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Revue pour les Français Juin 1906/II

ARTS, LETTRES ET SPORTS



Il s’est tenu dernièrement à la Comédie Française une conférence d’un genre inattendu. Le Comité International Olympique en avait provoqué la réunion dans le but d’accroître le lustre des Olympiades modernes en leur rendant quelque chose de leur éclat artistique et littéraire d’autrefois. Un certain nombre d’écrivains de renom, de peintres, de sculpteurs, de musiciens, ont répondu à l’appel du Comité et il apparaît qu’en général l’opinion s’est montrée très favorable au projet et a formé le vœu sincère de le voir aboutir. Aussi a-t-on décidé unanimement que désormais les Jeux Olympiques comprendraient, en plus des épreuves sportives qui en sont l’essence, des concours d’un autre ordre destinés à récompenser en littérature, en sculpture, en musique, en peinture et en architecture l’œuvre la meilleure qu’aurait inspirée l’idée athlétique : par exemple une ode à la vigueur corporelle, un groupe de lutteurs, une scène de foot-ball, une marche équestre ou le plan d’un club nautique modèle. Voilà des sujets qui peuvent tenter la plume, le ciseau ou le crayon d’un « jeune ». Ce sera d’autant mieux que les « jeunes » se complaisent de notre temps en d’ennuyeuses et stériles études insuffisamment éclairées par des saillies bizarres ou des audaces de détail dont le public commence à se lasser.

Mais là ne s’est pas bornée l’activité de la Conférence. Les Jeux Olympiques ne procurent après tout que des occasions rares et solennelles d’associer les arts aux sports. Pourquoi ne pas renouveler quotidiennement et dans l’intimité des fêtes locales, cette union si féconde ? L’idée a beaucoup séduit Richepin notamment ; il s’en est fait, au cours des séances, le champion persistant. Elle a triomphé et il en est résulté un certain nombre de résolutions, d’avis plutôt dont toutes les sociétés existantes et celles qui se créeront par la suite pourront faire leur profit.

Pourquoi les gymnastes et les choristes dont les groupements coexistent dans un si grand nombre de localités, persistent-ils à s’ignorer les uns les autres ? Les premiers n’ont rien de plus pressé quand ils organisent une séance que de s’assurer la coopération de quelque odieux orphéon producteur de bruyantes cacophonies ; ils marchent en saccade aux sons des cuivres tempétueux et se groupent en face d’une tribune drapée de velours rouge avec de vieilles passementeries d’or fané. Pendant ce temps, entassés dans une salle poussiéreuse et malodorante, les seconds s’évertuent à exécuter un long programme de musique vocale compliquée et imparfaite. Qu’ils collaborent donc et que spectateurs et auditeurs aient à la fois la double jouissance de voir et d’entendre, de goûter l’harmonie des sons avec celle du mouvement. Nous sommes, en vérité, des êtres de routine. Supposez que, dans un de ces festivals parisiens où l’on acclame chaque année l’œuvre la plus enthousiasmante du grand Beethoven, cet incomparable final de la neuvième symphonie dans lequel la tempête des voix et celle des instruments s’unissent pour une ode triomphale à la force, à la joie, à la vie — supposez que l’on intercale au programme quelque magnifique assaut de boxe ou quelque rencontre magistrale au sabre ou à l’épée, les spectateurs indignés crieraient aussitôt au blasphème… Il faudrait pour calmer cette indignation leur démontrer leur ignorance ; car la rencontre de ces deux « numéros » constituerait en réalité une manifestation artistique d’un sublime caractère. Et, dans votre imagination, substituez au cadre misérable du Châtelet ou du Nouveau-Théâtre la cour du Petit Palais ou celle du Musée Galliera, quel ensemble ne serait-ce pas que cette architecture, cette musique et cette bataille réunies ? L’eurythmie grecque n’aurait jamais rien connu d’équivalent et les mânes de Périclès, de Phidias et d’Ictinos en tressailleraient d’émoi, au fond des Enfers… Mais il y a des sens qui se perdent comme il y a des lumières qui se voilent et des forces qui sommeillent. Le sens de ces beautés assemblées, nous ne l’avons plus. Il faudra, pour le rénover, de l’obstination et du temps.

Par quoi le remplacer, ce velours rouge à crépines qui sert de temps immémorial à primer les animaux gras, à inaugurer des statues, à passer des revues et à poser des premières pierres ? Il est entré dans les mœurs comme le symbole des pompes officielles, fastidieuses et mornes. A-t-il seulement l’avantage d’être bon marché ? Nullement ; il est coûteux. Son poids rend nécessaire l’établissement de charpentes solides au lieu du mince échafaudage qui suffirait à supporter un vélum. On a oublié le vélum.

L’Exposition de 1889 qui, avec son architecture de fer bleu et de terre cuite, avec les cortèges de sa distribution des récompenses, avec tout l’ensemble de sa décoration printanière sembla une aurore rénovatrice demeurée hélas ! sans lendemain — l’Exposition de 1889 en fit un usage ingénieux et charmant ; et les fabricants sans doute seraient tout disposés à livrer à leur clientèle, si la demande en était formulée, des étoiles souples à teintes claires avec bordures imprimées. Les jolies tribunes que cela ferait pour une fête sportive. On y ajouterait quelques trophées formés avec des raquettes, des maillets, des épées, des avirons entremêlés de verdure ; l’aspect total se trouverait au diapason de la circonstance ; ce serait attrayant et nouveau. Essayez donc un peu.

Le cortège est une chose vieux jeu ; c’est entendu. On n’en voit plus qu’au théâtre ou à l’Hippodrome. Quelques petites villes ont conservé de traditionnelles processions populaires qui leur attirent périodiquement des touristes à exploiter ; ailleurs il advient qu’un comité de bienfaisance restitue une cavalcade historique… mais en dehors de ces occasions exceptionnelles, le cortège est considéré comme un ancêtre décédé depuis longtemps et qu’il serait ridicule et malséant d’exhumer. Or, à y regarder de près, les hommes et les femmes d’aujourd’hui passent leur temps à marcher en cortèges ; qu’il s’agisse d’une inauguration ou d’un mariage, le cortège se forme pour ainsi dire inconsciemment mais il est gauche, manquant à la fois d’allures et de silhouettes. Pas de rythme et pas de costume ; c’est plat et confus. La vérité est qu’à part la marche militaire, on n’apprend plus aux générations actuelles à se mouvoir gracieusement. Mais s’il est un être auquel ceci puisse être enseigné et qui soit à même d’y témoigner de quelques aptitudes, c’est bien l’athlète, le sportsman. Il y apporterait encore quelque chose de plus, une tenue pittoresque, élégante… Les joueurs de tennis tenant leurs raquettes, les rameurs appuyés sur leurs avirons, les escrimeurs l’épée en main, les cyclistes conduisant leurs machines pourraient imiter les gymnastes qui, seuls jusqu’ici, ont osé se montrer en costume d’exercice dans un défilé… Oui vraiment, plus on y songe et plus il apparaît que les sociétés sportives, si nombreuses de nos jours et si prospères, pourraient constituer le canal par où rentrerait dans le monde l’eurythmie populaire.

Toutes ces choses — et beaucoup d’autres — ont été dites excellemment à la Comédie-Française et la Conférence dont la courte existence aura été singulièrement bien remplie a laissé derrière elle un ingénieux et copieux testament ; le Comité International Olympique en devra être le principal exécuteur ; souhaitons qu’il n’y manque pas. On l’a prié notamment d’intervenir auprès des principales fédérations ou sociétés sportives du monde telles que la Société hippique française, celle de Belgique, les Turnvereine allemands, le comité des régates de Henley — auprès des universités d’Oxford, de Cambridge, d’Upsal, de Louvain — enfin, auprès des Jeux floraux et autres institutions similaires pour suggérer l’attrayant mélange des exercices musculaires et des manifestations d’art. Dès la saison prochaine, il se pourrait que Paris donnât l’exemple et que le Salon de l’automobile et le concours hippique se terminassent par des fêtes caractéristiques et qui feraient époque. La Conférence a désiré d’autre part que toutes les sociétés sportives et même les sociétés équestres (qui n’a entendu parler des soldats russes chantant à cheval ?) soient conviées à former dans leur sein des sections chorales. On devrait avoir d’autant moins de peine à le leur persuader qu’au point de vue respiratoire, rien ne vaut l’exercice du chant. Or une bonne respiration, c’est la clef du succès dans les sports.

Nous ne pouvons passer en revue ici ni même énumérer le détail des idées émises par la Conférence de la Comédie-Française mais nous ne manquerons pas de tenir nos lecteurs au courant de tout ce qui sera tenté pour faire passer ces idées dans le domaine des faits. Cet été même, la jolie petite ville vosgienne de Bussang sera le théâtre d’un essai des plus intéressants. C’est là que Maurice Pottecher, l’apôtre de l’art dramatique populaire, a établi le quartier général de son œuvre. M. Pottecher qui a pris une part active aux travaux de la Conférence, a décidé aussitôt de mêler aux fêtes prochaines qu’il était en train d’organiser des exercices physiques. Ce spectacle inédit ne manquera pas de faire impression. D’autres projets sont en train de germer çà et là. La Revue pour les Français n’y saurait demeurer étrangère. Tout cela rentre dans le cadre de ses préoccupations pédagogiques et il ne saurait y avoir de pédagogie vraiment digne de ce nom sans qu’une large place y soit faite à la culture du corps et au développement du sentiment artistique.