Revue littéraire - M. André Hallays et l’art de flâner

Revue littéraire - M. André Hallays et l’art de flâner
Revue des Deux Mondes5e période, tome 49 (p. 909-920).
REVUE LITTÉRAIRE

M. ANDRÉ HALLAYS ET L’ART DE FLÂNER[1]

Tous les curieux de littérature et d’art connaissent ces Voyages pittoresques dans l’ancienne France, où Charles Nodier, le baron Taylor et d’autres réalisèrent avec une si belle allégresse une œuvre dont il est surprenant que personne encore n’eût eu l’idée. Le bâton de touriste en main, ils étaient partis à la découverte de notre pays. Ils disaient la France, terre privilégiée et mère des arts. Ils décrivaient à mesure l’aspect de chaque région, la figure de chaque ville, les beautés du ciel et les merveilles des monumens. Ils rendirent ainsi, et de toutes façons, des services inappréciables. Les chefs-d’œuvre de notre art national recommencèrent d’être aimés. Le sens de notre passé se réveilla dans les âmes. Notre littérature s’enrichit d’autant. Ce fut une bonne fortune pour l’école descriptive du XIXe siècle ; et la manière d’écrire l’histoire s’en trouva renouvelée. Parmi les « conquêtes » du romantisme, il n’en est guère de moins discutables. Ce qu’ont fait naguère les bons pionniers de 1820, voici qu’un écrivain d’aujourd’hui le refait sous nos yeux, pour son compte, avec nos méthodes, mais surtout à sa manière. Depuis plusieurs années, M. André Hallays publie, chaque semaine, sous ce titre sans fracas : En flânant, un « voyage pittoresque » qui est une joie pour les lettrés. L’œuvre poursuivie patiemment est, dès maintenant, abondante et variée ; et les quelques idées très nettes qui la dirigent lui donnent une forte unité. La meilleure occasion pour en parler nous est fournie par ce nouveau livre, le Pèlerinage de Port-Royal, où M. Hallays n’a pas seulement mis toutes ses qualités, mais où sa manière apparaît plus consciente d’elle-même, où son talent se montre plus complet et plus sûr de soi.

M. André Hallays ayant coutume d’insérer ses études dans un journal, il faut probablement le classer parmi les journalistes. Mais voilà bien les beautés de la classification ! Il ressemble si peu à la plupart de ses confrères ! Il rappelle bien plutôt ces journalistes d’autrefois, un Sacy, un Bersot, un John Lemoinne. C’étaient gens d’habitude. Ils ignoraient notre manie de changement et notre fièvre d’agitation. Ils avaient fait choix d’une maison, et, l’estimant bonne, ils y restaient, comme ces bourgeois paisibles qui attendaient patiemment la vieillesse dans les mêmes murs où ils avaient grandi. Ils avaient un public avec lequel ils se sentaient en communion d’esprit. Tout leur souci n’était que de se montrer constamment dignes de cette élite qui savait les apprécier à leur valeur et les mettre hors de pair. Ils n’éprouvaient aucun besoin de descendre sur la place publique et de paraître sur les tréteaux. M. Hallays, qui appartient à la même maison, continue la tradition de ces honnêtes gens. C’est au Journal des Débats qu’il a donné, voilà tantôt vingt-cinq ans, ses premiers essais, comme il y donne encore ses belles études d’aujourd’hui. A vrai dire, il était, alors, assez différent de ce qu’il est devenu. À cette époque des débuts, il se contentait de suivre son caprice, sans but précis, sans idée préconçue ; il lui suffisait de promener son esprit vif, alerte, pénétrant, à travers tous les sujets qui venaient solliciter sa curiosité toujours en éveil ; il ne se refusait à aucun de ceux qui pouvaient divertir sa fantaisie.

Car il est avant tout un curieux. Il l’est de naissance. C’est sa marque, et j’allais dire que c’est sa tare originelle. Il est en effet de notre ville, Parisien de race et dans les moelles. On s’en aperçoit de reste à la façon dont il sait rendre telles « sensations parisiennes » qui sont lettre morte pour quiconque n’a pas de tout temps flâné par nos rues, avec toute une hérédité de bourgeois de Paris derrière soi. « Au Musée Carnavalet, écrira-t-il, le Parisien est chez lui, tout à fait chez lui, et c’est une impression qu’il éprouve rarement sur le pavé de sa ville, parmi les hordes provinciales et cosmopolites. Dès qu’il gagne le Marais, le vieux Marais, à l’aspect des maisons et aux noms des rues, il sent qu’il rentre dans son pays, dans son « patelin, » comme disent les troupiers en se remémorant leur village. Quand on n’est point de Paris, on ne saurait concevoir le plaisir de traverser la rue Bourtibourg ou la rue des Francs-Bourgeois. » Et qui ne sait que le Parisien est, par-dessus tout, un badaud ? Il s’en va par les rues, d’un pas de promeneur, les mains derrière le dos, le nez au vent. Tous les spectacles l’amusent et il s’y attarde ingénument. « Je n’avais jamais vu l’élection d’un président de la République, » déclare M. Hallays au début d’un article où il va se mettre en devoir de nous décrire ce qu’il vit à Versailles au mois de février 1899. Oh ! combien nous sommes de bons Français, qui n’avons jamais vu comment on élit un président de la République, qui ne contemplerons jamais une élection présidentielle et qui vivons très bien sans cela ! Mais ce spectateur des grandes journées de Congrès assistera avec une curiosité — dirai-je égale ? — à la Fête des Fleurs ou aux concours du Conservatoire, à un dimanche du Jardin des Plantes ou à une soirée des Folies-Bergère. Il ira visiter la maison de Gustave Moreau ; il sera là le jour où on découvrira le Monument aux Morts de Bartholomé. Notez que, depuis ce dernier quart de siècle, la curiosité du Parisien s’est élargie. Celui d’autrefois, celui dont nous avons pu connaître encore le type devenu légendaire, ne sortait guère des limites de sa bonne ville. Celui d’aujourd’hui a cédé à l’universelle manie voyageuse. On n’est pas parfait. Même il trouve du plaisir hors de chez lui. Il s’adapte à d’autres conditions de vie, il s’harmonise à un autre milieu, il sait en dégager l’âme de volupté. Voici des pages où M. Hallays analyse le « charme de Munich. » Vous trouverez notre Parisien voyageur aux quatre coins de l’Europe, mais là surtout où l’attirent, comme à Majorque, les douceurs d’un climat privilégié, ou comme à Munich, à Weimar, à Amsterdam, des souvenirs de littérature et d’art. Un pays le séduit entre tous, parce qu’il est celui où la complexité de l’esprit moderne trouve davantage à se satisfaire : c’est l’Italie. Nulle part ailleurs, chaque fois qu’il sortait de France, M. André Hallays n’est revenu plus souvent et n’a plus longtemps prolongé ses séjours.

Cette curiosité, aussi bien que dans les rues de Paris et sur les chemins d’Europe, il l’a promenée par toutes les routes de la littérature et de l’art. Je ne connais guère aujourd’hui d’homme qui ait une intelligence plus ouverte et une plus riche culture d’esprit. Humaniste, élevé dans le culte de notre littérature classique dont il a le sens le plus délicat, il n’a cessé d’être à l’affût des nouveautés qui nous viennent de l’étranger. Le premier volume qu’il ait publié commence par une étude sur l’influence des littératures étrangères. Il y montre comment se forme lentement une âme européenne. Ce cosmopolitisme supérieur se réalise moins encore par les écrivains que par les peintres et surtout par les musiciens. C’est une des raisons de l’admiration fervente que M. Hallays a, un des premiers et constamment, professée pour Wagner. « Peut-être un jour les hommes feront-ils des pèlerinages pour honorer la mémoire des hommes qui auront préparé la venue des siècles moins barbares. Alors les lieux saints du monde nouveau seront la tombe de Beethoven à Vienne et celle de Richard Wagner à Bayreuth. » M. Hallays connaît l’histoire de l’art pour l’avoir étudiée, non pas seulement dans les livres, mais dans les musées, dans les églises, dans les palais, devant les ruines. Il sait l’histoire de la littérature française, comme un critique de profession : et le fait est qu’il a donné à l’excellente collection des « Grands Écrivains français » une de ses meilleures biographies, celle de Beaumarchais. Dans le commerce familier qu’il a noué avec nos maîtres, il est devenu leur disciple et vraiment il s’est formé à leur école. Bien d’ailleurs chez lui de scolaire, ni de pédantesque, ni de dogmatique. Au contraire, une indépendance d’esprit, une liberté d’humeur, qui ne partent aucunement du désir frivole d’arborer des opinions singulières, mais de la volonté bien arrêtée de n’exprimer que des jugemens personnels.

Un esprit de si fine culture et d’instruction si solide, dans ce temps d’ignorance prétentieuse et bruyante où nous vivons, ne peut manquer d’être choqué de beaucoup de choses. Ce qu’il aperçoit d’abord dans son époque et qui lui semble en être la caractéristique, c’est la sottise satisfaite, la vulgarité qui s’étale, le cabotinage qui s’exhibe, la fureur réclamiste qui bat les cymbales et la grosse caisse. Et de tous les spectacles dont s’amuse sa badauderie c’est encore celui qui lui semble le plus comique. Il se donne le plaisir de railler cette extravagance. Pour se séparer de cette cohue et pour se défendre de son contact, quelle protection meilleure que celle de l’ironie ? M. André Hallays a défini cette ironie qui n’est ni le vain persiflage, ni la moquerie sceptique et desséchante, mais un masque et une arme. « Il faut aimer, entre tous, les écrivains capables de conserver le sens de la nuance, le goût de la réticence, la fantaisie de l’allusion. On a tellement abusé du mot propre, qu’il ne signifie plus rien. C’est pourquoi, au milieu de l’ignoble tumulte que font, soir et matin, les gens qui hurlent la certitude et glapissent la vérité, il est délicieux d’entendre soudain le son d’une voix ironique capable de moduler, avec un accent moins inhumain, ses doutes, ses mépris et ses colères. » Ce son de voix fut longtemps celui que nous fit entendre M. André Hallays. Il nous fit maintes fois cette joie incomparable d’administrer à la dernière sottise à la modèle mot juste, celui que nous attendions et qui restera. Il a dégonflé bien des ballons. Il a dit à M. Homais et à M. Cardinal, devenus personnages de considération dans notre étrange société et parfois promus au rang de maîtres de nos destinées, ce que pensent d’eux les quelques Français de qui la peur ou l’ambition n’ont pas brouillé les idées. Cela n’a pas ému M. Homais et M. Cardinal. Cela ne les a pas même inquiétés, car ils n’ont pas compris. Mais c’a été tout de même une revanche, telle quelle, du bon sens et de l’esprit.

Ces plaisirs de délicat et ces exercices de lettré retinrent, d’assez longues années, M. André Hallays. C’était le temps du dilettantisme. Les écrivains du tempérament le plus différent, de M. Anatole France à M. Jules Lemaître et de M. Bourget à M. Maurice Barrés, en avaient, des mains de M. Renan, recueilli l’héritage. Jouir de toutes les formes de l’art, prendre son plaisir au combat des idées et au jeu des nuances, se moquer des sots, sans avoir l’air d’y toucher, avec un sérieux de pince-sans-rire, leur semblait alors pouvoir être le tout de l’écrivain. C’était, au reste, une illusion ; et ils en revinrent d’autant plus promptement qu’ils avaient plus de vigueur d’esprit. Ils se lassèrent de ce rôle de spectateurs amusés et indifférens. Sans abandonner aucune de leurs qualités les plus précieuses, ils s’avisèrent qu’ils en pourraient faire un emploi un peu différent : ils souhaitèrent de s’employer à une œuvre utile.

Chez M. André Hallays, l’évolution s’était faite insensiblement, de la façon la plus naturelle et la plus logique. A mesure qu’il devenait, au cours de ses promenades à travers la France, plus familier avec les créations de notre génie artistique, il se prenait pour elles d’un goût plus intime et d’une admiration plus passionnée. En même temps que ce culte grandissait en lui, il constatait avec plus de chagrin l’indifférence de ceux qui, ayant reçu ce patrimoine incomparable, le laissent se perdre ou même en précipitent la disparition. Il notait avec une indignation croissante les variétés de vandalisme qui, chaque jour, se traduisent par des destructions nouvelles. Car il y a encore sur notre vieux sol de France une merveilleuse parure d’édifices attestant la fantaisie et le goût de nos constructeurs. Ce ne sont pas seulement les monumens classés, mais d’admirables églises de village, des ruines d’abbayes ou d’hôtels de ville, des restes de châteaux, et dans les villes de charmans logis d’autrefois. Et tout cela s’en va. Et le temps est encore le fléau le moins redoutable pour ces vestiges du passé. Ils ont des ennemis aveugles et fanatiques : nous-mêmes ! Il n’est pas de jour où l’on ne signale sur quelque point de la France la ruine d’un monument précieux ou la dévastation d’un site admirable. Paris, sous nos yeux, en quelques années, est devenu méconnaissable. « Avant vingt ans, d’énormes constructions s’élèveront le long de la rue de Rivoli, sur la place de l’Étoile, sur la place de l’Hôtel-de-Ville, dans la rue de Vaugirard, dans la rue du Cloître-Notre-Dame, et on verra alors l’aspect humilié, misérable, qu’offriront, le Louvre, l’Arc de Triomphe, l’Hôtel de Ville, le palais du Luxembourg, Notre-Dame ; et il ne restera plus rien de la beauté jadis fameuse de Paris. » N’est-ce pas un devoir de sauver tout ce qui peut encore être sauvé de cette beauté qui meurt, d’aller au secours de toutes ces choses qui nous tiennent de si près et qui font partie si intime de notre tradition ?

Donc M. Hallays s’est mis en campagne. Et l’on a vu tout de suite que c’en était fini pour lui du dilettantisme d’antan. Je ne crois pas qu’on ait jamais parlé de nos antiquités de France avec plus d’émotion vraie, plus d’ardeur, — et je dirais : plus d’éloquence, si je ne savais l’aversion de M. Hallays pour ce mot, au sens du moins où on l’emploie aujourd’hui. Il a des exclamations d’enthousiasme qu’il ne songe guère à contenir : « Que c’est beau une vieille cathédrale que l’on n’a point dégagée !… » Pour parer au danger, il ne ménage ni son temps ni sa peine. D’Avignon où il bataille pour la conservation du Palais des Papes, le voici au Mont-Saint-Michel dont nos législateurs menacent le pittoresque. De Nancy où un théâtre va gâter la place Stanislas, il court à Vaucluse où la fontaine est en péril, à Perros-Guirec et à Trégastel où il s’agit de combattre de méchans projets qui vont à défigurer la côte bretonne. Une autre semaine on le trouvera dans tel département du Nord ou du Midi, où il faut sauver les objets d’église compromis par quelque coupable fantaisie. Il ne se lasse pas de dénoncer ces destructions scandaleuses et celles qui ne sont pas encore tout à fait consommées, avec l’espoir qu’au dernier moment le bon sens du public se révoltera. H sait bien que neuf-fois sur dix cet espoir sera déçu ; mais il est d’avis qu’il ne faut négliger aucune chance de succès, ni surtout renoncer à se plaindre et à protester. Il proteste, et son ironie de jadis, qui s’est changée en une âpreté combative, fait merveille pour accommoder de la belle façon la « horde » des vandales. Les vandales, ce sont d’abord les restaurateurs qui, au lieu de conserver les monumens, les abîment en les réparant. Ce sont les ingénieurs des ponts et chaussées qui bouleversent de leurs monstrueux « ouvrages d’art » les côtes pittoresques, ce sont les conseillers municipaux soucieux de stimuler le zèle iconoclaste de la démocratie, ce sont les maires et les préfets, agens du prétendu Progrès, c’est la Ville, c’est la Chambre, c’est l’État. Ce sont encore ceux qu’il appelle les Ennemis de Paris. « Dans une des caves de l’Hôtel de Ville siège une société secrète, mais puissante, composée d’architectes et de fonctionnaires. Son but est d’enlaidir la capitale. Elle s’appelle la Société des Ennemis de Paris. Depuis quelques années, elle redouble d’activité, et ne compte plus ses victoires. Elle encourage les propriétaires à bâtir toujours plus haut ; elle exhorte les commerçans à couvrir de pancartes les plus belles façades ; elle élabore à l’usage des architectes timides des plans biscornus et des élévations extravagantes ; elle découvre et signale les endroits où les constructions folles seront le mieux placées pour outrager un monument admirable ou gâter une belle perspective. » Aucun terme ne lui paraît trop fort pour signaler les méfaits de ces barbares et leurs projets détestables… On sent bien que s’il connaissait un mot plus détestable que « détestable, » c’est celui-là qu’il emploierait.

On voit maintenant en quoi consiste cette « Flânerie » dont M. Hallays a réussi à faire un genre littéraire et où il a mis sa marque originale. C’est celle d’un badaud qui est un artiste et dont les yeux sont ravis par toutes les sortes de la beauté, que ce soit celle du paysage ou celle des monumens. C’est celle d’un amoureux du passé, qui, au lieu d’aborder l’histoire de front et par la voie des recherches méthodiques, préfère employer une manière détournée, mieux en accord avec une sorte de paresse naturelle, cette paresse qu’il n’est pas rare de constater chez de grands travailleurs. Il en fait quelque part l’aveu : son imagination nonchalante exige pour se mettre en branle la vision des vieux décors et la suggestion des paysages. Or, dans aucun pays mieux que dans le nôtre le promeneur ne trouve ce charme d’impressions variées, ce divertissement alterné des yeux et de l’imagination : « l’histoire évoquée par l’élégante tourelle qui surgit au faîte du coteau chargé, de verdures et de fleurs, le paysage entrevu dans le cadre exquis que lui dessine la croisée d’un vieux logis, le murmure du passé mêlé au chantonnement des rivières sinueuses et au frémissement des peupliers, les longues routes égayées de belles ruines, de vallées ombreuses et d’anecdotes imprévues. » Ce sont aussi bien tous ces élémens qui se mêleront en un tout harmonieux dans chacune de ses études.

Voici d’abord la description du coin de pays, de la ville, de la maison. Ne craignez pas que M. André Hallays décrive pour décrire ! Il a horreur de la manie descriptive qui si souvent a changé récits de voyages ou romans en des « guides » fastidieux. Il procède à la manière du portraitiste. Il sait que, pour qui la regarde comme il faut, une ville est un être vivant : le dessin de ses rues et l’aspect de ses architectures traduisent ses mœurs et révèlent son tempérament. Donc il ne s’en tient pas aux dehors, mais il pénètre plus avant, il atteint jusqu’à la ressemblance morale.

Ces édifices d’autrefois sont charmans par eux-mêmes : ils nous intéressent en outre parce qu’ils sont des témoins de notre histoire. Sur les vieux châteaux, sur les vieux jardins flottent les exhalaisons des siècles. Et les pierres nous content, avec une puissance de résurrection incomparable, tout ce passé, dont elles ont été les contemporaines : il n’est pas de meilleure classe d’histoire que la rue d’une vieille ville. Un château évoque les scènes qui, au cours des âges, s’y sont encadrées, la silhouette des êtres qui y ont abrité leurs ambitions, leurs passions, leurs rivalités, leurs rêves de grandeur et de gloire. Une église, un monastère, un couvent est tout imprégné encore de la piété des générations qui s’y sont agenouillées. Ajoutez que sur cette terre de souvenirs qu’est la France on ne retrouve pas seulement la trace des êtres de chair et de sang qui y ont vécu : elle est hantée encore par l’image des êtres fictifs créés par les écrivains. Poètes ou romanciers, en y plaçant la scène d’un drame ou d’un récit, ont fait illustre une bourgade médiocre, une campagne sans attraits. C’est ici le pays de Ronsard et là le pays de Rabelais. Seuilly, c’est Seuillé, le couvent de frère Jean des Entommeures. Lerné est un village situé à moins d’une lieue. Les gens de Lerné demandent justice à leur roi Picrochole ; et Picrochole n’est autre qu’un certain Gaucher de Sainte-Marthe, seigneur du heu. Rabelais peint d’après nature. Les racines de son œuvre plongent en pleine vérité, et c’est pourquoi, à le relire en ayant sous les yeux le décor vrai où se meuvent ses personnages, on le comprend mieux, on le goûte plus exactement, on découvre le fond même de son génie. Cette vallée appartient à Balzac. Voici le château où a vécu Mme de Mortsauf. A Montreuil-Bellay, le visiteur est frappé d’entendre un même nom revenir sur les lèvres de. son guide : « Cette porte a été ouverte par M. Niveleau. Ce travail a été exécuté du temps de M. Niveleau. » Qui était donc ce M. Niveleau ? Tout uniment l’original du père Grandet. Balzac l’a connu à Saumur. C’est ainsi que le rêve des grands créateurs « fait concurrence à l’état civil » et que des êtres impalpables continuent d’habiter les endroits qu’ils peuplent de leur existence chimérique.

Est-il besoin de dire, après cela, que ces « choses qui se souviennent » devraient être pour nous des institutrices toujours écoulées ? Dépositaires de notre tradition, elles seules peuvent en perpétuer parmi nous la leçon. La France a été longtemps réputée pour son goût, jusqu’au jour où l’aberration romantique a fait du goût le synonyme de sécheresse et d’impuissance. Il y a sur ce thème des développemens fameux de Victor Hugo. On s’est enfin aperçu des désastres qu’entraînait cette dérision d’une qualité propre à notre esprit et à notre art. On s’efforce aujourd’hui de rendre à la nation le sens de l’élégance, de la mesure, de l’harmonie. On multiplie les chaires, on installe des musées. Mais les discours les plus persuasifs ne valent pas l’enseignement des choses parmi lesquelles on vit, et la leçon qu’on en recueille à son insu.

Ainsi les images des lieux et des demeures, les souvenirs du passé, les leçons de goût se mêlent sous la plume de M. Hallays dans une composition harmonieuse et savante. Pour montrer l’écrivain à l’œuvre, nous n’aurions qu’à prendre presque au hasard n’importe laquelle de ses études : Maintenon, ou Soiesmes, ou Bagatelle, ou les pages sur les « jardins de Betz » qui sont un chef-d’œuvre. Mais le Pèlerinage de Port-Royal nous offrira le meilleur exemple. Comme tous ceux qui ont eu profondément l’intelligence du XVIIe siècle, comme Sainte-Beuve qui donna le signal, comme Brunetière qui ne se lassait pas de revenir à Pascal, comme Jules Lemaitre, dans un discours fameux et dans son récent livre sur Racine, lui aussi M. André Hallays a été attiré vers Port-Royal. Il a voulu dire la beauté de ces existences si nobles, tout en se souvenant que prononcer le mot de beauté est ici presque un sacrilège. « A Port-Royal on haïssait la beauté comme une ennemie, comme une corruptrice. Mais qui donc maintenant louera les Arnauld, les Lancelot, les Nicole, les Pavillon, si nous ne nous en mêlons, nous les libertins ? » De toute évidence, ce, n’est pas de ce côté qu’est le danger : et il n’y a pas de risque que la foule se précipite vers ces souvenirs austères.

Désireux de rechercher, dans Paris et dans les environs de Paris, les souvenirs de Port-Royal, M. Hallays fit ce qu’on doit faire en pareil cas : je veux dire qu’il s’adressa à celui qui n’est pas seulement aujourd’hui l’homme le mieux renseigné sur le jansénisme, mais encore le plus obligeant des guides et le plus dévoué des maîtres. M. Gazier lui remit un livre de dévotion imprimé au XVIIIe siècle, Le Manuel des pèlerins de Port-Royal des Champs, qui, de fait, s’accommodait merveilleusement à l’humeur d’un promeneur d’aujourd’hui. Aidé de ce manuel, M. Hallays a accompli et nous invite à refaire avec lui un pèlerinage à chacune des stations que conseillait le Port-royaliste de 1767. Il nous mène tour à tour à Saint-Étienne-du-Mont où furent ensevelis Pascal et Racine, à Saint-Jacques-du-Haut-Pas où reposent le corps de Saint-Cyran et le cœur de la duchesse de Longueville, à Port-Royal de Paris, à Port-Royal des Champs, aux Granges, à Saint-Médard ; et il nous conduira encore à Maubuisson que réformèrent les [religieuses de Port-Koyal, à Alet, siège de l’évêque Nicolas Pavillon[2], et à Linas où deux curieux ex-voto commémorent les miracles de la Sainte Epine. Il commence par poser devant nous le décor, et avec un art subtil d’évocation, il sait nous le présenter tout imprégné de souvenir. Saint-Jacques-du-Haut-Pas n’a certes point de mérite éminent pour l’architecture ; mais ce fut le cadre le mieux approprié à la prière de Saint-Cyran qui en était le paroissien. Le vallon de Port-Royal ne se signalerait à notre attention par aucun attrait spécial, s’il n’était peuplé de grandes ombres, décoré par le souvenir de vertus admirables. Mais « comme ces ombres et ce souvenir ennoblissent ce coin de terre ! Tout près, d’autres vallons, pareils à celui-là, s’ouvrent sûr la vallée de l’Yvette, ravins étroits, tapissés de taillis et au fond desquels un filet d’eau coule lentement entre des prés humides : aucun ne possède la touchante beauté du vallon de Port-Royal. » C’est ici que se justifie le mot d’après lequel un paysage est un état d’âme.

Il y a une vie des choses ; à travers les temps, les lieux se transforment ; ils suivent la fortune de ceux qui les habitent et qui ne peuvent manquer de les modeler sur leur propre destinée. Donc, nous verrons ici les états successifs de ce même vallon qui a, comme ses habitans, connu la faveur des hommes et souffert la persécution. C’est d’abord un terrain marécageux, plein de vipères et d’eaux stagnantes, d’où se dégagent des vapeurs de fièvre. Puis, grâce aux travaux des solitaires, le sol se dessèche, les eaux se canalisent, des jardins fleurissent autour du monastère restauré. Il y a des sons de cloches, des murmures de prières, un mouvement de processions. Pour nous montrer la vie à Port-Royal des Champs, M. Hallays utilise habilement une relation que Sainte-Beuve n’a pas connue : c’est le récit d’un voyage que firent à Port-Royal, en 1697, six demoiselles de Paris. Elles arrivèrent à une heure avancée de la soirée et eurent beaucoup de peine à obtenir un coin de chambre. Le lendemain, l’abbesse, qui n’était autre que la mère Agnès de Sainte-Thècle, la tante de Racine, fit à ces demoiselles ses excuses pour l’accueil un peu rude qu’elles avaient reçu ; sur quoi, la principale demoiselle la remercia et lui dit des choses fort spirituelles et fort justement appliquées. « Ces pieux complimens, ces civilités tirées de l’Écriture, ces paroles de modestie sincère et cérémonieuse, ce je ne sais quoi de spirituel, au double sens du mot, qui donne tant de grâce aux propos monastiques, voilà bien le ton de Port-Royal. » Treize ans plus tard le malheur devait s’abattre sur ce vallon et le plonger dans la pire des solitudes, celle des ruines et de la dévastation.

Cependant, à l’appel de l’historien, les ombres de ceux qui vécurent ici se raniment, les fantômes sans os reprennent couleur et vie. Nous n’y rencontrerons pas les figures de premier plan, les Pascal et les Arnauld. Ceux-là étaient trop personnels ; ils étaient Pascal et Arnauld, quoiqu’ils prissent à tâche de se confondre parmi les « messieurs. » Et c’eût été leur faire tort de présenter, au lieu du portrait en pied auquel ils ont droit, leur silhouette projetée sur de vieux murs. Mais d’autres, un Nicole, un Duguet, qui furent plus effacés, porteront témoignage pour l’esprit de la maison. Et d’autres qui ne furent que des comparses méritent d’être tirés de l’oubli, tant il y a de romanesque dans la destinée de ces âmes éprises de vertu difficile et de pieuses aventures ! Songez que beaucoup des domestiques de Port-Royal furent des personnes de condition qui, sous un faux nom, par esprit de pénitence, par amour de la sainte maison, acceptèrent de servir dans le monastère !

Et les grandes journées de Port-Royal ressuscitent dans leur décor historique. Telle cette journée du 26 août 1664 où huit carrosses à la file, sur les deux heures de l’après-midi, pénétrèrent avec fracas dans la cour de Port-Royal et s’arrêtèrent devant la porte de l’église. Ils amenaient l’archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe, et le lieutenant civil et le prévôt de l’île, et le chevalier du guet, et quatre commissaires vêtus de leurs robes. Au même moment, vingt exempts et quatre-vingts archers allèrent se poster au coin des rues et au seuil de la grand’porte. D’autres formèrent la haie dans la cour, le mousquet sur l’épaule. Ce jour-là, on procéda à l’enlèvement de douze religieuses de Port-Royal… À ces scènes tragiques si vous en préférez de plus gaies, je vous recommande le chapitre consacré à l’abbaye de Maubuisson. Depuis le jour où Henri IV confia cette abbaye à la sœur de Gabrielle d’Estrées, afin que celle-ci y pût demeurer et se trouvât de la sorte moins éloignée de son royal amant, l’histoire de Maubuisson n’est qu’une succession d’épisodes invraisemblables à travers lesquels se joue délicieusement l’ironie du narrateur.

Après tant de beaux travaux consacrés à Port-Royal, l’étude de M. André Hallays est neuve, instructive, attrayante. Elle achève de classer son auteur parmi les meilleurs écrivains d’aujourd’hui. La plus sûre manière de louer un bon écrivain, c’est de le citer : et c’est ce que nous nous sommes efforcés de faire aussi souvent qu’il nous a été possible. On n’aura pas manqué d’être frappé par les mérites de ce style, où le mot est toujours juste, la nuance toujours fine, l’expression en parfait accord avec le sentiment et la pensée. Ce sont chez nous les qualités mêmes où on reconnaît le lettré de race. La manière de M. Hallays, trop continûment ironique lors de ses débuts, n’était pas exempte de sécheresse. Elle s’est, avec le temps, assouplie et élargie. L’imagination s’y est donné plus libre carrière ; la sensibilité a moins redouté de se laisser deviner. C’est l’effet même du changement qui s’est produit dans les desseins de l’écrivain. Après n’avoir suivi dans sa flânerie que sa fantaisie et recherché que son plaisir, il a pris pour guide notre tradition et il poursuit un but salutaire. J’ignore si, dans cette campagne qu’il mène pour la défense des reliques de notre passé, il obtiendra le succès qu’il en souhaite et que nous en espérons avec lui. Mais l’honneur lui restera de l’avoir conduite et soutenue avec tant de compétence, tant de bravoure et tant de belle obstination ! Et les lettrés se réjouiront qu’il y ait trouvé un thème inépuisable à des études originales et charmantes, où il célèbre notre art et les souvenirs de notre histoire en des pages savantes, émues, d’une grâce et d’une simplicité souvent exquises.


RENE DOUMIC.

  1. André Hallays, Le Pèlerinage de Port-Royal, 1 vol. in-8 ; Perrin. — Cf. En flânant, 1 vol. in-8 ; Société d’édition artistique. — A travers la France, 1 vol. in-12. — A travers l’Exposition, 1 vol. in-12 ; Perrin. — Beaumarchais, 1 vol. in-16 ; Hachette.
  2. Voyez dans la Revue du 15 janvier l’étude de M. Etienne Dejean : le Diocèse d’Alet sous l’épiscopat de Nicolas Pavillon.