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Revue pour les Français Avril 1906/III

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OLYMPIE



Dans la partie centrale du Péloponnèse, au pied du mont Kronion, au confluent de l’Alphée et du Cladeos, gisent dans leur glorieuse déchéance les ruines d’Olympie, la cité sainte de l’athlétisme antique. Au moment où les Olympiades restaurées attirent de nouveau vers Athènes la foule des concurrents et des spectateurs, il nous a semblé opportun, de rappeler en quelques pages ce qu’il convient de connaître d’un chapitre si curieux, si original de l’histoire grecque[1].

L’existence d’Olympie embrasse une période de 1170 ans, soit de 776 avant J.-C. à 394 après J.-C. Pendant ces onze siècles elle ne cessa de s’embellir mais elle ne s’accrut guère. En somme, ce n’était pas une ville ; dans l’intervalle des Jeux olympiques qui avaient lieu tous les quatre ans, on n’y venait qu’en pèlerinage ou pour visiter ; à de certaines dates, les femmes du pays et des régions limitrophes (on sait que les femmes n’étaient pas admises aux jeux), s’y réunissaient pour célébrer les fêtes dites de Hera. Mais nul n’y résidait en dehors du personnel préposé à la garde des édifices et au service des sanctuaires. C’est à la ville d’Elis qu’appartenait la haute administration des Jeux ; elle désignait à cet effet dix magistrats lesquels entraient en fonctions dix mois à l’avance. Toutefois le centre de cette administration demeurait à Elis. C’est là que se faisaient les engagements (il fallait pour concourir être libre, de race pure, n’avoir commis ni crime, ni impiété — et que les engagés accomplissent le stage de trente jours qui leur était imposé). Puis, tandis que les « messagers de Zeus » parcouraient le monde grec proclamant la trêve sainte, juges, athlètes, chars, chevaux réunis à Elis se rendaient en cortège à Olympie par la voie sacrée et y faisaient une entrée solennelle.

Il devait faire chaud car les Jeux se célébraient à la pleine lune qui suit le solstice d’été (fin juin ou début de juillet). Cette date avancée n’effrayait personne. Bientôt arrivaient les ambassades des cités grecques, les invités de marque et leurs suites, puis les artistes, les hommes de lettres, les commerçants, en quête de commandes fructueuses ou d’affaires avantageuses et encore la théorie des « m’as-tu vu ? ». Une foire énorme s’installait sur les rives de l’Alphée mais hors de l’enceinte ou Altis : Olympie proprement dite conservait ainsi pendant les fêtes sa sereine beauté et sa majesté tranquille.

Au début, les Jeux ne duraient qu’un jour ; mais le nombre des concurrents augmentait sans cesse ; il arriva qu’en l’an 472 on ne put finir que fort avant dans la nuit et, dès lors, la durée réglementaire fut de cinq jours. Le premier jour se passait en cérémonies et en sacrifices ; de riches offrandes étaient présentées à tous les autels ; on procédait également au tirage au sort pour l’ordre des concours et les athlètes prêtaient serment devant la statue de Zeus. Le deuxième et le troisième jour avaient lieu les courses à pied (fond et vitesse), la lutte, le ceste, le pugilat, le pancrace ; les éphèbes concouraient d’abord et les adultes ensuite. Pour éviter la chaleur, on commençait dès l’aube. Bien avant le lever du soleil, le stade d’Olympie, long de 211 mètres, large de 32 et pouvant contenir 40.000 spectateurs, était rempli de monde. Sitôt que les premiers rayons de l’astre passant la cime des montagnes d’Arcadie éclairaient la plaine, des fanfares retentissaient et le cortège officiel, les juges vêtus de pourpre, les ambassadeurs, les invités prenaient place sur les gradins ; on procédait aussitôt à l’appel des concurrents. La première partie du quatrième jour était réservée au sport hippique ; c’était naturellement le plus élégant. Les riches affectaient de dédaigner un peu les autres concours, fiers que leur fortune leur permit d’amener des chevaux et des chars dont le transport était fort coûteux. De l’hippodrome on repassait au stade pour assister au Pentathlon (prix d’ensemble comprenant le saut, le jet du disque et du javelot, la course et la lutte) ; enfin avait lieu la course en armes qui clôturait les épreuves. Le cinquième jour, distribution des récompenses. Devant le temple de Zeus, sur une table d’or et d’ivoire étaient posés la branche d’olivier sauvage cueillie à l’arbre saint, planté jadis par Héraclès et le rameau de palmier, symbole de force et d’immortalité que recevait chaque athlète tandis que le héraut proclamait son nom et sa patrie. Ce désintéressement, on le sait, n’était qu’en façade. Le vainqueur, venu souvent aux frais de sa ville natale recevait d’elle au retour toutes sortes d’honneurs et d’avantages ; il n’était pas rare qu’on lui fît une rente viagère ou qu’on l’exemptât d’impôts. Après avoir reçu leurs récompenses symboliques, les triomphateurs se rendaient au Prytanée où avait lieu un banquet solennel auquel prenaient part toutes les notoriétés, officielles ou non, ceux que l’argot actuel appellerait irrévérencieusement les « grosses légumes » et, probablement, on y portait des toasts… Combien curieux, n’est-il pas vrai, apparaît cet ordonnancement des fêtes olympiques si loin de nous et pourtant si semblables à ce qu’elles seraient de nos jours avec les sacrifices en moins et les orphéons en plus ?

Après l’édit impérial de Théodose, interdisant la célébration des Jeux, le fameux Jupiter de Phidias fut transporté à Constantinople mais les édifices subsistèrent ; ils survécurent même à l’invasion d’Alaric. Ce fut Théodose ii qui y fit mettre le feu dans un accès de rage imbécile ; en 522 et 551, des tremblements de terre achevèrent la destruction. Les envahisseurs slaves, la féodalité française, les Vénitiens, les Turcs se succédèrent sur ce sol infortuné ; les ruines furent bientôt ensevelies et si profondément qu’il fallut, pour les retrouver, creuser à cinq et six mètres de profondeur.

L’idée d’exhumer Olympie hanta beaucoup de cerveaux, depuis celui du savant bénédictin Montfaucon en 1723 jusqu’à Lord Spencer Stanhope en 1824, en passant par Winckelman et Richard Chandler. Ce fut un Français, Fauvel, qui chargé de mission par le Mis de Choiseul Gouffier reconnut pour la première fois l’emplacement du grand temple et ce fut un autre Français, Abel Blouet qui en 1829, lors de l’expédition de Morée, commença de le dégager. Plus tard Curtius, devenu précepteur du futur empereur Frédéric iii, gagna son élève à l’idée d’une glorieuse campagne archéologique. Les travaux entrepris en vertu d’une convention passée en 1874 entre l’Allemagne et la Grèce durèrent six ans et coûtèrent plus d’un million : 130 statues ou bas-reliefs, 13.000 bronzes, 6.000 monnaies, 400 inscriptions, 1.000 terres cuites, 40 monuments composent le bilan des trouvailles ; tout cela resta en Grèce ; l’Allemagne n’eut que les charges… et l’honneur. Mais cet honneur est grand et doit lui valoir la reconnaissance de l’univers civilisé.

Olympie est aujourd’hui visitée par de nombreux touristes ; le chemin de fer qui y mène depuis Patras s’arrête discrètement dans une vallée latérale. De même les auberges et le musée se tiennent à distance respectueuse des ruines dont rien ne vient troubler, de la sorte, l’impressionnante et grandiose solitude. Aucun édifice ni portion d’édifice n’est demeuré debout mais les fondations en sont suffisamment intactes pour que le touriste relève très exactement, le guide en main, le plan et la figure extérieure de chacun. Voici, avant de pénétrer dans l’Altis (l’enceinte sacrée) par la porte du sud — celle par laquelle pénétraient jadis les cortèges — voici le Léonidaion, vaste caravansérail où l’on logeait les hôtes de distinction et, plus tard, le gouverneur romain d’Achaie : à gauche, le prétendu « atelier de Phidias » et le Theokoleion, habitation des prêtres attachés au service des sanctuaires ; puis à droite, derrière le Léonidaion, le Bouleutherion où siégeaient, durant les Jeux, les magistrats directeurs formant une sorte de sénat olympique. Aussitôt l’enceinte franchie, on se trouve devant le temple de Zeus. C’était un édifice long de 64 mètres (les temples grecs n’étaient jamais grands) et dont la façade s’ornait de six colonnes. Le temple contenait la statue de Jupiter en or et en ivoire dont nous avons rappelé plus haut l’odyssée et la disparition.

Devant le temple s’étendait l’agora, vaste esplanade qu’avait peu à peu encombrée la foule des monuments et des statues érigées par la reconnaissance des athlètes ou la piété des villes. Aucun ordre n’apparaît dans l’encombrement des piédestaux ruinés ; on devine pourtant qu’il devait y avoir des perspectives artistiques ménagées au milieu de ces objets d’art et, sans doute, la verdure y jouait son rôle. Olympie était remplie de platanes géants, d’oliviers et de peupliers argentés qui en doublaient la beauté. L’agora était fermée par un vaste portique séparant l’hippodrome du stade. L’hippodrome a disparu ; les traces mêmes n’en sont plus visibles ; proche des bords de l’Alphée, il a du être emporté par les innondations d’une rivière capricieuse. Le stade adossé à la montagne, était séparé de l’agora par un couloir voûté long de près de deux cents mètres. Au centre de l’agora se dressait l’autel de Zeus, édifice elliptique à deux étages où l’on laissait séjourner les cendres des victimes en sorte que le sol intérieur allait s’exhaussant à chaque olympiade. Proches de là s’élevaient : le tombeau de Pelops — un antique sanctuaire, l’Heraïon où se trouvait enfermée la table précieuse servant à la distribution des prix — le Philippeion, rotonde élevée par Philippe de Macédoine après Chéronée — enfin tout contre le mont Kronion les treize trésors construits par les villes de Sycione, de Syracuse, de Megare, etc…, pour y placer leurs offrandes et les Zanes, séries d’images de Zeus élevées avec l’argent des amendes imposées aux athlètes en rachat de fautes commises par eux au cours des Jeux. Il y avait là aussi le monument des vainqueurs de Platées, celui dressé par les Eléens en mémoire de leur campagne d’Arcadie, un groupe de 35 enfants en bronze, offert par la ville de Messine ; plus tard le magnifique exèdre d’Hérode Atticus, domina tout cet ensemble. L’eau en effet manquait dans l’Altis ; le richissisme mécène détourna un affluent de l’Alphée qui vint tomber là dans un bassin semi-circulaire qu’entouraient vingt et une statues… Un peu au-delà s’élevait le Prytanée où se donnait le banquet de clôture ; puis, hors de l’enceinte, protégés par de puissantes digues contre les inondations du Cladéos, le grand gymnase entouré de portiques longs de 300 mètres et la palestre ; c’est là que les concurrents achevaient leur entraînement à la veille de l’ouverture des Jeux.

Telle était Olympie ; beauté du paysage environnant, richesse des objets d’art, entassement surprenant des édifices, haute portée de l’institution, noblesse et harmonie des spectacles, intensité des rivalités patriotiques, tout devait concourir à en faire un des centres les plus émouvants et les plus grandioses de la civilisation antique.


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  1. Nous renvoyons ceux de nos lecteurs désireux d’en savoir davantage au livre si remarquable de M. Ch. Diehl, intitulé : Promenades archéologiques en Grèce.