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Revue littéraire - Madame Guyon et la Querelle du quiétisme

Revue littéraire - Madame Guyon et la Querelle du quiétisme
Revue des Deux Mondes3e période, tome 46 (p. 925-944).

Madame Guyon, sa vie, sa doctrine et son influence, d’après les écrits originaux et des documens inédits, par M. L. Guerrier ; Paris 1881, Didier.


« Il y a bientôt deux cents ans que Mme Guyon est célèbre ; elle n’est pas encore connue. » M. Guerrier s’est proposé de nous la faire connaître. Nous nous proposons d’examiner comme il y a réussi.


I

Le sujet, disons-le tout d’abord, car on a l’air, en vérité, de ne pas savoir, est parmi les plus intéressans qui puissent attirer l’historien. Telle fut, en effet, dans les dernières années du XVIIe siècle, la fortune de Mme Guyon, qu’ayant mis aux mains les deux plus grands hommes qui fussent alors dans l’église, — ce sont les propres expressions de Voltaire, — on ne saurait parler d’elle sans prendre parti les uns pour Fénelon, et les autres pour Bossuet. N’y eût-il que ces deux noms en cause, et quand le fond de cette mémorable controverse du quiétisme serait plus mince encore que ne l’ont prétendu tous ceux qui n’ont pas étudié la question, c’en serait assez déjà. Mais croirons-nous aisément qu’un Bossuet et qu’un Fénelon aient pu, sept ou huit ans durant, s’acharner à des subtilités indignes de leur génie ? Si de vieux mots recouvrent quelquefois des idées toujours vivantes, sachons plutôt briser l’écorce, et certes, ou jamais, comme nous le montrerons, c’en est ici le cas. On dit : ce sont les rêveries d’une visionnaire ou les extravagances d’une malade : on a raison. Après quoi, quand on l’a dit, c’est exactement comme si l’on n’avait rien dit. Car, je vous prie, la question est- elle de savoir si Mahomet était épileptique, ou s’il existe un monde musulman, avec lequel il faille compter ? Pareillement, il n’importe qu’à peine si Mme Guyon était malade ou folle : elle a formé des disciples, et son enseignement a porté des conséquences. Voilà le fait : c’est tout ce qu’il faut à l’historien. Il n’y a rien de si plaisant, ou même de si ridicule, aux yeux de Voltaire et de sa séquelle que de voir deux prélats s’entre-disputer sur « le silence intérieur, » sur « le pur amour » et sur « l’acte continu ; » mais pourtant, si, par hasard, « l’acte continu » mettait en question la liberté de faire ou de ne pas faire, si le « pur amour » supprimait les motifs d’agir ou de ne pas agir, et si « le silence intérieur » anéantissait le pouvoir d’exécuter ou de n’exécuter pas ? — c’est de toute la morale qu’il y va, de toute la conduite, et de toute l’existence.

Et puis, dans une controverse, en outre et indépendamment de l’objet propre du débat, il y a ce que les circonstances y ajoutent, selon les temps et les lieux, il y a encore, il y a surtout ce que les adversaires y mettent. Tant vaut l’homme et tant vaut la cause ! Je ne veux pas dire par là que la probabilité des opinions y dépende uniquement du talent de ceux qui les soutiennent. Elle n’en dépend que dans une certaine mesure. Mais je veux dire — qu’en même temps qu’une grande querelle se prolonge, elle s’élargit ; — que les argumens nouveaux, chez deux adversaires également animés de l’ardeur de vaincre, naissent, et, pour ainsi parler, se multiplient les uns des autres ; — que la discussion, insensiblement, s’étend à des problèmes dont on ne soupçonnait pas les rapports cachés et la solidarité certaine avec le premier objet du débat ; — que les principes eux-mêmes, brusquement ébranlés par quelque manœuvre hardie de l’un des combattans, chancellent, et ne peuvent être raffermis que si l’on va les reprendre jusque dans leurs fondemens ; — et qu’ainsi, lorsqu’un Bossuet lutte contre un Fénelon, n’importe le point de départ et l’objet en litige, mais on peut être assuré qu’ils agrandiront la controverse jusqu’à la rendre digne d’eux-mêmes, digne de leur génie, digne de l’éternelle attention des hommes. Ils y mettront du Fénelon, c’est quelque chose ; ils y mettront du Bossuet, c’est mieux encore ; ils y mettront surtout cette connaissance approfondie qu’ils ont de l’homme : Bossuet, de l’homme extérieur, si je puis m’exprimer ainsi, de l’homme fait pour agir, pour vivre, pour se rendre utile dans la société de ses semblables, pour travailler ; Fénelon, de l’homme intérieur.

Oui ! quel sujet ! M. Guerrier a raison de le dire ? Mais, en revanche, quel dommage qu’il l’ait manqué ! Car il l’a manqué. Non pas qu’il n’y ait dans son livre des renseignemens curieux, ou même quelques pages vraiment intéressantes, mais elles y sont ce qu’on appelle noyées, noyées dans l’abondance des citations inutiles, et encore plus noyées, s’il se peut, dans le fatras mystique de Mme Guyon. N’est-ce pas une plaisanterie que de nous analyser en plus de vingt pages le Moyen court de faire oraison et le livre des Torrens spirituels ? M. Guerrier n’a pas assez vu ce que nous avons essayé de montrer tout à l’heure, que son illuminée ne nous intéresse qu’autant qu’elle a mis Bossuet et Fénelon aux prises. Car ôtez Bossuet, ôtez Fénelon : que reste-t-il ? Une visionnaire comme il y en a, non pas une, mais dix, mais vingt, mais cent dans l’histoire des exagérations mystiques, à qui les destins n’auraient peut-être même pas fait la fortune de Marie Alacoque, la religieuse de Paray-le-Monial, et dont je ne sais seulement si les ouvrages auraient été jugés dignes de la moindre mention dans la littérature de l’ascétisme. En effet, je ne vois pas ce qu’ils contiennent qui ne doive se retrouver un peu partout chez les mystiques. Et ni l’analyse des Torrens spirituels que M. Guerrier nous donne, ni la lecture du Moyen court que je viens de faire ne m’ont ouvert les yeux. Il eût amplement suffi de réduire à quelques principes toute la doctrine de Mme Guyon, et grâce à Bossuet, grâce à Fénelon, c’eût été l’affaire de trois ou quatre pages.

Nous n’avons pas l’intention de nous attarder à relever dans le livre de M. Guerrier quelques fautes légères que l’humaine faiblesse laisse toujours échapper, — et même dans des livres beaucoup mieux faits que le sien. Les erreurs, pour graves qu’elles soient, ne valent vraiment la peine d’être signalées qu’autant qu’elles trahissent le vice de la méthode et l’insuffisance de la critique. Si donc un auteur met quelque part une note pour nous apprendre que le treizième livre de la Défense de la tradition et des saints pères n’a jamais été publié, mais que le manuscrit est à la bibliothèque du séminaire de Meaux, il n’y a là rien qu’inadvertance. Le treizième livre de la Défense de la tradition et des saints pères est publié depuis dix-neuf ans ; M. Guerrier pouvait le lire au tome IV du Bossuet de M. Lachat ; à moins encore qu’il n’aimât mieux consulter l’une des trois ou quatre éditions qui se sont succédé depuis 1862 : on peut ne pas avoir tout lu. Ce qui m’inquiète seulement, c’est quand je vois l’école historique nouvelle si familière avec les manuscrits, mais si fort brouillée avec les imprimés. Cette petite note me rappelle aussitôt l’aventure d’un autre érudit, qui, l’an dernier, 1880, a publié le Mémoire donné à Bossuet par Mme de Motteville pour servir à l’Oraison funèbre d’Henriette de France. A la vérité, dans un mot de préface, il voulait bien convenir que son document « n’était point absolument inconnu du public, » et même il signalait les mentions ou citations que tel ou tel en avaient faites. Il n’ignorait qu’un point, c’est que le Mémoire était intégralement publié depuis huit ans au tome II des Orateurs sacrés à la cour de Louis XIV, par M. l’abbé Hurel. Voilà ce que c’est que de connaître trop bien les manuscrits !

Revenons à M. Guerrier. M. Guerrier n’aime pas Bossuet. C’est son droit. Beaucoup de gens comme lui penchent pour Fénelon contre Bossuet. Là-dessus je prévois ce qu’il me répondra : que ce n’est point ne pas aimer Bossuet que de vouloir lui faire stricte justice, et que, après l’avoir malmené d’un bout à l’autre de son livre, il en fait, au surplus, à la page 486, un magnifique éloge. C’est comme l’auteur des Recherches historiques sur l’assemblée du clergé de France de 1682, un livre que nous n’aimons guère, mais, il faut en convenir, très consciencieux, très savant, et surtout très habilement fait. L’auteur, M. Charles Gérin, s’efforçait donc de prouver qu’en toute circonstance, Bossuet aurait joué le rôle d’un très souple et très adroit courtisan, indulgent aux grands, dur aux petits ; il ramassait pour appuyer sa thèse jusqu’à des notes que l’on peut considérer comme des notes de police ; il faisait une longue énumération, bien complète et bien détaillée, des bienfaits ou faveurs dont la cour de Rome aurait comblé Bossuet [1], à laquelle il opposait, naturellement, les témoignages de l’ingratitude odieuse dont Bossuet avait payé le saint-siège, et sa conclusion était « que Bossuet n’en demeure pas moins au-dessus de toute louange et de toute vénération. » Il faudrait avoir pourtant jusqu’au bout le courage de son opinion. Si M. Charles Gérin a correctement interprété les faits qu’il apporte, il n’est pas vrai que Bossuet demeure au-dessus de tout éloge et de toute vénération. Et si Bossuet a mérité, dans l’affaire de Mme Guyon, toutes les duretés dont M. Guerrier lui est prodigue, il n’a pas droit aux grands mots d’éloge emphatique dont M. Guerrier l’accable à la page 486.

Que dira-t-on maintenant si nous montrons, à dus signes irrécusables, la partialité singulière contre Bossuet dont le livre de M. Guerrier porte les traces à chaque page ? Par exemple, où M. Guerrier prend-il le droit d’écrire « qu’autrefois » Bossuet, avant d’entrer dans l’examen de la doctrine de Mme Guyon, « avait lu le Moyen court sans en manifester aucun déplaisir ? » S’il a une preuve, qu’il la donne ; un témoignage, qu’il le cite ; une présomption, qu’il l’articule ; mais sinon, qu’est-ce que cette insinuation veut dire ? Il fait cette remarque ailleurs que Bossuet, « tout opposé qu’il est, en certains points, à la doctrine du Moyen court, ne peut s’empêcher de dire que c’est un livre séduisant, répandu par tout le royaume et au-delà. » Vous l’entendez bien. C’est comme vous diriez un éloge tempéré, mais un éloge du Moyen court arraché par la force de la vérité à la prévention de Bossuet. Seulement c’est la prévention de M. Guerrier qui l’aveugle sur le sens de la qualification dont use ici Bossuet. Les mots — séduire, séduisant, séduction — ne se sont pour ainsi dire purgés de ce qu’ils enfermaient d’infamant qu’au commencement du XVIIIe siècle.

C’est peu de me quitter, tu veux donc me séduire ?

dit Pauline à Polyeucte ; me séduire, c’est-à-dire, seducere, me détourner de mes dieux, de mon devoir, de mon père. Il y a là, dans l’histoire d’un seul mot, toute une petite révolution des mœurs, en raccourci. Au XVIIe siècle, séduire quelqu’un, c’était encore, dans le bon sens, du mot, œuvre impie, criminelle, condamnable ; au XVIIIe siècle, c’était œuvre d’adresse, d’habileté, de ruse, mais de ruse déjà pardonnable : cependant l’idée d’artifice était encore impliquée dans le sens ordinaire du mot ; au XIXe siècle, enfin, c’est tout simplement faire œuvre de mérite personnel, c’est n’avoir qu’à se montrer pour vaincre, c’est réussir à triompher des obstacles ou des préventions par des qualités si certaines que dire d’un homme du monde, ou même d’un livre qu’il est séduisant, c’est en avoir fait l’éloge aujourd’hui le plus envié. Mais Bossuet le prenait autrement. Et quand il écrivait que le Moyen court était un livre séduisant, il voulait dire que c’était un livre dangereux, dont on ne pouvait trop se défier, et non pas qu’il eût en lui-même aucune qualité, mais parce qu’il était infecté de quiétisme, et conséquemment d’immoralité.

Voici qu’on trouvera plus grave.

M. Guerrier cite quelque part un passage de la Relation sur le quiétisme, où Bossuet s’exprime en ces termes : « Reconnaître une erreur, ce n’est pas là se diffamer, c’est s’honorer, au contraire, et réparer sa réputation blessée. Était-ce un si grand malheur d’avoir été trompé par une amie ? » Et de mettre la note suivante : « Ce mot est perfidement souligné dans l’édition originale. Il devait produire un fâcheux effet à Rome, où le mot correspondant amica est habituellement pris dans un mauvais sens. » Je n’accuserai pas l’historien de perfidie, mais bien d’une étrange légèreté. Rétablissons d’abord le passage dans son intégrité : «… par une amie. Mgr l’archevêque de Cambrai sait bien faire dire encore aujourd’hui à Rome qu’à peine il connaît Mme Guyon. Quelle conduite ! à Rome, il rougit de son amie ; en France, où il n’ose dire qu’elle lui est inconnue, plutôt que de laisser flétrir ses livres, il en répond et se rend garant de leur doctrine. » Il n’est pas besoin de s’y reprendre à deux fois pour voir que ce que Bossuet incrimine, à tort ou à raison, je n’en sais ni n’en veux rien savoir pour le moment, c’est la duplicité de Fénelon. Comment ! lui dit-il, ici, en France, toutes les difficultés entre nous viennent de ce que vous ne pouvez pas consentir à diffamer votre amie ! et cependant, à Rome, vous faites publier par vos agens qu’elle vous est inconnue ! Mais, en vérité, quel personnage tenez-vous donc ? Est-elle ou n’est-elle pas votre amie ? Si elle est votre amie, pourquoi la reniez-vous à Rome ? et si elle ne l’est pas, que signifie ce refus d’accommodement par peur de diffamer votre amie ? Le lecteur demandera maintenant pourquoi le mot amie est souligné ? La réponse est facile. Il est souligné comme sont soulignés, dans le même paragraphe, les expressions se diffamer, un monstre sur la terre, être brûlée avec ses livres, et comme généralement, dans la Relation, les propres expressions de Fénelon partout où Bossuet les cite. C’est ce que nous faisons tous, et, notamment, c’est ce que faisait M. Guerrier tout à l’heure, quand il soulignait les mots, un livre séduisant, qui ne sont soulignés ni dans l’édition originale, ni ailleurs.

Veut-on un autre exemple de la singulière liberté dont M. Guerrier en use avec les textes quand il croit pouvoir leur faire dire quelque chose de défavorable à Bossuet ? On lit, dans une lettre de Mme de Maintenon, du 9 janvier 1696, adressée à M. de Noailles, archevêque de Paris : « Le roi m’a dit dès qu’il m’a vue, ce qui s’était passé entre vous et ce qu’il dira demain à M. de Meaux… Il était tout scandalisé du procédé de M. de Meaux, et me parut bien aise de ce que vous ne romprez point l’un avec l’autre. » M. Guerrier cite la phrase : « Il était tout scandalisé du procédé de M. de Meaux, » et sans balancer, en fait application à l’affaire de Mme Guyon. Or non-seulement rien ne prouve que ce soit ici de Mme Guyon qu’il s’agisse, mais tout semble indiquer, et plus particulièrement ce dernier membre de phrase : « Il me parut bien aise de ce que vous ne romprez point l’un avec l’autre, » qu’il s’agit du titre de conservateur des privilèges de l’université de Paris, que M. de Noailles et Bossuet se disputaient, ou plutôt s’étaient disputé. Mieux encore. On lit, dans une autre lettre de la même au même, datée du 25 septembre 1696 : « En envoyant à M. de Meaux, il y a deux jours, le paquet d’une dame de Saint-Louis, je lui mandai qu’on pensait à mettre Mme Guyon auprès du curé de Saint-Sulpice. Nous n’aurons pas là-dessus son approbation ; mais pour moi je crois devoir penser comme vous le plus possible. » Tel est le texte donné par M. Lavallée, d’après l’autographe du cabinet de M. de Cambacérès, texte authentique, par conséquent, et seul texte vrai jusqu’à démonstration du contraire. Que fait M. Guerrier ? Il s’en va rouvrir le recueil de La Beaumelle et nous donne la phrase que voici : « Nous n’aurons pas son approbation, mais pour moi, je crois de mon devoir de dégoûter des actes violens le plus qu’il est possible. » Et voilà Bossuet convaincu d’actes violens jusqu’à soulever les scrupules de Mme de Maintenon ! Qu’est-ce à dire ? M. Lavallée aurait donc falsifié le texte ? Mais où sont les preuves de M. Guerrier ? A-t-il, par hasard, été collationner l’autographe et l’imprimé ? Si oui, qu’il le dise, mais sinon, quelle manière de citer !

Et c’est un système. Il n’est pas absolument démontré, je l’avoue, que toutes les lettres de Mme de Maintenon à Mme de Saint-Géran soient fausses, et de la fabrication de La Beaumelle ; mais elles sont étrangement suspectes, et si l’on s’en sert, on ne le doit faire qu’avec d’infinies précautions [2]. M. Guerrier, lui, s’en sert couramment, avec la parfaite sécurité, comme avec l’entière liberté, d’un historien qui se servirait de documens d’archives. Pas une note, pas un seul petit mot, qui mette le lecteur en garde. Et s’il ne s’en servait au moins que pour conter, je veux dire pour illustrer de loin en loin son récit d’une anecdote, mais il s’en sert pour prouver et pour prouver des faits importans, comme celui-ci, que dès 1689, Mme de Maintenon aurait fait lire au roi le Moyen court de Mme Guyon. On ne s’explique pas l’espèce de crédit que semble conserver encore le recueil de La Beaumelle. Écrire l’histoire du XVIIe siècle avec les prétendus documens de La Beaumelle, c’est l’écrire avec les Mémoires de l’Œil-de-Bœuf, de feu Touchard-Lafosse. La Beaumelle n’est pas un historien, ce n’est qu’un mauvais romancier. Ce qu’il ne sait ni ne peut savoir, et pour cause, il l’invente ; ce qu’il sait ou devrait savoir, il le travestit. Mais écrire d’après La Beaumelle serait-ce là ce que l’auteur de Madame Guyon appelle composer « d’après les écrits originaux ? »

Il a toutefois été puiser à d’autres sources, et, par exemple, aux « originaux » de La Beaumelle, il a joint non-seulement les « inédits » de M"" Guyon, mais encore la Vie de la prophétesse, écrite par elle-même, imprimée depuis longtemps, et depuis longtemps traduite en plusieurs langues. Ce n’était tout à l’heure que l’ignorance des règles élémentaires de la critique historique, c’en est ici le parfait mépris. Voilà donc une visionnaire, une extatique, une illuminée, — je dirais une folle, si je savais où finit la sagesse et la folie commence, — que nous appelons à nous renseigner sur elle-même et contre Bossuet. L’histoire de sa vie nous devient un document historique. Il n’importe qu’à chaque page, au récit de ses persécutions, elle mêle le récit de ses « plénitudes » et de ses « regorgemens ; » il n’importe qu’à chaque page, aux expansions de son mysticisme, elle donne pour autorité ses « révélations » et sa « mission ; » il n’importe enfin qu’à chaque page elle écrive dans le sens et par conséquent sous l’impulsion de sa monomanie ; nous l’acceptons comme témoin véridique. Mais, répondra son historien, ayant reçu son témoignage, je le contrôle et ne le tiens pour certain qu’autant qu’il est confirmé par le témoignage de ceux qu’elle appelle ses ennemis et ses persécuteurs. Oui, vous l’avez fait une ou deux fois, j’en conviens, mais au reste et d’une manière générale, sous ce prétexte inattendu qu’elle est acteur dans sa propre cause, vous l’en croyez, et c’est elle que vous suivez. Au surplus, et quand vous soumettriez au plus rigoureux contrôle chacune de ses assertions, il resterait que vous vous méprenez sur le caractère lui-même de la bonne critique historique. Expliquons-nous un peu sur ce point.

On dirait, en effet, à voir de quelle manière de certains historiens s’y prennent, que ce qui vient en cause et de quoi l’on dispute ordinairement, c’est la vérité matérielle des allégations et des faits. Que la tâche alors serait facile, et que nous en aurions vite fini des controverses et des doutes ! Mais le délicat, c’est de démêler, entre trois ou quatre versions d’un même fait, identiques au fond, différentes dans la forme, je ne dirai même pas s’il en est une qu’il faille adopter à l’exclusion de toutes les autres, mais si par hasard chacune d’elles, imperceptiblement fausse en un point, ne serait peut-être pas la seule exacte en un autre, et réciproquement. Le faux matériel, voulu, prémédité, commis enfin délibérément, est aussi rare en histoire par rapport aux altérations insensibles et involontaires de la vérité vraie, que peut l’être dans la vie, par rapport au chiffre des escroqueries vulgaires ou des petites malhonnêtetés imprévues par le code, le faux en écriture authentique. Le témoin ou l’acteur même d’une scène, l’acteur surtout n’en voit presque toujours que la part qu’il y prend. Imaginez la bataille racontée par le simple soldat : voilà l’origine des pires difficultés que dans la recherche du vrai rencontre la critique historique. Là-dessus, demandez donc au vaincu si ce n’est pas qu’il aurait manqué de capacité, de prévoyance, ou de courage ; s’il n’est pas peut-être battu par sa propre faute, pour avoir trop présumé de lui-même et trop peu de l’ennemi ; s’il n’a pas la conscience enfin des erreurs qu’il a commises et s’il ne devrait pas désormais, par-dessus tout, songer à les réparer. Telles sont à peu près les questions que M. Guerrier pose à Mme Guyon en interrogeant Mme Guyon sur Mme Guyon. Ajoutez, et ce sera le dernier trait, que précisément la monomanie de Mme Guyon est de celles qui sont essentiellement caractérisées par l’excès de l’orgueil et l’invincibilité de l’obstination.
II

Je n’ai pas lu la Vie de Mme Guyon par elle-même, et je n’en connaissais, avant d’avoir lu le livre de M. Guerrier, que ce que Bossuet en avait cité dans sa Relation sur le quiétisme. On a reproché vivement à Bossuet d’avoir, dans cet opuscule célèbre, ridiculisé sans pitié la pauvre femme. Car, pour le dire au passage, on affecte souvent de l’ignorer, mais Bossuet est un maître dans le maniement de l’ironie grave. Voyez plutôt, dans l’Histoire des variations, le récit de la rupture de Luther et de Carlostadt ou, dans les Avertissemens aux protestans, les railleries qu’il fait des prophéties de Jurieu. Quiconque lira le livre de M. Guerrier trouvera que Bossuet a traité la prophétesse encore bien charitablement. Une fois, Mme Guyon avait la toux. « Il fut convenu qu’elle irait chez les ursulines de Thonon, où elle avait mis sa fille, pour y prendre du lait pendant quinze jours. Elle partit donc avec le P. La Combe. Quand ils furent embarqués sur le lac de Genève, le P. La Combe dit : Que votre toux cesse, et elle cessa. » Une autre fois, Mme Guyon, avec deux filles, traversait un bois que les brigandages et les assassinats avaient rendu célèbre. Le muletier tremblait de frayeur. Les voleurs, en effet, arrivèrent. Mme Guyon, qui ne craignait rien, les salua d’un gracieux sourire, et les bandits, peu habitués à un pareil accueil, s’inclinèrent respectueusement et s’en allèrent. » Une autre fois elle eut un songe : « Elle rêva qu’elle se trouvait avec une amie sur une montagne… Au sommet de la montagne était un jardin environné de haies et qui avait une porte fermant à clé. Nous y frappâmes… Le maître me vint ouvrir la porte, qui fut refermée à l’instant. Le maître n’était autre que l’époux, qui, m’ayant prise par la main, me mena dans le bois. Il y avait dans ce bois une chambre, où l’époux me mena, et dans cette chambre deux lits. Je lui demandai pour qui étaient ces deux lits. Il me répondit : « Il y en a un pour ma mère, et l’autre pour vous, mon épouse… » Je me réveillai là-dessus. » Bossuet a rapporté ce songe, mais comme il le dit, parce que Mme Guyon en faisait le fondement d’une oraison. Il a généreusement omis la conversion des voleurs et la guérison miraculeuse, et sans doute, si nous en jugeons par les extraits de M. Guerrier, combien d’autres extravagances encore l Mais comme on comprend, ce sont ses propres expressions, que son cœur se soulevât à la lecture de ce fatras mystique ! En voilà assez des singularités de Mme Guyon.

C’est au mois de juillet 1686, accompagnée, comme toujours, du P. La Combe, son barnabite, que la prophétesse vint se fixer à Paris. Elle avait alors près de quarante ans. Il est utile de noter ce détail, et aussi qu’elle avait été, dans l’âge de vingt-trois ans, défigurée par la petite vérole ; attendu que trop d’historiens ont expliqué le succès de son apostolat par le charme de sa jeunesse et l’éclat de sa beauté. Cette remarque était importante : nous la devons à M. Guerrier. Nous passerons rapidement sur le récit d’une première captivité qu’elle subit aux visitandines de la rue Saint-Antoine. S’il en fallait croire le récit de Mme Guyon, ce serait son propre frère, le P. de La Motte, barnabite, et même provincial des barnabites, qui, avide d’administrer les biens de sa sœur et jaloux des succès oratoires du P. La Combe, aurait suscité la persécution contre la dévote et le directeur. Il se peut. M. Guerrier, pourtant, trop confiant en Mme Guyon, ne nous paraît pas avoir tout à fait éclairci cette histoire. L’archevêque de Paris, Harlai de Chanvalon, prélat galant, homme de peu de foi, mais de grandes manières, y joue, selon la victime, un rôle tortueux, malpropre, vilain, qui ne répond pas plus à ce que nous savons de lui qu’à ce que nous connaissons de la psychologie des débauchés. Tout ce que nous pouvons dire, c’est qu’au bout de six mois Mme Guyon fut délivrée par l’intervention d’une sainte femme, cette Mme de Miramion, dont on nous a conservé la belle parole à ses filles : « Nous avons, pour contempler, l’éternité tout entière ; cette vie est faite pour le travail ; » maxime précisément la plus opposée qu’il se puisse au quiétisme de Mme Guyon.

Cependant, entre autres amitiés à la fois dévotes et mondaines que Mme Guyon avait soigneusement entretenues à Paris, se trouvait la fille de Fouquet, duchesse de Béthune-Charost. La duchesse de Béthune était liée fort étroitement, à ce qu’il semble, avec les filles de Colbert, la duchesse de Chevreuse et la duchesse de Beauvilliers. L’éloge de ces nobles femmes n’est plus à faire. Au milieu de cette cour, si brillante jadis et maintenant infectée d’hypocrisie, elles représentaient, non pas peut-être sans quelque excès de scrupules et quelque raffinement de spiritualité, l’incarnation de la vertu même. « Si j’avais fait pour Dieu ce que j’ai fait pour cet homme, disait Colbert à son lit de mort, je serais sauvé maintenant, et je ne sais ce que je vais devenir. » On eût dit qu’au milieu de la cour et de leur grand état de maison, inaccessibles aux suggestions de la vanité comme aux ardeurs de l’ambition, ce gémissement de leur père continuait de retentir à l’oreille des filles de Colbert. C’était leur cercle familier que Mme de Maintenon, par goût de piété solide et sincère autant que par politique et par intérêt de pruderie, fréquentait en ce temps-là plus que pas un autre. On voit par où Mme Guyon fut mise en rapport étroit avec Mme de Maintenon. Mme de Maintenon commit l’imprudence de l’introduire à Saint-Cyr. Aussitôt toutes les jeunes filles, avec l’avidité de leur âge pour le romanesque se précipitèrent sur la doctrine de la visionnaire. Le Moyen court devint le bréviaire de la maison, et Mme Guyon, par-dessus tous confesseurs ou directeurs, l’oracle de la communauté.

Ce ne fut pas Bossuet, notez-le bien, alors occupé de rassembler toutes les forces de la tradition contre la critique et l’exégèse naissantes qui s’insinuaient en France par les livres de Richard Simon, ce fut le directeur de Mme de Maintenon, Godet des Marais, évêque de Chartres, qui découvrit et signala le danger. Mme de Maintenon, sur son conseil, dut interdire l’accès de Saint-Cyr à Mme Guyon.

Mais dans le même temps que Godet des Marais découvrait à Saint-Cyr les progrès de la nouvelle spiritualité, Bossuet, d’autre part, commençait à s’étonner et s’inquiéter un peu du soin avec lequel Fénelon détournait la conversation toutes les fois qu’il était par hasard question entre eux de ces matières délicates, subtiles, dangereuses. Il savait, comme tout le monde, les liaisons de Fénelon avec Mme Guyon, mais il avait trop de confiance, de naïve confiance, dans les lumières de ce disciple de choix pour soupçonner que si véritablement la spiritualité de Mme Guyon allait à des excès, Fénelon ne s’empressât pas de la réduire dans ses justes bornes. Il était loin en tout cas de se douter qu’il se fût établi de la prophétesse du quiétisme au précepteur des enfans de France « comme une filiation spirituelle » et qu’un homme de tant d’esprit pût voir « un prodige de doctrine et de sainteté » dans une femme sans nom, sans influence, à ce qu’il croyait encore, et sans autorité. Aussi quand, sur ces entrefaites, et par le conseil de Fénelon, on vint soumettre à son examen les livres de Mme Guyon, fut-il tenté d’abord d’en décliner l’honneur et n’accepta-t-il enfin que sur les instances réitérées, tant de Mme Guyon elle-même que du duc de Chevreuse. L’examen dura plusieurs mois pendant lesquels Bossuet, lisant et faisant des extraits, ne voulut pas voir Mme Guyon avant que d’avoir fixé ce qu’il devait penser de la doctrine. Le biographe, c’est M. Guerrier que je veux dire, insinue délicatement que Bossuet sans doute eut peur de tomber sous le charme de cette femme extraordinaire. Mais la gloire de l’invention ne lui appartient pas, et s’il le dit, c’est qu’il l’a su de La Beaumelle, toujours.

On pense bien que nous n’allons pas entrer ici dans le fond de la controverse. Il importe toutefois à ce que nous voulons dire d’assurer trois points, que voici.

Le premier, — c’est que la soumission de Mme Guyon fut d’abord entière, et comme celle de Fénelon, non-seulement sans restriction, mais presque plus humble qu’on ne la voudrait. « Permettez-moi, monseigneur, écrit Mme Guyon, avant d’être examinée, que je vous proteste que je ne viens point ici pour me justifier ni pour me défendre.. ; que je condamne de tout mon cœur, en présence de Dieu, sans aucune restriction, tout ce que vous condamnez en ma conduite et mes écrits… Faites-vous remettre en main les originaux et les copies, je vous les résigne si absolument que, quoique vous en puissiez faire, je ne m’en informerai jamais, » Et Fénelon, de son côté : « Ne soyez pas en peine de moi ; je suis dans vos mains comme un petit enfant. Je puis vous assurer que ma doctrine n’est pas ma doctrine : elle passe par moi, sans être à moi, et sans y rien laisser… J’aime autant croire d’une façon que d’une autre. Vous avez la charité de me dire que vous souhaitez que nous soyons d’accord, et moi, je dois vous dire davantage : nous sommes par avance d’accord, de quelque manière que vous décidiez… Quand même ce que je crois avoir lu me paraîtrait plus clair que deux et deux font quatre, je le croirais encore moins clair que mon obligation de me défier de mes lumières, et de leur préférer celles d’un évêque tel que vous. » Je ne sais, mais il me semble qu’une sincère déférence ne s’abaisse pas si bas, et qu’un terrible orgueil transparaît sous cette humilité quasi servile. Il résulte au moins de là, qu’il n’est pas vrai, comme on le répète couramment, sur la parole de Fénelon, que Bossuet, tout d’abord, ait évoqué la question à lui pour la trancher souverainement, mais il faut dire que Mme Guyon, les amis de Mme Guyon, et Fénelon, tout le premier, la lui remirent pour qu’il en décidât sans appel.

Le second point, — c’est que l’accord fut unanime pour condamner absolument les livres et la doctrine de Mme Guyon parmi tous ceux que Mme de Maintenon, sérieusement alarmée par l’évêque de Chartres, crut de voir consulter. Il est tout à fait indifférent que des personnes laïques, d’une piété sincère, n’aient pas vu dans l’enseignement de la prophétise l’ombre d’un danger seulement. Cela est vrai : ni la duchesse de Béthune, ni le duc et la duchesse de Chevreuse, ni le duc et la duchesse de Beauvilliers, ni la duchesse de Mortemart, ni la comtesse de Guiche, non plus que Mme de Maintenon elle-même, ni tant d’autres, n’aperçurent dans le Moyen court quoi que ce soit de répréhensible ; mais les juges naturels de la cause le condamnèrent sans un instant d’hésitation ; et c’étaient Joly, supérieur général de Saint-Lazare ; les abbés Tiberge et Brisacier, des Missions étrangères ; Tronson, supérieur de Saint-Sulpice ; Nicole, parmi les jansénistes ; Bourdaloue, parmi les jésuites ; et par-dessus tous les autres Bossuet. Il n’est donc pas vrai de dire que, moyennant explications, atténuations, restrictions et corrections de l’auteur, la doctrine du Moyen court pouvait présenter un sens acceptable ; mais il faut dire qu’ayant été déclarée fausse et pernicieuse par tous les théologiens que nous venons de citer, c’est qu’elle l’était. J’ajoute qu’il n’importe guère que M. Guerrier, moi-même, et tout autre laïque, ne nous en apercevions pas.

Le troisième point enfin, — c’est qu’aussitôt que Fénelon devint archevêque de Cambrai, l’affaire changea de face. M. Guerrier, très délibérément, nous présente cette nomination à l’archevêché de Cambrai, qui valait alors de 150.000 à 200,000 livres de renies et qui conférait les titres de duc et de prince de l’empire, comme un commencement de disgrâce. Le petit troupeau s’attendait qu’on nommerait Fénelon à Paris. M. Guerrier ne s’aperçoit pas que si l’insinuation vaut pour Fénelon, elle vaut bien plus pour Bossuet. Si c’est avoir mal reconnu le mérite éminent de Fénelon que de l’avoir installé dans le siège archiépiscopal de Cambrai, je suis bien obligé de remarquer que n’avoir pas trouvé pour Bossuet d’autre siège que le siège épiscopal de Meaux, qui pouvait valoir environ 30,000 livres, c’est avoir reconnu bien plus mal un mérite, à notre avis, encore plus éminent [3]. Laissons ce détail. Voici donc la situation. Mme Guyon et Fénelon s’en sont remis, comme on l’a vu tout à l’heure, au jugement de Bossuet. Ce jugement, d’accord avec M. de Noailles et M. Tronson, Bossuet le formule. C’est ce que l’on appelle les trente-quatre articles d’Issy. Fénelon devient archevêque, signe les trente-quatre articles, et part pour son diocèse. Comme on veut en finir de Mme Guyon, on lui demande, à l’exemple de Bossuet et de M. de Noailles, de faire une ordonnance qui condamne les livres de Mme Guyon. Il refuse. On se rend à ses raisons. Elles sont de peu de valeur. Bossuet lui propose alors d’approuver au moins son Instruction sur les états d’oraison, qui va prochainement paraître, et dans laquelle on fera mention des livres de Mme Guyon, il est vrai, mais sans la nommer autrement, et sans faire la moindre allusion à ses extravagances. Fénelon refuse encore. Je ne discute pas ses motifs : je constate qu’il refuse. Il fait plus ; il déclare qu’il soutiendra maintenant Mme Guyon jusqu’au bout, et, gagnant Bossuet de vitesse, il compose le livre des Maximes des saints. Et je tire de là cette conclusion qu’il n’est pas vrai de dire que Fénelon ait épuisé toutes les voies de conciliation, mais, au contraire, il faut dire que tout était ou pouvait être terminé quand il lui plut de ranimer la controverse expirante, et d’en faire retentir l’Europe.

Il y aurait beaucoup à dire sur Fénelon. On n’a peut-être pas assez loué l’écrivain, mais, sûrement, on a trop vanté l’homme. Passez-moi la familiarité de l’expression : c’est encore un tour de Voltaire. Écrivain, Fénelon est de ceux qu’il faut appeler uniques. Il y en a de très grands qui ne sont pas uniques. Bourdaloue, par exemple, n’est pas unique. Il est le premier dans son genre. Il se détache en avant d’un groupe, mais, dans ce groupe, ils sont dix qui lui ressemblent. Fénelon est unique. Les légers défauts eux-mêmes de son style, une grâce abandonnée jusqu’à la mollesse et cette incomparable fluidité qui le caractérisent partout, bien loin de diminuer l’originalité de Fénelon, y ajoutent, et contribuent à faire de lui, dans l’histoire de notre littérature, le plus curieux modèle qu’il y ait de la souplesse infinie de l’esprit. Autant de facilité naturelle, autant d’aisance, autant de laisser-aller apparent que Voltaire, mais plus de profondeur, plus de sensibilité, plus d’art, et toute la pénétration morale d’un homme du XVIIe siècle. Le style, dit Buffon, c’est l’homme ; quelquefois, c’est possible ; mais quelquefois aussi c’est le contraire de l’homme. Tous les témoignages, depuis celui de la libre Mme de la Fayette jusqu’à celui du rigide Saint-Simon, s’accordent à louer dans Bossuet la douceur et la bonté. Même quelques-uns, dans le temps, en faisaient une moquerie. « Il n’a pas d’os, » disait Tréville, je crois ; c’est-à-dire : il ne sait pas résister et se raidir ; il donne trop facilement prise, il cède, il recule. Est-ce l’idée que suggèrent de Bossuet les Avertissemens aux protestans, par exemple ? Mais, au contraire, l’aimable auteur de Télémaque et surtout de ces Lettres de direction, si peu connues, si dignes d’être lues, relues, et méditées, sous la plume de qui les expressions les plus flatteuses et, si j’ose dire, les plus caressantes, naissent d’elles-mêmes, regardez-y de près, c’est le grand seigneur le plus net sur les privilèges de sa naissance, le haut prélat le plus absolu sur les prérogatives de sa dignité, le philosophe le plus obstinément entêté de son sens personnel, enfin le dominateur le plus entier, le plus autoritaire et le plus tyrannique des consciences et des cœurs.

On ne sait pas assez ce qu’il y a de paroles de lui qui passent inaperçues au courant de la lecture, mais qui, pour peu qu’on les arrête au passage et qu’on les examine, font frémir d’étonnement et d’indignation. Parcourez les lettres qu’il écrivait de sa mission de Saintonge. Ce n’est pas dans le livre de M. Guerrier que vous les trouverez. J’avoue qu’elles n’étaient pas de son sujet. Mais enfin aussi soigneusement qu’il a réuni tous les textes qui pouvaient plaider contre Bossuet, aussi scrupuleusement s’est-il abstenu de remettre au jour ceux qui parlent contre Fénelon. Il en a laissé pourtant échapper un. On voulait faire de Mme de la Maisonfort, la cousine de Mme Guyon, une religieuse. La malheureuse jeune femme, — elle avait vingt-trois ans, — résistait, se débattait et pleurait. Et Fénelon lui écrivait : « Tout ce que j’ai à vous dire, madame, se réduit à un seul point qui est que vous devez demeurer en paix avec une pleine confiance… La vocation ne se manifeste pas moins par la décision d’autrui que par votre propre attrait. Quand Dieu ne donne rien au dedans pour attirer, il donne au dehors une autorité qui décide. » Éprouvez tous ces mots l’un après l’autre et vous sentirez si ce directeur est un dominateur.

Ce sont des traits sur lesquels il faudra revenir : c’est un portrait qu’un jour nous essaierons d’esquisser. En attendant, tel il est dans cette phrase que nous venons de citer, tel il nous apparaît, dans cette controverse du quiétisme, sec et tranchant. Il y mit moins de passion que Bossuet peut-être, mais parce qu’il y mit plus de politique. Avec un singulier mélange d’adresse et de fierté, il prit d’abord, aussitôt la lutte engagée, l’attitude orgueilleuse de quelqu’un qui ne cédera jamais sous les coups de ceux qui l’attaquent. Ce qui est admirable dans la dispute, ce n’est pas sa modération, — il n’est pas modéré, — c’est sa froide, constante, imperturbable possession de soi-même. Il le déclare lui-même quelque part : « Mon cœur n’est point ému : » c’est bien dit, et c’est lui qui le dit. Aussi Bossuet peut-il de loin en loin s’emporter à quelque parole trop rude, et que pour l’honneur de sa charité chrétienne on voudrait pouvoir adoucir. Mais, au contraire, pour la plus grande gloire de l’art du persiflage, il n’y a rien de plus savamment, de plus galamment lancé que les impertinences de grand seigneur par où Fénelon répond aux violences de Bossuet, et l’on se surprend plus d’une fois à regretter qu’il n’y en ait pas encore davantage. « Quoique vous ayez l’esprit plus éclairé qu’un autre, lui écrit-il dès le début de la controverse, je prie Dieu qu’il vous ôte tout votre propre esprit pour ne vous laisser que le sien. » Peut-on plus joliment avertir le grand controversiste que toute sa science, et toute son éloquence, et toute son autorité ne feront rien contre l’inébranlable résolution de son adversaire ? Ou encore : « Je crus plus apprendre sur la pratique des voies intérieures en examinant avec Mme Guyon ses expériences, que je n’eusse pu faire en consultant des personnes fort savantes, mais sans expérience pour la pratique. » Peut-on piquer d’un air plus négligent et sans avoir l’air d’y toucher, mais piquer jusqu’au vil ? car il paraîtrait qu’un instant, manque « d’expériences, » Bossuet avait failli dans ses condamnations, impliquer les sainte Catherine et les sainte Thérèse, voire les Taulière et les Ruysbroeck. Je ne sais si les admirateurs de Fénelon goûteront cette manière de le louer.

Que ce sang-froid même ait étonné d’abord, puis irrité, puis exaspéré Bossuet, on le comprend sans peine. Il eut le tort de laisser trop voir. Il eut le tort aussi de rendre Mme Guyon, en quelque sorte, matériellement responsable de la longue résistance de Fénelon. Emprisonnée dès le mois de décembre 1695, avant même la publication du fameux livre des Maximes des saints, la malheureuse femme, plus obstinée que jamais dans sa doctrine, subissait les contre-coups de la querelle dont elle avait été la première occasion. Il est vrai qu’elle refusait de se rétracter. On dressait des déclarations, on lui soumettait des formulaires, elle signait, mais en signant, elle ajoutait : « Je dois néanmoins, devant Dieu et devant les hommes, ce témoignage à la vérité que je n’ai jamais prétendu insinuer, par aucune de ces expressions, aucune des erreurs qu’elles contiennent. » Et tout était à recommencer. On la transférait alors de Vincennes à Vaugirard, sous la direction du curé de Saint-Sulpice, M. de la Chétardie. Cependant on la soumettait à des interrogatoires. A Vincennes, c’était la Reynie ; c’était M. de Noailles à Vaugirard. On faisait sur sa vie d’autrefois, sur ses aventures, sur ses voyages, sur ses relations avec le P. La Combe, une minutieuse enquête sur chaque point nouveau de laquelle on venait l’attaquer de questions pénibles, douloureuses, inutiles surtout. Enfin, le 31 mai 1698, on la transférait à la Bastille.

M. Guerrier déclare ici qu’elle n’était coupable d’aucun crime ni d’aucune faute, et se porte garant, notamment, de la pureté des relations du P. La Combe et de Mme Guyon. C’est trop dire, beaucoup trop dire. Il n’en sait rien, ni moi non plus, ni personne. Et puisqu’il s’agit de répartir et de fixer des responsabilités, la question n’est pas de savoir si Mme Guyon était ou non coupable des fautes qu’on lui imputait, mais bien si ceux qui l’en accusèrent furent fondés à croire qu’elle les avait commises. Il serait facile de prouver qu’ils eurent toutes raisons de le croire. Ce n’est que la nature même de l’accusation qui nous interdit d’apporter ici les textes. La captivité dura jusqu’en 1703. Une mise en liberté provisoire, du 21 mars 1703, devint définitive au commencement de 1704. Exilée d’abord à Diziers, chez sa belle-fille, qui sollicita de la bienveillance de M. de Noailles la faveur d’en être débarrassée, Mme Guyon, en 1706, obtint la permission de s’établir enfin à Blois. C’est à Blois qu’elle mourut le 9 juin 1717. Ces dates, et quelques autres, désormais assurées, sont ce qu’il y a de plus intéressant dans le livre de M. Guerrier. Nous le disons très sérieusement, et quiconque sait ce que c’est que de déterminer une date historique ne lui saura pas peu de gré de ces déterminations.

Il ne sera peut-être pas inutile de faire une observation pour quelques personnes dont les infortunes de Mme Guyon risqueraient d’émouvoir trop vivement la sensibilité. Si Mme Guyon eût vécu de nos jours, que fût-il advenu d’elle ? On l’eût mise à la Salpêtrière, selon toute vraisemblance, et comme « la durée de la monomanie religieuse est ordinairement longue, » comme les individus qui en sont atteints « sont extrêmement dangereux, » comme enfin, « sa terminaison par la guérison est relativement moins fréquente que pour d’autres formes d’aliénation [4] » il est probable qu’elle fût morte à la Salpêtrière. Elle porta la peine d’être crue raisonnable. Mais d’ailleurs, au régime de la Bastille, elle gagna, sur le régime de la Salpêtrière, dix ans de liberté.


III

Je n’ai pas craint d’accorder quelque chose à l’irritation personnelle. Il me reste maintenant, puisque l’auteur de Madame Guyon ne m’a pas dispensé de le faire, à montrer les raisons plus générales, plus hautes, plus impérieuses qui, dans cette controverse mémorable, gouvernèrent la conduite de Bossuet.

On a prétendu qu’il y avait eu là-dessous une intrigue de cour, et je m’étonne à ce propos que M. Guerrier, en reprenant l’explication, n’ait pas plus à fond discuté le passage connu des Lettres de la Palatine. « Je vous assure que cette querelle d’évêques n’a trait à rien moins qu’à la foi ; tout cela est ambition pure ; l’on ne pense presque plus à la religion, il n’en reste que le nom. « Quoi qu’il en soit, il faut noter que c’est en 1693 que la querelle commence, au moment où Mme Guyon remet ses livres entre les mains de Bossuet, et que cette interprétation ne commence d’apparaître qu’en 1698. Je l’admets cependant, mais dans une étroite mesure, dans la mesure où elle est également honorable pour Bossuet et pour Fénelon. Pour Fénelon, je ne doute pas un seul instant que, dans le secret de son cœur, il ait, en effet, nourri d’ardentes ambitions politiques, et rêvé, sous le règne futur du duc de Bourgogne ou même du grand dauphin, le rôle d’un Richelieu. Je ne lui en fais pas un reproche. Mais de savoir ce qu’aurait été le gouvernement de l’auteur de Télémaque, c’est autre chose. Que si, d’autre part, à mesure que la querelle s’animait et que chacun des deux adversaires découvrait le fond de sa pensée, Bossuet a redouté pour l’avenir l’application des principes de Fénelon au gouvernement du prince et de la France, il n’y a rien là qui ne soit à son honneur, ou du moins qui ne fût absolument de son droit. On peut être un fort honnête homme, je pense, et ne pas rêver de la politique de Salente.

Il est au moins une question de l’ordre politique, impliquée dans le débat, sur laquelle nous savons que Bossuet et Fénelon étaient profondément divisés d’opinion : c’est la question du gallicanisme. Le livre de M. Gérin, que nous avons visé plus haut, — Recherches sur l’assemblée de 1682, — a prouvé que Bossuet, nourri dès sa jeunesse aux principes gallicans, dès sa jeunesse aussi les avait hautement professés. On discute encore aujourd’hui s’il les aurait abjurés dans son extrême vieillesse. L’affirmative a été soutenue dans un livre un peu pénible à lire, il est vrai, mais singulièrement instructif, — Étude sur la condamnation du livre des Maximes des saints, par M. Griveau, — qu’il est tout à fait regrettable que M. Guerrier n’ait pas consulté. Tous les textes, en effet, tous les « écrits originaux » y ont été analysés, peut-être avec un excès d’abondance, mais d’ailleurs avec une précision rare, et, sans « documens inédits, » l’ouvrage est devenu de ceux qui font époque dans ce qu’on appelle aujourd’hui la littérature d’un grand sujet. Selon M. Griveau, « c’est la lutte gallicane qui nous explique l’aigreur et les accusations malveillantes des deux parties ; c’est la dévolution du procès à la cour romaine et l’attachement aux maximes professées dans la déclaration du clergé sur la puissance ecclésiastique en 1682, qui ont communiqué à Bossuet et surtout à ses agens une persévérante énergie, jusqu’à paraître dégénérer en animosité personnelle ; qu’on s’en rendît plus ou moins compte, c’est la crainte du retour et du règne des principes romains qui a fait mouvoir tant de ressorts pour éloigner à jamais du pouvoir le précepteur de l’héritier du trône. » Ce n’est pas présentement le temps d’examiner si les termes sont tout à fait proportionnés à l’importance vraie de la question. Je crains que M. Griveau ne déplace peut-être le fond du débat en faisant ainsi passer la querelle du gallicanisme au premier plan. Mais l’indication est juste, et si l’on affaiblit un peu la force des mots, la thèse est vraie. Dans un livre sur Mme Guyon est-il permis de n’en pas tenir plus de compte ? et si M. Guerrier l’avait reprise, croit-il que par hasard les chapitres qu’il consacre à la Grande Controverse n’en eussent pas été plus pleins, plus substantiels, plus nouveaux ? Mais c’est encore une mode aujourd’hui, mode fâcheuse, et contre laquelle on ne saurait trop s’élever. La prétention est d’écrire d’après « les écrits originaux » et « les documens inédits » sans autrement se soucier des travaux accumulés, — entre le dernier « original » que l’on consulte, et le premier « inédit » que l’on retrouve, — par deux ou trois générations de travailleurs patiens. C’est un merveilleux moyen, à la vérité, pour renouveler les sujets, en y introduisant des erreurs que l’on eût évitées en consultant ses devanciers. M. Guerrier se rend-il bien compte, par exemple, que le récit de M. de Bausset lui-même n’est déjà pas si méprisable ?

Élevons cependant la question plus haut encore et tâchons de la rendre encore plus digne du génie de Bossuet. Ce fut un ministre protestant qui, le premier, rassembla les Œuvres, en quarante volumes de Mme Guyon. La doctrine, chassée de France, condamnée à Rome, se répandit en Suisse, en Hollande, en Allemagne, en Angleterre. La Vie de la prophétesse fut publiée à Londres, à Berlin, à New-York. Et M. Guerrier nous apprend « qu’en ce moment même les écrits de cette femme célèbre servent d’aliment à la piété des méthodistes d’Amérique. » Qu’est-ce à dire ? et qu’y a-t-il de commun entre Mme Guyon et John Wesley ? je devrais dire, pour être plus exact, entre les dissidens du méthodisme et la prophétesse en quiétisme ? Un trait, si je ne me trompe, mais un trait caractéristique, à savoir la conviction profonde que c’est aux simples que Dieu parle et se communique. « Si l’on entrait résolument dans les voies intérieures, les bergers, en gardant leurs troupeaux, auraient l’esprit des anciens anachorètes ; les laboureurs, en conduisant le soc de leur charrue, s’entretiendraient heureusement avec Dieu, et les manœuvres, qui se consument de travail, en recueilleraient des fruits éternels. » La phrase n’est pas de quelque sectaire américain, elle est de Mme Guyon. De là le mépris, doux, mais invincible, de toute discipline et de toute hiérarchie. Notez les réflexions de la visionnaire sur ses entretiens avec Bossuet : « Il n’y a qu’à ouvrir toutes les histoires pour voir que Dieu s’est servi de laïques et de femmes sans science pour instruire, édifier et faire arriver les âmes à une haute perfection. Il a choisi les choses faibles pour confondre les fortes. » Ou encore : « Toutes les difficultés qu’il (Bossuet) me faisait ne venaient, comme je crois, que du peu de connaissance qu’il avait des auteurs mystiques… et du peu d’expérience qu’il avait des voies intérieures. » C’est ici l’accent qui ne trompe pas. Visiblement, elle a pitié de l’ignorance de Bossuet, pour ne pas dire du pharisaïsme de ce prélat de cour. De là ce terrible redoublement de confiance en elle-même, en ses visions, en ses expériences, en sa mission. L’opposition même de ces hommes constitués en dignité lui devient un signe qu’elle est élue d’en haut pour renouveler les cœurs. Mais de là aussi l’étonnement, l’indignation, je puis dire l’effroi de Bossuet. Cet orgueil du sens individuel, c’est la ruine de la tradition. Il a raison de dire qu’il y va de toute l’église.

Plus haut encore. Il y va de toute la religion. Les écrivains protestans ont loué cette incomparable habileté de la politique romaine à triompher de l’esprit de révolte, en se l’incorporant, pour l’utilisera ses fins. « Placez, dit Macaulay, placez Ignace de Loyola à Oxford, il deviendra certainement le chef d’un schisme formidable. Placez John Wesley à Rome, il sera certainement le premier général d’une nouvelle société dévouée aux intérêts et à l’honneur de l’église. Placez sainte Thérèse à Londres, son enthousiasme inquiet se transforme en folie mêlée de ruse. Placez Joanna Southcote à Rome, elle fonde un ordre de carmélites aux pieds nus, toutes prêtes à souffrir le martyre pour l’église. » Rien de plus habile, en effet, si la religion n’est qu’une politique. Mais si la religion, par hasard, avant d’être une politique, était une discipline des mœurs ? Telle est bien la croyance de Bossuet. La noblesse, l’honnêteté, la droiture de son génie n’admet pas que l’on emploie des vases souillés aux usages pieux, et qu’en morale comme en médecine, on compose des remèdes avec des poisons. Il n’admet pas que l’on fasse d’un songe indécent et scandaleux le fondement d’une oraison. Il n’admet pas que de l’alliage du pur avec l’impur il puisse sortir une pureté nouvelle, ou que du mélange du profane avec le sacré le parfum de la piété monte et s’élève plus agréable à Dieu. S’il a tort, s’il a raison, je n’ai point à l’examiner. Il me suffit que, dans cette controverse comme dans toutes celles qu’il a soutenues, ce soit son éternel honneur d’avoir défendu de tout son cœur et de tout son génie ces principes dont ne se prennent à douter que ceux qui, comme dit le philosophe, ont été rapetisses par la vie. Or, c’est le propre du mysticisme, dans tous les temps et dans tous les pays, que tôt ou tard il mène ses adeptes aux plus honteux excès. Pourquoi cela ? Je n’en vois pas assez clairement les raisons pour hasarder aucune explication, mais le fait est certain, et je n’avance rien que ne confirme le témoignage de toutes les histoires. Il a sa grandeur, il a surtout son charme, Bossuet ne le nie pas, mais il a ses dangers, et ses bassesses, et Bossuet le voit.

Et plus haut encore, s’il se peut. Savez-vous ce qu’il a vu, si je puis dire, aux brusques clartés du combat ? Il a vu d’une part que le XVIIe siècle, en France, avait fait le plus noble et le plus glorieux effort que l’on eût tenté pour concilier la religion des anciens âges avec les exigences de la raison philosophique, l’immutabilité de la tradition avec les besoins de la vie moderne de l’esprit. Et il a vu d’autre part que, dans tous les camps, on semblait prendre à tâche de compromettre le succès de cette conciliation. Les jansénistes faussaient la morale en l’exagérant, les jésuites la faussaient en l’adoucissant, les quiétistes la faussaient en la déplaçant de sa base. Son rêve, à lui, c’était, comme on disait alors, la réunion ; la réunion dans une seule église des catholiques et des protestans ; et c’est l’explication de sa vie publique tout entière. Il accepte la tradition, toute la tradition, mais rien que la tradition ; la tradition, c’est-à-dire les livres sacrés et la suite incontestée des enseignemens de l’église universelle ; toute la tradition, c’est-à-dire avec tous les mystères devant lesquels il faut plier son orgueil et soumettre sa raison ; mais rien que la tradition, c’est-à-dire aucune de ces surcharges dont on prétend l’embarrasser au nom d’une piété déréglée, c’est-à-dire aucune de ces subtilités par lesquelles on essaie de la tourner, c’est-à-dire aucune de ces inutilités qui viennent ajouter un mystère à tant de mystères. Je n’en veux citer qu’un exemple. Il n’admettait l’immaculée conception qu’à titre de croyance libre, qu’il appartenait à chacun de souscrire ou de ne pas souscrire. Aussi, toutes les fois que l’on voudra savoir les motifs de Bossuet pour prendre telle ou telle situation dans la controverse, n’allez pas chercher ailleurs, examinez sa conduite à la lumière de ce flambeau. S’il accourt, s’il combat, s’il s’acharne, c’est que l’on compromet quelque part la réunion ; mais souvenez-vous qu’au XVIIe siècle compromettre la réunion, c’est compromettre la tradition, et compromettre la tradition, c’est compromettre l’accord de la raison et de la foi, puisque c’est, ou diminuer notre liberté de penser en surchargeant notre foi d’un nouveau mystère, ou diminuer l’obligation de croire en livrant un mystère ancien à notre liberté de penser. J’ajouterai qu’il nous en a peut-être coûté que Bossuet n’ait pas réussi dans son œuvre, et qui sait ce qu’il pourra nous en couler encore ? Et il est certain qu’il n’a pas réussi.

Nous voilà bien loin du livre de M. Guerrier et de Madame Guyon. On nous pardonnera si nous avons voulu montrer que le sujet était vraiment digne de Bossuet et de Fénelon. C’est qu’il nous fâchait de lire, dans des histoires estimables, et jusque dans les préfaces des Œuvres de Bossuet et de Fénelon, que ces deux illustres adversaires avaient combattu pour des causes incapables aujourd’hui non pas même de nous passionner, mais encore de nous intéresser. « Querelles de moines ! » disait aussi Léon X, en apprenant que le nommé Tetzel et le nommé Luther se disputaient au fond de l’Allemagne. En effet, ce n’était qu’un peu plus de la moitié de la catholicité qui se détachait du saint-siège !


F. BRUNETIERE.

  1. A ce propos, je dois dire que, parmi tant de manières diverses d’apprécier les mêmes faits, et sinon toutes légitimes, au moins toutes soutenables, il en est cependant que l’on a peine à comprendre. C’est ainsi que dans cette énumération M. Gérin, entre autres faveurs dont la cour de Rome aurait comblé Bossuet, n’hésite pas à compter l’approbation donnée par le pape à l’Exposition de la doctrine catholique. Remercier les gens de vous avoir rendu service, cela s’appelle en bon français être poli, reconnaissant, si l’on veut ; n’admettons pas que cela s’appelle leur faire une faveur.
  2. Voyez dans la Revue du 15 janvier 1869, l’étude si précise et si serrée de M. Geffroy : de l’Authenticité des lettres de Mme de Maintenon.
  3. On trouve dans l’Almanach royal pour 1789, la taxe des évêchés et archevêchés en cour de Rome, aussi leurs revenus. Les revenus de Cambrai sont comptés à 200,000 livres ; ceux de Meaux à 22,000.
  4. . Dagonet, Nouveau traité des maladies mentales, p. 281 ; J.-B. Baillière ; Paris, 1867.