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Revue pour les Français Avril 1906/I

PROGRAMME ÉLECTORAL



Les programmes électoraux vont comme d’habitude se ressembler par la précision et la multiplicité des détails. Les candidats annonceront copieusement aux électeurs tout ce qu’ils souhaiteraient d’accomplir pour leur bien, général et local. Ce sera superbe. Gageons toutefois que le principal manquera, c’est-à-dire que l’électeur se trouvera de nouveau en face de cette alternative qui le pressure depuis vingt ans : continuer ou réagir ; suivre l’ornière ou rétrograder… Si nous étions candidat, ce qu’à Dieu ne plaise, voici pourtant le langage que nous tiendrions : Messieurs, nous vous proposons de vous tenir tranquilles en politique ; il n’y a rien à faire présentement dans ce domaine-là ; votre Constitution a marché trente-et-un ans ce qui n’était advenu à aucune de ses prédécesserices et nous n’apercevons pas ce qu’on gagnerait à lui mettre de nouvelles jointures ou même un estomac en métal, les revisions de Constitution n’ayant jamais abouti dans notre histoire qu’à affaiblir le malade dont on prétendait renforcer l’organisme. Nous vous proposons de ne pas toucher à l’armée ; elle est homogène et instruite et doit se tenir prête en vue d’une agression sous la menace de laquelle nous nous trouvons depuis un an et qui, même l’affaire du Maroc réglée, — peut se produire d’un moment à l’autre, sous n’importe quel prétexte. Nous vous proposons de ne plus vous occuper de religion par le motif que l’avenir seul dira si le régime établi par la loi de séparation est viable ou non et que, dès lors, c’est perdre son temps que de chercher à amender prématurément ledit régime dans un sens ou dans un autre.

Nous aurions bien encore envie de vous recommander l’économie dans les budgets, une sage décentralisation, la diminution du nombre des fonctionnaires, la limitation des cabarets et toutes sortes de choses excellentes ; mais nous savons que la Chambre prochaine sera tout aussi incapable que les Chambres précédentes de les réaliser. Cette incapacité est inhérente à son origine et à son caractère d’assemblée démocratique à court terme — origine et caractère qu’il est d’autre part impossible de modifier en l’an de grâce 1906.

Alors ?… Alors nous vous engageons à faire porter tout votre effort sur deux ordres de réformes qui ne seront ni politiques ni religieux, ne léseront ni les fonctionnaires ni les cabaretiers et n’apporteront point à vos finances un surcroît de charges — desquels, au contraire, dépend pour la plus large part, à notre avis, le problème dit social ; car ce problème n’est, en somme, qu’une question de bien-être et de bon sens. Or votre bien-être est insuffisant et votre bon sens n’existe quasiment plus du tout.

Sous prétexte d’éducation on vous a farci l’esprit des notions les plus incohérentes et les plus contradictoires. Elles dansent dans vos cerveaux un abominable cake-walk qui va de l’écolier au licencié, du certificat primaire à la thèse de doctorat. Les Français comprennent à peine ce qu’ils savent et n’ont plus du tout conscience de ce qu’ils ignorent ; ainsi leur système pédagogique a fait faillite car avoir la conscience précise de ce qu’on ignore demeure la base indispensable de toute éducation. Ils prennent pour de fulgurantes nouveautés des vieilleries déjetées, se font de la marche du monde l’idée la moins scientifique et se trouvent hors d’état d’utiliser l’expérience acquise par les générations précédentes. La France intellectuelle est devenue un capharnaüm rempli de choses précieuses mais dont il est impossible de se servir.

D’autre part, on vous dit riches et vous l’êtes. Pourtant quand on pense à ce que pourrait et devrait être votre fortune, à toutes les ressources improductives que vous laissez s’accumuler en vos mains, à toutes les occasions d’enrichissement qui passent à votre portée sans que vous en profitiez, on est tenté de vous trouver pauvres. Le rendement agricole métropolitain pourrait être infiniment supérieur à ce qu’il est actuellement ; quant au rendement colonial, on pourrait facilement le décupler. Toute l’industrie des transports est à reprendre et à réorganiser sur des bases différentes ; les compagnies de navigation, par l’ineptie des dirigeants, sont tombées dans un invraisemblable marasme ; votre marine marchande se meurt. La pire routine préside à l’exploitation de vos voies ferrées ; les tarifs sont mal calculés et encore plus mal appliqués.

Dans cet ordre d’affaires comme dans l’ordre d’idées indiqué plus haut, presque tout va de travers ; il n’y a pour ainsi dire pas un point des domaines pédagogique et économique qui ne demande à être remanié dans un sens plus pratique, plus rapide, plus productiviste.

Lâchez donc cette sacrée politique et rompez votre vieux collage avec les idées générales, les abstractions et autres duègnes bavardes et grinches. Laissez Monsieur le curé faire son catéchisme et Monsieur l’officier instruire ses recrues. Ils font leur métier… faites le vôtre.

Le voilà, notre programme électoral. Seulement serions-nous élus ?… Non, n’est-ce pas ? Alors c’est pas la peine de dépenser notre argent à afficher ledit programme sur les murs pour le faire lire par des tas d’imbéciles. Nous vous le confions à vous, lecteurs, qui êtes des gens très intelligents…


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