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Revue pour les Français Septembre 1906/V

Collectif
Revue pour les Français1 (p. 352-355).

L’AFFAIRE VÉNÉZUÉLIENNE



Où en est notre querelle avec la Vénézuela ? Il y aura bientôt deux tiers d’année que le chargé d’affaires de ce pays a été prié de sortir de France après l’insulte faite par le président Castro à notre représentant, M. Taigny. On se trouvait alors en pleine conférence d’Algésiras et l’opinion s’attendait à un ajournement de toute action française contre le Vénézuela. C’est là, du reste, ce qu’avait escompté l’étonnant Castro. Se croyant certain d’une guerre prochaine entre la France et l’Allemagne, il avait risqué le tout pour le tout et jeté sa fortune dans le plateau allemand. Avec une naïveté qu’on s’étonne de rencontrer chez un gredin de cette trempe mais qu’explique peut-être l’éloignement de l’Europe et l’insuffisance de ses informations diplomatiques, Castro s’était imaginé que le gouvernement impérial consentirait à lier partie avec lui. Il doit être aujourd’hui détrompé. Mais d’autre part il y a bel âge que les négociateurs d’Algésiras sont rentrés dans leurs foyers et le cabinet de Paris a eu tout le loisir d’examiner librement la question vénézuélienne. Qu’attend-il donc pour agir ? Sa faiblesse finira par donner raison à l’audace de l’aventurier qui le tient en échec.

Ce serait une faute impardonnable de prétendre traiter cette affaire par le dédain. Les intérêts français qui sont là-bas très considérables en souffriraient de façon irrémédiable. On compte au Vénézuela plus de 2.500 de nos nationaux sur une population totale de deux millions et demi et sans compter les Français ou descendants de Français naturalisés vénézuéliens. Ces 2.500 Français possèdent une fortune globale que M. Pinon, dans une étude très documentée, a estimée dernièrement à cent trente millions de francs. Les deux principales banques de Caracas sont entre leurs mains. Une seule des provinces de la République compte cinquante-six maisons françaises faisant pour plus de douze millions d’affaires. À Campano, la colonie française qui a fondé une chambre de commerce possède pour plus de quarante millions de capitaux. Il existe de nombreuses écoles où notre langue est enseignée. Elle est du reste, dans tout le pays, le véhicule du progrès et de la civilisation et tout Vénézuélien raffiné regarde Paris comme sa capitale intellectuelle.

Cela date de l’heureux temps (1870 à 1888) où Guzman Blanco alternait de façon originale les fonctions de président de la République avec celles d’ambassadeur à Paris. Cet homme éminent comprenait admirablement son pays ; il savait qu’on s’y use vite au pouvoir mais qu’à condition de le quitter à temps, on est assuré d’y revenir. Ce plan génial s’accordait au reste avec ses convenances personnelles. Vrai Parisien d’esprit et de cœur, Guzman Blanco quittait sans regret les prérogatives dont il jouissait à Caracas pour celles qui l’attendaient sur les bords de la Seine et il faut lui rendre cette justice que, diplomate ou chef de l’État, il ne cessait de travailler par des moyens divers mais avec un zèle égal au bien de sa patrie. Lui disparu, les compétitons et les désordres intérieurs qu’il s’était au reste trouvé souvent impuissant à dominer reprirent de plus belle. Les partis recommencèrent à se déchirer. On vit des présidents poursuivre la prérogative illégale de leurs mandats ; on en vit d’autres gouverner au milieu de violences et d’abus sans nombre. Puis en 1899 parut un marchand de mulets qu’entouraient, venus des Andes comme lui, des aventuriers sans scrupules. C’étaient Castro et ses partisans. Ayant culbuté les troupes gouvernementales à Tocugito, ils entrèrent cette même année dans Caracas et s’y livrèrent à des saturnales et à des orgies quotidiennes. Ainsi fut inaugurée le nouveau régime qui se signala par le pillage et l’anarchie au dedans et par un état de guerre permanent sur les frontières de Colombie.

De 1893 à 1901 les relations entre la France et le Vénézuela furent une première fois rompues. Les membres du corps diplomatique de Cacacas effrayés de l’état dans lequel se trouvait le pays et assaillis de réclamations de la part de leur nationaux lésés avaient adressé à leurs gouvernements respectifs un mémorandum recommandant une intervention collective. Ce qu’apprenant, le président du Vénézuela qui avait besoin d’une diversion s’était permis d’envoyer ses passeports au doyen, le ministre de France. Sept ans plus tard, une loi française sur le régime douanier des denrés coloniales causa tant de dommages au commerce vénézuélien qu’il fallut là-bas mettre les pouces d’autant que l’attitude de l’Angleterre et de l’Allemagne devenait de plus en plus comminatoire. La France ayant signé avec Castro le protocole de 1902 refusa de s’associer cette même année à l’intervention armée de ces deux puissances auxquelles se joignit bientôt l’Italie. Ce fut une faute énorme. La force dont l’action fut confirmée par un jugement inique du tribunal de La Haye l’emporta sur le droit. Les créances des puissances coalisées qui ne venaient qu’après les nôtres furent inscrites au premier rang et, à peine l’incident réglé, Castro se retourna contre la France pour compenser à ses dépens l’affront que d’autres lui avaient fait. La compagnie française des câbles au capital de 24 millions a le monopole des communications sous marines entre le Vénézuela et les États Unis. Son contrat date de 1895. Déjà en 1900 faute d’un appui suffisant elle avait dû consentir à une transaction désavantageuse comme l’avait fait en 1896 la compagnie française des chemins de fer vénézuéliens laissée sans protection et dépouillée au mépris de toute justice. Cette fois, sous prétexte de dépêches favorables à Matos fomentateur d’une insurrection dirigée en 1902 contre Castro, celui-ci expropria la compagnie, chassa ses employés et s’empara de son matériel. Puis non content de ce bel exploit, il mit littéralement M. Taigny à la porte du Vénézuela.

Quiconque a le sentiment non point seulement de la dignité nationale mais de la sécurité commerciale et du bon renom du crédit français au dehors se rendra compte que le cabinet de Paris ajoute en ce moment une très lourde faute à la série impardonnable de celles qu’il a accumulées depuis vingt cinq ans dans sa conduite à l’égard du Venezuela, pays d’un grand avenir dont le territoire est deux fois grand comme celui de la France et où notre civilisation aurait pu s’implanter de la façon la plus durable et la plus féconde.


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