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Revue littéraire - Théorie du lieu-commun

Revue littéraire - Théorie du lieu-commun
Revue des Deux Mondes3e période, tome 46 (p. 451-462).

Dictionnaire des Lieux-communs, par M. Lucien Rigaud ; Paris, 1881, Ollendorff.


Le titre est heureux et piquant, le livre l’est moins : d’abord, parce que le contenu n’y répond pas assez exactement au titre, et puis, parce que l’auteur y a voulu mettre trop d’esprit. C’est qu’il n’est pas si facile, en effet, de trouver une bonne plaisanterie. Un bon moyen de ne pas l’attraper est peut-être de courir après elle. Mais surtout, la chute est trop aisée de la plaisanterie dans la drôlerie, de la drôlerie dans la calembredaine et de la calembredaine dans la grossièreté. Nous n’appellerons pourtant pas ce Dictionnaire des lieux-communs en exemple. L’auteur est mort, il y a quinze jours ou trois semaines, et nous lui devons ce témoignage de courtoisie de ne pas mettre inutilement en lumière les défauts d’un livre qu’il ne corrigera plus. Mais il y avait une idée sous ce titre qu’il avait choisi. Servons-nous donc de son livre comme d’un prétexte encore plus que comme d’une occasion, et tâchons d’en dégager ce qu’on nous permettra d’appeler, quoique ambitieusement, la théorie du lieu-commun. On verra peut-être qu’elle touche à plus de points, et plus intéressans, de la philosophie de l’art, que l’on ne croirait d’abord.

Qu’est-ce qu’un lieu-commun ? Est-ce de ces phrases, périphrases, métaphores, ou aphorismes tout faits, stéréotypés, pour ainsi dire, qui circulent dans le courant de la conversation quotidienne, qui viennent se placer d’eux-mêmes sur les lèvres de l’avocat ou s’offrir à la plume du journaliste, et qui rentrent enfin si naturellement sous la définition juridique de ces choses communes, dont tout le monde peut jouir, mais dont personne cependant n’a le droit de revendiquer la propriété ? Prenons de ci, de là, quelques exemples au hasard. Appeler Bossuet « l’aigle de Meaux, » ou Fénelon « le cygne de Cambrai, » comme peut-être encore aujourd’hui quelques vieux professeurs de rhétorique ont le courage de le faire, est-ce donner dans le lieu-commun ? Inviter un jury, comme le font et le feront longtemps encore nos avocats généraux ou procureurs de la république, à ne pas « permettre que le coupable échappe à la vindicte des lois ? » ou encore, comme nos prédicateurs le feront aussi longtemps que durera la religion, invoquer « sur la tête de l’impie les foudres de la vengeance divine, » est-ce donner dans le lieu-commun ? Assurément : et quelques-uns ne balanceront pas à dire : aussi complètement que l’on y puisse donner. Je ne suis pas tout à fait de leur avis. Il faut déjà distinguer.

Appeler Bossuet « l’aigle de Meaux, » évidemment il n’est plus et même il n’a jamais été de circonstance qui justifiât cette prétentieuse métaphore. Elle n’est pas une façon de rendre hommage à Bossuet, mais un moyen de se dispenser d’avoir une opinion personnelle sur Bossuet. Il est permis, je l’avoue, de n’avoir pas sur Bossuet d’opinion personnelle, seulement la métaphore a ce grave inconvénient de donner à ceux qui s’en servent l’illusion qu’ils auraient une opinion sur Bossuet. C’est ce que je dirai de toutes les métaphores, similitudes, ou comparaisons du même genre. Quand nos bons voisins les Allemands appellent Paris « la moderne Babylone, » ils ont l’air de dire quelque chose, et pourtant ils ne disent rien. Ils purgent leur bile. Autant en faisions-nous jadis lorsque nos poètes de l’empire appelaient l’Angleterre « la perfide Albion. » Toutes ces locutions aujourd’hui sont comme les débris d’une langue perdue dans le lointain des âges. C’est qu’en effet chaque siècle a sa phraséologie, son jargon, et, j’oserai le dire, sans plus de respect pour ces vénérables métaphores, chaque siècle a son argot. Les événemens, les mœurs, le caprice, la mode, l’exemple jettent, à chaque génération, dans le courant de la langue, un certain nombre d’expressions nouvelles dont la génération suivante n’accepte l’héritage que sous bénéfice d’inventaire. Je me sers exprès de cette formule. C’est que les expressions qui survivent sont celles qui continuent de répondre à quelque chose de réel, de vivant, de toujours actuel. Tant qu’il y aura des héritages, et tant que les héritiers seront dans le cas d’ignorer si l’héritage comporte ou plus de charges, ou plus d’avantages, l’acceptation sous bénéfice d’inventaire continuera de représenter quelque chose d’actuel, et par conséquent il sera légitime d’en tirer toutes les métaphores et similitudes que l’on voudra. Mais, au contraire prenez l’expression que voici : être l’esclave de ses passions. N’est-il-pas évident que, telle quelle, et quoique l’on en puisse encore user, elle est marquée toutefois dès à présent au signe de la caducité ? C’est que ce mot d’esclave, dans l’entière propriété de son sens, perd tous les jours en étendue de valeur exactement ce que l’esclavage lui-même perd en terrain. A Rome, il y a vingt-cinq siècles, et comme il n’y a pas cent ans dans nos colonies d’Amérique, le mot était plein de sens, riche de nuances, et propre par conséquent à d’infinis usages. Car, dans quelque signification métaphorique ou détournée qu’on l’employât, la réalité, prochaine, immédiate, accessible à tous, contrôlait aussitôt la légitimité du tour et l’exactitude approximative de la métaphore.

Ce n’est pas sous une autre influence que, dans l’histoire de notre langue, on a vu disparaître la plupart de ces métaphores empruntées jadis des usages latins ou de la mythologie grecque. Je ne crois pas qu’aucun avocat, de nos jours, osât placer son client sous « le bouclier des lois, » ou mettre le dossier de sa cause dans « les balances de Thémis. » Pourquoi ? Parce qu’il y a beau temps que les officiers d’armement ne délivrent plus de boucliers à leurs hommes et parce que de tout temps Thémis n’a rien été pour nous qu’une figure allégorique. Quelques-unes de ces métaphores survivront, et, dans le style de nos pères, mais avec une légère nuance d’ironie de soi-même, on pourra continuer de parler « de bouquets à Chloris, » parce qu’il y aura des Chloris en tout temps, de quelque nom qu’on les appelle, et que l’on continuera de leur adresser des vers, — ou du moins je veux l’espérer. Mais le « carquois de l’Amour, » mais « la ceinture de Vénus, » mais « le flambeau de l’hymen, » et que sais-je encore ? toute cette friperie mythologique est reléguée désormais pour longtemps dans le magasin d’accessoires des théâtres d’opérettes. Et cependant, soyez bien persuadés que vous les verriez reparaître et briller d’un renouveau de jeunesse, si par un hasard, heureusement improbable, les modes antiques, elles aussi, venaient un jour à renaître du fond des vieux souvenirs du directoire et de l’empire. Dans un grand salon carré, parmi des meubles anguleux, mettez une femme habillée de la façon de Joséphine ou de Mm9 Tallien, vous verrez des Fontanes, des Lebrun, des Esménard s’empresser autour d’elle, et pour peu que la mode s’en mêle, ni eux ni elle ne vous paraîtront plus ridicules qu’à leurs contemporains.

Ainsi, ce qui fait qu’un lieu-commun donne à rire, ce n’est pas qu’il est un lieu-commun, c’est qu’il ne vient pas en son temps, c’est qu’il ne porte pas la marque du jour, c’est qu’il a plus d’âge, si je puis dire, que celui qui s’en sert et que ceux pour lesquels il s’en sert.

C’est aussi dès qu’il ne vient pas en sa place. Voici qu’un prédicateur menace l’impie « des foudres de la vengeance divine. » Lieu-commun ! s’écrie-t-on aussitôt. Mais il pourrait répondre que ce n’est pas un lieu-commun, pour lui, puisqu’il continue, pour lui, de croire fermement en une providence qui s’intéresserait directement au sort de chacun d’entre nous, et s’il le veut il a certes le droit d’y croire. Admettons cependant qu’il ne parle ainsi que par métaphore. C’est alors comme qui dirait un grossissement de l’idée par les mots. Il veut fixer l’attention de son auditoire sur la crainte du châtiment qui menace le pécheur. Et comme peut-être ce mot de châtiment n’irait pas atteindre jusqu’aux fibres profondes qu’il veut pourtant toucher, il fait ce que nous faisons tous quand nous élevons la voix pour nous faire mieux entendre, et pour nous faire mieux comprendre. Ce grossissement est légitime. On cite souvent le mot de Pascal, « qu’il faut appeler Paris Paris. » Mais Pascal n’a pas dit cela. Pascal a dit qu’il est des lieux où il faut appeler Paris Paris, et des lieux ou il faut l’appeler la capitale du royaume. Et il a raison. Et c’est bien différent. Les périphrases ont une utilité certaine et ne sont pas inventées seulement pour servir au discours d’ornement extérieur. Il convient souvent, mais il ne convient pas toujours d’employer le mot propre. Le mot propre n’est parfois, comme « châtiment : » dans le cas que nous discutons, ou « punition, » son synonyme, qu’une notation mathématique de l’idée. Nous pouvons avoir des raisons de ne point parler en langage d’algébristes. C’est le principe même de la diversité des styles. On peut se moquer des distinctions de l’ancienne rhétorique : elles n’en sont pas pour cela moins justes ni moins solidement fondées. Il est vrai qu’il serait ridicule de prendre la plume en se proposant d’être « simple, » d’être « tempéré, » d’être « sublime, » — non pas plus toutefois que de se proposer d’être nerveux ou d’être coloré, comme on fait aujourd’hui, — mais qu’importe que les mots aient vieilli si les choses ont survécu ? Nous ne dirons plus, comme jadis, qu’il y ait dans l’usage un style « simple, » et un style « sublime ; » nous dirons qu’il y a dans l’histoire des proses montées d’un ou deux tons plus haut que d’autres. Et au fait, il serait surprenant que la théorie des valeurs en peinture et de la gamme des tons fût de la dernière nouveauté, tandis qu’en littérature il n’y aurait pire vieillerie que la rhétorique des nuances et de la dégradation des styles. La prose latine, par exemple, est certainement montée d’un ton plus haut que la prose grecque. Tite-Live est moins « simple » que Xénophon, et Tacite moins « tempéré » que Thucydide. Pareillement, dans l’histoire de notre littérature, la belle prose du XVIIe siècle est d’un ton plus haut que la belle prose du XVIIIe siècle, mais celle-ci de trois ou quatre tons plus bas que la belle prose du XIXe siècle. Or, selon le ton dans lequel on écrit, il y a des formes qui s’appellent pour ainsi dire les unes les autres. Et c’est pourquoi, détacher, comme on le fait souvent, d’un sermon de Bossuet, par exemple, ou d’une tragédie de Corneille, une expression oratoire ou quelque métaphore tragique pour s’en servir aux usages de la conversation quotidienne, c’est une trahison. Vous savez si l’on a parlé, dans le temps où nous sommes, de la nécessité qui s’impose désormais à toute critique de commencer par se mettre au point des œuvres qu’elle prétend non pas certes juger, mais comprendre, mais interpréter, mais expliquer seulement. Il fallait donc se faire Italien pour entendre Dante, Anglais pour entendre Shakspeare, Allemand pour entendre Goethe. Par malheur, on n’en a rien fait. On raconte à ce propos, je le sais, l’histoire d’un romantique de la première génération qui voulait traduire Shakspeare. Il partit pour l’Angleterre. Au bout de quelques années, il était devenu tellement Anglais qu’il en avait désappris le français. En dépit de ce mémorable exemple, il reste vrai que jamais peut-être on n’a plus arbitrairement que depuis la diffusion de ces principes de haute critique, mesuré chacun toutes choses à sa mesure personnelle. Comme nous avons eu rarement l’occasion de prononcer l’Oraison funèbre du prince de Condé, nous déclarons que le style en est déclamatoire. Cependant ce n’est pas une raison, parce que l’on est grossier, de qualifier l’éloquence du nom de déclamation. Comme nous avons eu rarement l’occasion d’hésiter entre l’empire du monde et notre amour pour une reine, nous décidons que le style de Bérénice est précieux. Cependant ce n’est pas une raison, parce que l’on est grossier, de qualifier la délicatesse du nom de préciosité. Le vrai, c’est que toutes manières de s’exprimer sont bonnes quand elles sont en leur place. On peut ajouter que c’est un secret que nous avons perdu.

Poussons maintenant un peu plus avant, et après l’apologie de la périphrase et de la métaphore, esquissons, en étendant un peu le sens des mots, l’apologie de la banalité.

Je trouve un étrange exemple dans ce Dictionnaire des lieux-communs. Le voici. Quand un président d’assises prononce les paroles sacramentelles : « Accusé, levez-vous, » il paraît que ce président donné dans le lieu-commun. Et M. Jourdain, aussi lui sans doute, à ce compte, lorsqu’il dit : « Nicole, apporte-moi mes pantoufles ! » il donne dans le lieu-commun. Autant prétendre alors que ce sera donner dans le lieu-commun que de se servir des mots de la langue, puisqu’ils sont à portée de tout le monde, ou des lettres de l’alphabet. Mais ce ne sont pas ceux qui se serviront de ces formules usuelles qui prêteront à rire, ce sont ceux, au contraire, qui croiront spirituel d’en rire, et ce sont ceux qui commettront l’imprudence naïve de les vouloir varier. Car on aura beau dire, on ne trouvera jamais rien de plus simple ni de plus naturel pour prier Nicole d’apporter les pantoufles que de aire : « Nicole, apporte-moi mes pantoufles. » Il y a une vraie et une fausse délicatesse. La vraie, c’est d’essayer de nuancer les choses qui valent en effet la peine d’être nuancées ; la fausse, c’est de ne vouloir pas suivre l’exemple de tout le monde dans les choses indifférentes. Il se pourrait donc que le lieu-commun, si l’on entend bien toute la force du mot, ne fût ni si digne de tant de railleries, ni si parfaitement méprisable. Ou plutôt ne se pourrait-il pas qu’il fût la substance même de l’art de parler et d’écrire ? Un critique du XVIIe siècle, fort ennemi de saint Augustin, lui reprochait de n’avoir jamais prêché que sur des lieux-communs de morale, « Eh ! sur quoi voudriez-vous qu’il eût prêché ? » répondait hardiment Bossuet. Pareillement, sur quoi voulez-vous que parle un orateur politique ? sur quoi voulez-vous que parle un avocate sur quoi voulez-vous que parle un philosophe ? sur quoi voulez-vous que parle un poète même ? On nous permettra de ne rien dire de la critique, si ce n’est que le courage du lieu-commun est la première de ses vertus.

Mais je vais bien plus loin, et j’avance ici ce paradoxe que le lieu-commun est la condition même de l’invention en littérature.

Je ne parle plus morale ou philosophie, je parle roman, je parle art dramatique, je parle poésie. Rien ne se fait de rien, c’est le cas de répéter ce lieu-commun. Et l’invention ne s’exerce véritablement en toute originalité que sur des matières amenées, pour ainsi dire, par le long usage, à l’état de lieu-commun. Il faut que plusieurs générations d’hommes aient vécu sur le même fonds d’idées pour que ce fonds lui-même puisse être transformé par la main de l’artiste. La grande originalité, ce n’est pas de tirer quelque chose de sa propre substance, mais bien de mettre aux choses communes sa marque individuelle. La véritable invention, ce n’est pas d’imaginer la descente aux enfers et le cadre de la Divine Comédie, c’est de s’en emparer, et d’une prise si souveraine que personne après Dante ne puisse avoir l’audace d’y toucher. La véritable invention, ce n’est pas d’écrire le premier la nouvelle, c’est de l’animer du souffle de vie, c’est d’en tirer Roméo et Juliette, c’est de s’approprier à jamais le sujet, et d’éteindre le nom de Luigi du Porta, ou de Bandello même, sous l’éclat du nom de Shakspeare. La véritable invention, ce n’est même pas d’avoir eu l’idée, le premier, d’adapter à la scène la légende du Docteur Faust, c’est de l’avoir su reprendre dans le temps qu’elle pouvait développer tout son sens mystique et revêtir toute sa signification, et c’est ce qui suffirait, tout seul, à l’immortalité de Goethe. Voilà comme j’entends et comme j’interprète la théorie du moment. Ce n’est rien que d’avoir une idée, c’est moins que l’on ne croit que d’être capable de la mettre en œuvre, le tout est de la mettre en œuvre et de l’avoir en son temps :

Oh ! combien de talens ! combien d’efforts célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres !

c’est-à-dire, parce qu’il était trop tôt, parce que l’obscurité régnait encore dans les esprits, parce que l’heure enfin n’avait pas encore sonné. Mais pourquoi n’avait-elle pas sonné ? Parce que l’idée n’était pas encore assez universellement répandue, parce que l’effort de l’invention s’exerçait à vide, parce que les contemporains ni n’en discernaient clairement le sens ni n’en soupçonnaient la portée, parce que la donnée, quelque vérité d’ailleurs qu’elle enfermât en elle et quelque évidence, n’était pas tombée encore à l’état de lieu-commun.

Aimeriez-vous mieux peut-être choisir des exemples plus voisins de nous ? S’il est un lieu-commun à l’usage de tout le monde, de ceux qui ne font que sentir comme de ceux qui pensent, assurément, c’est l’inaltérable indifférence de la nature aux joies et aux souffrances de l’humanité. Quoi de plus banal, et quel thème, à ce qu’il semble, plus usé ? Là-bas, dans l’empire du Milieu, sur les bords d’un fleuve jaune ou bleu, le poète chinois Ta soupiré. Le soleil continuant de briller, l’eau de courir, l’herbe de pousser, les arbres de verdir, quoi encore ? car il n’est pas de rhétoricien qui ne pût prolonger l’énumération plusieurs pages durant, et vous reconnaissez la phraséologie même des romances d’opéra-comique ! Cependant donnez-vous le plaisir de relire le Lac, de Lamartine, puis reprenez alors la Tristesse d’Olympio et joignez-y, pour finir, le Souvenir, d’Alfred de Musset. Je vous défie bien d’y trouver autre chose que ce thème si banal ; je vous défie bien de n’y pas reconnaître trois chefs-d’œuvre ; je vous défie bien de n’y pas discerner, au courant d’un même développement, trois inspirations personnelles, originales, aussi différentes qu’il se puisse. C’est la même chose, et pourtant rien ne se ressemble moins. Et ce qui soutient, ce qui porte ici les trois poètes, ce qui leur permet de s’élever si haut que deux au moins d’entre eux, Lamartine et Musset, ont pu s’égaler eux-mêmes plus d’une fois, mais jamais peut-être se surpasser, c’est l’universalité du sentiment qu’ils expriment. Ils sont dans le lieu-commun, et c’est parce qu’ils y sont qu’ils trouvent de tels accens. On sera peut-être curieux de faire la contre-épreuve et de mesurer ce que peut, en poésie, l’horreur du lieu-commun. Lisez alors Charles Baudelaire et tâchez un peu de comprendre les Fleurs du mal.

Autre exemple maintenant. Car nous n’avions pas assez de confiance tout à l’heure dans le pouvoir du lieu-commun. Il n’y a pas prescription contre lui. Un chef-d’œuvre ne suffît pas à l’épuiser. Une même donnée peut toujours être reprise, toujours autrement traitée, toujours nouvelle. Un homme d’âge, — nous l’appellerons Arnolphe, — est maître et seigneur d’une jeune fille, — nous l’appellerons Agnès, — et prétend l’épouser ; un blondin la lui souffle, — nous l’appellerons Horace. Quelqu’un osera-t-il, après Molière, reprendre ce sujet, et recommencer l’École des femmes ? Ni Regnard, ni Beaumarchais n’hésiteront. Je passe Marivaux, qui s’est trompé ce jour-là. Mais Regnard écrira les Folies amoureuses et Beaumarchais le Barbier de Séville. Effacez pour un moment les différences, et de l’une comme de l’autre intrigue ne retenez que les élémens essentiels. C’est si bien le même sujet, que les mêmes moyens servent à le développer, et qu’il n’est pas jusqu’aux mêmes mots qui ne soient inévitablement ramenés par les mêmes situations. Vous croyez peut-être que si Regnard et Beaumarchais, après l’École des femmes, ont encore pu traiter brillamment la matière, c’est parce qu’ils y ont introduit des moyens nouveaux et des inventions ingénieuses ? Je prétends, au contraire, que ce qui leur permet d’être originaux après le chef-d’œuvre et de s’inspirer de Molière sans le copier, c’est la force de la situation et l’éternelle vérité du sujet. L’invincible répugnance des Agnès et des Rosine pour les Arnolphe et les Bartholo, mais l’invincible attrait des Horace et des Almaviva pour les Rosine et les Agnès, voilà le thème, banal s’il en fut et tant qu’il vous plaira, mais inépuisable, et inépuisable, non pas quoique banal, mais parce que banal. C’est parce qu’il est vieux comme le monde qu’il est toujours nouveau. C’est s’il était d’une invention plus récente qu’il offrirait moins de ressources et qu’il eût été plus promptement usé.

Lieu-commun, vous dis-je, encore et toujours lieu-commun ! Aussi bien, quoi de plus naturel ? Un lieu commun, dans l’entière acception du mot, n’est-ce pas le lieu, comme dirait un géomètre, où viennent se rencontrer l’expérience universelle et l’universel bon sens ? Et donner à cette expérience une forme, une voix à ce bon sens, n’est-ce pas justement le propre du génie ?

Ainsi, le vaste écho de la voix du génie,
Devient du genre humain l’universelle voix,

parce qu’il a dit clairement ce que la voix du genre humain balbutiait et qu’il a prononcé la parole magique où tout le monde a reconnu ce que tout le monde voulait exprimer, sans y pouvoir parvenir, propter egestatem linguæ.

C’a été, dans ce siècle même, une grande erreur de l’école romantique, la plus grande peut-être, que de décréter qu’on se mettrait désormais l’imagination à la torture pour inventer du neuf. Ils ont cru que pour se tirer, comme ils disaient, de l’ornière classique, c’était la singularité, l’exception, la difformité, difformité physique ou difformité morale, qu’il fallait représenter sur la scène et dans le roman. Ils n’ont pas fait attention que tout le monde a les yeux au-dessous du front, le nez au milieu du visage, la bouche au-dessous du nez, et que pourtant d’imperceptibles modifications des mêmes traits suffisaient à engendrer la diversité des physionomies humaines. Est-il besoin d’avoir une loupe sur la joue gauche ou une tache de vin sur la droite pour qu’un homme soit reconnaissable d’avec un autre homme ? Et confondons-nous deux femmes ensemble parce qu’elles n’ont ni gibbosité, ni boiterie qui les signale à notre attention ? Mais il est encore bien plus vrai que de moindres modifications, au moral, suffisent à diversifier les caractères et les personnes. Certes, il est plus facile de fabriquer, en dehors de toute observation du réel, et Dar la seule force d’une imagination systématique, des Marie Todor et des Lucrèce Borgia, que de dessiner d’après nature des Bérénice et des Monime, en qui toute femme qui aime reconnaisse quelque chose d’elle-même. C’est que Marie Tudor et Lucrèce Borgia ne sont nulle part, non pas même dans l’histoire, et que le poète ne les a rencontrées que dans ses rêves ; mais Bérénice, la femme qu’on abandonne, ou Monime, la femme que le retour d’un maître qu’elle croyait à jamais disparu vient rappeler brusquement à la réalité de la vie, il n’est pas de journal où vingt fois vous n’ayez lu, mêlée dans la foule des faits divers, leur tragique histoire. Elles sont humaines, et de l’humanité moyenne, de l’humanité dont vous êtes, de l’humanité dont je suis.

Mais voici la question qui se pose : puisque l’invention n’est pas dans le fond, où donc est-elle ? Je réponds : elle est dans la forme, et dans la forme uniquement. Inventer, ce n’est pas trouver en dehors du lieu-commun, c’est renouveler le lieu-commun et se l’approprier. De quelle manière ? par quels moyens ?

Il y en a certainement, et même il y en a plusieurs. Je ne crois pas, à la vérité, que ce soient ceux dont on use aujourd’hui. Lorsque j’entends parler du soin et de la longueur de temps que nos poètes et romanciers dépensent à la recherche, au renouvellement, à l’invention de la forme, je ne puis m’empêcher de les comparer à des peintres qui prétendraient retrouver le secret du coloris des grands maîtres à force de combinaisons chimiques et de formules savantes sur le mélange des couleurs. On comprend sans peine ce que peut être la richesse et la solidité du fond, indépendamment même de toute élégance et de toute beauté de la forme : on comprend moins ce que peut être la beauté de la forme, ou son élégance, à part et indépendamment de la richesse et de la solidité du fond. Il est possible, et les exemples au surplus n’en manqueraient pas dans l’histoire, qu’un penseur profond ne soit qu’un médiocre écrivain. Mais est-il bien possible qu’un grand écrivain ne soit qu’un penseur superficiel, et que son originalité se réduise à la mince originalité d’un styliste, c’est-à-dire, en bon français, d’un assembleur de mots ? On aura toujours en France quelque peine à l’admettre. Assurément il y a ce qu’on appelle une technique de la rime et du rythme ; la rhétorique a ses mystères ; il y a un long apprentissage de l’art d’écrire ; et cet apprentissage, à quelques-uns, a duré toute leur vie. Je vais plus loin et j’accorde qu’il y a des vocables pittoresques ou retentissans, qui font image ou musique, et des assemblages de sons qui caressent l’oreille, comme aussi des rapprochemens de syllabes qui flattent l’œil. Mais il faut bien en revenir au sens, et si l’on écrit, c’est d’abord pour exprimer des sentimens ou des idées, non pas pour éveiller des sensations. C’est ce qu’il semble que l’on se fasse un devoir d’oublier parmi nos jeunes poètes et nos jeunes romanciers, et c’est pourquoi nous voyons qu’il n’y a rien de si mince que la substance de tant de vers et de tant de romans que nous pourrions citer. Mais si je ne puis louer les prétentions de l’école naturaliste au style et si je ne puis accepter la manière dont elle entend le mot, je ne puis nier, d’autre part, qu’elle ait raison au fond. L’observation directe de la nature ; — incontestablement, s’il est un moyen de renouveler le lieu-commun, c’est celui-là.

Nos lecteurs sans doute ont encore toute présente à l’esprit la belle étude qu’ici même, il y a quelques semaines, M. Montégut consacrait à la mémoire d’Alfred de Musset. Entre autres remarques, M. Montégut, parlant du Spectacle dans un fauteuil et de cette jolie fantaisie, A quoi rêvent les jeunes filles, faisait observer comme le poète, en les retrempant à leur source et les baignant dans la nature ambiante, avait rafraîchi, rajeuni, renouvelé toutes ces éternelles comparaisons ou métaphores du langage de l’amour. C’est le procédé de tout poète. C’était le procédé de Virgile quand il imitait les alexandrins dans ses Bucoliques et les cycliques grecs dans son Enéide : c’était le procédé de Shakspeare quand il s’appropriait la littérature de nos cours d’amour, les chansons italiennes et les chansons provençales. Mais vous voyez comme les exemples concourent à prouver ce que nous avancions. Le thème était à tout le monde, le poète le marque à son signe, et comment s’y prend-il ? Est-ce en cherchant laborieusement des combinaisons de sons inusitées, ou des images imprévues ? Non pas, mais au contraire, et c’est en retournant à la source commune où tout le monde pouvait puiser comme lui.

On prétend quelquefois qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et on a raison ; mais quiconque réfléchira verra bien que, quand rien n’est nouveau, c’est exactement comme si tout était toujours nouveau. L’homme ne change pas, mais, à chaque génération, les hommes se renouvellent. Il se peut que le progrès ne soit qu’un mot, mais au moins le mouvement est un fait. Et si les choses restent éternellement les mêmes, il y a comme un perpétuel déplacement de point de vue. L’idéal de l’humanité ne diffère pas sensiblement d’avec lui-même, encore moins la réalité de cette vie quotidienne, mais ce sont d’autres hommes qui viennent prendre leur part de la vie, et ce sont d’autres imaginations qui rêvent du même idéal. C’est pourquoi le lieu-commun n’est jamais si commun ni la banalité jamais si banale. Il suffira toujours, pour intéresser les hommes, de leur parler d’eux-mêmes, et d’eux-mêmes tels qu’ils sont dans le temps précis qu’on en parle. Certainement Manon Lescaut n’empêchera jamais personne, pour peu qu’il en soit capable, d’écrire la Dame aux camélias. Lieu-commun encore, s’il en fut, que l’histoire de la courtisane amoureuse, mais lieu-commun qui sera neuf toutes les fois que l’artiste ira directement le reprendre, dans la réalité voisine et dans la nature environnante. Il n’y a de banal, au mauvais sens du mot, que les types dont le modèle a cessé d’être sous nos yeux, c’est-à-dire dont nous ne pouvons pas soumettre la vérité littéraire ou la représentation pittoresque au contrôle de l’expérience prochaine. Remarquez en passant que c’est le vice intérieur de la tragédie classique ou du drame romantique ; remarquez que c’est le vice intérieur du roman historique. Il n’importe pas que quelques grands hommes aient triomphé de la difficulté. Si le Pompée de Corneille sonne faux, presque aussi faux que le Ruy Blas de Victor Hugo ; si le Quentin Durward de Walter Scott ne nous satisfait pas plus que le Cinq-Mars d’Alfred de Vigny, nous venons d’en donner la raison suffisante. Ces intrigues et ces personnages ne ressemblent pas assez à tout le monde ; ils ne sont pas immédiatement à portée de notre contrôle ; nous ne savons pas, et nous n’avons pas le moyen de savoir quels sont les sentimens des laquais

Quand ils marchent vivons dans un rêve étoilé,

non plus que nous n’avons l’expérience de ce qu’était au XVe siècle un archer de la garde écossaise du roi ; et ainsi, bien loin que toutes ces œuvres soient destinées à durer par ce qu’elles contiennent de singularité, c’est, au contraire, faute d’être assez banales qu’elles pèchent, qu’elles vieillissent, et qu’elles périront.

Sur ces exemples, et tous ceux que ses propres souvenirs suggéreront au lecteur, nous pouvons essayer de généraliser.

Il n’y a pas de lieux-communs, il n’y a que des esprits paresseux. Si banal que soit un sujet, si souvent qu’on l’ait traité, de quelques chefs-d’œuvre qu’il ait fourni la substance, il sera toujours neuf pour l’artiste qui prendra la peine de le revivre et de le repenser. Les lieux communs eux-mêmes de la conversation, ils ne sont lieux-communs qu’autant qu’on les laisse échapper comme formules apprises, à la manière des leçons d’école. Et ce qui donne à rire, c’est si peu la pensée prise en elle-même qu’au contraire c’est souvent le contraste qui éclate entre la profondeur de cette pensée même et la sottise coutumière de celui qui l’émet, car il y a des bouches qui ne sont faites pour laisser échapper, quoi que ce soit d’un peu sensé. Le vrai moyen d’échapper à la vulgarité, c’est de penser par soi-même. On pourrait dire alors qu’en traversant le milieu d’une pensée sincère, les lieux-communs s’y dépouillent de ce qu’ils ont de banal et ne conservent de tout, ce que l’on confond sous le nom de banalité que l’universalité seule, pour en ressortir originaux et vrais d’une vérité toute nouvelle. C’est sur la prose des grands prédicateurs, et des grands avocats, les uns et les autres portés en quelque sorte au lieu-commun par profession, que je conseillerais au lecteur de faire l’expérience. Car c’est là qu’il verrait à nu, je dis chez les plus grands, — dans un discours de Démosthène, ou dans un plaidoyer de Cicéron, dans une oraison funèbre de Bossuet, ou dans un sermon de Bourdaloue, dans un réquisitoire de Sheridan, ou dans une diatribe de Burke, — c’est là qu’il verrait ce que devient le plus usé des lieux-communs quand il est traité comme il doit être traité, c’est-à-dire quand l’orateur a repensé, retrouvé, redécouvert pour son compte les raisons d’éternelle vérité qui, justement, en ont fait ce qu’on appelle un lieu-commun.

Il est vrai que la chose est bien plus difficile que l’on ne croit. Penser par soi-même, il n’y a rien de moins fréquent. La plupart du temps ceux-là même qui pensent, — et combien sont-ils de par le monde ? — pensent avec leurs traditions de famille, leurs souvenirs de collège, avec les réminiscences qui leur sont demeurées de la conversation d’hier soir et du journal de ce matin, avec leurs intérêts de coterie, avec leurs passions de parti, sans y prendre bien garde, ou plutôt sans en avoir seulement conscience, et fermement convaincus qu’ils tiennent de leur expérience personnelle ce qu’ils ne tiennent que de leur mémoire. Notez que c’est précisément pourquoi les savans de profession ont si souvent médit de la mémoire. C’est qu’en effet la réflexion est souvent dupe et victime de cette précieuse ou plutôt de cette inappréciable faculté. Vous croyez méditer et vous ne faites que vous souvenir. Au surplus, la vie est si courte et l’expérience est si longue, en même temps que si diverse, que peu d’hommes, s’ils y font attention, oseront se vanter d’avoir éprouvé toutes leurs idées au contrôle de la réalité. Chacun de nous n’a l’expérience directe que d’un petit nombre de faits, mais chacun de nous par compensation a cette faculté de discerner, je ne dirai pas tout à fait le vrai d’avec le faux, mais le particulier d’avec le général et l’exception d’avec l’universalité. Ne médisons donc pas des lieux-communs. Ils sont le point de départ de l’expérience elle-même, attendu qu’on ne fait d’expérience que pour procéder à quelque vérification, et ils sont le terme de l’expérience, attendu qu’une expérience n’a de valeur qu’autant qu’elle sert à déterminer la catégorie, comme disent les philosophes, où les faits trouveront leur interprétation et leur sens.

Voilà bien des lieux-communs, et nous avons mis si haut les conditions nécessaires pour les renouveler que nous ne saurions un seul instant nous flatter d’y avoir réussi. Mais si nous avons pu rappeler un peu d’attention sur quelques doctrines aujourd’hui trop oubliées et montrer qu’en plaisantant les lieux-communs il se pourrait bien que ce fût le bon sens même, le plus souvent, que l’on plaisantât, nous n’aurons pas prêché dans le désert, et c’est une grande satisfaction pour toute espèce de prédicateur.


F. Brunetière.