Richard Piednoël

RICHARD PIEDNOEL

Lorsque je connus Richard Piednoël, il avait environ quarante-deux ans. Sa petite taille trapue, son front bas entouré de cheveux épais et courts, son nez droit, son menton osseux, ses pommettes saillantes, son œil rêveur et comme voilé sous la contraction de sourcils abondans, sa barbe entière, coupée.aux ciseaux et aplatie sur le visage ; n’en faisaient pas ce qu’on appelle ordinairement un joli garçon, mais lui donnaient une apparence énergique et résistante qui remettait en mémoire certains bustes antiques de la bonne époque romaine ; aussi ses camarades l’avaient-ils surnommé le proconsul. Les jours de sa première jeunesse ne furent point heureux, et souvent, il lui arriva de se coucher sans avoir soupe. Quand il parlait de ces momens d’épreuves, il en riait volontiers en disant : « Bah ! c’était le bon temps ; ce n’est pas le dîner qui fait le bonheur ! »,

Son père, simple, commis en librairie dans le quartier de l’École-de-Médecine, était veuf, et gagnait dix-huit cents francs par an : il en mangeait la moitié, buvait le reste„ et s’il attrapait quelque gratification, il la perdait aux dominos en médisant de son patron avec les habitués d’un petit café borgne qu’il fréquentait régulièrement tous les soirs. Richard, qui était son fils unique, s’éleva comme il put, en jouant au bouchon dans l’avenue de l’Observatoire, en apprenant à lire chez les frères, en ouvrant au hasard quelques volumes dépareillés que son père avait pris parmi les rebuts du magasin où il travaillait. L’enfant avait été doué d’une âme honnête ; aussi, malgré le décousu de sa vie, malgré l’insouciance paternelle, il marcha droit, sans trébucher à travers sa liberté sans limite et les tentations, mauvaises conseillères, qui obstruaient sa route. Il fît sa première communion : pour cette circonstance, son père l’habilla de neuf de pied en cap et lui dit : « C’est le dernier sacrifice que je puis faire pour toi ; te voilà grand garçon, trouve ta vie ! » Richard ne perdit pas courage, il entra pour faire les commissions dans une librairie scientifique. Les quelques sous qu’il gagnait suffisaient à son existence ; il couchait dans une soupente au-dessus du magasin, et pour se désennuyer, en ses rares momens de repos, il taillait des bonshommes dans les bûches destinées au poêle qui chauffait la boutique. L’école communale de dessin était voisine de la maison qu’il habitait ; aux heures où les élèves sortaient, il les regardait avec envie, il jalousait leur sort, et il lui semblait que rien n’était plus beau que d’avoir un carton sous le bras et de faire des dessins d’après la bosse. Il acheta du fusain, du papier, et s’essaya ; il ne réussit pas trop mal. Son patron lui accorda chaque jour deux heures de liberté, que Richard passait à l’école de dessin, étudiant et s’appliquant de son mieux. Le dimanche, il s’en allait au Louvre, regardait la Vénus de Milo et tombait en extase. Tout en faisant ses courses, en portant les livres, en allant recevoir le montant des factures, en époussetant les casiers, en allumant les quinquets et en balayant le magasin, il se disait : « Comment faire pour être sculpteur ? »

Quand son père mourut, Richard, qui venait d’avoir seize ans, découvrit dans un tiroir cinq cents francs au fond d’un vieux bas, réserve pour les mauvais jours qu’il ne s’attendait guère à trouver. La vente du mobilier paternel produisit à peu près autant. Nul tuteur, nul curateur ne fut nommé : qui pouvait s’inquiéter de cet enfant ? Richard prit son petit magot et le remit à son patron en le priant de le lui garder. Mille francs, quelle fortune ! Il était riche, car il croyait l’être. Un matin, au lieu de se rendre, comme de coutume, à sa classe de dessin, il s’en alla rue de l’Abbaye, pénétra dans l’ancien palais abbatial, demanda M. Pradier, et entra dans cet atelier bien connu des amis du maître élégant qui a consacré sa vie à écrire en marbre le poème de la femme. Au bruit que fit Richard, Pradier ne se dérangea même pas ; il travaillait. Devant lui, sur la table à modèle, une femme nue se tenait debout. Tournant sa casquette entre ses doigts, immobile, Richard, dont le cœur battait haut, s’avança lentement vers Pradier, qui, chantonnant à demi-voix, modelait la terre avec cette précise et inconcevable rapidité que nul peut-être n’a jamais possédée à un degré aussi surprenant. Au bout de quelques minutes, la femme qui posait s’écria : — Mais, monsieur Pradier, voyez donc ce petit, comme il vous regarde ! — L’artiste se retourna vivement, et d’une voix que la sur ! rise rendait brève il dit à Richard : — Qu’est-ce que tu veux, toi ? L’enfant ne se déconcerta pas et répondit : — Je veux être sculpteur.

— Tu n’es pas dégoûté, reprit le maître. Quel métier fais-tu ?

— Je suis garçon de magasin dans une librairie.

La femme éclata de rire. — Tais-toi, lui cria le sculpteur : il a beau être garçon de magasin, ça ne l’empêchera pas d’avoir du talent, s’il doit en avoir. J’ai tourné des cuvettes de montre, moi ! — Puis, conduisant Richard devant un médaillon de Vitellius :

— Ah ! tu veux être sculpteur, mon garçon, lui dit-il, eh bien ! copie-moi cela.

Richard prit de la terre, l’étala dans une assiette, et se mit à l’œuvre avec la ferveur qu’on peut imaginer.

Vers quatre heures du soir, Pradier, qui, sans cesser une minute de travailler, avait reçu vingt visites, expliqué cinquante sujets de monumens, de statues et de fontaines qu’il rêvait, exprimé ses regrets de n’avoir pas assez de temps pour faire de la peinture et composer un opéra, ri avec tout le monde, raconté des gaudrioles, grondé ses élèves, stimulé ses praticiens, Pradier, descendu de son marchepied, se lava les mains dans le seau placé près de sa maquette, et vint regarder l’ouvrage de Richard. Ce dernier tremblait ; jamais âme coupable comparaissant devant Minos n’eut pareille terreur. Alors entre le maître et l’élève s’établit le dialogue suivant, peu intelligible sans doute pour les personnes qui n’ont point fréquenté les ateliers : — C’est la première fois que tu manies l’ébauchoir ? — Oui, monsieur. — Sais-tu prendre de l’eau à une pompe ? — Oui, monsieur. — Sais-tu balayer un atelier ? — Oui, monsieur. Aimes-tu la Polymnie qui est au Louvre ? — Oui, monsieur. — Aimes-tu mieux être garçon d’atelier que garçon de magasin ? — Oui, monsieur, — Eh bien ! tu viendras travailler ici tant que tu voudras.

Richard, en balbutiant, demanda combien cela lui coûterait. — Si jamais tu me fais des questions saugrenues, reprit Pradier, tu auras des calottes. Ce que tu viens chercher ici, cela ne se vend pas, cela ne se donne pas non plus, cela s’attrape ; c’est ton affaire. Regarde, réfléchis, compare, étudie sans te lasser, et si un beau jour tu obtiens le grand prix de Rome, tu pendras ta couronne dans mon atelier, et nous serons quittes

Richard eut une de ces joies profondes qui, n’éclatent pas au dehors, et qui s’accumulent dans le cœur en oppression presque douloureuse. Il parla à son patron de ses projets nouveaux, et le prévint qu’il le quittait. Le libraire lui fit un long discours pour le détourner de sa résolution. « Tous les artistes sont des vauriens : c’est un métier qui mène droit à l’hôpital, à moins qu’on n’ait du talent, mais on n’en a jamais… » Cela ne convainquit pas Richard, qui fut inébranlable.

Dès le lendemain, il était à l’atelier et ne le quitta plus ; le soir, moyennant deux francs par mois, il allait dessiner à la classe d’académies de Suisse, et sans relâche il travaillait. Quand Pradier lui disait : « Ça va bien ! » il avait du bonheur pour huit jours. Malgré l’inégalité de son caractère, tantôt gai jusqu’à la folie et tantôt absorbé jusqu’au spleen, il était aimé de ses camarades, qui reconnaissaient en lui une bonté sérieuse, à laquelle jamais on ne faisait appel en vain. Il possédait un fonds de naïveté inépuisable, et sans cesse on le rendait victime de ces charges usitées dans les ateliers ; il en était toujours dupe, s’indignait de sa propre crédulité, en riait avec les autres, jurait qu’il n’y retomberait plus, et s’y laissait reprendre le lendemain.

Quelque extrême que fût sa parcimonie forcée, les mille francs paternels s’en allèrent sou à sou ; il eut de mauvais jours, mais sans s’abandonner il lutta avec une singulière persistance. « Le diable est vieux, tout malin qu’il est disait-il en riant ; moi, je suis jeune, et j’aurai le dessus ! » Le soir, en grand secret, dans sa mansarde, il faisait des modèles de chenets, de garde-cendre, d’encriers, de flambeaux, qu’il allait vendre de la main à la main aux fabricans de bronze du faubourg du Temple. La mode alors était au rococo ; il inventa je ne sais quel, sujet de pendule Pompadour qui lui fut payé six mille francs. Les fabricans ne le revirent plus. À son insu et à sa façon, il avait imité Keppler, qui composait des livres d’astrologie pour continuer ses études astronomiques.

Vers l’âge de vingt ans il concourut, fut admis en loge, et, s’il n’eut pas le prix, il fit du moins concevoir l’espérance qu’il l’obtiendrait un jour. Il avait développé ardemment toutes ses facultés d’artiste ; sa persévérance faisait souvent dire à son maître : « Je ne suis pas inquiet de lui, il arrivera. » Cependant il ne devait pas arriver. Son âme, si ferme, si précise pour ainsi dire, lorsqu’il s’agissait du devoir et de l’art, devenait molle et flottante dès que le cœur était en jeu. C’était un artiste, ce n’était pas un homme ; il ignorait la vie : soit par nonchalance, soit par un de ces inexorables besoins d’aimer qui poussent les meilleurs esprits dans des voies mauvaises, il se laissait souvent entraîner par de folles créatures qui le bernaient à qui mieux mieux. Il s’était lié avec une Juive de l’île Saint-Louis, qui servait de modèle dans son atelier. Quand ses camarades, qui en savaient plus long que lui à cet égard, le raillaient de son choix singulier, il tombait en tristesse et leur disait : « Pourquoi voulez-vous m’empêcher d’être heureux ? » Pradier lui en parla et l’engagea vivement à rompre ce commerce, qui ne pouvait que lui être préjudiciable. Richard se troubla et balbutia les mots d’amour, de réhabilitation, d’injustice des hommes. Le maître le regardait avec surprise : d’un mot il mit fin à la conversation. — Tu auras beau imaginer, lui dit-il, avec un pot cassé, tu ne feras jamais un pot neuf. — Richard mit un peu de retenue dans sa conduite, mais il ne put se décider à rompre. Il lui était insupportable que sa maîtresse continuât de poser, il le lui défendit ; mais il fallut alors subvenir à ses besoins : il fit quelques dettes et travailla de nouveau pour les marchands de bronze ; parfois il restait une semaine sans paraître à l’atelier. On raconta un jour à son maître qu’on avait vu Richard debout sur un échafaudage et sculptant un dessus de porte sur un hôtel du faubourg Saint-Honoré.

À cette époque, le duc d’O… retournait en Espagne après avoir été longtemps ambassadeur à Paris, et il cherchait un sculpteur habile qui put l’accompagner et rester hors de France pendant environ deux années ; Le duc voulait faire restaurer une galerie de statues mutilées aux mauvais jours d’une révolution et construire un monument destiné à la sépulture de sa famille. Pradier consulté désigna Richard, qui ne se décida qu’après mille hésitations qu’il fallut vaincre l’une après l’autre. — Tu resteras deux ans absent, lui dit le maître, et puis tu nous reviendras fortifié par les travaux que tu vas faire tout seul, enrichi de quelques économies, débarrassé de ta sotte passion, et tu auras encore six ou sept ans devant toi pour obtenir le grand prix.

Richard partit, non sans une grosse peine et prêt à céder la place à ses amis d’atelier, qui enviaient son aubaine. Sa bonne fortune devait se tourner contre lui. Ce ne fut pas deux années qu’il demeura en Espagne, ce fut dix-huit ans, pendant lesquels on n’entendit plus parler de lui. Un beau jour il revint, un peu comme le pigeon de La Fontaine,

Traînant l’aile et tirant le pied.

Que s’était-il passé durant cette longue période ? On ne l’a jamais su positivement. On a dit qu’il s’était marié à une femme peu digne de lui, qui le trompait scandaleusement sans qu’il s’en aperçût, et qu’il avait enfin abandonnée lorsqu’il n’avait pu se refuser à l’évidence, Malgré l’argent qu’il avait gagné par son travail, il avait presque toujours côtoyé la misère, car sa femme, indolente et sensuelle, vivait dans une incurie voisine du désordre. À son retour à Paris, Richard, dont les anciens camarades avaient presque tous fait un assez brillant chemin, se trouva dépaysé, sans relations, obligé de recommencer dans sa virilité les pénibles démarches que la jeunesse accepte avec insouciance. Plus d’une fois le cœur lui faillit ; mais il poursuivait toujours l’idéal qui avait éclairé les rêves de son adolescence. « J’ai perdu une vingtaine d’années, se disait-il ; à force de courage, j’arriverai à reprendre rang : il ne me faut qu’une bonne occasion. Pourquoi me manquerait-elle ? » Du reste il était passé maître en son art, et il n’avait guère plus rien à apprendre. Il obtint quelques commandes pour les monumens publics, ce qui le mit à même de vivre, tout en lui permettant de préparer des travaux plus sérieux.

Il était revenu à Paris depuis trois ans environ lorsque je fis sa connaissance. Il habitait deux petites chambres contiguës à un immense atelier morne, froid, ressemblant à un hangar. Deux selles chargées de statues ébauchées en terre glaise, quelques moulages d’après l’antique, deux divans revêtus de couvertures de Valence, quelques études crayonnées d’après Zurbaran et Ribeira meublaient seuls cette vaste pièce, à laquelle les murailles peintes en rouge donnaient un aspect sinistre. Richard était là tout le jour en vareuse, les pieds enveloppés de chaussons de lisière, travaillant sans repos ni relâche. Il me parut alors d’une humeur tranquille, doucement sauvage, fuyant le monde et uniquement préoccupé de son art. Un Homère, un.Shakspeare, un Théocrite fanés et cornés à presque toutes les pages indiquaient qu’il renouvelait sans cesse les mêmes lectures. Un dé, des ciseaux, quelques pelotons de fil oubliés sur les meubles prouvaient qu’il ne vivait pas seul, qu’une femme égayait parfois la solitude silencieuse de l’atelier.

Comme la plupart de ceux qui aiment le travail, Richard défendait sa porte avec soin, et afin de recevoir ses amis, sans perdre son temps, il restait chez lui un soir par semaine. On se réunissait dans l’atelier, au milieu duquel l’abat-jour d’une lampe décrivait un cercle lumineux ; l’hospitalité était fort simple : une tasse de thé en hiver, de la bière en été, et du tabac à discrétion. Quelques jeunes gens se mêlaient aux artistes et aux littérateurs qui ordinairement se rencontraient chez Richard. On causait beaucoup, on ne jouait jamais. Une femme extrêmement jeune recevait les invités. Selon les habitudes du monde artiste, on l’appelait Mme Piednoël ; elle se nommait Geneviève. C’était la douceur même, et Richard paraissait l’aimer beaucoup. Il avait auprès d’elle des attentions charmantes que rien ne démentait. Entre eux, il y avait au moins vingt ans de distance ; mais Richard aimait tant que nous comprenions qu’il fût aimé.

Geneviève nous accueillait tous par un bon sourire, roulait des cigarettes, et savait exactement comment chacun aimait le thé. Lorsqu’on disait des folies, elle riait volontiers, et se taisait lorsqu’on parlait de choses sérieuses. Elle était visiblement délicate et mièvre. Sa taille avait de l’élégance, mais ses épaules étaient étroites et ses bras maigres ; dans la langueur de ses yeux fendus en amande, on pressentait quelque malaise intérieur ; ses cheveux châtains, lissés en bandeaux brillans, couvraient un front d’une blancheur trop mate ; son menton ravalé indiquait une nature sans grande énergie ; sa main, fort belle, était surtout remarquable par ces ongles longs, roses et bombés, dont la courbure spéciale, que connaissent bien les physiologistes, est une preuve presque absolue d’une affection de poitrine. Nous avions pour elle cette politesse familière qui ne questionne jamais, mais qui semble toujours dire : « J’en sais plus long que je n’en veux laisser voir. » Elle paraissait ne s’inquiéter de rien et être fort heureuse. Qui était-elle ? D’où venait-elle ? On l’ignorait. Un jour on l’avait trouvée établie chez Richard, c’était tout ce qu’on savait.

C’était le jeudi que Richard recevait ; nous aimions ces réunions, où régnait une liberté de bon aloi que je n’ai jamais vue dégénérer en licence ; la présence de Geneviève imposait une certaine réserve à nos causeries, qui ne sortirent jamais du cadre des plaisanteries permises. Notre groupe était curieux à étudier, et j’ai vu là bien des hommes auxquels il n’a manqué qu’une circonstance ou moins de rigidité dans la ligne secrète qu’ils avaient imposée à leurs convictions pour jouer un grand rôle dans leur pays. On était très sévère sur les admissions ; quelque soin que l’on y mît, on ne put toujours cependant éloigner les importuns qui demandaient à faire partie du cénacle. Parmi ces derniers, il y avait un jeune homme de vingt-cinq, ans environ, qu’on nommait Maurice Castas, et qui se montrait fort assidu chez Richard. Ce n’était point un méchant garçon ; mais malgré quelque esprit et un jargon de convention, pour me servir d’une expression populaire, on le trouvait sot comme un panier, sot dans sa manière de parler, sot dans son gilet, sot dans sa chevelure, sot dans ses gestes, sot partout. Avait-on bien raison ? Et comment était-il tombé au milieu de nous ? Je ne le sais guère. Son père, honorable et riche commerçant de Bordeaux, rêvait pour son fils ce qu’il nommait lui-même une carrière à cravate blanche. Maurice, venu à Paris pour faire son droit, mangea vite le petit héritage de sa mère, se promena sur le boulevard, soupa en mauvaise compagnie, accrocha un de à son nom, fit de grosses dettes, et mécontenta si bien son père que celui-ci se fâcha tout rouge et supprima tout envoi d’argent. Un agent d’affaires de Bordeaux, connaissant la position future de Maurice et hypothéquant la mort du père Castas à gros intérêts, expédiait de temps en temps quelques billets de mille francs au jeune drôle, qui disait en riant : « Bah ! mon père est plus riche qu’il ne le dit : si j’ai trop de dettes, il me mariera, et je ferai souche à mon tour ! » Nous n’aimions guère ce Maurice, et Richard nous grondait doucement de notre mauvais vouloir en disant : « Il ne sert à rien, c’est vrai ; mais il est bon garçon, et puis il est gai, il a toujours quelque facétie à raconter, et il fait rire Geneviève ! »

Geneviève en effet, je l’avais déjà remarqué, se plaisait avec Maurice ; la pauvre fille voyait en lui un type achevé d’élégance, il était à ses yeux ce qu’on appelait jadis un homme du monde. Un jour, parlant de lui, elle dit cette balourdise : « Il se met si bien ! » Quelquefois il lui faisait, en plaisantant, des observations sur sa toilette : les manches sont trop larges, le corsage n’est pas assez échancré ; elle se mettait à l’œuvre, et le jeudi suivant elle lui montrait avec un naïf orgueil qu’elle avait suivi ses conseils. Quand par hasard Maurice ne venait pas, elle était silencieuse pendant toute la soirée, et, sans qu’elle fut positivement triste, on sentait qu’elle s’agitait au dedans d’elle-même, et qu’à son insu peut-être elle levait plus rapidement les yeux vers la porte lorsqu’on l’ouvrait. À l’époque de sa fête, nous lui avions tous apporté des fleurs ; huit jours après, un bouquet fané s’inclinait encore dans un vase, sur la table : c’était celui de Maurice.

Un de nos amis donna un bal costumé pendant le carnaval ; nous y allâmes tous. Maurice était déguisé en Edgard de Ravenswood : toque de velours, plumet, rapière, grandes bottés, un vrai costume à la Ducis. Geneviève dansa trois ou quatre fois avec lui ; elle riait, elle sautait, elle n’était que joie. Assis à mes côtés, Richard la regardait. « Que je suis heureux, me dit-il, de la voir s’amuser ainsi ! Pauvre fille, elle n’a pas trop de plaisir chez moi ! » Quelques jours après, j’étais chez Richard : il travaillait. Geneviève cousait dans un coin ; nous parlions du bal. « Quand j’aurai fini ma statue, dit Richard à Geneviève, je te mènerai au spectacle’ ; où veux-tu aller ? » Elle répondit tout de suite, comme obéissant à une impulsion intérieure : « Oh ! tu me mèneras voir Lucie de Lammermoor à l’Opéra ! » Involontairement je tournai les yeux vers elle ; Geneviève surprit mon regard, rougit légèrement, et, reprenant son ouvrage, elle ajouta : « On dit que c’est si joli ! »

Il était évident que Geneviève était attirée vers Maurice : par une passion, par un caprice, par une sympathie irréfléchie, ou simplement par ce goût que les femmes, créatures d’incessante aspiration, ont invinciblement pour les êtres qu’elles croient supérieurs ? Je ne pouvais le démêler, et je me gardai bien de faire part de mes observations à Richard, qui vivait tranquille entre sa tendresse et son travail, ayant oublié ses chagrins passés, et n’en prévoyant sans doute aucun pour l’avenir. Quant à Maurice, il avait certainement remarqué l’espèce d’attrait qu’il exerçait sur Geneviève, et avec la certitude d’un homme sûr de son fait il l’entourait de soins réservés, qui, pour les indifférens, pouvaient n’être que de la politesse, mais qui pour elle devaient être un aveu tacite et sans cesse renouvelé. Dans les conversations générales, il savait dire des phrases que Geneviève s’appliquait, qui la troublaient comme si elles avaient été mystérieusement murmurées à son oreille. Un soir, on parlait de l’amour. — Quand on fait tant que d’aimer une femme, s’écria Maurice, il faut en être éperdu ! — Geneviève leva vers lui des yeux chargés de reconnaissance et d’émotion. Je ne sais pourquoi ce manège m’irrita, et m’adressant à Maurice, je lui dis : — Cette pensée n’est pas de vous, mon cher monsieur, elle est de Diderot

— Cela prouve que M. Maurice lit beaucoup, — repartit très vertement Geneviève. Puis, se tournant vers Maurice, elle ajouta : — Prêtez-moi Diderot, vous me ferez plaisir.

Ce soir-là, le hasard m’avait fait partir en même temps que Maurice : nous fîmes route ensemble ; il se montra fort aimable, plus empressé même que je n’aurais voulu ; on eût dit qu’il cherchait un allié. Fut-il sincère, voulut-il m’éblouir un peu en affichant une force factice et du mépris pour les vertus admises qu’il appelait des préjugés ? Je l’ignore ; mais il parut s’abandonner sans contrainte. Il n’était point méchant, je le répète ; , ce n’était qu’un sot très capable de faire le mal par insouciance et par vanité, mais hors d’état, je le pense, de méditer une mauvaise action. C’était un de ces hommes, trop nombreux, qui se croient délivrés de tout devoir en ce monde parce que leurs pères ont gagné une fortune que l’héritage doit leur assurer. En somme, il ne se plaignait que d’une chose : il n’avait pas assez d’argent pour vivre à sa guise ; il accusait amèrement son père de ne pas lui faire une pension suffisante, — Bah ! disait-il, tous les grands parens sont absurdes et parce qu’ils ont travaillé comme des nègres, ils ne veulent pas que nous nous amusions ! Je dois être riche, je le sais : pourquoi, irais-je me fatiguer à courir après quelque poste de province dans la magistrature ou dans l’administration ? La belle gloire que d’être substitut ou sous-préfet ! C’est là le rêve de mon père, mais si je faisais la sottise de lui obéir, je donnerais ma démission dès qu’il serait mort, ce qui serait peu gracieux pour sa mémoire, ajouta-t-il en ricanant. La vie est faite pour s’amuser, voilà, ce que mon père ne veut pas comprendre ! — Là-dessus nous nous quittâmes. — Avez-vous vu le Mariage de Figaro ? lui demandai-je en prenant congé de lui.

— Oui, et pourquoi ?

— Eh. bien ! rappelez-vous ce que dit Brid’oison : « Il y a des choses qu’on ne doit dire qu’à soi-même ! »

Quelques jours après, j’allai chez Richard dans la journée. Il était sorti, mais je trouvai Geneviève, à laquelle je fis une courte ; visite. Malgré son accueil gracieux, il ne me fut pas difficile de reconnaître qu’elle me battait froid ; involontairement elle me reprochait de ne point partager son admiration pour Maurice, et comme elle sentait que je la blâmais, elle réagissait naturellement contre moi. Il ne fut pas question de lui, et son nom ne fut même pas prononcé ; mais à la gêne évidente que nous éprouvions tous les deux, on eût dit qu’il était en tiers invisible entre nous. Nous parlâmes de Richard, de son travail assidu, de ses sérieuses qualités. — Comment ne l’aimerais-je pas ? me dit-elle. Il est si bon ! — Je la quittai fort attristé ; quand une femme n’aime plus son amant que parce qu’il est bon, elle est bien près de ne plus l’aimer. Je m’affligeai en pensant à Richard ; je redoutai pour lui de nouvelles peines et le découragement qu’elles devaient amener. J’en arrivai à ce point de désirer que l’aveuglement de sa tendresse lui fermât si bien les yeux qu’il pût traverser cette crise sans la deviner.

Les choses me parurent demeurer assez longtemps dans cet état, et je commençais à espérer, ou que Geneviève sortirait victorieuse de la lutte qu’elle devait avoir engagée avec elle-même, ou que Maurice, attiré vers d’autres plaisirs, abandonnerait cette séduction lente dans laquelle il se complaisait, lorsqu’un jour d’hiver, traversant les quinconces des Tuileries, vers cinq heures, par un temps de brouillard, je vis deux ombres qui marchaient dans la brume à petits pas devant moi. Je reconnus Maurice ; il donnait le bras à une femme enveloppée d’un grand châle, et lui parlait bas, penché vers elle. Je ralentis mon allure pour ne point les dépasser. Ils s’arrêtèrent, se tenant par la main ; la femme s’inclina vers Maurice, qui lui donna un baiser sur le front, et, prenant sa course, elle passa près de moi sans me voir : je reconnus Geneviève. Maurice m’aperçut, me salua avec beaucoup d’aisance et s’éloigna.

Le jeudi qui suivit cette rencontre, Maurice ne vint pas à notre réunion habituelle. Geneviève était tellement absorbée que plusieurs fois Richard s’approcha d’elle, pour lui demander si elle ne souffrait pas.

— Non, je n’ai rien, — répondait-elle invariablement.

Elle étouffait ses soupirs avec peine et restait rêveuse, regardant la lumière de la lampe avec une fixité machinale. Lorsque je partis, elle me serra la main par un mouvement plus pressant, et qui paressait contenir ce je ne sais quoi qui ressemble à un adieu. Je la regardai avec surprise ; elle baissa les yeux et eut un sourire forcé en me disant : — A jeudi prochain, n’est-ce pas ?

Je revins effectivement le jour indiqué, et je fus surpris de n’apercevoir du dehors aucune lumière à travers le vitrage de l’atelier. Je sonnai trois fois inutilement ; le portier me dit que Richard avait été obligé de quitter Paris, mais que son absence ne serait que de courte durée. Moi-même, je partis le lendemain pour la campagne, où je restai quinze jours. Dès mon retour, j’allai voir Richard. Son atelier me parut plus morne encore que de coutume : tout était à sa place, nul changement n’y apparaissait, cependant il y avait quelque chose de sombre et d’abandonné qui me prit au cœur en entrant. Quant à Richard, il me reçut avec son affabilité ordinaire ; il était assez pâle, et sa voix avait des saccades nerveuses que je ne lui connaissais pas.

— Que faites-vous là ? lui demandai-je en regardant une maquette qu’il ébauchait, et que je n’avais pas encore vue dans son atelier.

— C’est une Ariane, répondit-il en se reculant et en inclinant la tête avec ce geste familier aux sculpteurs et aux peintres qui veulent voir leur œuvre sous un certain effet de lumière.

— Quel vieux sujet ! lui dis-je en riant.

— Oui, reprit-il ; malheureusement il est toujours neuf.

Je me couchai à moitié sur un divan ; Richard continuait à travailler, me tournant le dos, restant silencieux, sifflotant et laissant à chaque seconde tomber la conversation, que je ramassais de mon mieux.

— Comment va Mme Piednoël ? lui dis-je.

Je vis passer un imperceptible mouvement sur ses épaules ; j’entendis un son guttural étouffé sortir de ses lèvres, puis, sans se retourner, il me répondit d’un ton trop dégagé pour être sincère : — Mais je pense qu’elle va bien ; voilà longtemps que je ne l’ai vue. Tiens ! au fait, c’est vrai, vous ne savez pas cela, vous ! Nous ne sommes plus ensemble ; elle s’ennuyait, elle est partie.

Je fis un bond jusqu’à lui, je lui pris la main. — Est-ce possible ? m’écriai-je.

— Eh bien ! oui, c’est possible, reprit-il d’un ton sec ; n’était-elle pas libre ? Nous n’avions pas de contrat ensemble ; elle ne m’a pas trompé, je n’ai pas à me plaindre : que trouvez-vous donc là de si extraordinaire ? Elle ne m’aimait plus, elle me l’a dit, voilà tout, c’est bien simple. Il n’y a pas de quoi tant vous étonner. Cela se voit tous les jours. Tous les jours on voit un brave garçon recueillir chez lui une pauvre fille qu’il aime, suer sang et eau pour elle, la respecter, l’adorer, et tous les jours on voit la femme l’abandonner pour un imbécile qui a des moustaches frisées et des boutons d’or à ses manchettes.

En prononçant ces derniers mots, sa voix s’était détendue ; l’émotion le gagnait et assouplissait, malgré lui, la première raideur de son orgueil blessé. J’avais repris ma place sur le canapé, et je ne parlais plus. Richard travaillait d’une façon agitée ; il modelait à tort et à travers, soufflant sourdement, comme si sa poitrine eût été écrasée par une oppression trop lourde. Longtemps nous gardâmes le silence ; tout à coup Richard le rompit par un juron terrible, et, jetant son ébauchoir contre la muraille, il s’écria : — Ah ! le gredin ! qu’il la rende heureuse, sinon je lui casserai les reins !

Il vint s’asseoir près de moi, et, me frappant violemment sur l’épaule comme pour m’appeler en témoignage de son désespoir : « Vous seriez-vous jamais douté de cela ? me dit-il ; eh ! qui aurait pu le prévoir ? Savez-vous de qui cette pauvre niaise s’est amourachée ? Je vous le donne en cent ! de M. Maurice Castas !… Je vous avoue que lorsqu’elle me l’a dit, j’ai cru qu’elle plaisantait, et je me suis mis à rire. Tout autre, je ne dis pas mon Dieu ! je l’aurais compris ; celui-là, c’est inexplicable ! Si je lui en veux, ce n’est pas de m’avoir quitté, elle était libre » ; mais m’avoir quitté pour un si pauvre sire, c’est ce que je ne puis lui pardonner c’est ce que je ne puis comprendre. Les femmes sont folles, mon cher, et nous ne sommes que des sots. Du reste il y a bien de ma faute en tout ceci : elle s’ennuyait avec moi, la pauvre fille ! Être toujours dans ce grand atelier avec un homme qui ne parle pas et qui manie la terre glaise du matin au soir, ce n’est pas divertissant, quand on a vingt-deux ans, qu’on aime à s’amuser, et qu’on a des ritournelles de contredanses qui vous sautent dans la tête. Cependant le soir je m’occupais d’elle, je lui lisais Homère et Shakspeare ; le jeudi, si je recevais, c’était pour elle et non pour moi : j’espérais lui faire plaisir, j’espérais la distraire… Vous voyez que je me suis trompé. Ce n’est pas ma faute, toute ma vie je ne serai qu’une bête ! Ce pauvre Pradier me l’a dit autrefois. Que voulez-vous ? quand j’aime, je suis comme cela ! Je n’ai pas à me plaindre d’elle, elle a été loyale… Ce n’est rien, je me remettrai ; mais le premier moment a été dur à passer, je m’y attendais si peu !

« La dernière fois que nous nous sommes vus, c’est un jeudi ; tout le monde était parti, je venais de me retirer dans ma chambre, lorsque Geneviève y entra. Elle avait son châle et son chapeau. Je la regardai avec surprise en lui disant : — Où donc vas-tu à cette heure-ci ? Au lieu de me répondre, elle se jeta dans mes bras en criant : « Ah ! Richard, pardonne-moi, pardonne-moi !… » J’étais tout tremblant, ne comprenant rien à ce qu’elle me disait, mais devinant intérieurement qu’un malheur allait passer sur moi. Je la fis asseoir ; lui tenant la main, la calmant, mettant à ses pieds tout mon pauvre cœur affaibli, j’écoutai cet exécrable aveu. Elle me raconta tout, la brave fille, sans mentir, sans même chercher à s’excuser. « C’est plus fort que moi, » me disait-elle. Elle m’avoua qu’elle aimait ce Maurice, qu’il l’avait ensorcelée, que depuis longtemps elle avait lutté contre cette passion envahissante, qu’un moment elle avait espéré guérir, mais qu’à la fin, se sentant entraînée par une invincible attraction, elle s’était donnée à lui,… que de ce moment sa vie était devenue un enfer, et que, ne pouvant plus supporter cette situation atroce de tromper un homme qu’elle estimait et d’être infidèle à un homme qu’elle adorait, elle avait résolu de tout me dire et de rejoindre ce Maurice, sans qui elle ne pouvait plus vivre… Ce récit restait bien clair, un enfant l’eût compris… Je l’écoutai bouche béante : les paroles bourdonnaient dans mes oreilles et ne parvenaient sans doute pas Jusqu’à mon cerveau, car lorsqu’elle eut fini de parler, je me rappelle lui avoir dit : « Pourquoi veux-tu partir ? » Je n’eus pas un instant de colère, je n’eus qu’une douleur sans nom qui glissait jusque dans la moelle de mes os et me rendait plus faible qu’un enfant malade. La pauvre créature faisait pitié à voir ; elle sanglotait, le front caché dans ses mains, et ne cessait de répéter : « Ah ! Richard, pardonne moi ! » Elle se leva pour partir, elle essuya ses yeux d’un mouvement convulsif, prit ma tête, m’embrassa et dit : « Allons, du courage ! adieu ! » Je fus lâche, et puis je me raccrochais à je ne sais quelle stupide espérance ; il me semblait que tout cela était un cauchemar et que j’allais me réveiller, « Reste jusqu’à demain, » lui dis-je. Elle eut un sanglot déchirant : « Ah ! pauvre homme, comme tu m’aimes ! me dit-elle ; c’est impossible, vois-tu, il faut que je m’en aille, je l’ai promis ! » Elle partit ; au bout de deux minutes, je courus après elle ; j’ouvris la porte cochère ; la rue était déserte, une voiture s’éloignait ; je restai là longtemps à regarder les becs de gaz, dont la flamme tremblait à travers les ténèbres. Je rentrai enfin.

« Quelle nuit ! Je marchais dans mon atelier comme un loup dans sa cage. Un instant j’eus l’idée d’aller chez ce M. Maurice et de l’étrangler, tout simplement ; mais à quoi bon ? Cela m’eût-il- rendu mon bonheur envolé et ma pauvre vie tranquille perdue pour toujours ? Vous vous rappelez la statue dont je terminais l’esquisse à ce moment : c’était Thésée vainqueur sortant du labyrinthe. Ce Thésée, c’était moi ; j’avais enfin vaincu le Minotaure grâce à Geneviève, ou plutôt grâce a l’amour que j’éprouvais pour elle ; j’étais sorti triomphant du labyrinthe où pendant si longtemps mon existence s’était égarée ; je regardais ma statue, qui semblait me contempler avec une tristesse ironique et me dire : « Pauvre garçon ! » Je me jetai dessus, je la renversai, et bientôt elle ne fut plus qu’une masse informe de terre glaise. Je pleurai beaucoup : , et cela me calma ; puis, vous l’avouerai-je ? il me semblait qu’elle allait revenir et me demander un pardon que mon cœur lui eût vite accordé avec la douleur de comprendre que toute confiance était à jamais perdue. Ah ! ce fut vainement que j’attendis ; elle ne reparut pas. Dans la journée un commissionnaire vint me demander ce qu’elle avait laissé chez moi ; j’en fis un paquet, je le chargeai moi-même sur la petite charrette, et je regardai partir tout cela, morne et désolé, comme on regarde sortir d’une maison le cercueil qui contient un être cher que la mort a élu. J’ai été sur le point d’aller vous voir et de vous crier : Au secours ! mais à quoi bon encore ? Que pouviez-vous me dire que je ne me disais moi-même ? Je me suis sauvé à la campagne, je me suis plongé dans la nature ; mais la grande consolatrice ne m’a point consolé. J’en ai voulu aux arbres de verdir, au ciel d’être bleu, aux étoiles de briller ; il m’a semblé que tout était heureux, excepté moi, et je me suis demandé avec un découragement sans bornes si je n’étais pas victime d’une destinée qui me rendait incapable de bonheur. Quand je suis revenu ici, mon atelier m’a paru plus vaste que le désert. Je me suis remis au travail cependant, moins pour travailler que pour m’occuper. Je fais une Ariane. Ne riez pas, c’est encore moi ; mais je vous jure Dieu que ce ne sera point Bacchus qui me consolera : je ne me laisserai point abattre par cette infortune terrible, et c’est à l’art seul que je demanderai la résignation à défaut de l’oubli. Quant à Geneviève, je n’en ai pas plus entendu parler que si elle était morte, et je ne sais même pas si elle habite Paris. »

J’écoutai sans l’interrompre ce récit, qui ne m’étonna guère, et je me gardai bien de dire à Richard que j’avais prévu ce désastre depuis longtemps. À partir de ce jour, je le vis souvent ; il avait rompu avec ses anciens amis, dont la présence l’embarrassait. « Il me semble, me disait-il, qu’on se moque toujours de moi, et cette seule pensée me met en fureur. » Il aimait à me voir, car il n’ignorait pas la tendre amitié que j’avais pour lui Avec moi du moins, il ne se contraignait pas et laissait déborder son cœur. Son humeur était très variable, et selon le vent qui soufflait, selon les rêveries qui l’obsédaient, il était plein de colère ou plein d’attendrissement. Je respectais ces contrastes dont je reconnaissais l’impérieuse impulsion, et, loin de discuter avec lui, j’essayais de le consoler en m’associant à ses idées, quelque mobiles qu’elles fussent. Un jour qu’il ne pouvait travailler, il recommença vingt fois son modelé et d’impatience il jeta son ébauchoir. — Je ne puis rien faire aujourd’hui, dit-il, j’ai la main agitée, j’aurai fait des armes trop longtemps ce matin.

— Eh ! lui dis-je, je ne savais pas que vous fissiez de l’escrime ! Depuis quand donc avez-vous pris goût au fleuret ?

— Il y a déjà longtemps, répondit-il avec vivacité et en détournant la tète avec quelque embarras ; c’est un exercice qui m’est salutaire, et puis cela me distrait.

Ce jour-là, il était très irrité et me parla de Maurice avec beaucoup d’amertume. « Qu’avait-il besoin de Geneviève, ce monsieur ? me disait-il ; puisqu’il se pose en homme du monde, que fera-t-il d’une pauvre fille qui ne sait ni A ni B ? Il y a dans la société plus d’une femme qui n’aurait pas mieux demandé que de jouer au sentiment avec lui. Il est riche, à ce qu’il paraît : il lui eût été bien facile, pour son argent, de rencontrer quelque espèce peinturlurée qu’il aurait menée au spectacle, et qui l’eût aidé à fumer ses cigares ! Après tout, peut-être l’aime-t-il réellement. Eh bien ! s’il l’aime, il est libre, lui : pourquoi ne l’épouse-t-il pas ? »

Dans nos conversations, Richard revenait obstinément sur cette idée et répétait sans cesse : « Mais pourquoi ne l’épouse-t-il pas ? » J’avais essayé de lui faire comprendre que cela était bien difficile, pour ne pas dire impossible. « En quoi donc est-ce impossible ? répliqua-t-il avec raideur ; s’il l’aime et s’il est aimé, qu’est-ce donc qui s’y oppose ? Sommes-nous pétris d’une autre pâte les uns et les autres ? Je l’aurais épousée, moi, si j’eusse été libre ; mais, vous le savez sans doute, mon malheur est complet : je me suis marié en Espagne, et ma femme m’a quitté ; sans cela, est-ce que je n’aurais pas épousé Geneviève depuis longtemps ? »

Ces instans de colère étaient rares, je dois le dire, et le plus souvent la mélancolie seule dominait ce pauvre être, qui maintenant se sentait plus perdu dans la vie que Robinson dans son île. Alors il devenait vraiment touchant dans l’expression de sa tristesse, et c’est moins à lui qu’il pensait qu’à Geneviève. « Encore, disait-il, si je savais comment elle se porte ! Avec ses beaux airs de tout savoir, ce M. Maurice ne saura peut-être pas la soigner ; elle est très délicate, elle tousse souvent, elle a craché le sang pendant l’hiver dernier ; elle est nerveuse, la moindre contrariété la rend malade ; il ne ménagera peut-être pas ses susceptibilités comme je les ménageais, et j’ai peur que sa santé n’en souffre. Dieu veuille que la pauvrette soit heureuse et qu’elle ne regrette jamais la vie qu’elle menait près de moi et qui l’ennuyait si fort ! »

Pour le distraire et donner un autre cours à ses idées, je l’emmenais parfois à la campagne ; mais quel que fût le cercle que je fisse parcourir à son esprit pour l’abstraire un peu de lui-même, il revenait toujours et fatalement au centre douloureux d’où partaient toutes ses pensées. Ce fut pendant une de ces promenades, sur le bord des étangs de Chantilly, dont il fouettait les herbes à coups de canne, qu’il me raconta comment il avait connu Geneviève, et que je pus apprécier de quelle inqualifiable ingratitude il avait été récompensé, si toutefois il peut y avoir ingratitude quand l’amour est en jeu.

« Depuis mon retour d’Espagne, me dit-il, je vivais seul, le cœur plein de souvenirs pénibles, travaillant et cherchant à faire une chose impossible, c’est-à-dire à réparer le temps perdu. J’éprouvais parfois d’inconcevables fatigues, et pour me refaire un peu, je m’en allais à la campagne, au hasard de mes pas, qui m’emmenaient où il leur plaisait ; arrivé quelque part à l’ombre, je m’étendais sur l’herbe et je rêvais tout éveillé, engourdi dans une sorte de somnolence qui n’était point sans charme. Un soir qu’après être longtemps resté dans les bois qui sont entre Bellevue et Chaville, je revenais en suivant cette large route qu’on appelle le pavé de Meudon, je rencontrai un groupe de trois personnes qui se disputaient, deux hommes et une femme. Les hommes avaient des vestes de velours, de grands chapeaux gris, des tournures de rapins de troisième ordre ; leur voix avinée indiquait qu’ils n’avaient peut-être pas toute leur raison ; la femme était pauvrement et prétentieusement vêtue… C’était Geneviève. Nous suivions tous le même chemin, et ils marchaient à une dizaine de pas en avant de moi. Tout à coup ils s’arrêtèrent, et l’un des hommes frappa Geneviève au visage d’une façon si brutale qu’elle poussa un grand cri. Instinctivement je courus à son secours ; d’un coup de poing j’envoyai l’homme rouler dans le bois, et je me jetai comme un furieux sur son compagnon, qui avait fait mine de venir à son aide. La femme se sauvait ; je m’élançai après elle, je la rassurai. « Ah ! monsieur, me disait-elle, il va me tuer, il va me tuer ! » Elle était folle de terreur, je la calmai ; les deux hommes semblèrent se concerter ; l’un d’eux me cria une injure lointaine, et ils se remirent en route. Tout cela n’est pas fort convenable, je l’avoue ; mais, hélas ! je ne fais pas un roman, je vous raconte mon histoire. Nous allâmes jusqu’à la station du chemin de fer, où Geneviève tremblait de rencontrer ses compagnons ; ils n’y étaient pas. Lorsque nous fûmes revenus à Paris, je demandai à Geneviève où je devais la conduire ; elle se mit à pleurer. « Je n’ai point de domicile, me dit-elle ; je logeais avec un de ces hommes, je n’ose retourner chez lui, car après ce qui est arrivé j’ai tout à redouter de ses violences ! » J’avais grand’pitié de cette pauvre fille, j’étais bien seul : que vous dirai-je ? Le soir même, elle était établie chez moi, et elle y serait encore, si elle l’eût voulu. Qui était-elle ? d’où venait-elle ? Elle le savait à peine elle-même. À seize ans, elle s’était sauvée de son atelier de brunissage pour fuir les obsessions d’un contre-maître ; six mois après, elle se sauvait de chez sa mère pour échapper à l’amour brutal que son beau-père avait conçu pour elle. Ah ! il faut être indulgent pour ces malheureuses filles et leur pardonner si elles ne marchent pas droit entre ces deux abîmes, la corruption et la misère, qu’elles côtoient toujours, et dont le vertige les attire sans relâche. Que devint-elle ? Elle me l’a dit souvent avec larmes, elle vécut comme elle put, au hasard, tantôt avec un étudiant, tantôt avec un peintre, tantôt avec un commis de magasin, dansant dans les bals publics, soupant dans les cabarets, chantant des couplets grivois pour divertir les convives, harassée de la vie, tiraillée au jour le jour, lasse à mourir, fermant les yeux pour ne pas voir, s’étourdissant à force de bruit, sans bons souvenirs dans le passé, sans illusions sur l’avenir. Elle tomba et retomba ainsi, indifférente à ses chutes, jusqu’au jour où je la ramassai entre l’ivresse et la brutalité.

« Tout cet effroyable passé ne me découragea point. « Je la sauverai, » me disais-je, et je me répétais des vers que j’avais lus dans la Marion Delorme de Victor Hugo. L’extrême douceur de Geneviève, sa résignation absolue, la joie profonde qu’elle éprouvait d’avoir enfin rencontré un genre de vie tranquille, purent me faire illusion et rendent mon erreur excusable. À peine savait-elle lire et écrire ; je ne suis pas très instruit moi-même, vous avez pu le remarquer souvent, mais je n’en consacrai pas moins à lui apprendre quelque chose tout le temps que mon travail laissait libre ; jamais un mot sorti de mes lèvres ne lui reprocha son passé. Je ne suis pas de ces êtres fâcheux qui tourmentent une femme en lui demandant compte d’un passé qui ne leur a point appartenu. Comme moi, elle avait, souffert, et je pensais que deux malheureux qui s’étaient rencontrés pouvaient mutuellement se faire une existence sans chagrins et sans amertume. Du reste, qu’importe tout ceci ? Je l’aimais, c’est cela seulement que je devrais dire. Je ne lui en veux pas ; j’ai vécu trois ans heureux avec elle, et je suis certain que maintenant encore elle pense à moi et se dit : « Pauvre Richard ! comme il m’aimait ! » Elle peut aimer ce Maurice plus qu’elle ne m’a aimé, mais jamais Maurice ne l’aimera comme je l’aimais ; elle le sait aussi bien que moi, et cela me console de bien des tristesses. »

En revenant de cette course à Chantilly, Richard trouva chez lui une lettre du ministère des affaires étrangères qui l’invitait à passer dans les bureaux pour recevoir une communication qui l’intéressait. Il y courut, et on lui remit l’acte de décès de sa femme, morte du choléra à Barcelone. Ce ne fut point sa femme qu’il regretta dans cette circonstance, ce fut Geneviève. « J’étais libre, me dit-il, j’en aurais fait ma femme, ma femme légitime ; et du moins pendant ma vie elle eût été à l’abri du besoin ! » Ce cœur d’or ne se démentait pas.

Nous ne savions rien de Geneviève ni de Maurice : deux ou trois fois, sur les boulevards, j’avais aperçu ce dernier ; nous avions échangé un salut, mais sans même nous adresser la parole ; il m’avait paru fort dégagé et très satisfait de lui-même, comme d’habitude. Quant à Geneviève, je ne l’avais jamais rencontrée, et il y avait déjà près d’un an que Richard était veuf, lorsqu’un jour, en tournant un trottoir, je me trouvai inopinément en face d’elle. Je fis un mouvement pour m’éloigner et lui épargner l’embarras de me voir ; mais elle m’avait reconnu, elle marcha vivement vers moi, me tendit la main, et avant que j’eusse pu prononcer une parole, elle me dit : « Comment va Richard ? » En lui répondant, je regardais son visage singulièrement amaigri ; un cercle bleuâtre entourait ses yeux, dont les orbites semblaient trop grands. Quelque chose d’insolite me frappa dans sa tournure, et je reconnus qu’elle ne tarderait pas à être mère.

Elle prit mon bras, et pendant plus d’une heure nous marchâmes à petits pas d’un bout à l’autre de la rue, nous arrêtant parfois et parlant de Richard. Elle voulait tout savoir, comment il était, ce qu’il devenait, s’il l’avait regrettée, s’il l’aimait encore. Je ne lui cachai rien, et, sans lui faire de reproches, je lui laissai comprendre dans quelle misère morale son ancien ami vivait depuis qu’elle l’avait quitté. Elle m’écoutait, essuyait ses yeux mouillés de larmes et répétait à chaque instant : « Pauvre garçon ! — Et vous, lui dis-je, êtes-vous heureuse ? » Elle secoua tristement la tête et me répondit : « Quelquefois, mais pas toujours. Maurice est bon, il est honnête, je puis compter sur lui, et, ajouta-t-elle en faisant allusion à son état, il y aura bientôt entre nous quelque chose qui l’empêchera de jamais m’abandonner, même malgré son père, qui fait, dit-il, de grands efforts pour nous séparer ; mais il est jeune, futile, il aime à s’amuser, c’est de son âge, et trop souvent il aime à s’amuser seul : dans ce cas-là, je trouve les journées et les soirées bien longues. Je ne dirais pas cela à d’autres que vous, mais bien souvent, en secret, j’ai regretté ce grand atelier silencieux où pourtant je me suis bien ennuyée. — Avez-vous pensé quelquefois à y revenir ? lui demandai-je. — Ah ! jamais, répondit-elle avec un cri ; je mourrais de honte si je revoyais Richard. On ne saura jamais ce qu’il a été pour moi ; j’éloigne ce souvenir tant que je peux, car lorsque je songe au prix dont j’ai payé son dévouement, toute joie m’est empoisonnée, et j’ai des envies de m’enfuir au bout du monde. — Que dirai-je à Richard de votre part ? » lui demandai-je en la quittant. Elle hésita, puis elle me répondit : « Ne lui dites pas que vous m’avez vue, cela lui ferait de la peine. »

Il me fut facile de comprendre que Geneviève n’était point heureuse, et qu’elle aimait Maurice bien plus qu’elle n’en était aimée. Ainsi que toutes les femmes qui sentent s’ébranler la confiance qui les a soutenues et se rattachent à des espérances que l’avenir doit briser, elle ne comptait déjà plus sur la tendresse de son amant. Elle se réfugiait dans la croyance à une sorte de fidélité forcée qu’un lien nouveau devait imposer comme un devoir. Quand on en est là, tout est perdu ou à peu près. Si, le jour où Geneviève m’avait dit qu’elle aimait Richard parce qu’il était bon, j’avais compris qu’elle ne l’aimait déjà plus, il ne fallait pas être sorcier pour deviner que tôt ou tard elle serait abandonnée, puisqu’elle ne comptait plus que sur la naissance prochaine de son enfant pour retenir Maurice auprès d’elle. Je ne parlai point de ma rencontre à Richard. L’avenir du reste sembla donner tort à mes prévisions, car, plusieurs mois après avoir vu Geneviève, je l’aperçus dans un petit théâtre du boulevard avec Maurice ; elle paraissait gaie, heureuse et rajeunie.

Quant à Richard, il était toujours le même, taciturne, travailleur ; il n’avait fait aucun progrès, ses souvenirs le ravageaient. — Qu’avez-vous donc ? lui dis-je un jour qu’il était plus pâle et plus abattu que de coutume. — Ah ! répondit-il avec un soupir profond, j’ai un mal dont je ne guérirai pas. — Parfois il rompait tout à coup les longs silences où il s’oubliait souvent par une phrase qui prouvait qu’il ne faisait que continuer à penser tout haut, et toujours dans ce cas il parlait de Geneviève. D’ailleurs il n’avait rien changé à sa vie, qui était très simple. Le matin il faisait des armes, tout le jour il travaillait, le soir il restait chez lui ou venait chez moi. Bien souvent il lui est arrivé de s’asseoir au coin de mon feu, de me dire bonjour en entrant, de demeurer là deux heures sans ouvrir la bouche et de partir en disant : « Allons ! voilà encore une journée passée ! » Sur mes instances, et voulant, lui-même réagir contre la torpeur de ce chagrin dans lequel il se complaisait, il résolut d’aller visiter l’Italie, qu’il ne connaissait pas. Son absence dura une année, pendant laquelle il ne m’écrivit pas une seule fois ; mais au débotté il accourut chez moi. Son premier mot fut : « Savez-vous comment va Geneviève ? » Puis il me raconta, non pas le voyage qu’il avait fait, mais le voyage qu’il aurait fait, si elle eût été avec lui. Depuis trois ans que Geneviève l’avait quitté, il en était au même point ; le temps, le travail, le voyage avaient émoussé sur lui leurs forces destructives ; il était amoureux et plein de regret comme au premier jour.

Richard était revenu à Paris depuis deux ou trois mois, lorsqu’un matin je reçus une lettre de Geneviève, qui me priait de passer chez elle. Je m’y rendis en hâte. Je montai au cinquième étage d’une maison d’assez triste apparence. L’escalier, obscur et resserré, ressemblait à un escalier de service ; il aboutissait à un palier où donnaient trois portes à un seul battant ; tout cela sentait la misère et l’abandon. Je trouvai Geneviève dans un petit appartement composé de deux pièces, auxquelles le papier de tenture, fané, gras et déchiré, donnait un aspect de pauvreté sordide. Il faisait froid, mais il n’y avait pas de feu dans la cheminée ; Geneviève était à demi couchée sur un vieux fauteuil, enveloppée d’un châle, maigrie, changée à ne pas la reconnaître. Près d’elle, sur le carreau nu, un petit garçon d’environ deux ans, couvert d’un mauvais sarrau d’indienne, jouait avec des cocotes en papier. Je regardai ce délabrement avec surprise. — Qu’y a-t-il donc ? — demandai-je à Geneviève.

Elle pleura longtemps avant de pouvoir me répondre, tenant ma main, la serrant convulsivement, et ne parvenant pas à se dominer. Elle eut un long accès de toux, et cracha le sang avec abondance.

— Mais vous êtes malade ? lui dis-je.

Elle haussa les épaules et hocha la tête, comme pour me dire : Qu’est-ce que cela me fait ? — Ah ! s’écria-t-elle dès que ses larmes lui permirent de parler, Dieu me punit. Maurice m’a quittée, et me voilà seule avec ce pauvre petit enfant, sans savoir ce que je vais devenir ! Je me suis fait illusion jusqu’à la dernière minute, car jamais je n’avais pu croire qu’il m’abandonnerait et qu’il abandonnerait son enfant. Depuis longtemps déjà, j’avais bien remarqué que ses visites étaient plus rares et plus courtes ; mais j’attribuais son absence à sa jeunesse, et toujours je me disais : « Il reviendra. » Son père le tourmentait, lui refusait de l’argent, et sans cesse, voyant qu’il ne faisait rien à Paris, le rappelait à Bordeaux. Moi qui savais que Maurice n’était pas méchant, mais seulement vaniteux comme le sont d’ordinaire les jeunes gens, je l’engageais à céder à son père et à retourner près de lui, promettant moi-même d’aller habiter Bordeaux et d’y mener une vie si secrète que personne ne m’eût soupçonnée d’être sa maîtresse ; mais il ne voulait entendre à rien, il me rudoyait et me disait que j’étais folle. Quand je lui parlais de régulariser la position de notre enfant, qu’il n’a pas même reconnu, il me répondait : « Cela se fera, mais pas maintenant ; je ne le puis, pour des raisons de famille que je te dirai plus tard. » Voyant que ce sujet lui déplaisait, je me gardais de lui en parler de nouveau, d’autant plus qu’après des conversations de ce genre il restait quelquefois cinq ou six jours sans venir me voir. Il y a deux mois à peu près, il me dit qu’il était obligé d’aller à Bordeaux pour affaires ; je le laissai partir, bien contente de penser que sans doute il se réconcilierait avec son père. Il n’y avait pas quatre jours qu’il était absent, lorsque je reçus de lui une très longue lettre qui me porta un coup terrible, et ne me laissait plus aucun espoir. Il me disait que son père le menaçait de le faire enfermer et de le déshériter, s’il ne rompait pas avec moi, qu’on voulait le marier, qu’il était forcé de me dire adieu pour toujours, mais qu’il n’oublierait jamais les années que nous avions passées ensemble. Il me conjurait de rester tranquille, de ne point chercher à le voir, de ne pas même lui écrire, parce qu’il était surveillé, de ne pas aller à Bordeaux surtout, parce que son père, qui avait dans la ville beaucoup de relations, ne manquerait pas de me faire arrêter par la police ; puis il m’envoyait quelque argent en m’assurant qu’il ne me laisserait manquer de rien. Je fus sotte, je fis l’orgueilleuse et lui renvoyai son argent, lui répondant qu’il était libre, que je n’avais pas besoin de lui. J’avais un gros chagrin, je vous jure ; je déménageai, je pris ce petit appartement ; je voulus lutter et vivre de mon travail, ce n’est pas facile ; je crois bien d’ailleurs que j’ai la poitrine malade, je tousse jour et nuit… Que faire ? Donnez-moi un conseil ; j’ai vendu ou engagé tout ce que j’avais, et je ne sais quel parti prendre.

Je prononçai le nom de Richard.

— Ah ! pas cela ! répondit-elle en se couvrant les yeux de ses deux mains ; j’aimerais mieux mourir que de le revoir dans une telle détresse, après le mal que je lui ai fait.

Puis elle me pria d’écrire à Maurice et de lui demander une pension qui lui permît de ne pas mourir de faim et d’élever son enfant. Cette démarche me causait une répugnance extrême ; je promis néanmoins de m’en charger. Geneviève acceptait la lettre de Maurice comme parole d’Évangile ; elle ignorait les choses de la vie : elle n’avait d’autre science que celle qu’elle avait pu acquérir en écoutant les gros mélodrames du boulevard ; elle eût volontiers cru encore à la Bastille et aux couvens. J’essayai de la détromper, et j’y perdis ma peine. — Dites-lui bien, reprenait-elle avec insistance, que je ne me plains pas, qu’il est libre, que je ne veux pas l’empêcher de se marier. Assurez-le encore que je ne le tourmenterai pas, que je n’irai point traîner mon enfant chez son père ; mais faites-lui comprendre ma situation. Ce n’est pas le courage qui me manque pour gagner ma vie, c’est la force. Dites-lui dans quel état de santé vous m’avez trouvée. Mon Dieu, il est bon au fond ; peut-être cela l’engagera-t-il à revenir !

Je quittai Geneviève après l’avoir contrainte à accepter quelque argent, ce dont, hélas ! elle avait grand besoin, et je me rendis chez un de mes amis d’enfance, qui est notaire, et que je consulte avec fruit toutes les fois que je me trouve en présence d’une des difficultés de la vie. Je lui demandai s’il n’y aurait pas moyen de forcer Maurice à reconnaître l’enfant, ou du moins à prendre des mesures pour assurer d’une façon régulière le sort de Geneviève. Les réponses de mon ami me laissèrent fort peu d’espoir. Le lendemain cependant j’allais me mettre à écrire à Maurice, lorsque ma porte s’ouvrit avec violence, et Richard entra. Il portait un sac de voyage à la main. Sans préambule, il me dit : — J’ai besoin de vous, je pars pour Bordeaux, et je vous prie de m’accompagner. — Et qu’allez-vous faire à Bordeaux ? lui demandai-je en paraissant ignorer ce que je prévoyais si bien. — Je vais, me répondit-il, prendre M. Maurice Castas par les oreilles et le souffleter sur chaque joue. — Mais… — N’objectez rien. Il ne sera pas dit que ce drôle aura mis mon bonheur en pièces, et qu’il s’en ira ensuite faire le joli cœur impunément. Tant qu’il a été avec Geneviève, j’ai gardé le silence : ce que j’ai dévoré de fureurs, Dieu seul le sait, et vous ne le soupçonnez même pas ; mais j’ai appris hier au soir, par hasard, qu’il l’avait quittée, et que tranquillement, comme un beau garçon qu’il est, il va se marier à Bordeaux. Cela ne sera pas, il n’aura rien perdu pour attendre, et je vais le secouer de telle façon qu’il s’en souviendra longtemps. Je ne connais personne là-bas, j’ai besoin d’un témoin, je vous emmène. Cela est bien simple, et vous ne pouvez refuser de me rendre ce service.

Je dis à Richard ce qu’on a coutume de dire en pareil cas. Tout en roulant des cigarettes, il m’écoutait impassiblement, et lorsque j’eus terminé, il me répondit : — Cela est fort bien pensé, mon cher ami ; mais rien ne m’empêchera de souffleter ce monsieur. Si vous ne voulez pas m’accompagner, vous êtes libre. Je demanderai à un de mes anciens camarades d’atelier de venir avec moi, voilà tout ; mais je veux aller à Bordeaux, et j’irai.

Je lui parlai de Geneviève alors et lui racontai la scène de la veille. — Ah ! la pauvre fille ! s’écria-t-il. Qu’elle est sotte de ne pas s’être adressée à moi ! Est-ce que je ne suis pas toujours ce vieux Richard à qui elle disait : « Tu es la bête au bon Dieu ! » Ah ! je ne l’abandonnerai pas, moi, et tant que je vivrai, je vous jure que ni elle ni son enfant ne manqueront de rien ; mais allons d’abord au plus pressé. Dès que nous serons revenus, mon ami, vous irez chez Geneviève et vous lui annoncerez ma visite ; si elle refuse de me voir, eh bien ! elle ne me verra pas, mais vous vous arrangerez de façon que la misère ne puisse jamais l’atteindre. J’ai bon courage, bon pied, bon œil, et je saurai suffire à tout !

Chose étrange, en me parlant ainsi, il était presque joyeux. J’eus bien vite fait mon paquet, et le lendemain nous étions à Bordeaux. Arrivés le soir, nous résolûmes de remettre au lendemain nos recherches pour trouver Maurice. Après notre dîner,. Richard me dit : — J’ai vu sur une affiche qu’on donne aujourd’hui les Huguenots ; allons entendre un peu de musique, cela me fera grand bien. — Après le troisième acte, nous montâmes au foyer. Comme nous nous promenions silencieusement, je vis cinq jeunes gens qui, se tenant par le bras, riant et causant, venaient en face de nous. L’un d’eux était Maurice, et il était placé de façon à passer près de Richard, qui le reconnut bien vite. — Pas de bruit, au nom du ciel ! lui dis-je ; attendez à demain. — Richard ne me répondit pas ; mais, passant près de Maurice, il le heurta avec une extrême violence. Maurice s’arrêta et se retourna, Richard fit le même mouvement, et ils se trouvèrent face à face. En reconnaissant Richard, Maurice devint très pâle et sembla se raidir sur lui-même. — Est-ce avec intention que vous m’avez si rudement heurté ? demanda Richard de cette voix brève et nette que prend tout homme qui cherche une querelle.

C’était Maurice qui eût été en droit de faire cette question ; mais il comprit qu’il avait affaire à un adversaire décidé à tout, et il répondit simplement : « Je suis à vos ordres. » On échangea les cartes, et nous allâmes reprendre nos places aux stalles d’orchestre. Maurice s’était hâté de me présenter un des jeunes gens qui l’accompagnaient, et j’avais pris rendez-vous avec lui, afin de régler les conditions de la rencontre.

Le spectacle terminé, comme je rentrais à l’auberge, on me remit un billet de Maurice, qui me priait de me trouver aux allées de Tourny le lendemain, vers sept heures, avant d’avoir vu ses témoins. Je fus exact. Maurice m’attendait, et vint à moi dès qu’il m’eut reconnu. Il alla droit au fait avec une netteté qui prouvait une résolution prise. — M. Richard est-il venu à Bordeaux avec l’intention de me rencontrer, ou la scène d’hier au soir n’est-elle que le fait du hasard ?

Je ne lui déguisai rien.

— Alors, reprit Maurice, l’affaire doit suivre son cours, il est impossible de l’arranger ; sans cela, j’eusse été heureux de donner satisfaction à un homme envers lequel j’ai eu des torts.

Il me salua, comme pour s’éloigner. Je le pris par le bras en lui disant : « Parlons de Geneviève ! » et je lui racontai tout ce que je savais de l’abandon et de la misère où s’étiolait la pauvre fille.

Il eut un geste d’impatience. — Eh ! mon Dieu ! me répondit-il, je suis disposé à faire pour elle et pour son enfant tout ce qui me sera possible ; mais avouez que si, aujourd’hui même, j’essayais de régulariser leur position, ou si seulement je prenais vis-à-vis de vous l’engagement de la régulariser, je paraîtrais subir une pression et n’agir que sous le poids des provocations de M. Richard. Je ferai ce que je dois faire, mais à mon jour et à mon heure. Cette querelle est très sotte pour moi, elle me contrarie plus que je ne puis le dire. Je dois me marier dans quinze jours, et le bruit qui va se faire autour de ce duel pourra très bien remettre tout mon avenir en question.

Il s’échauffait par degrés, il s’irritait lui-même par son propre ressentiment, car je restais silencieux et me contentais de l’écouter ; enfin il éclata. — Eh ! croyez-vous donc, me dit-il, que cette aventure n’ait pas fini par me fatiguer tellement que, pour la fuir, j’ai dû me réfugier ici ? Qui se serait attendu à ce dénoûment, et qui aurait pensé que, prenant feu et flamme pour une ancienne maîtresse, M. Richard viendrait me compromettre dans ma ville natale, au milieu de ma famille et de mes amis ? Qu’ai-je donc fait après tout ? Ce que font tous les jeunes gens, ce qui se passe vingt fois par jour à Paris ; j’ai été le premier puni, et toute cette amourette m’a causé plus d’ennuis qu’elle ne valait. Est-ce moi qui ai forcé Geneviève à quitter M. Richard ? Je ne le voulais à aucun prix ; c’est elle qui l’a exigé, c’est elle qui m’a forcé de consentir à cette sottise, Moi, j’avais cru tout simplement à une agréable galanterie avec une jolie femme, voilà tout. Sans cela, me serais-je jamais embarqué dans cette galère ? Quand je l’ai eue chez moi, croyez-vous que ce fût pour mon plaisir ? C’était un enfer ! Plus de liberté, des pleurnicheries continuelles et toujours des reproches. J’en étais harassé, je ne comprends même pas la patience que j’ai eue. Quand cet enfant est venu au monde, il m’a rattaché à Geneviève, c’est vrai ; mais elle devint de plus en plus exigeante. Elle m’aimait, je le sais, mais elle m’aimait mal, En somme, nous étions libres tous deux. Si elle avait quitté M. Richard et tout abandonné pour me suivre, c’est qu’elle l’avait bien voulu. Et puis vous savez bien ce qu’elle a été autrefois ; je ne pouvais compromettre mon avenir, mécontenter mon père, renoncer à toutes mes relations, pour m’enterrer avec une femme que je n’aimais plus. J’ai rompu avec elle, j’y ai mis tous les procédés possibles ; mais j’ai rompu définitivement. À ma place, qui donc n’en eût fait autant, et quel est l’homme qui n’a pas sur la conscience de semblables peccadilles de jeunesse ? Je ne comprends rien à la colère de M. Richard. Il est venu ici me chercher une querelle d’Allemand. L’idée que ce duel fût possible, ne m’était jamais venue à l’esprit, et franchement ce n’est pas fort agréable de se battre pour une femme comme Geneviève ! Enfin je n’ai point cherché cette querelle, mais je la subirai comme un homme bien élevé doit subir ces sortes de choses.

Une heure après, les conditions du duel étaient fixées, et j’allais partir avec Richard pour le rendez-vous, lorsqu’on me remit une lettre de Maurice, qui m’annonçait que son père avait averti la police, que nous étions exposés à rencontrer des agens à l’endroit choisi, qu’il était désespéré de ce contre-temps, et qu’il nous priait, Richard et moi, de nous rendre à La Teste, où il saurait nous rejoindre le lendemain, de bonne heure, près de la chapelle d’Arcachon. Richard était furieux. — Quel contre-temps ! disait-il ; voilà un jour perdu, et cette pauvre Geneviève qui est là-bas sans sou ni maille !

Nous partîmes immédiatement pour La Teste-de-Buch. En nous promenant sous les pins, au bord de cette mer si fertile en naufrages que le costume ordinaire des femmes de pêcheurs est le grand deuil, en regardant les petits chalets bâtis sur le sable, Richard me dit avec mélancolie : — Ah ! qu’on pourrait être heureux ici ! — Sa pensée retournait vers Geneviève avec une force nouvelle, et secrètement dans son cœur il faisait des rêves d’avenir qu’il n’osait me raconter. Le lendemain, vers sept heures, par un beau jour clair et froid, nous étions auprès de la chapelle d’Arcachon. Maurice ne tarda point à nous rejoindre. Il avait passé la nuit en voiture pour être exact au rendez-vous. Le duel eut lieu à l’épée. Les adversaires paraissaient à peu près de même force, et il fut évident pour moi dès les premières passes que Maurice cherchait à ménager Richard. Richard fit une parade malhabile ; l’épée de Maurice pénétra profondément dans les chairs de l’avant-bras. — Ce n’est rien, s’écria Richard, à peine une égratignure ! — Et, malgré le sang qui coulait en abondance, il se remit en garde. Nous fîmes de vains efforts pour arrêter le combat. Richard ne voulut pas nous entendre ; Maurice se contenta de dire : — Je suis à la disposition de M. Piednoël. — Les adversaires s’animaient, les coups devenaient plus pressés. Richard était très pâle et souffrait visiblement. Il se fendit à fond, et son épée disparut presque entière dans la poitrine de Maurice. Ce garçon était brave, il resta debout pour ne point donner à son adversaire la joie de le voir tomber.

J’entraînai Richard, et en me retournant, à travers les arbres, j’aperçus Maurice couché sur le sable, évanoui et les lèvres teintes de sang. Je pansai rapidement le bras de Richard, puis nous montâmes dans un bateau qui nous conduisit au Teich, où nous prîmes le chemin de fer. Nous étions seuls dans notre wagon, nous ne parlions pas ; Richard rompit enfin le silence par une phrase qui continuait sa pensée : — Quelle sottise ! Tout cela l’empêche-t-il de m’avoir enlevé Geneviève et de l’avoir abandonnée après avoir empoisonné ma vie ?

Sa souffrance avait augmenté, la fièvre l’agitait, une douleur aiguë avivait sa blessure. J’aurais voulu qu’il s’arrêtât à Bordeaux pour se reposer et se faire panser par un chirurgien. Richard n’y consentit pas. — Ce n’est rien, ce n’est rien, répétait-il, une piqûre ; cela va se calmer, allons retrouver Geneviève. — Je lui cédai de nouveau, et j’eus tort, car à Angoulême il fallut s’arrêter. La fièvre était devenue violente, et le bras considérablement enflé était comme paralysé. Je fis venir immédiatement un médecin : il reconnut une inflammation du périoste de l’humérus. Il déclara qu’il serait dangereux de continuer le voyage et ordonna un repos absolu. Je m’établis à l’auberge auprès de Richard et ne le quittai pas. Il fut malade jusqu’à m’inquiéter ; plusieurs fois il eut le délire, et dans ces pénibles momens où la libre direction de son âme ne lui appartenait plus, il ne parlait ni de Maurice, ni de Geneviève, mais sans cesse il prononçait le nom de Pradier, celui de son père et des autres personnes qui avaient traversé les années de sa première jeunesse. Au bout de deux semaines, les symptômes alarmans disparurent, et je pus enfin espérer de le ramener bientôt à Paris. Un jour, je trouvai. Richard assis sur son lit et pleurant : — Eh ! qu’avez-vous donc ? lui demandai-je. — Ah ! me répondit-il avec un gémissement si douloureux qu’il m’alla au cœur, je pleure parce que j’ai tué ce jeune homme ; vous auriez dû m’en empêcher. Croyez-vous que jamais maintenant je puisse dormir en repos ? Et puis qui sait si Geneviève ne va pas me haïr !

J’écrivis immédiatement au témoin de Maurice, et j’avoue que je m’attendais à recevoir une réponse sinistre ; sa lettre au contraire était fort rassurante : Maurice Castas avait été pendant le premier jour condamné par les médecins, mais peu à peu la vie avait repris le dessus, et maintenant il était hors de tout danger. L’affaire avait été presque ignorée à Bordeaux, on l’avait attribuée à une sotte querelle avec un Parisien qui se moquait de l’accent des Bordelais, ce qui avait valu de grands éloges à Maurice, bien que de sages personnes eussent blâmé tant de susceptibilité sur le point d’honneur. Sa fiancée n’en était que plus éprise de lui, et le mariage se ferait dès que Maurice pourrait sortir. Seul, son père avait su toute la vérité et en avait profité pour faire à son fils un long sermon sur le péril des liaisons mauvaises. La lettre se terminait par d’aimables paroles à l’adresse de Richard, qui eut un soupir de soulagement et un éclair de joie dans les yeux en apprenant que, malgré l’extrême gravité de sa blessure, Maurice était sauvé.

Ai-je besoin de dire que dans nos fréquentes causeries il n’était question que de Geneviève ? Jusqu’où allait la pensée de Richard, j’ai pu le deviner ; mais Il ne l’a jamais dit entièrement. Son âme honnête s’était vite reprise à toute sorte d’illusions, et je suis convaincu qu’attiré par le sublime vertige du dévouement, ce pauvre être, qui avait tant souffert par Geneviève, rêvait de la tirer de la misère, de se charger de son fils, de recommencer avec elle sa paisible vie d’autrefois, et, qui sait ? peut-être même de l’attacher à lui par des liens indissolubles. — C’est sa santé surtout qui m’inquiète, me répétait-il souvent ; d’après ce que vous m’avez dit, je vois qu’elle souffre, et que son mal n’a fait qu’augmenter parmi tous les chagrins qui l’ont assaillie. Je tâcherai de lui trouver à la campagne, près de Paris, une petite maison où elle pourra vivre avec son enfant au soleil et sur la lisière des bois. J’irai la voir, pas trop souvent, le dimanche et peut-être une fois dans la semaine. Vous viendrez avec moi, cela distraira cette pauvre fille ; elle est bien jeune encore, et vous verrez qu’avec des soins et du repos elle redeviendra forte et pourra être heureuse encore.

J’admirais la ténacité de cette tendresse, qui persistait malgré tout ? mais, sachant l’amour que Geneviève avait conservé pour Maurice, je me disais : — Ne renversera-t-elle pas tous ces beaux rêves par un simple refus ?

Nous partîmes enfin pour Paris, où nous arrivâmes par le train-poste vers cinq heures du matin. — N’oubliez pas nos conventions, me dit Richard : aujourd’hui vous irez chez Geneviève, vous lui raconterez de notre voyage ce que vous croirez devoir lui raconter ; vous lui parlerez de moi, sans insister, plutôt pour la sonder que pour obtenir d’elle une décision. Si elle refuse de me voir, si elle est résolue à ne rien accepter de moi, ne la brusquez pas : le temps l’amènera sans doute à des résolutions meilleures ; mais d’une façon ou de l’autre, en la trompant même s’il le faut, arrivez à ce résultat qu’il faut atteindre absolument : la tirer de la misère et empêcher qu’elle y retombe jamais. Ce soir, après mon dîner, je serai chez vous, et vous me direz ce que vous aurez pu faire. — Je me séparai de Richard en lui disant : « A ce soir ! » Il prit un fiacre pour aller chez lui. Quant à moi, comme le temps était beau, que le jour se levait, que j’étais las d’avoir été longtemps assis et que j’aime à voir Paris se réveiller peu à peu sous les pâleurs de l’aube, je confiai mon bagage à un commissionnaire, et je partis à pied, lentement, bayant aux corneilles, regardant les boutiques s’ouvrir, les ouvriers se rendre à leurs chantiers, et défiler les lourdes voitures chargées de légumes qui se rendent à la halle, conduites par un charretier enveloppé de sa roulière.

Lorsque j’arrivai chez moi, je fus stupéfait d’y voir Richard, qui m’attendait. Il était effroyablement pâle et marchait dans mon salon en agitant convulsivement les bras au-dessus de sa tête.

— Ah ! vous voilà ! me cria-t-il dès qu’il m’aperçut ; nous sommes des misérables d’être restés si longtemps à Angoulême. Tout est fini, tout est fini !…

— Mais qu’est-ce qu’il y a donc encore ? lui demandai-je avec angoisse, ne comprenant rien à cet emportement et à ce désespoir.

Pour toute réponse, il me tendit une lettre ; elle était de Geneviève et datée déjà de douze jours. Voici cette lettre :

« Je sens que tout va bientôt finir pour moi, mon pauvre Richard, et, dans ces heures douloureuses qui précèdent la dernière, je réunis ce qui me reste de force pour t’écrire, car c’est à toi seul que je pense, à toi seul et non à d’autres. Je ne voudrais pas partir sans être certaine que tu me pardonnes, que ton cœur a gardé quelque chose pour cette Geneviève que tu as tant aimée et qui t’a si mal payé de ta tendresse. Ce n’est point ma faute, vois-tu ; je n’étais pas faite pour la vie sévère que je menais près de toi, tu étais trop sérieux. Ma misérable existence, qui avait été si décousue, n’a jamais pu se plier aux graves régularités où tu t’étais enfermé J’ai été bien punie, et tu n’as été que trop vengé ; je n’ai point été heureuse, et plus d’une fois j’ai regretté ton grand atelier tranquille, où si souvent tu travaillais des journées entières sans même m’adresser la parole. J’ai tort de te parler de tout cela ; à quoi bon ? ce qui est passé est passé, et je sais que je ne retrouverai jamais rien de ces heures paisibles que j’ai vécu à tes côtés. Te souviens-tu qu’un soir, pendant que je travaillais dans notre chambre, assise à la petite table, devant la lampe, tu lisais un volume de Shakspeare et que tout à coup tu jetas un cri ? Je te regardai, tu avais les yeux pleins de larmes ; je t’interrogeai, et au lieu de me répondre, tu me lus la scène où Antoine est sur le point de mourir. « La tâche de la longue journée est finie, et nous devons dormir ! » En prononçant ces mots, ta voix faiblit, et l’émotion te gagna. Jamais cette phrase n’est sortie de ma mémoire ; ô Richard, la tâche de ma longue journée est finie, et je dois dormir. Ah ! c’est bien fini cette fois, je t’assure. J’ai lutté jusqu’au bout, j’espérais toujours que ma toux se calmerait et que je reprendrais à la vie ; mais non, ma pauvre poitrine épuisée ne peut plus supporter le feu qui la dévore. Je suis si maigrie que je te ferais pitié ; j’ai des envies de pleurer quand je regarde mes mains. On a voulu me porter à l’hôpital, à l’hospice Dubois, je ne sais où : je m’y suis obstinément refusée ; je n’ai jamais consenti à quitter mon taudis, je pensais toujours que tu allais arriver, et puis mon petit garçon poussait des cris dès qu’il comprenait qu’on tentait de m’emmener. Je vais mourir ici, aujourd’hui, demain, après-demain ? Je ne sais, mais ce ne sera pas long. Au reste je ne me plaindrais pas, si je savais que l’enfant ne manquera de rien ; mais qui va maintenant en avoir soin ? Son père ne voudra jamais le prendre avec lui parce que ça pourrait lui nuire. Si tu savais, ce pauvre petit, comme il est gentil et aimant ! Hier je pleurais toute seule, la tête dans mon oreiller ; il a vu cela, il a grimpé sur une chaise, puis sur mon lit ; il a essuyé mes larmes avec ses petites mains en m’offrant du sucre ; il m’a dit : « Ne pleure pas, va, voici du nanan ! » Ah ! Richard, que c’est dur de mourir à vingt-six ans et de laisser derrière soi un enfant si jeune que bientôt il aura oublié qu’il avait une mère ! Enfin il ne faut pas que je pense à cela, parce qu’alors je m’attendris et je ne suis plus bonne à rien ; puis il faut que je te dise tout… Je sais que tu n’es pas à Paris, je sais que tu es à Bordeaux, et je sais pourquoi. Est-ce donc possible que tu aies fait cela pour moi ? Tu m’aimais donc encore ? Tout cela m’a bouleversée, et si fort que depuis ce moment je vais m’affaiblissant d’heure en heure. C’est le père de M. Maurice qui m’a écrit. Quelle lettre ! Il me dit que j’ai débauché son fils, et que s’il n’est pas mort, ce n’est pas ma faute. Que répondre ? Je sais que sa blessure n’est point mortelle et que son mariage n’est pas rompu : je n’ai donc rien à me reprocher ; pourquoi vient-on me tourmenter et m’écrire ces méchancetés, quand je ne sais pas même si je vivrai jusqu’à ce soir ? Mais toi, où es-tu ? Pourquoi n’es-tu pas revenu à Paris ? Voilà cinq jours de suite que j’envoie chez toi ; sans cesse la même réponse : il est à la campagne. Est-ce que ta blessure est grave ? Mon Dieu ! quelle-folie tu as faite ! Il faut que ton ami M… soit bien bête pour t’avoir laissé te battre. C’est bien étrange, mais il me semble que tout cela a déchiré quelque chose qui m’enveloppait le cœur, et je crois m’apercevoir maintenant que je n’ai jamais aimé que toi. Je ne te dis pas cela pour te faire plaisir, c’est la vérité sainte ! Je ne sais pas ce que je donnerais pour te voir entrer, là, devant moi, et me dire de ta bonne voix des jours passés : « Bonjour, ma petite fille… » Et mon enfant ? Je ne te demande rien, je n’ose rien te demander. Qu’est-ce qu’il va devenir ? La voisine, qui est une bonne femme, me promet bien de le garder auprès d’elle ; mais elle est pauvre, elle n’est plus jeune, et c’est une charge très lourde qu’un enfant à élever. Il y a des maisons où l’on recueille les orphelins ; ah ! mon Dieu ! dire que son père sera si riche ! On mettra peut-être le petit dans une de ces maisons-là ; on dit que les enfans n’y sont pas trop mal, et qu’on en fait de bons ouvriers. Il me semble que je serais plus tranquille, et que je partirais sans trop de chagrin, si j’étais certaine que tu iras le voir quelquefois, que tu lui donneras de bons conseils, et que tu lui parleras de moi, car c’est là surtout ce qui me désespère. Je sens que cet enfant va m’oublier ; ce n’est pas sa faute, il est si petit, il ne se rappellera plus… Je ne veux pas, entends-tu ? je ne veux pas qu’il m’oublie ; jure, toi qui n’as jamais menti, jure-moi que tu lui parleras de sa mère. C’est affreux ce que je te demande là, car cet enfant, tu es en droit de le haïr. J’espère encore que je ne mourrai pas sans t’avoir revu, ça me ferait tant de bien de te serrer la main ! Je m’y suis reprise à plus de dix fois pour t’écrire, cette lettre ; je ne suis pas forte, et cela me fatigue beaucoup. Parmi mes pauvres nippes, il y en a quelques-unes qui ne sont pas mauvaises et qu’on pourra utiliser, il y a surtout deux paires de draps presque neufs ; on pourrait en faire de bonnes chemises pour le petit ; depuis si longtemps que je suis malade, je n’ai pu m’occuper de rien, et son trousseau est bien incomplet. Il faut que je me fasse une raison, et que je termine cette lettre ; c’est à peine si j’ai le courage de la finir : il me semble que lorsqu’elle sera fermée, je vais mourir tout de suite. Il le faut cependant ; je ne te recommande pas de penser à moi, je sais que jamais tu ne m’oublieras… Adieu, Richard ; non, pas ainsi, en deux mots, comme autrefois tu m’avais appris à l’écrire : à Dieu ! »

Lorsque j’eus terminé cette lecture, Richard se leva, essuya violemment ses yeux : — Assez pleurer comme ça ! dit-il, allons chercher l’enfant. — Je ne pus m’empêcher de prendre cet honnête homme entre mes bras et de le serrer contre ma poitrine. Nous fûmes bientôt arrivés à la maison qu’avait habitée Geneviève ; la pauvre fille était morte depuis huit jours ; nous entrâmes chez la voisine qui avait recueilli le petit garçon. C’était une femme veuve et âgée, qui gagnait pauvrement sa vie en faisant des ménages dans le quartier ; elle nous raconta les dernières heures de Geneviève. — C’était bien triste à voir, nous dit-elle ; elle s’éteignait, elle s’éteignait sans trop souffrir, mais si visiblement que ça retournait le cœur de la regarder. Elle attendait toujours un monsieur qui devait venir et qu’elle nommait Richard ; elle avait eu une singulière fantaisie, c’était d’avoir un portrait de la Madeleine ; elle priait en le regardant, et elle disait que ça lui faisait du bien. Elle s’en est allée, la pauvre jeunesse, sans trop s’en apercevoir, on eût dit qu’elle dormait ; mais le petit s’est mis à pleurer en disant que sa maman avait froid. Alors j’ai compris que le bon Dieu l’avait rappelée ; il y a de cela huit jours. Tous les locataires de la maison l’ont suivie jusqu’au cimetière, parce qu’elle était bonne, très douce, et qu’ici chacun l’aimait. Moi, j’ai pris l’enfant, et je le garderai tant que ça se pourra ; ’ on dit que son père est riche : il me semble qu’il devrait bien s’en charger.

Richard attira l’enfant vers lui : — Veux-tu venir avec moi ? lui dit-il.

— Je veux aller avec maman, répondit le petit garçon.

Richard se jeta contre la muraille en sanglotant.

J’appris à la bonne femme qui nous étions, et j’ajoutai que Richard venait chercher l’enfant, dont il consentait à se charger. — Que Dieu vous bénisse, mon cher monsieur ! répondit-elle ; le petit sera mieux chez votre ami que chez moi ; c’est égal, ça me fait un singulier effet de quitter cet enfant. Quand sa mère était trop souffrante, il venait jouer dans ma chambre ; depuis qu’elle est morte, je l’ai toujours eu avec moi, pendu à mes jupes ; je m’y suis attachée, et ça me chagrine de le voir partir.

Richard se retourna vers elle. — Voulez-vous entrer à mon service ? lui dit-il ; je vous donnerai de bons gages, et vous soignerez l’enfant ; moi, je ne m’entends guère à cela, et il est encore bien jeune pour que je puisse lui être vraiment utile. Plus tard, je me charge de le diriger et de le mettre en bon chemin.

La vieille femme accepta avec joie, et il fut convenu que le jour même elle viendrait avec l’enfant s’établir à l’atelier. — Vous connaissez un notaire ? me dit Richard. — Oui, pourquoi ? — Comment ! pourquoi ? répliqua-t-il, mais pour aller reconnaître cet enfant ; je lui servirai de père, puisque le sien est inconnu, ajouta-t-il avec un sourire de colère et de mépris ; ce sera autant d’économie pour MM. Castas père et fils. Le nom de Piednoël est un nom comme un autre, et ce pauvre Pradier — celui-là aussi est mort — m’avait souvent prédit que je le ferais sortir de l’oubli ; il s’est trompé dans sa prédiction… L’enfant le portera dignement, ce nom que je laisserai toujours obscur ; je vous en réponds, car j’y veillerai.

Tout ce que Richard désirait se fit le jour même : l’enfant fut légalement reconnu, et le soir il était couché dans la petite chambre que sa mère avait jadis occupée auprès de l’atelier. — Allons, me dit Richard lorsque je le quittai au bout de la journée, ce n’est pas cela que je m’attendais à trouver à Paris ; mais enfin cette pauvre Geneviève, si elle voit ce qui se passe ici-bas, doit être contente et rassurée sur le sort de son fils.

Une quinzaine de jours après ces événemens, je reçus une lettre de Maurice. Il me disait qu’il était prêt à faire pour Geneviève et son enfant ce que je jugerais convenable. Je montrai la lettre à Richard. — Répondez-lui, me dit-il, que Geneviève est morte, et que par son testament elle a confié son fils à une personne qui en prend soin, que du reste, lui, M. Maurice, n’a rien à faire en tout ceci, puisque l’acte de naissance de l’enfant porte la formule : père inconnu. S’il réclame, dites-lui qu’on a vendu le bambin au Grand-turc et que vous ne savez pas ce qu’il est devenu ! — Je me conformai au désir de Richard en écrivant à Maurice, qui sans doute fut fort heureux d’être débarrassé des soucis de la paternité, car il ne me répondit même pas.

Au retour d’une absence qui avait duré plus d’un mois, un matin j’allai voir Richard ; je le trouvai habillant lui-même le petit garçon. Il ne s’en tirait pas trop mal, quoiqu’il jurât plus que de raison lorsque les boutons étaient plus larges que les boutonnières. — Il va bien, le petit luron, me dit Richard ; nous sommes les meilleurs amis du monde, et il m’appelle papa gros comme le bras ; il fait sa prière soir et matin, et il prie pour sa pauvre mère, qu’il n’oublie pas. — Comment s’appelle-t-elle, ta maman ?

— Geneviève, répondit l’enfant d’une voix sérieuse.

— Et où est-elle maintenant ?

— Elle est avec le bon Dieu.

Nous entrâmes dans l’atelier ; une nouvelle statue était en train : c’était une Madeleine, levant les yeux vers le ciel et tendant les mains par un geste de supplication. Sur la dalle où elle s’agenouillait, on lisait la grande parole : Quia dilexit multum. La tête de la sainte était le portrait de Geneviève. Je félicitai vivement Richard et lui prédis un succès à la prochaine exposition.

— Elle ne sortira jamais de mon atelier, me dit-il ; c’est pour le marmot que je fais cela, afin qu’ayant toujours sous les yeux les traits de sa mère, il ne puisse jamais l’oublier. Je trouverai un beau morceau de marbre, je le pratiquerai moi-même, et nous garderons cela ici avec nous, comme un portrait de famille. Ce sera ma dernière statue : aussi je la soignerai.

— Comment ! lui dis-je, votre dernière statue ?

— Oui, reprit-il avec tristesse, la dernière. Je ne suis plus libre, j’ai charge d’âme : ne suis-je pas père de famille, et ne dois-je pas à l’enfant que voilà le pain et le reste ? C’est un beau métier que de faire des statues, mais ça ne donne pas de quoi manger. Le gouvernement a ses idées ; il se soucie de l’art autant que d’une vieille constitution, et il croirait volontiers qu’il y a des carrières de marbre où l’on trouve des statues toutes faites. Pour obtenir une commande, il faut aller voir le ministre, le secrétaire du ministre, le chef de division, le chef de bureau ; je n’ai pas le temps. C’est ma faute ; j’ai perdu vingt ans en Espagne, je n’ai plus de relations ; les avenues sont obstruées, et je n’ai pas les coudes assez solides pour frayer ma route. Il n’y a pas à penser aux particuliers, ils ne sont pas assez riches pour acheter des statues. Il y a bien les loteries encore, je le sais ; mais j’avoue que je n’ai jamais compris que l’on tirât des œuvres d’art au sort, comme à la foire on tire des macarons au tourniquet. Quand j’étais seul, j’étais libre de faire ce que je voulais, aujourd’hui ce n’est plus cela : il faut que j’élève cet enfant, qui est devenu mon fils, que je lui fasse donner une bonne instruction et que je lui laisse un petit héritage, car je ne veux pas qu’il s’épuise comme moi à marcher par les chemins de la misère. J’ai donc besoin d’argent, et je dois en gagner. Je vais retourner chez mes bronziers du faubourg du Temple ; il se trouvera toujours des bourgeois enrichis qui voudront des lustres Louis XIV, des pendules Louis XV et des garnitures de cheminées Louis XVI ; c’est mon affaire. J’ai de l’activité, de la rapidité dans la main ; je vais me remettre à ce métier, que je faisais dans ma jeunesse pour satisfaire à mes plaisirs, et qui aujourd’hui doit fournir à l’éducation et à l’avenir de cet enfant-là.

— Mais l’art ? lui dis-je.

— Ah ! l’art ! reprit-il avec un soupir profond qui contenait tous les efforts et toutes les douleurs du renoncement, l’art, c’est fini, je n’y toucherai plus. Si j’étais un faiseur de mots, ajouta-t- il avec un triste sourire, je vous dirais : Je ne ferai plus d’art, mais je ferai un homme !

Et saisissant l’enfant, qui jouait près de lui, il l’assit tout entier dans sa large main et lui dit d’une voix émue :

— Car tu seras un homme, mon gars, je t’en réponds, ou tu auras affaire à moi !


MAXIME DU CAMP.