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Revue littéraire - M. Caro
Revue des Deux Mondes3e période, tome 87 (p. 697-707).

Mélanges et Portraits, par M. E. Caro, de l’Académie française. Paris, 1888 ; Hachette.


Ce n’est point une biographie de M. Caro que je me propose ici d’écrire, ni même un portrait que je veux essayer d’en tracer. D’autres que moi s’acquitteront mieux d’une tâche où, de tout ce qu’il y faut, je craindrais de ne pouvoir mettre qu’une chose : beaucoup de reconnaissance, et l’expression de ma fidélité pour la mémoire d’un homme que j’ai aimé, à qui j’ai plus d’une obligation, et de qui la mort, après un an bientôt, m’est encore une tristesse récente. Mais qu’importent au public nos souvenirs ou nos affections ? Si d’ailleurs, en rappelant quelques traits de cette bienveillance et de cette délicatesse qui furent celles de M. Caro, la gravité de son accueil, et, quand on le connaissait mieux, la douceur de son commerce, je croyais en pouvoir ajouter quelques-uns à sa physionomie, j’hésiterais même alors à le faire, pour ne pas avoir l’air de vouloir détourner sur la personne l’estime que doivent d’abord à son œuvre tous ceux qui s’intéressent à l’histoire des idées au XIXe siècle. Que les siens, que les amis, que son public aussi me permettent donc aujourd’hui de ne leur parler que de l’écrivain ou du philosophe, et de me borner à tâcher de caractériser la nature de son talent et celle de son rôle. Je voudrais rendre à M. Caro une justice qu’on ne lui a pas toujours rendue de son vivant, et du déni de laquelle on peut dire que, s’il mettait un naturel orgueil à n’en rien laisser voir, il a cependant beaucoup souffert.

Je ne dirai rien du professeur, si ce n’est qu’en le perdant, la Sorbonne, où il enseignait depuis plus de vingt ans, a perdu plus qu’elle ne croit peut-être, et non-seulement une voix éloquente, mais, — et puissé-je le dire sans offenser personne ! — l’homme même dont l’enseignement ou la seule présence la défendait le mieux du reproche et du péché de pédantisme. Presque tout professeur y incline de nature, on le sait, et, pour qu’il y tombe, il ne faut que le pousser un peu. Mais si l’on conçoit très aisément qu’un cours de syriaque ou d’hébreu, de mécanique céleste ou d’anatomie comparée, et d’archéologie grecque ou d’épigraphie latine, ne soit réservé qu’à de rares auditeurs, qu’à de vrais élèves, triés, éprouvés et formés par le maître, on ne conçoit pas que, dans le pays où c’est la gloire de Descartes et de Pascal, de Montesquieu et de Buffon que d’avoir rendu la philosophie ou la théologie même, le droit et l’histoire naturelle intelligibles à tout le monde, on ne saurait concevoir que l’histoire générale et la philosophie se séparent, s’isolent et se désintéressent du monde et de la vie, dont elles ne sont rien si elles ne sont l’une des expressions ; — je dirais volontiers une fonction. Vivre d’abord, dit en effet un ancien proverbe, et ensuite philosopher ; et moi je dirais, avec plus de vérité, qu’une manière de vivre n’est qu’une manière de philosopher, n’importe ou non qu’on le sache ; et M. Caro, qui était un peu timide, ne l’aurait pas osé dire, mais il le pensait ; et nous l’avons assez entendu pour pouvoir affirmer que si ses qualités d’orateur y aidaient : la prestance, la voix, l’action, l’accent, c’est cette conviction qui, comme elle animait intérieurement sa parole, a fait le grand et légitime succès de son enseignement. Malheureusement pour nous, fort éloigné qu’il était de la belle présomption de quelques-uns de ses prédécesseurs en Sorbonne, Victor Cousin, par exemple, ou Saint-Marc Girardin, il n’a pas fait, comme eux, directement imprimer ses cours, moins improvisés cependant que les leurs ; et ainsi le témoignage durable de son éloquence a péri. C’est donc dans ses écrits que ceux qui ne l’ont pas entendu retrouveront, avec les formes élégantes et harmonieuses de sa parole, la substance de sa pensée ; et c’est là qu’il nous la faut chercher.

Il a beaucoup écrit, et sur tant de sujets, qu’on est un peu embarrassé d’abord de définir d’un seul mot le caractère de son œuvre et la nature de son talent. A ne le considérer que par de certains côtés, et si, par exemple, on ne connaissait de lui que ses Nouvelles Études morales sur le temps présent, ou ses deux volumes sur la Fin du XVIIIe siècle, ou son étude sur George Sand, on le prendrait, volontiers pour un critique ou pour un historien de la littérature, et, sans doute, il en avait quelques-unes des plus rares qualités. C’est ainsi que peu d’hommes ont jamais été plus sensibles au talent, dont il aimait à faire les honneurs, et sans y mettre aucune coquetterie de générosité, jusque chez ses adversaires. Mais peut-être, quand il parlait d’un Voltaire ou d’un Jean-Jacques, une certaine érudition lui faisait-elle quelquefois défaut, une connaissance plus approfondie de l’histoire littéraire, un peu plus d’indépendance enfin à l’égard des opinions consacrées ; et, nous-même, dans cette Revue, nous avons assez souvent discuté ou contredit ses jugemens pour n’éprouver aucun embarras à préciser ainsi l’origine de nos dissentimens. Dans un temps où la critique et l’histoire, en raison à la fois de l’étendue de notre littérature et du nombre des commentateurs qui l’ont eux-mêmes encore accrue, demandent, comme l’on dit, tout un homme, la critique littéraire, M. Caro l’avouait de bonne grâce, n’était pour lui qu’un « repos dans la suite de son travail accoutumé, » le délassement eu la distraction d’occupations plus graves. La prenait-il quelquefois plus à cœur, c’est qu’alors la question passait la littérature, telle du moins qu’il l’entendait, et touchait à d’autres problèmes que celui des trois unités ou du rythme de l’alexandrin. Parmi tant de grands écrivains, prosateurs ou poètes, que la critique ne se lasse pas d’étudier, et dont on a toujours quelque chose de personnel à dire, sinon de neuf, je ne me rappelle guère qu’André Chénier qui l’ait une fois attiré. Mais quand il étudiait ici-même la Justice, de M. Sully- Prudhomme, ou les poésies de Mme Ackermann, ou celles encore de Leopardi, c’est qu’il s’y trouvait, par-delà les beaux vers, si je puis ainsi dire, en présence de l’évolutionisme ou du pessimisme ; — et, bien plus encore que littéraire, la question était devenue pour lui philosophique et morale.

Je dis philosophique et morale, ou morale et philosophique, parce que non plus que lui je ne saurais séparer ces deux mots, ni distinguer ce qu’ils représentent ; et c’est ici le commencement de sa véritable originalité. Passionnément curieux et admirablement informé des doctrines de la métaphysique, très attentif à leurs moindres révolutions, et souvent beaucoup plus habile à les exposer que leurs propres auteurs, M. Caro n’a jamais cru que la métaphysique, ayant d’ailleurs beaucoup d’intérêt par elle-même, et des séductions très puissantes, fût cependant à elle-même son objet et sa fin. Oserai-je faire observer que ni Malebranche, ni Spinoza, ni Kant ne l’ont cru davantage, c’est-à-dire les trois plus hardis et plus profonds métaphysiciens qu’il y ait dans l’histoire de philosophie moderne ? Et, en vérité, si nos philosophes étaient sages, ou seulement un peu perspicaces, ne verraient-ils pas bien venir le temps, assez prochain peut-être, où de certains problèmes, qu’ils agitent furieusement entre eux, ne paraîtront guère moins vains, ni moins baroques, pour dire le vrai mot, que ces questions hibernoises qui défrayaient jadis les disputes dans la rue du Fouarre : « Utrum, une idée Platonique, voltigeant dextrement sur l’orifice du chaos, pourrait chasser les escadrons des atomes Démocritiques ? » Mais M. Caro a toujours pensé que la métaphysique ne saurait se détacher des inquiétudes éternellement humaines qui lui ont donné naissance, que le grand mystère y serait toujours celui de notre destinée, que toutes les autres questions n’importaient, n’avaient de raison d’être qu’autant qu’elles se rattachaient à la question capitale ou unique de l’origine et de la fin de l’homme. Entre Descartes et Locke, entre Kant et Hegel, entre Auguste Comte et Schopenhauer, ce qu’il s’est donc proposé de faire voir à ceux qui ne s’en doutent pas, à la foule indifférente, c’est qu’il y va d’eux-mêmes, de tous leurs intérêts, des raisons de vivre, et du prix de la vie. Et c’est pourquoi, autant ou plus encore qu’un philosophe, je l’appellerai un Moraliste, — si du moins on donne à ce mot tout ce qu’il a reçu d’extension nouvelle des temps troublés où nous vivons.

Il y a en effet beaucoup de moralistes, qui sont de plus d’une sorte, et il faut dire que le nom s’en obtenait jadis à meilleur marché qu’aujourd’hui. De notre temps même, je ne suis pas sûr que, pour beaucoup de fort honnêtes gens, un Moraliste soit rien de plus qu’un prédicateur de morale usuelle, plus laïque seulement que les autres, et d’autant plus fâcheux, — parce qu’il fait habituellement sa morale sans en être prié. Nous en avons tous connu de cette espèce, qui sévissaient surtout dans les familles ; et il est permis de regretter que, pour les désigner, la pauvreté de la langue ne nous donne pas d’autre mot que celui de Moralistes. Après cela, comme leurs intentions sont les meilleures du monde, et que les noms oubliés, mais respectés tout de même, de Nicole et du bon Rollin plaident encore pour le genre, nous les laisserons à leurs banalités. On prend le mot dans un autre sens, assez différent, et même quelquefois opposé, quand on l’applique, depuis Montaigne et La Rochefoucauld jusqu’à Chamfort ou Rivarol, à toute une lignée d’écrivains, et surtout d’amateurs, qui ont excellé dans l’observation d’eux-mêmes et du monde, ou plutôt de « la société. » Pour ceux-ci, les leçons qu’ils nous donnent, souvent banales aussi, mais toujours pratiques, sont amères comme l’expérience, — car pourquoi ne serait-on pas amer et banal en même temps ? — inutiles d’ailleurs comme elle, et comme elle enfin très propres à nous encourager dans le dégoût de nous-mêmes, des hommes et de la vie. En fait de langue aussi bien que de modes, l’usage est si bizarre que c’est peut-être parce qu’au fond leur morale est de n’en point avoir, qu’on les a moralistes appelés : ils écrivent aujourd’hui dans la Vie parisienne, et quelquefois dans le Charivari. Mais un vrai moraliste, et non pas un faiseur de Maximes et de Réflexions ; mais un écrivain et un philosophe qui comprenne toute la gravité du problème moral, qui en voie toutes les liaisons avec toute l’étendue de la conduite humaine, qui sente la difficulté d’en accorder la solution avec ces principes obscurs et cependant certains sans lesquels il n’y a plus de morale, à ce qu’il semble, ni même de société des hommes ; voilà qui est plus rare qu’un Rivarol avec tout son esprit de cour ou qu’un Rollin avec sa morale de collège, et c’est à qui je propose de réserver l’unique honneur du nom. Il n’y a pas de plus délicate recherche, ni de plus complexe, mais il y en a peu de plus nobles, parce qu’il y en a peu qui témoignent d’un plus noble souci, d’une inquiétude plus vive des intérêts les plus généraux et les plus permanens de l’humanité.

Ce fut la tâche que se donna M. Caro, qu’il poursuivit pendant plus de trente ans, et que la mort ne lui permit pas d’achever. Le titre seul de son premier recueil : Études morales sur le temps présent, indiquait la nature de ses préoccupations ; et le choix de ses sujets achevait de la déclarer ou de la préciser. Il y traitait, en effet, des Religions nouvelles, de l’Idolâtrie humanitaire, de la Religion positiviste ; et c’était comme l’esquisse d’un programme qu’il se proposait plus tard de compléter et de remplir. Et, effectivement, l’Idée de Dieu, la Philosophie de Goethe, le Matérialisme et la Science, les Problèmes de morale sociale, le Pessimisme, tous ses travaux, comme son enseignement lui-même, n’allaient avoir pour objet que de déterminer ou de serrer de plus près les conditions du problème moral ; d’en reconnaître les différens aspects ou d’en relever, si je puis ainsi dire, dans l’histoire de la pensée contemporaine, les positions successives ; d’en montrer l’étroite liaison, la solidarité nécessaire avec la métaphysique ; et, enfin, d’en préparer, par la discussion des solutions adverses, la solution spiritualiste, puisque c’était la sienne. C’était aussi bien alors, dans les premières années du second empire, le seul ou le meilleur moyen qu’il y eût de ranimer la philosophie : la tirer de ses histoires pour la mêler au mouvement des idées, et revendiquer en son nom le premier de ses droits, qui est de conduire et de gouverner la vie. Qu’est-ce qu’une morale sans métaphysique ? Nous en dirons quelques mots tout à l’heure. Mais qu’est-ce qu’une métaphysique sans morale ? C’est le roman de l’infini.

On commence à comprendre aujourd’hui la gravité du problème moral, et que la morale elle-même, l’ancienne morale, cette morale naturelle dont le caractère impératif équivalait à une révélation d’en haut, cette morale universelle dont les variations n’effaçaient pas, disait-on, le caractère d’universalité, puisqu’elles s’efforçaient de le réaliser dans le temps, cette morale immuable enfin dont on respectait les lois, tout en les transgressant traverse une crise dont personne encore ne voit comment elle sortira, si même peut-être elle n’y reste. Avec la diversité des réponses que l’on s’est efforcé de faire, depuis quelques années seulement, à cette redoutable question, on remplirait plus d’un volume. On remplirait des pages entières avec la seule énumération du titre des livres et du nom des auteurs qui l’ont tour à tour ou ensemble abordée. L’Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction, de M. M. Guyau, l’Evolution de la morale, de M. Ch. Letourneau, la Civilisation et la Croyance, de M. Ch. Secrétan, la Morale économique, de M. de Molinari, les Principes du droit, de M. Emile Beaussire, tous ces ouvrages, que je cite à peu près au hasard de la plume, qui sont presque tous d’hier, — et combien en pourrais-je ajouter à la liste, — c’est ce problème qu’ils traitent, ou, du moins, c’est autour de cette question qu’ils tournent. Et quelque solution qu’ils en donnent, plus ou moins conforme à l’ancien idéal, ou, au contraire, en rupture ouverte avec les traditions du passé, le point dont ils tombent d’accord, ce n’est pas seulement l’intérêt, mais, comme l’on dit, c’est l’urgence d’une solution prochaine. Nous habitons une maison dont les fondemens branlent, dont les murs s’en vont insensiblement en ruines, où toutes les pluies entrent par le toit, et, quelle que soit notre insouciance, lorsque enfin nous en serons chassés, ce qui ne saurait tarder beaucoup maintenant, on commence à se demander où nous nous logerons.

Car, c’est bien ainsi que le problème se pose. Oui, grâce à l’effet d’une longue accoutumance ou de préjugés héréditaires, passés dans notre sang et devenus instinctifs, nous vivons encore selon de certaines lois, dont nous ne savons pas si les titres sont fondés en raison ; et il nous suffit, pour quelque temps encore, qu’ils le soient sur l’antique usage. Mais un jour, mais bientôt peut-être, lorsqu’une hérédité nouvelle se sera substituée en nous à l’ancienne, qu’adviendra-t-il de l’usage lui-même, et, s’il est autre, quelles en seront les lois ? Je ne veux pas mêler la question religieuse à la question morale. Mais quand il sera prouvé que la justice, comme on l’enseigne parmi les évolutionistes, n’est que l’expression variable du droit du plus fort ou du plus audacieux, fondé par la violence, fortifié par la coutume et consacré par le temps, que restera-t-il de la justice ? et quels débris, ou quelle ombre des lois ? Quand il sera prouvé, comme le veulent les physiologistes, que la liberté n’est qu’une hypothèse, une illusion de l’amour-propre humain, et qu’on verra plutôt une planète sortir de son orbite qu’un acte humain n’avoir qu’en lui sa cause, que demeurera-t-il debout de l’institution sociale ? Et quand il sera prouvé, selon les pessimistes, que la vie humaine a son objet, son terme et sa fin en elle-même, quelles raisons aurons-nous de vivre, ou en vivant de nous soumettre à des règles qui ne se justifient, et conséquemment qui ne peuvent s’imposer qu’au nom d’une autre vie ? Cependant, il est bien certain qu’aucune société ne pourra subsister sans une règle des mœurs, ni cette règle des mœurs devenir effective sans prétendre à l’immutabilité. Nous sommes donc ainsi pris entre les nécessités de l’institution sociale, d’une part, et, de l’autre, les conclusions de la science, ou prétendue telle ; entre l’obligation d’agir et l’impossibilité de pouvoir ; entre la morale et la vérité. Mais nous ne saurions rester indéfiniment dans ce doute, et c’est le besoin d’en sortir qui fait aujourd’hui la crise de la morale.

Qu’elle soit, en effet, non-seulement actuelle, mais récente, c’est ce qu’il serait facile de montrer. On s’en souciait à peine, il y a vingt-cinq ans, on ne la voyait pas venir, on ne la croyait peut-être pas possible. Les retardataires ne s’occupaient toujours que de leur histoire de la philosophie. Même leurs adversaires ne voulaient pas quitter ce terrain, et M. Vacherot. par exemple, dans un livre justement célèbre, qui vaut à lui seul autant ou davantage que plusieurs de ceux de Victor Cousin, la Métaphysique et la science, s’il y touchait à la morale, ce n’était qu’indirectement, par circonstance ou par occasion, et seulement pour suivre jusqu’au bout de leurs conséquences les systèmes dont il faisait l’histoire et la critique, — avant d’y substituer le sien. M. Renouvier de même, dans ses Essais de critique générale, et quoiqu’il yen eût un qui traitât expressément des principes ou des fondemens de la morale. Et M. Ravaisson enfin, dans ce remarquable Rapport sur les progrès des études philosophiques en France au XIXe siècle, autant qu’il s’espaçait sur la métaphysique, d’autant se restreignait-il quand il arrivait à la morale, dont il ne trouvait, en effet, depuis près de cinquante ans, qu’une demi-douzaine d’auteurs qui eussent traité. En dehors de l’histoire, on ne s’intéressait guère alors qu’à la métaphysique, tous les jours plus vivement attaquée par le positivisme, et un peu à la psychologie. Mais on eût dit que la morale était faite, qu’une insigne mauvaise foi pouvait seule essayer d’en détruire les fondemens, réputés inébranlables, et, comme au temps enfin de Bossuet ou de Bourdaloue, qu’on ne pouvait s’en prendre au libre arbitre, à l’immortalité de l’âme, ou à l’existence de Dieu, sans en avoir des raisons personnelles, et naturellement peu louables : Dixit insipiens in corde suo : non est Deus.

M. Caro est l’un des premiers, le premier peut-être en France, qui vit et qui signala l’importance du problème. « Il y a longtemps déjà, disait-il dans l’une des dernières éditions de ses Études morales sur le temps présent, il y a longtemps que s’annonçait la crise philosophique qui règne aujourd’hui… Nous reproduisons ici, sans aucun changement notable, ces pages écrites en 1854, où l’on trouvera, à défaut d’autre mérite, l’exact pressentiment des événemens d’idée qui allaient s’accomplir. » Et il avait raison. Tandis que l’on enseignait, presque partout autour de lui, que les doctrines métaphysiques ne se jugent point sur leurs conséquences morales, il avait parfaitement vu qu’au contraire, et comme il est toujours arrivé dans l’histoire, c’était leurs conséquences morales qui détermineraient la fortune des doctrines métaphysiques nouvelles. Si le naturalisme ou le matérialisme, si le spiritualisme ou l’idéalisme devaient sortir victorieux de cette mêlée d’idées, il avait pressenti que ce ne serait pas comme conformes à une vérité qui, d’ailleurs, est placée au-dessus ou en dehors de nos prises, mais en tant qu’ils restreindraient ou qu’ils étendraient, avec l’exercice de notre liberté, le domaine aussi de notre responsabilité. Et qu’importerait, en effet, de savoir si les principes du mouvement et de la pensée sont, comme l’on dit, immanens ou transcendans au monde, intérieurs à la matière ou extérieurs et supérieurs à elle, n’étaient les conclusions ou les inductions que nous en tirons pour nous les appliquer à nous-mêmes, à la connaissance de notre nature, à celle de notre fin, et conséquemment à la loi de notre conduite ? A peu près autant qu’il importe à la plupart des hommes de connaître exactement les propriétés de la cycloïde, et si ce fut Roberval ou un autre qui la carra le premier. Que les métaphysiciens de profession, s’il en est encore quelques-uns parmi nous, le reprochent donc à M. Caro ; mais nous, nous l’en louons, et tous ceux qui s’intéressent à la philosophie l’en loueront avec nous. En faisant beaucoup, et l’un des premiers, pour la rendre, si l’on peut ainsi dire, à sa destination véritable, il a fait beaucoup pour l’amener des ombres de l’école, où ce n’est point sa place, au grand jour de la discussion publique ; — et l’histoire n’oubliera pas, ni les lettrés encore moins, que tout un mouvement a daté de là.

Non pas, d’ailleurs, que nous partagions, sur tous les points, toutes les idées de M. Caro, et, si c’en était le lieu, nous ne manquerions peut-être pas, pour y contredire, d’assez bonnes raisons. C’est ainsi que, dans cette polémique, où il s’est repris à plusieurs fois, contre l’idée de l’évolution, nous ne sommes pas avec les évolutionistes, mais nous ne sommes pas davantage avec M. Caro, qui, sans doute pour les mieux combattre, a trop abondé quelquefois dans leur sens, et comme eux trop confondu l’idée d’évolution avec l’idée de progrès. On représenterait assez bien l’idée de progrès par une ligne droite, sans interruption ni discontinuité, qui se développerait d’une vitesse égale, d’un mouvement uniforme, et uniformément ascendant ; tandis que l’évolution, c’est plutôt une courbe, avec des points d’inflexion et de rebroussement, avec des hauts et des bas, pour parler plus simplement ; et je ne sais si l’on peut dire que c’est ce qu’il y a de plus contraire, mais assurément ce n’est pas la même chose. Pour la défense même de quelques-unes des idées qui lui étaient le plus chères, j’aurais voulu que M. Caro reconnût cette différence, et si quelques évolutionistes ont lié leur cause à celle de l’humanitarisme, qu’il eût vu plus clair qu’eux dans leur propre doctrine. J’aurais également voulu, quand il a parlé du pessimisme, qu’il y vit quelque chose de plus qu’une maladie singulière et rare, plus souvent affectée que réelle, si nous l’en voulions croire, et que le cynisme de Schopenhauer ou le charlatanisme de M. de Hartmann ne lui masquât pas la grandeur, et ce que j’oserai même appeler la noblesse du pessimisme. A Dieu ne plaise que je fasse aucune comparaison de celui de nos grands écrivains que j’aime et je respecte le plus, c’est l’auteur des Provinciales et des Pensées, avec l’auteur du Monde comme volonté et comme représentation, le vieillard caustique et quinteux de Francfort ! Mais il n’y a pas de pire pessimisme, j’entends plus sincère ni plus radical que celui du fond duquel, il y a bientôt dix-neuf cents ans, le christianisme est sorti, si ce n’est peut-être celui dont on peut dire, quatre ou cinq siècles auparavant, qu’il fut la racine du bouddhisme. Dans ses éloquentes et spirituelles études sur le Pessimisme, je crains que M. Caro n’ait pas vu le secours que le pessimisme, bien expliqué, pouvait prêter à ses propres idées et à ses espérances.

Mais où j’approuve entièrement, c’est dans ses longues discussions contre le positivisme, qui remplissent, comme l’on sait, son Idée de Dieu, ses Problèmes de morale sociale, son livre encore sur M. Littré et le Positivisme. Tout ce que l’on peut inventer, en effet, d’argumens, il l’a inventé, tout ce que l’on peut mettre dans une discussion de ce genre, ou de souplesse, ou de vigueur, ou d’ardeur, il l’a mis dans ces trois livres, pour établir la thèse qu’il a faite ainsi sienne par-dessus toutes les autres : celle de la dépendance de la morale et de la métaphysique. Ai-je besoin de rappeler comment la question se présente ? Il ne s’agit pas de rendre à une religion, la catholique ou la protestante, la grecque ou la mahométane, ses droits ou ses prétentions sur le gouvernement de la conduite humaine, pas plus que de lier la moralité même à une doctrine métaphysique unique, l’idéaliste ou la spiritualiste, l’optimiste ou la pessimiste, mais seulement de faire voir que toute règle des mœurs, — et quand ce serait celle d’Aristippe ou d’Helvétius, — implique nécessairement une conception de la vie ou une idée de la nature, du pouvoir, et de la fin de l’homme, qui est proprement ce qu’on appelle de la métaphysique. « Toutes ces questions de nature et de fin sont si intimement mêlées à notre substance morale qu’aucun effort de chimie intellectuelle ne peut parvenir à les éliminer d’une science qui a l’homme pour objet. » On ne saurait mieux dire, en moins de mots, et il est d’ailleurs possible que certains moralistes l’ignorent, mais on peut bien les défier de discuter, quelle question dirai-je ? la question du divorce, par exemple, ou celle de la liberté de tester, sans y faire tôt ou tard intervenir la métaphysique. A plus forte raison quand ils discutent des questions plus hautes, celles que ne tranche pas la loi positive, parce que l’utilité sociale, dont on a quelquefois voulu faire le fondement de la morale, n’y est pas directement et constamment intéressée. Telles sont toutes les formes du sacrifice et du dévoûment, deux mots qui portent inscrit, dans leur étymologie même, le souvenir de leur origine métaphysique, et deux choses qu’on ne peut exiger de personne qu’au nom d’une autorité supérieure à celle de l’institution sociale, c’est-à-dire métaphysique. « La morale philosophique peut commencer sans Dieu, disait encore M. Caro, elle ne peut s’achever sans lui. » Otez ce mot de Dieu, si peut-être il vous gêne, mais convenez avec M. Caro qu’aucune morale ne saurait s’enfermer dans les bornes de la vie présente ; ce ne serait plus qu’une police ou un contrat d’assurances ; et quand vous auriez enfin réussi à l’y enfermer, il resterait toujours à déterminer l’objet même de la vie ; et ce serait encore de la métaphysique. Spinoza n’en a-t-il pas dû faire, de la plus haute, de la plus subtile et de la plus abstruse, uniquement pour établir que l’objet de la vie est… de vivre ?

Aux qualités du moraliste, et pour achever de caractériser le talent de M. Caro, ne faut-il pas maintenant rapporter jusqu’à ses qualités d’écrivain ? Comme la plupart de ceux qui sont nés orateurs, il avait le style, ainsi que la parole, naturellement ample, sonore, et parfois quelque peu redondant. Sur ces matières philosophiques, si difficiles à exprimer dans la langue de tout le monde, sans le secours de ces termes techniques ; — dont le grand avantage est d’être abréviatifs, mais le grand inconvénient de devenir cabalistiques, — je ne crois pas d’ailleurs que depuis Cousin personne ait mieux écrit, ni surtout plus clairement que M. Caro. J’ajouterai seulement, puisqu’on le lui a quelquefois reproché, qu’il a pu s’en consoler dans la compagnie de Fénelon ou de Malebranche. Trop orgueilleux ou trop modestes, est-ce donc par hasard que nos philosophes ne se reconnaîtraient plus dès qu’un éloquent interprète s’est avisé de les rendre intelligibles à eux-mêmes ? M. Caro aimait à se comprendre et à être compris. Mais ce qui est vrai, c’est que la nature des questions qu’il traitait, comme aussi la manière dont il les traitait, toujours attentif à en faire sentir l’universel intérêt, communiquaient d’elles-mêmes à son style un mouvement, une vie et une chaleur que n’eussent pas comportées des discussions plus abstraites, sur l’espace ou sur le temps, par exemple, sur la nature du mouvement ou sur le fondement de l’induction. Mais surtout on sentait, dans le style même de ses études philosophiques, ce que l’on sentait un peu moins dans ses études « littéraires, » qu’il y faisait de ce qu’il disait son affaire personnelle, et que, s’il avait le don de la persuasion, c’est qu’ayant reçu celui de la conviction, il parlait dans sa propre cause. Et de tout cela, joint ensemble, de cette sincérité du penseur, de la nature des questions, des qualités naturelles de l’écrivain et de l’orateur, il se formait un courant de style dont le flot, d’abord un peu lent, mais large, a s’excitait par sa pente, » et devenait aisément rapide et entraînant. Dans le dernier de ses écrits, cette étude sur George Sand, qui n’a vu le jour qu’après sa mort, quand il définissait à peu près ainsi le style de l’auteur de Valentine et de Mauprat, songeait-il peut-être à lui-même ? Il l’eût pu du moins sans trop de vanité ; — et, s’il n’y songeait pas, nous pouvons y songer pour lui.

Ce que l’on ne saurait enfin se dispenser de noter, au moins en passant, parce que cela fait aussi partie du style ou plutôt de l’écrivain, C’est la rare franchise et surtout la courtoisie qu’il se faisait un point d’honneur d’apporter dans ces discussions où nos philosophes, en général, ne mettent pas plus d’estime d’eux-mêmes que de dédain de leurs adversaires. Ils ne disent point d’injures, assurément ; ils ne ressemblent point aux savans allemands ou à nos érudits de l’ancienne marque ; c’est autre chose : une espèce de pitié méprisante et douce pour la faiblesse de l’adversaire, avec un art prodigieux de ne pas voir le fort des idées qu’ils combattent. M. Caro, pour lui, s’est toujours piqué d’exposer avec une entière et parfaite loyauté les doctrines qu’il réfutait ; et quelques-unes de celles d’Auguste Comte, mais surtout celles de Littré, sont plus claires chez lui que chez eux. Il avait cette qualité rare de voir très promptement par où les doctrines nouvelles entamaient la sienne, et cette qualité, non moins rare, de ne pas se dissimuler à lui-même la force et la portée du coup. A cette lucidité d’exposition, il joignait dans la lutte une singulière courtoisie de formes qui, d’ailleurs, ne l’empêchait pas d’engager et de pousser la controverse à fond. On l’appréciera d’autant plus que, dans quelques années, grâce aux façons de discuter qui, de la politique, ont fait irruption jusque dans la critique littéraire ou philosophique, l’attrait des choses passées et des couleurs éteintes sera venu s’ajouter au charme naturel de cette politesse…

Mais, si j’insistais, je reviendrais à parler de l’homme, et, comme je l’ai dit, je ne veux ni ne puis en entreprendre la tâche. Je serai content si j’ai montré en quoi consista la féconde originalité du philosophe et de l’écrivain, quel fut son rôle dans l’histoire des idées de son temps, comment il l’a tenu, et ce que je crois enfin qui survivra de son œuvre. Ceux qui l’ont entendu se souviendront longtemps de l’orateur. On ne reprochera pas trop au philosophe d’avoir cherché dans la critique ou l’histoire de la littérature un divertissement à des travaux dont j’espère que l’on aura vu l’importance en quelque sorte vitale. On regrettera plutôt qu’il n’ait pas eu le temps de mettre la dernière main à son œuvre, en écrivant le livre qu’il avait si longtemps promis sur la Nature et Dieu, et qu’il n’avait plus qu’à écrire, en effet. Mais on fera sa place au moraliste, une place que lui conserveront son Idée de Dieu, ses Problèmes de morale sociale, les deux volumes de Mélanges et Portraits qu’on nous donne aujourd’hui, la sûreté de coup d’œil avec laquelle il a reconnu, comme aussi le courage philosophique avec lequel il a tâché de prévenir la crise où la morale se débat aujourd’hui. Et l’on dira enfin que, dans un temps où ce n’est point par l’élévation ni la sincérité de la pensée que l’on brille, M. Caro du moins a toujours pensé librement et noblement.


F. BRUNETIERE.