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Revue littéraire - Savants et moralistes

Revue littéraire - Savants et moralistes
Revue des Deux Mondes3e période, tome 108 (p. 205-216).

Le Crime et la Peine, par M. Louis Proal. Paris, 1892 ; Alcan.


Que l’on soit obligé d’écrire tout un livre, et un gros livre même, — de plus de cinq cents pages, d’une impression très serrée, — pour établir que le crime, en général, est l’œuvre de la volonté de celui qui le commet, c’est ce qui peut paraître assez étonnant d’abord, scandaleux ensuite, et finalement inquiétant. Mais il faut réfléchir que cette question du crime et de la peine, tant agitée depuis quelques années entre médecins, magistrats et philosophes, est l’une des plus complexes et des plus obscures qu’il y ait. Il ne s’agit, à la vérité, que de définir trois mots ou trois idées, pas davantage, mais ces trois idées ou ces trois mots, on ne saurait les définir sans remuer, en quelque manière, toute l’histoire et toute la métaphysique. Qu’est-ce en effet que le crime ? Sans aller jusqu’à dire, avec certains auteurs, que « des sociétés entières ont vécu fondées sur ce que nous réprouvons : le vol, l’adultère, l’inceste, et méprisant tout ce que nous louons : la chasteté, la propriété, la famille, la charité, » — ce qui serait, par bonheur, assez difficile à prouver, — cependant il n’est pas douteux que les mêmes actes n’aient pas en tout temps et en tous lieux soulevé la même réprobation : ainsi le sacrilège, l’hérésie, et l’assassinat politique, et

Ces crimes d’état qu’on fait pour la couronne, et tant d’autres encore. Qu’est-ce en second lieu que la justice ? Estelle antérieure et supérieure à la coutume ? ou n’en est-elle peut-être que l’expression abrégée ? Des philosophes « bien pensans, » comme autrefois Victor Cousin, l’ont mise, hardiment, dans la force, et ne pouvant faire, selon le mot de Pascal, que la justice fût la force, ils ont voulu du moins que la force devînt la justice. Mais qu’est-ce enfin que le libre arbitre ? Et si nos actes ne nous sont, comme on dit, imputables qu’autant qu’ils sont libres non-seulement de toute contrainte extérieure, mais de toute nécessité du dedans, qui ne voit que c’est ici le problème fondamental de l’éthique sur lequel, avant d’aller plus loin, nous devons prendre parti ? On sait assez qu’il n’y en a pas de plus controversé.

C’est à le résoudre à son tour que M. Louis Proal semble s’être surtout attaché dans son livre sur le Crime et la peine, et, magistrat lui-même, on pourrait presque dire qu’il n’a écrit que pour essayer de tirer de l’expérience qu’il a des criminels une démonstration du libre arbitre. « Ayant eu, nous dit-il dans sa conclusion, à interroger et à juger un très grand nombre de criminels, je n’ai jamais condamné un prévenu sans avoir acquis la conviction qu’il était responsable. Je ne défends pas le principe de la responsabilité morale comme une hypothèse métaphysique, à cause de son utilité sociale. C’est pour moi une vérité évidente, vivante, établie par l’observation des criminels, par leurs propres aveux. Si je n’étais pas convaincu de la fausseté de la théorie déterministe, je ne me croirais pas le droit de la combattre uniquement à cause de ses conséquences dangereuses. » Il nous avait d’ailleurs prévenus dans son introduction : « La conclusion de ce travail sera que la croyance au libre arbitre, sans laquelle ni l’éducation, ni la morale ne sont possibles, n’est pas moins nécessaire à la vie sociale et au droit pénal. Cette croyance ne sera point appuyée par des raisonnemens et des hypothèses métaphysiques, mais sur les faits : je me propose de ne m’écarter jamais de la méthode expérimentale. Habitué par mes fonctions à juger sans précipitation, après avoir tout pesé, le pour et le contre, à chercher la vérité, à rejeter toute hypothèse, tout esprit de système, je me bornerai à exposer ce que l’expérience judiciaire m’a appris. » On le voit, c’est bien au nom de son expérience de magistrat qu’il parle ; et, contre les paradoxes plus ou moins scientifiques de l’anthropologie criminelle, ce qu’il s’est proposé de rétablir, c’est cette « vieille vérité morale, » qu’en fait comme en droit, dans la réalité comme dans la théorie, nous sommes les maîtres de nos actions.

Il a écrit ainsi un livre intéressant, curieux, copieux, dont l’Académie des sciences morales et politiques, en le couronnant, a déjà loué « le sens pratique, » et qu’il faut que l’on lise, pour ce qu’il contient d’observations personnelles ou professionnelles. C’est dommage, toutefois, que le style n’en soit pas toujours assez simple, et, si je l’ose dire, qu’un peu de déclamation s’y mêle à de fort bonnes choses. Écoutez plutôt parler M. Proal : « On avait cru jusqu’ici que le crime n’a pas droit au même traitement que la vertu ! C’était un préjugé ! Plus de honte pour le criminel ! Plus d’indignation contre lui ! L’humanité se trompe quand elle flétrit le parricide, le criminel qui tue pour voler, ou qui viole un enfant ! .. Les criminels auraient le droit de se dire diffamés lorsqu’on leur reproche leur conduite : elle n’est pas méprisable ! » Voilà peut-être beaucoup de mots, et assurément trop de points d’exclamation. Et puis, qui donc a dit que « le crime eût droit au même traitement que la vertu ? » Mais au contraire, M. Proal ne l’ignore pas, ceux qui ne voient dans le criminel qu’une victime de la fatalité, qu’un produit de l’atavisme ou de son tempérament, sont ceux aussi qui proposent de pousser la répression du crime jusqu’à la barbarie. « Quand un chien enragé me mord, nous disent-ils, je ne me soucie pas de savoir si l’animal est responsable ou non de son méfait ; » et ils ajoutent : « Je l’enferme ou je l’abats. » De telle sorte que, si l’on le voulait, et si la gravité du sujet souffrait la plaisanterie, c’est à M. Proal que l’on pourrait reprocher que, sous prétexte de l’améliorer, il traite le criminel avec trop d’indulgence. M. Martha, dans son Rapport, en avait fait l’observation avant nous : « A ces solides réfutations, disait-il, il manque une remarque : C’est que tous ces systèmes niant la liberté, qui paraissent au premier abord destinés à provoquer l’indulgence pour le crime, sont les plus durs de tous les systèmes, puisqu’ils livrent sans pitié, sans scrupule humain, le criminel, comme une bête malfaisante, aux rigueurs implacables de la défense sociale. » Mais peut-être qu’aussi le parti de M. Proal était pris par avance ; — et je ne veux certes pas dire que la remarque fût de nature à l’embarrasser, mais enfin, la disposition de son livre en eût été quelque peu modifiée.

Ce qui est plus grave, c’est qu’en ramenant la question de la nature du crime et de l’imputabilité de la peine à celle du libre arbitre, je crains qu’il n’ait fait avancer ni l’une ni l’autre d’un pas. Pour la question du libre arbitre, à peine ai-je besoin d’insister. Elle est d’ordre métaphysique, et, comme telle, inaccessible aux prises de la méthode que M. Proal appelle d’ailleurs fort improprement expérimentale. En effet, le déterminisme s’oppose à l’illusion de la liberté comme le criticisme à celle de la réalité du monde extérieur ; et, pas plus qu’on ne réfuterait le second en faisant valoir contre lui le témoignage des sens, pas plus on ne réfute le premier en prouvant que les criminels se sentent responsables et seuls responsables de leur crime. Les aliénés aussi ne se croient-ils pas les maîtres de leurs actions ? Mais comment surtout M. Proal n’a-t-il pas vu que, dans l’état présent de la question, partout où il prétend avoir saisi le libre arbitre « sur le fait, » on lui répondrait, en trois mots, qu’il n’a pas poussé l’analyse assez loin ? Car, aux yeux du déterminisme, tout homme et tout acte n’étant que le produit occasionnel d’un nombre infini de facteurs, dont il y en a toujours quelqu’un qui nous échappe, le déterministe dira toujours qu’où l’on croit voir de la liberté, c’est justement la preuve que l’on n’a pas encore atteint le dernier terme de l’analyse. « L’expérience et la raison, répétera-t-il avec Spinosa, sont d’accord pour établir que les hommes ne se croient libres qu’à cause qu’ils ont conscience de leurs actions, et ne l’ont pas des causes qui les déterminent. » Ce qui revient à dire qu’en un cas donné ce que nous appelons liberté n’est qu’un nom dont nous couvrons notre ignorance des vraies causes des actes. Et je sais bien ce que l’on peut répondre au nom de la raison, — j’entends en opposant un système total à celui dont l’aphorisme spinosiste n’est ici qu’un corollaire, — mais au nom de l’expérience, je dois avouer que je ne le vois pas.

Maintenant, quant à la question de la nature du crime, si M. Proal avait établi qu’il n’y a rien de scientifique, au vrai sens du mot, dans les théories du professeur Lombroso, qu’en résulterait-il ? Que le professeur Lombroso s’est trompé ? J’en demeure d’accord ; et, avec M. Proal, je le crois fermement. Je dis seulement que la question de la nature du crime n’en demeure pas moins tout entière. « En se fondant sur la fossette occipitale, la platycéphalie et de prétendus caractères virils, le professeur Lombroso, nous dit M. Proal, a prétendu que le crâne de Charlotte Corday était le type du crâne criminel. » Or, d’après le docteur Topinard : « Le crâne de Charlotte Corday est au contraire un beau crâne, régulier, harmonique, ayant toute la finesse et les courbes un peu molles, mais correctes des crânes féminins. » Il semble donc que le docteur Topinard et le professeur Lombroso n’aient pas la même opinion sur le crâne de Charlotte Corday. Mais il semble qu’en revanche ils aient la même confiance dans l’avenir scientifique de l’anthropologie criminelle ; et cette confiance, on dirait que M. Proal, aussi lui, la partage, dans la mesure où l’anthropologie ne contredira pas les conclusions de sa philosophie. Cependant, c’est là tout le problème ; et ce que j’aurais voulu que M. Proal discutât, — pour le nier, — c’est le droit de la science à intervenir dans ces questions de morale et de criminologie. Elle n’y fait qu’embrouiller ce qu’elle veut éclaircir, et compromettre elle-même le crédit de son nom.

Vous connaissez à ce propos l’une des grandes erreurs qui règnent parmi nous. « Quand on lit la plupart des philosophes qui ont traité des passions et de la conduite des hommes, on dirait qu’il n’a pas été question pour eux de choses naturelles, réglées par les lois générales de l’univers, mais de choses placées hors du domaine de la nature. Ils ont l’air de considérer l’homme dans la nature comme un empire dans un autre empire… Mais la nature est toujours la même ; partout elle est une, partout elle a même vertu et même puissance ; en d’autres termes, les règles et les lois de la nature, suivant lesquelles toutes choses naissent et se transforment, sont toujours et partout les mêmes, et en conséquence on doit expliquer toutes choses, quelles qu’elles soient, par une seule et même méthode, je veux dire par les règles universelles de la nature. » C’est Spinosa qui dit cela, quelque part dans son Éthique, mais, quelque respect que je professe pour lui, c’est ce que j’ose absolument nier. Non, on ne doit pas expliquer toutes choses par une seule et même méthode ; on ne le doit pas, parce qu’en fait, on le voudrait qu’on ne le pourrait pas ; et c’est pour cela que nous n’avons que faire, en morale ou en sociologie, des conclusions de la science, — en admettant d’ailleurs que l’anthropologie, que la zoologie, que la physiologie soient des sciences. J’indique, en passant, ce doute. Mais elles seraient vraiment des « sciences ; » elles auraient ces caractères de nécessité, de certitude et d’éternité, sans lesquels il n’y a pas de science, que je leur dénierais encore le droit de régenter la morale. Car toutes les vérités ne sont pas du même ordre, ne peuvent pas être atteintes, ne se démontrent pas de la même manière, et je ne dirai point que la science soit immorale, — je le dirais si je le voulais, — mais ce qui n’est pas douteux, c’est que, s’il existe en quelque lieu du monde une antinomie radicale, irréductible, inconciliable, c’est entre la science et la moralité.

On en peut donner une raison bien simple. La condition première du progrès scientifique, c’est que la science fasse abstraction de la cause finale, ou, pour parler plus clairement, c’est qu’elle néglige les intérêts de l’humanité, quels qu’ils soient, dans les questions qu’elle examine. Par exemple, aussi longtemps que l’on a cru que l’homme était « le roi des animaux, » et que l’on a classé les espèces de la nature par rapport au service ou au plaisir qu’il en tirait, comme faisait Buffon, comme faisait Bernardin de Saint-Pierre, aussi longtemps l’histoire naturelle n’a été qu’un recueil d’observations plus ou moins ingénieuses, mais d’ailleurs sans portée ni valeur scientifique. Pareillement, aussi longtemps que l’on a cru que la terre était « le centre du monde, » et que l’on a fait de son immobilité sur son axe le pivot, pour ainsi parler, du mouvement de l’univers, aussi longtemps l’astronomie a vu ses progrès arrêtés ou comme suspendus, et avec les siens ceux de la mécanique ou de la physique même. C’est ce que prouve abondamment leur histoire. Mais, inversement, ce que l’histoire de la morale ne prouve pas avec moins d’autorité, c’est qu’il ne saurait y avoir de morale, d’idée seulement de la morale sans quelque téléologie, comme on dit en termes techniques, et qu’on ne saurait fonder la morale que sur une conception de l’objet et du but de la vie humaine. La considération de la cause finale, partout ailleurs gênante, nuisible, dangereuse, redevient ici souveraine. C’est pour nous, dans notre propre intérêt, dans un intérêt purement humain, que nous sommes obligés d’être justes, afin qu’on le soit envers nous, et que de la contrainte que chacun s’impose, résulte ainsi la sécurité de tous. « Ce qui fait que la mort d’un criminel est une chose licite, c’est que, comme le dit Montesquieu avec une vivacité singulière, la loi qui le punit a été faite en sa faveur. Un meurtrier a joui de la loi qui le condamne ; elle lui a conservé la vie à tous les instans. » Mais si la morale et le droit sont relatifs à l’homme, que nous veut la science, qui ne doit point, par définition même, avoir égard à l’homme ; et si la science et la morale n’ont pas de commune mesure, qu’importent à la morale les travaux des savans ?

Puisque donc leur incompétence, en tant que savans, est entière en morale, et que même, plus ils sont savans ou imbus de l’esprit scientifique, moins ils sont propres à discuter ces sortes de questions, laissons-les à leurs découvertes, et contentons-nous, aussi souvent qu’ils l’ébranlent, de rétablir contre eux cette vérité d’évidence que l’homme en tant qu’homme a ses lois. Il n’est pas besoin pour cela de rechercher et d’énumérer curieusement les particularités essentielles, qui, parmi beaucoup de ressemblances, nous distinguent du gorille et de l’orang-outang. On a vraiment trop épilogue sur la question de savoir si nos ancêtres préhistoriques, l’homme du Néanderthal et celui de Cro-Magnon, avaient ou n’avaient point d’idées « morales » ou « religieuses. » Je consens qu’ils n’en eussent pas. Ce sera donc à dire que leurs descendans les ont acquises ou se les sont formées, d’une manière qui peut sans doute intéresser l’histoire de la morale et de la religion, mais qui, d’ailleurs, est bien la chose du monde la plus indifférente à la réforme du code pénal et du droit criminel. Il ne s’agit pas, en effet, de savoir ce que nous avons été, mais ce que nous sommes, et, pour nous en rendre compte, nous n’avons pas besoin de remonter jusqu’aux temps quaternaires. C’est assez que l’institution sociale nous apparaisse, ou nous soit actuellement donnée comme une condition de durée ou d’existence même pour l’espèce humaine, et qu’étant ainsi dans la nature comme « un empire dans un empire, » elle ne puisse donc être régie par les lois de la nature. L’homme, en tant qu’homme, n’est pas sans doute placé hors du domaine de la nature ; mais si l’on ne veut pas que je dise qu’il s’en excepte, à tout le moins y jouit-il de ce que l’on appelle un privilège d’exterritorialité. C’est ce que j’aurais souhaité que M. Proal, dans son livre, déclarât plus nettement.

Et, partant de là, j’aurais encore voulu qu’au lieu de s’en prendre aux doctrines dont les conséquences ne semblent rien avoir de très dangereux pour l’institution sociale, il s’attaquât surtout à celles qui la mettent plus ou moins ouvertement en péril. Telles sont entre autres les doctrines, moins philosophiques peut-être, mais infiniment plus répandues, qui trouvent une excuse au crime dans la violence des passions dont il est l’assouvissement, amour ou jalousie, par exemple, haine ou vengeance… On pourrait dire en effet de celles-ci que, par le plus subtil et le plus dangereux des sophismes, elles nient le libre arbitre au nom des raisons mêmes pour lesquelles nous en avons besoin. Cependant les crimes passionnels, qui sont ceux que nos jurys, que l’opinion publique traitent avec le plus d’indulgence ou de fausse pitié, sont peut-être quand on les examine, les plus odieux, les plus dangereux de tous, et surtout les plus antisociaux. Si M. Proal l’avait mieux montré, dans un travail dont l’objet était « d’examiner et d’apprécier les principes sur lesquels repose la pénalité dans les doctrines les plus modernes, » je ne crois pas qu’il fût sorti de son programme ; et, sans doute, il eût trouvé là l’occasion de plus d’une remarque utile.

Ce qu’il y a, en effet, d’inexcusable et de profondément odieux dans le crime passionnel, c’est que le criminel n’y met pas un instant le droit ou la vie même des autres en balance avec la satisfaction des plus grossiers appétits ; et, nous, malheureusement, c’est ce que nous refusons aujourd’hui d’y voir. « Elle me résistait, je l’ai assassinée ! » ou « Il ne voulait pas m’épouser, je l’ai vitriolé : » non-seulement nous ne sentons plus ce qu’il y a d’animal dans ces cris de la vanité féminine ou de l’orgueil des sens exaspérés, mais peu s’en faut, en vérité, que nous n’admirions ceux qui les poussent, quand encore nous ne les envions pas. Et, pour leurs victimes, nous les plaignons, sans doute, mais au fond nous ne sommes pas éloignés de croire qu’elles ont mérité leur sort I Car enfin, un « honnête homme, » qui aime à aimer, n’a-t-il pas pour ainsi dire, dans le pays de Béranger, une espèce de droit naturel sur toutes les femmes qui lui plaisent ? Mais une fille qui veut se « réhabiliter » n’en acquiert-elle pas un sur tous les hommes dont elle a pu provoquer les désirs ? et pourquoi, s’ils avaient droit à leur part de bonheur, leurs victimes la leur ont-elles refusée ? Qui ne voit que si ces sophismes ont quelque chose de « littéraire, » je veux dire si le théâtre et le roman depuis tantôt cent ans en ont fait des lieux-communs d’immoralité, ce n’en sont pas moins des sophismes ? Ni l’amour ni la haine qui tuent n’ont rien de moins coupable que la cupidité qui vole ; — et j’ajoute qu’en dépit de l’apparence, ils ont quelque chose de plus dangereux qu’elle, comme ayant quelque chose de plus antisocial.

Je sais bien ce que l’on répond : qu’autant qu’il y a de chances pour que le faussaire, le voleur ou l’escroc récidivent, autant il est rare qu’un assassin par amour le devienne de profession ; que d’ailleurs un acte de colère ou de haine, étant comparable à un accès de folie, s’il effleure, n’entame pas l’intégrité ni surtout la probité de celui qui s’y abandonne ; et qu’enfin aucun de nous ne peut répondre de la conduite qu’il tiendrait dans une crise qu’il n’a pas traversée. Mais il y faut regarder de plus près et plus profondément. On s’aperçoit alors que ce que le crime passionnel est essentiellement, et avant tout, c’est une manière de se rendre justice à soi-même. Le mari qui tue sa femme, la maîtresse qui tue son amant, non-seulement oublient pour quelle part ils sont souvent eux-mêmes dans la trahison de l’amant ou dans la faute de la femme, mais ils s’érigent en juges de leur propre cause, et en exécuteurs d’une sentence qu’ils n’avaient pas le droit de prononcer. Et je ne dis pas ici, que, dans un temps où l’on a vu tant de généreux esprits hésiter devant la légitimité de la peine de mort, ils la rétablissent, eux, du droit qu’ils s’attribuent de ne pas être gênés dans leurs plaisirs. Mais, par cette exécution sommaire, ils suppriment le témoin dont la déposition eût peut-être aggravé leur crime, et par ce jugement, ils détruisent autant qu’il est en eux l’objet même de la société. Si peut-être en effet l’institution sociale n’a pas d’objet plus essentiel que de remettre au jugement de tous la décision des haines ou des querelles privées, quiconque se fait ainsi juge de ses griefs, celui-là va contre l’objet même de l’institution dont il prétend continuer de jouir. Négation de la loi, dont tous les autres crimes ne sont que la violation, retour à la barbarie, régression vers l’animalité, voilà ce que c’est que le crime passionnel. Et qu’on ne le voie pas, ou que l’on ne s’en soucie pas davantage, c’est ce qui me paraît de plus funeste dans l’indulgence qui va de jour en jour croissant pour les crimes passionnels.

Ai-je besoin d’ajouter qu’il n’y en a pas dont nous soyons plus entièrement, plus pleinement responsables, et que la passion, qui l’explique, ne saurait d’ailleurs excuser le crime dont elle a été l’aliment ? L’observation est vraie dans l’hypothèse du libre arbitre, comme dans celle du déterminisme. Si nous sommes les maîtres de nos actes, nous sommes deux fois « coupables » quand nous commettons un crime passionnel, puisque nous le sommes de commettre l’acte criminel, et d’avoir laissé grandir en nous la passion qui nous en a donné le fâcheux courage. Nous ne devions pas tuer ; mais nous ne devions pas non plus permettre au sensitif de prendre en nous l’empire sur le volontaire, à la partie animale d’y triompher de la partie humaine, aux suggestions de l’égoïsme enfin d’y anéantir le sentiment de la solidarité sociale. N’est-ce pas là toute l’éducation ? Mais, dans l’hypothèse du déterminisme, c’est vraiment alors que nous sommes à bon droit réputés dangereux, quand notre crime vient publiquement prouver que toutes les défenses, toutes les menaces de la loi pénale ne sauraient contre-balancer en nous l’impulsion de la fatalité meurtrière. Si Macbeth tue Duncan, c’est une preuve que les dangers qui peuvent suivre l’assassinat n’ont pas eu le pouvoir de balancer en Macbeth la férocité de son ambition, et c’est justement en cela, pour cela, que Macbeth est dangereux.

Voici encore une question que M. Proal n’a pas tout à fait négligée dans son livre, mais qu’on aurait désiré qu’il traitât plus à fond. Il se peut bien que le libre arbitre soit le fondement nécessaire de la moralité ; et je le crois, pour ma part, au nom de raisons métaphysiques dont je n’ai rien à dire aujourd’hui. Mais l’est-il également de la responsabilité pénale ? « Pendant que les théologiens, nous dit M. Proal, et les philosophes s’efforcent péniblement de concilier la liberté humaine avec la prescience divine et le déterminisme de la nature… tous les législateurs admettent le libre arbitre comme un fait indiscutable : ils font dépendre la responsabilité légale de la responsabilité morale. En faisant ainsi reposer la responsabilité légale sur le libre arbitre, les législateurs ne s’inspirent point de théories métaphysiques : ils acceptent le libre arbitre comme une vérité évidente. » J’y consens encore. Mais lorsqu’il ajoute, un peu plus loin : « L’homme ne peut être puni que s’il est coupable ; il n’est coupable que s’il est moralement responsable ; il n’est responsable que s’il est libre, » je l’en crois toujours, mais je me demande s’il n’y a pas ici quelque confusion de l’objet propre du droit avec celui de la morale ; et, en tout cas, s’il ne serait pas avantageux de ne chercher que dans la nécessité sociale le fondement de la responsabilité légale.

Car, quel inconvénient ou quel danger craindrait-on qu’il en résultât ? « Si le criminel, nous dit-on, n’est pas moralement responsable, la société, en vertu du droit de défense, ne peut que le placer dans un asile… Il faut le soigner et non le punir. » N’est-ce pas un peu jouer sur les mots ? Qu’il soit ou non « moralement » responsable, que son crime soit l’œuvre de son libre arbitre ou la conséquence de son tempérament, ce qu’il faut, et ce qui peut suffire à la rigueur, c’est de mettre le criminel hors d’état de nuire. N’est-ce pas ainsi qu’on fait des aliénés ? Vainement nous dit-on que la différence est immense, et, par exemple, que c’est pour « le soumettre à un traitement » que l’on place l’aliéné dans un asile, mais que, si l’on enferme le criminel en prison, « c’est pour lui infliger une peine. » Si le traitement de l’aliéné dans les asiles consiste à le priver de sa liberté d’abord, et ensuite à réprimer par des moyens souvent violens, comme la cellule ou la douche, les manifestations de sa folie, on ne traite pas autrement le criminel, et d’ailleurs, M. Proal nous le dit lui-même quelque part, on se propose de le « soigner, » de « l’améliorer, » de le « guérir, » en un mot, autant que de le punir. Mieux encore que cela : ce qui révolte M. Proal, et ce qui nous révolte avec lui dans les théories de l’école italienne, qu’est-ce autre chose que la dureté, que la brutalité de la répression qu’on propose ? Il n’admet pas, ni nous non plus, que le criminel cesse d’être un homme, et il tient que nous devons continuer de respecter en lui ce caractère d’humanité qui le rattache toujours à l’espèce. Mais nous n’avons pas besoin, pour cela, de supposer qu’il soit libre, et c’est assez qu’il soit homme. La société se défend ; mais, en se défendant, elle ne doit pas oublier qu’il se peut qu’elle soit elle-même de quelque chose dans le crime de ses membres : c’est une première raison de ne pas traiter le criminel comme on ferait d’une bête malfaisante. Et en voici une seconde, c’est qu’ayant pour objet, ou, si l’on veut, pour loi intérieure, de tendre constamment vers la réalisation de la justice, la société ne saurait prendre, pour y atteindre, comme le demande l’école italienne, des moyens dont l’inhumanité serait en quelque sorte sa négation même. « Traitement » ou « punition, » ce n’est donc là qu’une querelle de mots. « Punir » le criminel, c’est le « traiter » d’une certaine manière ; et, quand on va plus loin, quand on cherche au droit de punir je ne sais quel fondement mystique, quand on prétend rétablir dans la personne du criminel un ordre supérieur que son crime a violé, ce n’est plus de « droit criminel » ou de « philosophie pénale » que l’on s’occupe, c’est de morale, c’est de métaphysique, c’est même de théologie.

Et là peut-être est le vrai point de la discussion. Encore aujourd’hui même les lois positives, civiles et surtout pénales, ne sont qu’à peine émancipées de leur origine métaphysique ou théologique. Nous ne punissons plus le sacrilège ou l’hérésie, mais dans le meurtre ou dans le vol, autant que le fait même, je ne répondrais pas que nous ne punissions toujours la violation d’un Décalogue. C’est ce que ne veulent plus tous ceux que l’on voit qui s’efforcent d’expliquer le crime par l’atavisme et par l’hérédité, par la dégénérescence et par la folie, par la misère ou par l’ignorance. Pour être plus attristant, plus douloureux, plus funeste peut-être dans ses conséquences, le « phénomène » est à leurs yeux du même ordre que les phénomènes économiques ou sociaux, et nous, s’il faut prendre parti, tout ce que nous leur reprochons, c’est, en se laissant séduire à leurs comparaisons ou à leurs métaphores, d’oublier qu’étant humains avant tout les phénomènes sociaux, économiques et moraux ne se laissent pas traiter par les mêmes méthodes que les phénomènes physiologiques ou physiques. Mais les autres, de leur côté, je veux dire ceux qui ne voient de légitimation de la peine que dans la responsabilité morale, et de responsabilité morale qu’à condition du libre arbitre, ils ont beau se croire dégagés de tout esprit de système et parler, eux aussi, de méthode expérimentale, ils font de la métaphysique et de la métaphysique idéaliste. A Dieu ne plaise que je le leur reproche ! et, encore une fois, je crois avec eux que, n’y ayant pas de morale sans une conception de l’objet et du but de la vie, il n’y en a donc pas sans quelque métaphysique. Seulement, ils oublient que la loi ni l’institution sociale n’ont pour objet de faire régner la vertu sur la terre, encore moins une certaine vertu, et que même la pire forme de tyrannie qu’il y ait, c’est quand la loi positive, empiétant sur le domaine de la conscience, essaie de définir et d’enseigner la morale.

C’est, à notre sens, le grand défaut du livre de M. Proal sur le Crime et la peine. Spiritualiste convaincu, magistrat expérimenté, M. Proal n’admet pas qu’il y ait de vérité en dehors du spiritualisme ; et, si ce n’est point des conséquences du déterminisme qu’il en déduit la fausseté, c’est à tout le moins sur les conséquences du libre arbitre qu’il fonde les raisons de sa réalité. « Si l’humanité a besoin pour vivre de cette croyance, si les lois ne peuvent s’en passer, n’est-ce pas une preuve que cette liberté existe ? Est-ce qu’une illusion peut avoir ce degré de nécessité ? Croyez-le, tous vos efforts pour détruire ce roc indestructible, sur lequel repose le code, seront vains. La croyance au libre arbitre restera debout dans la conscience et dans les lois, sur les ruines de vos théories. Les vieilles vérités morales restent toujours jeunes, parce qu’elles sont éternelles, tandis que les nouveautés paradoxales, même revêtues d’apparences scientifiques, vieillissent vite. » Voilà qui va bien ! Mais, si par hasard, on détruisait ce « roc indestructible ! » C’est ce que M. Proal a oublié d’examiner, ou, si l’on veut, et pour mieux dire, dans les doctrines qu’il réfutait, il n’a vu que ce qu’un spiritualiste y pouvait voir : j’entends la négation ou la contradiction des siennes.

Je n’en citerai qu’un exemple. Darwin avait dit autrefois dans sa Descendance de l’homme : « Il se pourrait que, dans l’humanité, de mauvaises dispositions, qui, à l’occasion et sans cause assignable, reparaissent dans les familles, fussent des retours vers un état sauvage dont nous ne sommes pas éloignés par un grand nombre de générations. » M. Proal s’inscrit en faux contre cette assertion ; hésitante et dubitative encore dans la pensée de Darwin, il nous la montre, avec une grande abondance de citations bien choisies, devenue le fondement ou la loi de toute une école d’anthropologie criminelle ; il essaie de la réfuter, il y réussit en quelques points, non pas en tous ; et il conclut lui-même, à la dernière page de son livre, que « déjà la théorie de l’atavisme, après un engouement irréfléchi qui doit inspirer bien des regrets à ceux qui l’ont partagé, est tombée dans le discrédit. » Mais, je crains, en vérité, qu’il ne se fasse à son tour une illusion singulière, comme aussi qu’il ne s’exagère un peu complaisamment les « remords » du docteur Le Bon, ou du professeur Lombroso. Car enfin, niera-t-il qu’il existe de « mauvaises » natures ? et, généralement, que si quelques instincts nous rapprochent des animaux, ce sont précisément ceux qui nous détournent de bien faire ? et que les mêmes actions n’aient pas toujours été jugées de la même manière ? et enfin, qu’avec l’ensemble de la civilisation quelques parties au moins de la morale et de la justice aient progressé ? Tout ce que l’on a prouvé contre le professeur Lombroso, c’est qu’il n’existe pas de type criminel ou de criminel-né ; c’est que le vice et la vertu ne dépendent pas de la couleur des cheveux, de la saillance des zygomes ou de l’insertion des oreilles en anse ; c’est en un mot qu’avant de l’avoir commis personne ne porte son crime écrit sur son visage. Mais de dire après cela, comme Darwin et d’après Darwin, que le goût du sang ou celui de la lubricité soient un ressouvenir en nous de notre origine animale ; que, dans les temps préhistoriques, où l’homme n’était distrait de ses appétits que par l’obligation de combiner les moyens de les satisfaire, il y a tout lieu de croire que le sensitif dominait sur le volontaire ; et qu’enfin, à cet égard, dans nos sociétés modernes, le criminel y reparaît comme un exemplaire attardé de l’anthropoïde quaternaire, ce n’est rien dire que d’assez vraisemblable, sinon de presque certain, et nous ne voyons pas qu’il y ait à « rougir » de le croire. L’hypothèse, puisque c’en est une, et qu’aussi bien, nous en convenons, elle ne sera jamais autre chose, a pour elle ce qui fait la fortune ou la valeur des hypothèses scientifiques : elle est conforme à un plus grand nombre de faits que toute autre hypothèse du même genre, et la lumière qu’elle jette sur beaucoup d’autres faits confirme et augmente ce qu’elle avait de vraisemblance en soi. M. Proal l’aurait vu, si sur ce point encore son parti n’avait été pris par avance, et que, voyant dans l’atavisme un danger pour le libre arbitre, il n’eût décidé qu’il nierait l’atavisme.

Mais je ne voudrais pas terminer sur ce mot ; et, si peut-être je ne l’ai pas assez dit, je tiens à dire en terminant l’intérêt que ne sauraient manquer de trouver dans le livre de M. Proal tous ceux qui le liront. Pour lui, dans nos objections mêmes, il ne verra, je l’espère, qu’une preuve de l’attention avec laquelle nous l’avons lu. J’espère également qu’il nous pardonnera d’avoir voulu toucher une question que les jurisconsultes et les magistrats se réservent trop exclusivement. Car, s’ils en ont plus d’expérience, ils n’en ont pas plus de droit, et il faut bien qu’après tout nous ayons, nous aussi, notre opinion sur le crime et la peine, puisque les jurisconsultes et les magistrats décident bien de l’application de la loi, mais c’est nous, c’est vous, c’est moi, qui dans nos cours d’assises, prononçons en dernier ressort sur la fortune, sur la liberté, et sur la vie de nos semblables.


F. BRUNETIERE.