. Le vaisseau superbe
Qui m’emportera demain
Comme un sanglier dans l’herbe
Dort, puissant, calme et hautain.
Trouverai-je la tempête ?
Le cyclone, cet enfer ?
Qu’importe ! c’est une fête
De s’évader sur la mer.

 
Je vais dans une île verte
Que couronnent les volcans ;
Cette île n’est pas déserte :
On y vit plus de cent ans.
Là sont des plantes énormes,
Des feuillages d’ornement.
Vous m’attendrez sous les ormes
En disant : quel garnement !
Les succès et les déboires
Des artistes du moment,
Les batailles oratoires
Des membres du Parlement,
L’Opéra, temple des gloires
Et des ennuis mêmement,
Je vous laisse ces histoires :
Jouissez-en largement !
Moi, j’aurai pour nourriture
De mon âme et de mon cœur
Le calme de la Nature,
L’oubli, père du bonheur !
Ce sont voluptés réelles ;

 
Et je m’embarquerai sur
Les triomphantes nacelles,
Bercé par la mer d’azur
Où les poissons ont des ailes !