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Revue littéraire - Trois Moliéristes
Revue des Deux Mondes3e période, tome 66 (p. 693-704).

Études sur la vie et les œuvres de Molière, par M. Édouard Fournier, revues et mises en ordre par M. Paul Lacroix, et précédées d’une préface par M. Auguste Vitu. Paria, 1885 ; Laplace et Sanchez.


« Encore une fois, je le trouve grand. Mais ne puis-je pas parler en toute liberté sur ses défauts ? » C’est en ces termes que Fénelon, dans sa Lettre à l’Académie française, et cinquante ans seulement après la mort de Molière, croyait devoir déjà s’excuser de ce qu’il allait oser dire de l’auteur de Tartuffe et du Misanthrope. Utile sans doute en ce temps-là, puisque Fénelon la prenait, la précaution nous est indispensable aujourd’hui. Car, deux siècles tantôt passés ont bien pu nous conquérir toutes les libertés : les nécessaires, les superflues et même les dangereuses, ils ne nous ont pas encore donné le droit de penser sur Molière comme nous voudrions, et de le dire comme nous vie penserions. Nous pouvons parler librement de Corneille, et nous pouvons traiter Racine avec une franchise qui va souvent jusqu’à l’impertinence. Bien loin de s’indigner, il n’est personne qui songea s’étonner seulement si l’on critique dans Corneille a l’air d’héroïsme à tout propos, » et « la fausse gloire » » et « l’emphase du style. » A peine une voix s’élève-t-elle si l’on accuse Racine d’avoir manqué du « génie, dramatique, » ou le style d’Andromaque et de Phèdre de fourmiller d’expressions impropres et d’exemples notoires de « cacologie, » selon le mot de je ne sais plus qui. Mais les défauts de Molière ne sont pas des défauts, ce sont des qualités ; ce que l’on reprendrait chez tout autre, il est convenu qu’on le doit admirer chez Molière ; le style de Molière, la morale de Molière, la philosophie de Molière n’appartiennent pas à la critique ; Molière est en dehors et au-dessus de toute discussion ; et comme il n’y a que des pédans enfin pour oser dire qu’en pensant bien Molière écrit quelquefois mal, il n’y a que des tartuffes pour se permettre d’insinuer que le théâtre de Molière n’est pas toujours une école de délicatesse, de mœurs, et de vertu. — Boileau, La Bruyère, Bayle, Fénelon, Vauvenargues sont les pédans ; les tartuffes s’appellent Racine, Bourdaloue, Bossuet et Jean-Jacques Rousseau.

Cette superstition ne s’est pas même bornée à l’œuvre ; elle s’est insensiblement étendue jusqu’à l’homme. Les uns ont porté en bague « une dent de Molière. » D’autres vont contempler au musée de Cluny « la mâchoire de Molière. » Celui-ci conserve pieusement, dans une collection de petites horreurs, entre « une partie de la moustache d’Henri IV » et a un fragment du linceul de Turenne, » un os innomé de Molière. Et quelqu’un enfin ne s’est-il pas rencontré pour donner aux femmes enceintes cet étrange conseil d’avoir, dans leur chambre à coucher, comme un vivant exemplaire de la « beauté physique » et de « la beauté morale, » un buste, de Molière ? Ce sont les mêmes, — est-il besoin, en passant, d’en faire la remarque, — qui n’auraient pas, à l’occasion, de traits assez piquans ni de railleries assez amères contre les adorateurs de reliques. Ils n’ont pas moins fondé, voilà six ans, une petite église, où le culte se célèbre.

D’une assez agréable et gaillarde manière,

en arrosant de sauterne les filets de soles à la Joinville, et relevant d’un verre de corton les côtelettes, de chevreuil à la purée de marrons. On trouve leur menu, dans leurs annales, entre Deux Mots à propos de Tartuffe, et un Compte d’apothicaire au temps de Molière.

Toute superstition, j’y consens, est respectable, et même je reconnais qu’il y en a de touchantes ; à la condition cependant de ne nuire à personne, et moins qu’à tout autre, sans doute, au saint ou au dieu qu’on prétend honorer. Or, c’est déjà beaucoup qu’un honnête homme ne puisse pas librement sans être traité de « fumiste, » préférer, s’il lui plaît, le style de Racine à celui de Molière. Et c’est assurément trop que de voir sacrifier à Molière, tous ceux d’abord que leur mauvaise fortune mit jadis en conflit avec lui, tous ceux ensuite qui l’ayant sincèrement admiré ne l’ont pas admiré sans mesure, et tous ceux enfin qui, pour être grands dans un autre genre et d’une autre manière, ne sont pas moins grands que l’auteur du Misanthrope. Mais ce qui est plus que tout le reste, c’est d’en arriver, comme les moliéristes, sous prétexte de moliérisme, à ne plus sentir ou même ne plus comprendre Molière ; et, il n’y a pas à dire, les moliéristes, à force de moliérisme, en sont aujourd’hui positivement là. Je n’en voudrais d’autre preuve au besoin que ce récent volume sur le titre duquel un éditeur a eu l’heureuse idée d’unir les noms de trois moliéristes également renommés pour leur ferveur, leur érudition, et leur ingéniosité : MM. Paul Lacroix, Edouard Fournier et Auguste Vitu.

Le principal titre de M. Vitu parmi les moliéristes, autant du moins qu’il me souvienne, est d’avoir établi que Molière ne mourut point, comme quelques-uns l’avaient cru légèrement, au numéro 34, ou, comme quelques autres l’avaient supposé sans raison, au numéro 42, mais bien au numéro 40 de la rue Richelieu. Dans un gros volume d’environ cinq cents pages, vingt-cinq ou trente sont employées à la démonstration de ce point d’histoire ; le reste n’a pas le moindre rapport à l’auteur de Tartuffe ; et le tout s’intitule hardiment : la Maison mortuaire de Molière, d’après des documens inédits. Cette découverte importante pouvait suffire à classer un homme, mais M. Vitu, mis en goût, ne s’en est point tenu là. Il a imaginé d’écrire : Moliere, sans accent, et d’orthographier : le Missntrope, sans h. Enfin, il vient d’orner le volume d’Édouard Fournier d’une préface qui ne saurait manquer d’ajouter beaucoup à sa réputation dans l’église. On y trouve de fort jolies choses sur la gloire de Molière, qui semble « s’accroître en raison inverse des distances ; » sur les « combats purement littéraires, » et « l’équilibre instable » qu’ils maintiennent « entre l’étroite rigueur du fait et des entraînemens de l’imagination ; » « sur l’apparition des documens nouveaux, » et « l’effet de dissolution instantanée qu’ils produisent sur l’atmosphère aux couleurs chatoyantes des rêves aventureux. » Après cela, si M. Vitu, qui trouve que Racine écrit mal, sentait lui-même ce que quelques métaphores de Molière ont d’effectivement « aventureux, » oserai-je dire que j’en serais étonné ?

Je serais encore plus étonné si jamais il résolvait l’un des trois ou quatre petits problèmes qu’il croit avoir tranchés dans sa préface et qui restent, après comme avant lui, des problèmes. Il revient d’abord sur celui de savoir si la femme de Molière était ou n’était pas la propre fille de son mari, peut-être ; à moins qu’elle ne fût la fille et, dans l’hypothèse la plus favorable, une sœur de son ancienne maîtresse, Madeleine Béjart. Mais, sans entrer ici dans le détail des argumens que M. Vitu fait valoir, et qui sont faibles, M. Loiseleur a clairement démontré que les actes dont on s’autorise pour faire de la femme de Molière une sœur de Madeleine, compliquaient justement la question que M. Vitu semble croire qu’ils ont décidée. D’ailleurs, comme on l’a souvent dit, quelle rage avons-nous de connaître, sur ce chapitre assez fâcheux de la vie d’un grand homme, la vérité tout entière ? Triste famille que celle des Béjart ; et puisque la femme de Molière en était, nous n’avons malheureusement pas besoin d’en savoir davantage : de quelque façon que l’on s’y prenne, on ne trouvera jamais rien qui sauve Molière du reproche d’avoir pris femme dans la seule famille où il ne devait pas la prendre. Et nous en concluons qu’un moliériste respectueux sera toujours plus sage de ne pas remuer à nouveau la question.

Un peu plus loin, M. Vitu loue « la perspicacité naturelle et le sens critique » d’Edouard Fournier pour avoir observé qu’à la fin de l’année 1667, la faveur de Mme de Montespan n’étant pas encore déclarée, Molière n’a pas pu vouloir faire, en écrivant son Amphitryon, une espèce de panégyrique de l’adultère royal. Mais il ajoute imprudemment, comme s’il voulait nous y montrer une marque de l’affection de Louis XIV, que c’était à peu près le temps où Mlle de La Vallière venait d’être créée duchesse de Vaujours. Or, M. Lair a démontré que la disgrâce de La Vallière avait daté précisément du jour qu’elle fut créée duchesse ; que la faveur de Mme de Montespan éclata publiquement, dans l’été de 1667, pendant la campagne de Flandre ; et tout le monde sait qu’Amphitryon ne fut représenté pour la première fois qu’au mois de janvier 1668. Rien ne s’opposerait donc, si l’on y tenait bien fort, à ce que l’on pût voir dans Amphitryon la détestable flatterie que Michelet y vit jadis ; et c’est autre chose ici qu’il fallait dire. Mais ce qui n’est pas adroit de la part d’un moliériste, c’est, en voulant obstinément justifier Molière du reproche de flatterie, de nous rappeler toutes les occasions où Molière, quoi qu’on en dise, ne s’est pas montré moins courtisan que la plupart de ses contemporains.

« Faudra-t-il souffrir, s’écrie enfin M. Vitu, que l’on attache toujours au chapeau de l’immortel inventeur du Misantrope, de Tartuffe, des Femmes savantes, cette devise du plagiaire : « Je prends mon bien où je le trouve ? » Eh ! oui, sans doute, il faudra le souffrir, si ce mot, que Molière l’ait ou ne l’ait pas lui-même prononcé, ne convient à personne plus qu’à lui, sauf peut-être à Shakspeare. Rien n’est plus certain ; Molière a pris ou repris son bien où il le trouvait, et il a bien fait de l’y prendre, et si quelqu’un se croit de force à le reprendre à son tour dans Molière, il en peut tenter l’aventure, comme l’ont fait l’auteur des Folies amoureuses, et l’auteur de Turcaret, et l’auteur du Barbier de Séville, dont aucun ne s’est si mal trouvé de son audace. Mais ce qui n’est pas très habile, c’est de venir ici parler de « plagiat, » et ainsi, d’exposer Molière à cette puérile accusation de la part de ceux qui, sans savoir exactement où la véritable invention réside, savent toutefois que Molière, comme Shakespeare, a beaucoup et partout emprunté. Ce que peut être un livre dont la Préface est ce qu’on vient de dire, le lecteur l’a deviné sans doute, mais il faut qu’il le voie maintenant de plus près. Écrivain médiocre, esprit confus, « le plus érudit et le plus ingénieux des moliéristes, » — c’est Edouard Fournier que je veux dire et c’est Paul Lacroix qui le célèbre en ces termes, — connaissait assez mal Molière et n’en a jamais convenablement parlé. Que d’ailleurs il parlât de Molière et de La Bruyère, il appartenait toujours à cette déplorable école qui mêle le roman à l’histoire et dont le rêve, il y a quelque trente ans, fut d’importer dans la critique les libres procédés de l’auteur des Trois Mousquetaires. Cela consiste à s’assurer dans la réalité de l’histoire quelques points de repère, — un ou deux faits, trois ou quatre dates, cinq ou six noms fameux, — et remplir les intervalles à grands frais d’inventions romanesques. Supposé donc qu’il convienne à Edouard Fournier de mettre Molière en rapports avec le cardinal de Retz, un bout de phrase en fera l’affaire. « Au lieu des trois bans exigés pour tous les mariages, on obtint, par grâce spéciale du cardinal de Retz, ami de Molière et alors archevêque de Paris, qu’un seul serait publié. » Il n’oublie que de se demander où Molière, en 1662, pouvait bien prendre le cardinal, exilé depuis 1654, non-seulement de Paris, mais de France, et dépouillé d’ailleurs de l’administration de son diocèse. Mais les moliéristes ne font pas profession de connaître l’histoire du cardinal de Retz. Il plaît au même, en un autre endroit, d’inscrire Bossuet parmi ceux qui travaillèrent contre Tartuffe et d’imaginer une revanche de Molière contre Bossuet. « Dans la scène de la leçon de philosophie du Bourgeois gentilhomme, Molière ose s’en prendre à la méthode qu’on avait suivie pour l’éducation du dauphin et, par là, se moquer de Bossuet, oui, de Bossuet lui-même. » Bien plus fort que ne le croit le plus érudit des moliéristes, l’auteur du Bourgeois gentilhomme s’en serait pris, s’il y avait ici la moindre apparence de vérité, non pas à la méthode que l’on avait suivie pour l’éducation du dauphin, mais à celle que l’on allait suivre. Car le Bourgeois gentilhomme fut donné pour la première fois à Chambord le 14 octobre 1670. Or la nomination de Bossuet à ses fonctions de précepteur n’était déclarée que du 5 septembre de cette année même ; et quant à Géraud de Cordemoy, l’auteur de ce Discours physique de la parole dont s’est tant amusé Molière, il ne devint lecteur du dauphin qu’en 1673, — après la mort de Molière. Mais les moliéristes ne font pas profession de connaître l’histoire de Bossuet.

Conséquens d’ailleurs avec eux-mêmes, s’ils aiment à introduire la fable dans l’histoire de Molière, ils tiennent à y conserver la légende, quand ils l’y trouvent, ce qui ne laisse pas d’être encore trop fréquent. Aussi l’indignation d’Edouard Fournier fut-elle vive quand Eugène Despois s’avisa de contester la fameuse historiette qui nous montre Louis XIV « admettant Molière à sa table » et de sa royale main lui offrant une aile de poulet. « Comment ! s’écria-t-il, une anecdote que raconte Mme Campan, qui la tenait de M. Campan, qui la tenait de son père, qui la tenait d’un vieux médecin de Louis XIV, on ose la révoquer en doute ! .. Je n’insisterai pas davantage ! » Effectivement, il n’insista pas ; et il se contenta de reprocher à Despois ses opinions politiques ; et il ne s’aperçut pas qu’en dépit des Campan, femme, fils et père, toute l’argumentation de Despois reposait sur un texte formel de Saint-Simon, corroboré, si je puis ainsi dire, par le silence universel des contemporains de Molière ; et il ne comprit pas que c’était ce texte qu’il fallait infirmer, s’il voulait conserver l’anecdote, « Ailleurs qu’à l’armée, dit l’auteur des Mémoires, le roi n’a jamais mangé avec aucun homme, en quelque cas que ç’ait été, non pas même avec aucuns princes du sang, qui n’y ont mangé qu’à leurs festins de noces, quand le roi les a voulu faire. » Mais les moliéristes ne font pas non plus profession de connaître les habitudes ou les usages de la cour de Louis XIV.

A quels résultats conduisent de pareils procédés de critique et de composition, c’est ce que l’on peut juger dans la principale de ces études : un Chapitre de la vie de Molière, avec ce sous-titre modeste : Comment Molière fit Tartuffe. Il y a des gens qui savent tout, — Edouard Fournier fut de ceux-là, — mais qui d’ailleurs ne nous apprennent rien, et il en fut encore. Quatre-vingts pages durant, il s’efforça donc de montrer que l’original de Tartuffe était l’abbé Roquette, qui fut depuis évêque d’Autun ; et comme tout le monde, au XVIIe siècle, a parlé de l’abbé Roquette, il ne fut pas embarrassé de trouver dans ses petits papiers de quoi remplir quatre-vingts pages. Un autre moliériste, M. de La Pijardière, a bien trouvé moyen d’en remplir à peu près cent quinze : il est vrai qu’elles sont moins longues. En valent-elles beaucoup mieux que celles d’Edouard Fournier ? C’est ce que je n’essaierai point, pour aujourd’hui, de décider. Mais ce que je veux constater, c’est qu’à l’un comme à l’autre, occupés, de vétilles, les questions que soulève Tartuffe, et qui sont un peu plus importantes que de savoir quel fut l’original de ce cuistre immortel, leur ont à peu près complètement échappé. C’est à peine s’ils ont senti que Molière sans Tartuffe ne serait pas Molière, — je veux dire quand bien même quelque autre Misanthrope ou quelque autre École des femmes remplacerait l’Imposteur dans son œuvre, — et qu’il ne le serait ni pour les uns ni pour les autres, ni pour le monde ni pour l’église. Et cependant, cela même impose à quiconque ; aujourd’hui prétend nous parler de Tartuffe, des obligations toutes particulières, uniques, pour ainsi dire, et dont on ne saurait se dispenser sans trahir son sujet.

Est-il vrai que Tartuffe soit le chef-d’œuvre du génie de Molière, et, dans l’espèce de suprématie qu’on lui décerne communément parmi tant de chefs-d’œuvre, pour combien, jusque de nos jours mêmes, l’esprit de secte et de haine entre-t-il ? — Qu’est-ce que Molière a voulu faire en composant Tartuffe, et quelle est la nature de cette création si complexe qu’après en avoir essayé vingt interprétations à la scène, on ne peut pas dire, de l’avis même des meilleurs comédiens, que l’une soit plus conforme que l’autre à la pensée de Molière ? — Dans quelle mesure le théâtre, comique ou tragique, a-t-il le droit d’attaquer l’hypocrisie religieuse, puisque aujourd’hui même nous ne lui reconnaîtrions le droit d’attaquer ni l’hypocrisie politique, ni l’hypocrisie patriotique, ni quelqu’une enfin que ce soit de ces formes d’hypocrisie dont on ne saurait arracher le « masque » sans risquer d’atteindre et de blesser cruellement « le visage ? » — Les précautions que Molière a prises, ou qu’il dit qu’il a prises, quand elles pourraient suffire à distinguer Tartuffe d’avec « un vrai dévot, » distinguent-elles assez Orgon d’avec un imbécile, et l’imbécillité d Orgon, Bourdaloue l’a bien vu, ne nous est-elle pas donnée comme ayant sa piété même pour cause et raison suffisante ? — Qu’est-ce que Louis XIV, en 1663, à cette aurore de son règne, jeune, galant, amoureux, entouré de flatteurs, de courtisans sans scrupules, et bientôt de maîtresses, pouvait avoir à redouter des tartuffes, qu’il ne pût également redouter du plus sincère de ses confesseurs ou du plus apostolique de ses évêques ? — Où sont encore les ravages qu’avait opérés dans la société du temps ce vice « épouvantable » — qui toujours semble devoir inspirer plus de dégoût qu’il ne causera jamais de mal, — où sont les traces de sa politique, où les effets de sa puissance, où la preuve enfin de ses crimes ? — En plein XVIIe siècle, dans ce siècle de foi générale et sincère, mais où n’ont pas manqué cependant « les libres penseurs, » Tartuffe n’est-il pas plutôt une œuvre animée déjà, cinquante ans à l’avance, de l’esprit du siècle de Voltaire ? — Et s’il est permis enfin d’attaquer l’hypocrisie avec de semblables armes, quel milieu restera-t-il, quelle voie moyenne à suivre, dans une société quelconque, religieuse ou athée, catholique ou protestante, Israélite ou mahométane, entre le cynisme d’une part, et de l’autre l’hypocrisie ?

Voilà bien, si je ne me trompe, quelques-unes au moins des questions que soulève l’examen de Tartuffe . Il n’en faut chercher la réponse ni dans l’opuscule de M. de La Pijardière ni dans les quatre-vingts pages d’Édouard Fournier. Celui-ci surtout ne connaît que son abbé Roquette. Le voici d’après Saint-Simon, et le voilà d’après Mme de Sévigné ; le voici d’après les Mémoires de Cosnac, et le voilà d’après les Mémoires de Lenet ; le voici d’après les Lettres de Bussy-Rabutin et le voilà d’après les Mélanges de Boisjourdain. Et pourquoi toutes ces citations ? A quel dessein tous ces témoignages ? Quelles conclusions en veut-on tirer ? Car, de la plus tragique des comédies de caractère, si l’on se proposait de réduire Tartuffe à la plus personnelle des comédies de circonstance, on ne saurait autrement s’y prendre. Ce sont les pièces de Thomas Corneille et ce sont les pièces de Dancourt qui se modèlent ainsi sur l’événement de la veille et sur le scandale du jour. Mais, ô moliériste aveugle, ne voyez-vous donc pas que, si vous vouliez déposséder Molière du meilleur de sa gloire, vous n’auriez justement qu’à généraliser cette imprudente méthode ! Si le Misanthrope était M. de Montausier, si Tartuffe était l’évêque d’Autun, si don Juan était le marquis de La Feuillade, si l’Avare était le lieutenant-criminel Tardieu, c’est Molière en effet qui lui-même ne serait plus Molière, et que faut-il penser de votre façon de le comprendre, vous qui ne l’admirez qu’autant que ces types si vrais, et d’une vérité si largement humaine, seraient la fidèle copie du plus particulier des hypocrites et des ladres ?

Tous les « aperçus critiques » d’Edouard Fournier, dont M. Vitu ne laisse pas de louer le « solide mérite, » sont à peu près de la même force et de la même valeur. Sur l’École des femmes , sur le Misanthrope , sur Amphitryon , sur George Dandin , rien de plus pauvre, rien de plus médiocre, rien de plus banal que ce que l’on nous donne ; des feuilletons, — non pas même cela, des fragmens, des bouts de feuilletons, — et pas un mot qui, dans ces feuilletons, révèle ou trahisse un sincère admirateur de Molière. Son enthousiasme est de commande, et sa louange est de convention. C’est qu’au fait il n’aime dans Molière que l’objet de ses propres recherches, le grand nom qui lui donne occasion de tirer de ses carnets les notes qui les remplissent, un prétexte convenable enfin à nous faire étalage de son érudition facile. Quand il va voir jouer le Misanthrope , ce qu’il trouve de plus neuf à dire, c’est que puisque Molière jouait Alceste « en habit gris, » on devrait cesser de le jouer « en habit de velours vert sombre, » et pas une fois il ne manque à le redire. De même, s’il va voir jouer le Bourgeois gentilhomme , c’est à peu près uniquement pour constater que les costumes n’en sont point conformes à celui que décrit l’Inventaire de Molière, et « s’étonner » qu’ils ne le soient pas. « Le pourpoint de taffetas, garni de dentelles d’argent faux, le ceinturon, des bas de soie verte et des gants avec un chapeau garni de plumes aurore et vert ; n’est-ce pas charmant, et trouvez-vous rien de plus bouffon que ces bas verts et ces plumes aurore ? »

Quelquefois cependant il s’efforce d’y mettre du sien, et c’est alors qu’il fait les découvertes qui mériteront d’être longtemps attachées à son nom, comme celle que nous avons signalée dans la leçon de philosophie du Bourgeois gentilhomme . C’est encore lui qui, de ces trois vers des Fâcheux  :

Et notre roi n’est pas un monarque en peinture ;
Il sait faire obéir les plus grands de l’état,
Et je trouve qu’il fait un digne potentat ;

déduit cette conséquence que « Molière était prophète » ou « qu’il en savait bien long dans les secrets du roi. » En effet, personne aujourd’hui n’ignore que Louis XIV confiait à Molière les plus importantes résolutions d’état, et qu’après d’Artagnan, c’est à l’auteur de Sganarelle qu’il avait communiqué son dessein d’arrêter Fouquet. C’est encore Edouard Fournier qui, dans Amphitryon , a découvert « en termes admirablement voilés, et confits dans le venin le mieux distillé du monde, la plus amère satire qu’il fût possible de faire contre Louis XIV-Jupiter, ce roi à bonnes fortunes, cet olympique séducteur. » Il n’oublie seulement qu’un point : à savoir qu’il ne peut être question « d’olympique séducteur, » ou de « roi à bonnes fortunes, » que si la faveur de Mme de Montespan a éclaté publiquement, et qu’il vient lui-même d’employer la moitié de son encre à démontrer préalablement le contraire. Mais je n’en finirais pas si je voulais relever tout ce qu’il y a de paradoxes en l’air ou d’erreurs trop certaines dans ce mince volume.

Il ne me reste donc plus qu’à dire quelques mots de M. Paul Lacroix, qui a « revu et mis en ordre » les Études d’Edouard Fournier. Que ce bibliophile ait « mis quelque chose en ordre, » c’est ce que trouveront ici de plus invraisemblable ceux qui, comme nous, ont feuilleté seulement quelques-uns de ses nombreux ouvrages. C’est, en effet, le désordre qu’il excellait à introduire dans tout ce qu’il touchait, et jusque dans les papiers de la bibliothèque de l’Arsenal, dont il avait la garde. Il convient, d’ailleurs, de ne pas oublier que, contemporain des plus beaux jours du romantisme, il avait, aussi lui, débuté dans la critique par ce genre que l’on pourrait appeler la mystification littéraire, et dont le Théâtre de Clara Gazul est demeuré le chef-d’œuvre. Un seul fait entre cent autres donnera l’idée de la judiciaire de ce grand moliériste. Il y a quatre ou cinq ans qu’ayant déterré dans un manuscrit de l’Arsenal une Notice sur Molière , dont l’auteur faisait naître Molière en 1620, au lieu de 1622, et le faisait mourir, au lieu de 1673, en 1672, Paul Lacroix en concluait que, ces deux dates étant fausses, une troisième, que donne la Notice , comme étant celle des débuts de Molière au théâtre, devait, sans aucun doute, être bonne. Et le Moliériste enregistrait pieusement la découverte, avec les commentaires du « savant » bibliophile.

Grâce à cette sûreté de logique et par un effet naturel de cette force de raisonnement, ayant commencé de bonne heure à s’occuper de Molière, Paul Lacroix a fait la fortune de quelques-unes des pires inventions qui se trouvent encore aujourd’hui mêlées à la biographie du poète. C’est lui qui, le premier, s’est avisé, par exemple, d’aller chercher dans le Roman comique de Scarron la troupe de Molière, de retrouver Madeleine Béjart dans Mlle de l’Étoile, Molière lui-même dans le comédien Destin, et, ainsi, pour plusieurs années, de dépister les chercheurs en dirigeant leur enquête sur une région de la France que Molière et sa troupe de province n’ont jamais exploitée. Car tous connaissons aujourd’hui la troupe du Roman comique, nous savons les originaux qui posèrent devant Scarron, et nous pouvons affirmer que ce n’étaient ni Molière, ni ses amis les Béjart. Mais il y a fallu du temps, et le nom du bibliophile a tellement accrédité l’hypothèse qu’encore aujourd’hui je ne refondrais pas qu’elle ait fini de faire partie de la biographie de Molière.

Nous devons encore à M. Paul Lacroix cette fable des lettres et des manuscrits de Molière lacérés ou brûlés, et, en tout cas, détruits « par la mystérieuse confrérie de l’index ; » ou si peut-être nous ne la lui devons pas, — car j’avoue que je n’ai point vérifié s’il en était le premier auteur, — nul du moins n’a plus fait que lui pour la répandre. M. Constant Coquelin, sociétaire de la Comédie-Française, dans une Étude sur Tartuffe, nous donnait, tout récemment encore, une variante heureuse de cette belle légende : les papiers de Molière, quand il mourut, se trouvaient dans une malle, qui fut volée, c’est son mot, « on ne sait comment, mais on se doute bien par qui. » Puisque M. Paul Lacroix aujourd’hui n’est plus là pour nous répondre, je demanderai simplement à M. Constant Coquelin, non pas même où sont les manuscrits de Polyeucte et de Bajazet, mais où le manuscrit des Sermons de Massillon et où le manuscrit des Sermons de Bourdaloue ? Vous verrez que les jésuites auront « volé » la malle de l’évêque de Clermont, tandis que les oratoriens « subtilisaient » la valise du grand prédicateur de la cour.

C’est encore M. Paul Lacroix, qui, sans ombre de preuves, ni présomptions seulement, avec une assurance de mystificateur, a grossi les œuvres de Molière, et de la Folle Querelle, et de Mélisse, et du Ballet des Incompatibles, et de je ne sais combien de rapsodies ridicules dont il est devenu nécessaire, grâce à lui, de démontrer longuement qu’elles ne sont ni ne peuvent être l’œuvre de Molière. Lorsque, l’année dernière, un chercheur décidément malheureux, M. Louis-Auguste Ménard, s’est avisé d’attribuer à son tour à Molière une longue et verbeuse satire où, si l’on retrouve l’allure générale de la versification du XVIIe siècle, on ne peut rien reconnaître assurément qui rappelle, même de loin, l’auteur de Tartuffe, les moliéristes, tous ensemble, se sont élevés contre lui d’une telle violence qu’il a fallu comparaître en justice. Mais M. Ménard aurait pu leur répondre que, pour une fois qu’il se trompait, le bibliophile Jacob s’était dix fois, vingt fois, cent fois trompé de la même manière. Car, je le déclare sans hésitation, si l’on croit pouvoir attribuer à Molière ce Ballet des Incompatibles, qu’Eugène Despois a eu tort, selon nous, de laisser se glisser dans sa belle édition de Molière, il n’y a plus de raison de ne lui pas également attribuer le Livre Abominable de M. Louis-Auguste Ménard.

Comment se fait-il pourtant que ces deux hommes, dont on ne saurait dire en vérité qui des deux, le feuilletoniste ou le bibliophile, a le moins bien parlé de Molière, se soient acquis une réputation qui ne durera pas sans doute, mais enfin qui jusqu’ici leur a survécu ? Car, il faut bien l’avouer, ils font autorité parmi les moliéristes ; on les cite, ne fût-ce que pour les réfuter ; leur nom ne se prononce qu’avec ces complimens dont nous sommes aujourd’hui si prodigues : — c’est le savant Paul Lacroix, c’est le sagace Edouard Fournier ; — on prend en y touchant presque plus de précautions qu’on n’en prendrait avec un Sainte-Beuve, un Villemain, un Nisard ; tous deux comptent pour quelque chose, et je ne connais pas d’éditeur de Molière qui ne se soit cru tenu, tout en les contredisant, de redire d’eux et de leurs travaux tout le bien qu’ils en pensaient eux-mêmes. O grande puissance de l’orviétan ! Pour s’être l’un à l’autre, environ trente ans durant, répété tour à tour qu’ils étaient « le plus ingénieux » ou « le plus érudit » des moliéristes, ils avaient donc fini par le croire, et, — ce qui nous touche ici davantage, — par le persuader au public ! Mais il est grand temps aujourd’hui, puisqu’ils ont fait école, de les juger selon leur mérite, qui fut mince, et selon leurs œuvres, qui ne sont qu’encombrantes. Ni l’un ni l’autre ne fut un écrivain, non pas même un critique, ou seulement un érudit véritable ; et ils n’ont fait, sans y rien éclaircir, qu’embarrasser d’hypothèses invraisemblables ou d’imaginations romanesques l’histoire de la vie et des œuvres de Molière. Le malheur est qu’il semble aujourd’hui que cela suffise pour être sacré moliériste. Un moliériste est un érudit qui s’inquiète beaucoup plus de savoir en quelle année Molière donna des représentations à Angoulême ou à Montauban, que de comprendre Tartuffe ou le Misanthrope, et qui se soucie beaucoup moins de relire Don Juan ou l’Avare, que de courir d’étude en étude, de notaire pour y chercher au bas d’un contrat de venue ou d’un acte de mariage la signature de Molière.

Mais, tandis que les moliéristes s’acharnent à de semblables recherches, d’autres besognes, qui seraient plus pressantes, languissent, et nous ne voyons pas que personne y mette la main. Nous savons que l’on peut voir au numéro 83 de la rue Saint-Denis, à l’angle de la rue des Prêcheurs, un poteau cornier qui ressemble à celui qui jadis orna la maison natale de Molière ; mais nous n’avons point, en attendant, de biographie de Molière, une biographie qui résumerait tout ce que nous en pouvons présentement savoir, et où les lacunes, puisqu’il y en a toujours beaucoup, seraient indiquées de telle sorte, au lieu d’être comblées avec des hypothèses, qu’il n’y eût qu’à les remplir à mesure des trouvailles que l’on peut encore faire. Nous savons que Molière avait trente-huit fauteuils, à moins que ce ne soit trente-sept, ou peut-être trente-neuf, et aussi deux douzaines et demie de chemises de jour, dont six vieilles, plus dix-huit chemises de nuit ; mais nous n’avons point, en attendant, d’histoire des origines de la comédie de Molière, où l’on trouverait les renseignemens qui nous manquent encore sur ce que Molière a vraiment apporté de neuf, d’original, d’unique à la conception de son art. Et nous discutons pendant des mois ou pendant des années entières pour savoir ce que c’était que ce « cabinet » où le misanthrope renvoie le sonnet d’Oronte ; mais nous n’avons point d’étude approfondie sur la langue de Molière, à l’occasion de laquelle on traiterait toutes les questions de philologie française et d’esthétique dramatique qui s’y trouvent nécessairement enveloppées. Pis que cela : nous l’avons dit, et si quelqu’un se hasarde à toucher le problème, les moliéristes, comme gens qui n’en voient ni l’importance ni l’intérêt, ferment la discussion avec une violence injurieuse, — mais, heureusement pour « l’hérétique, » moins décisive qu’injurieuse.

Est-ce là, je le demande, admirer, aimer, honorer Molière ? et de quel air pense-t-on bien qu’il supportât lui-même d’être ainsi loué ?

Car, comme on ne voit pas qu’où l’honneur les conduit,
Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit,
Les bons et vrais dévots, qu’on doit suivre à la trace,
Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.

De grands mots, de longs adjectifs, un amas de louanges ne prouvent rien, après tout, que l’insensibilité même aux choses ou aux hommes qu’ils louent, de ceux qui ne peuvent pas autrement les louer. Dire de Molière qu’il est « gigantesque » ou « colossal, » c’est plutôt s’acquitter envers lui d’un hommage banal que l’admirer de cœur. Lui sacrifier tous ses contemporains, c’est prouver qu’on ne le comprend pas, bien loin que ce soit l’honorer. Quant à porter ses dents en bague, je ne sais trop de quel nom je devrais qualifier cette prodigieuse superstition. Et véritablement, à voir comme le traitent les moliéristes, il y aurait lieu de craindre pour la gloire de Molière si ce n’était justement, entre toutes les marques du génie, la plus caractéristique et la plus significative peut-être, que ses admirateurs eux-mêmes ont beau faire, ils ne sauraient en faire assez pour jamais prévaloir contre lui.


F. BRUNETIÈRE.