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L’ARMÉE ET LE TRAVAIL MANUEL



Nous avions annoncé[1] l’intention de procéder à une enquête auprès des personnes compétentes sur cette question de l’introduction du travail manuel dans l’armée soulevée par un de nos correspondants à la suite d’un article intitulé Romains et Français en Afrique. Nous en publions aujourd’hui les résultats.

Voici ce que nous écrit M. le général de division Niox, ancien président du comité technique de l’infanterie, directeur du Musée de l’armée :

« La question que vous me posez est si complexe que j’hésite à y répondre. Je vais essayer cependant de le faire brièvement en vous indiquant plutôt qu’en développant les arguments qui me semblent peu favorables à la thèse que présente votre correspondant :

« 1° D’abord le temps de service est trop réduit pour que l’on puisse songer à organiser dans les corps de troupe à côté de l’instruction militaire une instruction méthodique de travail manuel quelconque ;

« 2° Les casernements sont trop resserrés pour qu’on puisse trouver des locaux suffisants pour l’installation d’ateliers. On n’arrive pas encore à doter chaque compagnie de salles de réfectoire ou de salles de réunion, ce qui est si désiré depuis bien des années ;

« 3° La plupart des officiers et des sous-officiers sont inaptes à diriger des travaux d’ouvriers et ils ne se prêteront nullement à acquérir ces aptitudes. On leur demande bien autre chose ;

« 4° Il n’y a pas à espérer donner un métier à ceux qui n’en ont pas en entrant au service ; il faut se garder surtout de transformer en ouvriers industriels les ouvriers agricoles. Il faut que ceux-ci retournent aux champs ;

« 5° On utilise, dans une certaine mesure, la main-d’œuvre militaire pour les réparations de casernements : maçons, serruriers, charpentiers, etc., en un mot, tous les ouvriers du bâtiment trouvent à s’employer mais les grosses réparations ou les constructions neuves se font par le service du génie et par l’intermédiaire d’entrepreneurs qui coûtent extraordinairement cher et qui remplissent la presse de leurs réclamations lorsque l’on emploie la main-d’œuvre militaire au détriment de leurs intérêts ;

« 6° Il ne faut pas croire qu’il y ait beaucoup de loisirs à la caserne et, lorsqu’on a fatigué les hommes pendant quatre heures d’exercices, sans compter les corvées, les théories, il faut les laisser se reposer tranquillement. Enfin, pendant la belle saison, le tir et les exercices extérieurs absorbent toute la journée ;

« 7° Les observations précédentes se rapportent surtout à l’infanterie. En ce qui concerne la cavalerie et l’artillerie, la question ne se pose même pas. Quant au génie, il fait travailler ses soldats selon leur spécialité ; c’est son rôle ;

« 8° Au point de vue de la mobilisation du soldat, ce n’est pas de l’emploi de son temps pendant la journée dont il faut se préoccuper mais de l’emploi de ses longues soirées d’hiver lorsqu’il ne peut sortir ou qu’il s’enferme dans les bouges, les cabarets ou, s’il n’a pas quelques sous, lorsqu’il languit dans les chambrées mal éclairées où il ne peut que dormir ou remuer de mauvaises pensées. La solution n’est pas facile à trouver malgré les efforts de beaucoup de bonnes volontés… ».

M. le général Langlois, dont le jugement fait autorité, serait favorable en principe, mais l’application lui semble impossible à organiser : « On fait aujourd’hui aux soldats, dit-il, quantité de conférences qui n’ont aucun rapport avec leur éducation militaire ; je préférerais, certes, beaucoup les travaux manuels. Mais alors que devient l’instruction intensive dont on a tant parlé dans les discussions sur la loi de deux ans ? Et cette instruction intensive est absolument négligée. Je pense qu’il faut laisser à l’école l’instruction générale et manuelle et au régiment l’instruction militaire et cela d’autant plus que le temps de service est plus court. Plus je vois ce qui se passe en ce moment dans les régiments, plus je suis convaincu qu’il faut mettre chaque chose à sa place et le plus tôt possible ». M. le général Dodds ne pense pas autrement. « À mon avis, dit-il, ces idées ne sont pas applicables, le temps à la caserne étant déjà entièrement employé à dresser, entraîner, aguerrir nos hommes ; elles le seront encore moins avec le service de deux ans ; le temps sera alors pour nous plus précieux et il ne nous sera pas permis de l’employer à perfectionner et à faire des ouvriers ». — « J’ai eu un instant l’illusion, écrit M. Pierre Baudin, qu’on pouvait faire quelque chose pour l’enseignement professionnel à l’armée. J’en suis tout à fait revenu. C’est impossible et nuisible. Seules quelques conférences agricoles peuvent se concilier avec la vie militaire. Encore ne faut-il pas en abuser. L’éducation militaire doit absorber les hommes. L’entraînement physique doit éviter de s’ajouter aux fatigues intellectuelles ou même au travail ennuyeux. Il ne faut pas, après une journée de grand air, compter sur l’attention des hommes. C’est une erreur formelle ». — Sir Charles Dilke, dont la compétence militaire sur les choses du continent est fort appréciée outre-Manche, confirme la même pensée dans un paragraphe énergique : «Two years service is fatal to the idea of manual labour in the army. It is hard work to teach the ordinary stupid conscript everything in the time given. Under long-service, it might have been possible to apply this idea ». — M. le colonel de Coubertin est moins absolu : « Incontestablement, dit-il, la question est intéressante et vaut la peine d’être creusée et étudiée ; mais tout ce qui est travailleur ne rêve que syndicat. Ce serait peut-être là le gros danger. Les Romains ne connaissaient pas cet instrument si redoutable pour la paix sociale lorsqu’il est, comme en ce moment, dévié de son but utile ».

Une longue et intéressante communication du général Lyautey apporte un point de vue différent. On sait que le général Lyautey après avoir lancé dans le public sous le voile de l’anonyme cette admirable doctrine du « rôle social de l’officier » exposée il y a près de quinze ans dans les colonnes de la Revue des Deux Mondes a été, à Madagascar, le collaborateur infatigable du général Gallieni. Son appréciation a donc une valeur particulière. Le général s’en prend d’abord à l’auteur de « Français et Romains en Afrique » et lui reproche de méconnaître l’œuvre accomplie par nos troupes au cours de la conquête et depuis. « Ce rôle des armées coloniales tel qu’il est tracé à l’actif des Romains ce n’est pas autre chose que ce que nous appelons entre coloniaux la doctrine Galliéni. Nous avons eu des précurseurs, le maréchal Bugeaud notamment. Il est notoire que le maréchal a employé l’armée dans une mesure aussi large que les Romains aux premiers travaux d’utilité publique de l’Algérie, non pas seulement militaires mais civils ; le noyau de la plupart des villes algériennes actuelles a été tracé par nos officiers et construit par nos soldats. Quant au général Gallieni, il a trouvé comme dans la légion romaine des « terrassiers, des maçons, des peintres, des architectes, des ingénieurs » autant qu’il en a voulu. Tout soldat entre ses mains « se doublait d’un ouvrier » et il ne jugeait pas lui non plus que leur valeur militaire en fut diminuée. Ici, dans le Sud oranais, j’ai trouvé les mêmes principes en honneur mais nous les avons poussés, mes officiers et moi, à l’extrême limite du possible. Toutes nos troupes, en dehors des périodes d’opérations et de reconnaissances, sont occupées sans discontinuité à des travaux publics ». Le général énumère les résultats obtenus : « c’est la localité de Beni-Ounif qui, en deux ans et demi, a poussé comme un champignon aux portes de Figuig et est devenue un centre de trafic important, un vrai marché-franc ; tous les bâtiments administratifs, mairie, justice de paix, marchés, abattoirs, réservoirs et tous les travaux de voierie ont été faits exclusivement par les soldats. C’est Bechar, terminus de notre occupation aboutit le chemin de fer et qui, occupé depuis dix-huit mois seulement, a aussi boomé comme une ville américaine et draine actuellement une partie du commerce du Tafilelt : école, mosquée, poste, fondouk, tout a été construit par les troupes qui y travaillent encore. C’est le chemin de fer qui a été établi par les Ponts-et-chaussées et poussé de 120 kilomètres en un an et auquel la main-d’œuvre militaire a largement collaboré grâce à l’entente étroite qui existe ici entre tous les services sans distinction d’habits. C’est Aïn Sefra qui, détruit par l’inondation, vient d’être rebâti presque entièrement. Ce sont les routes d’Aïn Sefra à Ounif et de Geryville au chemin de fer qu’on est en train d’établir ; ce sont 400 kilomètres de lignes télégraphiques posées depuis deux ans ; ce sont enfin les caravansérails disposés pour les caravanes le long de la route de la Zousfana ; tout cela est l’œuvre de nos soldats ». Quant à la question de l’introduction régulière du travail manuel dans l’armée, elle avait beaucoup séduit jadis le général Lyautey. En présence de la paix perpétuelle à laquelle on semblait voué en Europe il pouvait se demander « si deux ou trois corps d’armée ne seraient pas mieux employés à creuser enfin le fameux canal du Midi ». Mais aujourd’hui nous sommes loin de compte. Nous avons « appris durement que la paix européenne est mal assurée et que la veillée des armes doit reprendre plus active que jamais. En outre, nous avons désormais le service de deux ans et c’est à peine si cette courte période suffit à donner aux multitudes armées le strict minimum d’instruction professionnelle de discipline et d’entraînement nécessaires. Les cadres sont surmenés. Le temps paraît donc passé où l’on pouvait chercher des dérivatifs aux occupations militaires pendant la durée du service ».

Presque tous nos éminents correspondants sont, on le voit, défavorables à la proposition que nous avions enregistrée. Nous jugeons donc inutile de prolonger cette enquête dans laquelle du reste notre Revue n’avait point de parti-pris. Si l’auteur de la proposition veut répondre aux arguments par lesquels on a combattu sa manière de voir, la tribune lui reste ouverte comme c’est justice ; mais ensuite nous déclarerons l’incident clos, ne jugeant pas que nos lecteurs puisse trouver profit à la prolongation de la discussion.

  1. Voir les numéros de Février et de Mars 1906.