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Revue littéraire - Les commencemens d’un grand poète

Revue littéraire - Les commencemens d’un grand poète
Revue des Deux Mondes3e période, tome 57 (p. 186-199).

Victor Hugo avant 1830, par M. Edmond Biré. Paris, 1883 ; J. Gervais.


« Un des élèves les plus obscurs de David, nommé Lavoipièce, sollicitant du prince Louis-Napoléon, en juillet 1852, une place de conservateur des musées, faisait ainsi valoir le plus mémorable de ses titres : « Je fus aussi chargé par David de lui ébaucher le javelot de Tatius, dans le tableau des Sabines. » Je ne prétends pas à une autre gloire que celle de ce brave Lavoipière, et il me suffira d’avoir ébauché le javelot de Tatius pour celui des successeurs de Sainte-Beuve qui fera un jour le Tableau de la Poésie française au XIXe siècle. » — Ainsi s’exprime quelque part, vers la fin de son livre sur Victor Hugo avant 1830, spirituellement et modestement, l’auteur lui-même, M. Edmond Biré. Nous l’en louerons ; et nous ne l’en croirons pas. Car on peut certainement adresser plus d’une critique à son livre, comme par exemple trouver que l’esprit de parti s’y laisse beaucoup trop voir, et trop souvent y donne à la recherche même de la vérité je ne sais quelle déplaisante allure d’inquisition judiciaire ; on peut penser aussi que la disposition n’en est pas toujours la plus heureuse, et qu’il y intervient beaucoup de digressions, dont plusieurs ne tiennent au sujet, quand elles y tiennent, que par un fil bien fragile ; on peut encore ajouter que, par une espèce de contagion du poète à son biographe, quelques plaisanteries, — sans être jamais aussi lourdes que celles de Triboulet ou de don César de Bazan, — ne sont pourtant pas tout à fait assez légères ; mais, après tout cela, le livre de M. Edmond Biré n’en demeure pas moins un des plus amusans, des plus curieux, des plus instructifs que l’on puisse lire, très riche de documens, de documens inédits, plus riche d’anecdotes, un de ces livres enfin qui s’attachent en quelque manière à l’histoire d’un homme et d’un temps, font étroitement corps avec elle, et désormais ne s’en séparent plus. Nul maintenant n’écrira sur Victor Hugo, ni même sur les origines du romantisme, sans recourir d’abord au livre de M. Edmond Biré, et ce n’est pas beaucoup s’avancer que de dire qu’il y en a dès à présent telles et telles parties que l’on n’en recommencera pas.

J’ose en conseiller tout particulièrement la lecture à ceux qui ne connaîtraient du poète que ce qu’il a bien voulu nous en faire savoir par les siens, ou ce qu’il n’a pas dédaigné de nous en apprendre lui-même ; si toutefois, comme je le crains, admirateurs, loueurs, et flatteurs endurcis, ils ne se complaisent pas de parti-pris et de ferme propos dans l’aveuglement de leur hugolâtrie. C’est qu’il y a là de simples rectifications de dates et de faits, — pour ne rien dire encore du reste, — qui sont bien, à elles seules, ce que l’on peut imaginer de plus piquant. La malignité publique y courra tout d’abord, et il faut avouer qu’elle aura raison. Les défaillances de la mémoire se comprennent, s’excusent et se pardonnent quand elles sont un effet naturel de l’éloignement du temps et de l’affaiblissement de l’âge, mais non plus du tout quand, par une rencontre ou coïncidence fâcheuse, il arrive qu’elles fassent, au détriment de la vérité vraie, les affaires de notre amour-propre ; et tel est le cas de Victor Hugo. C’est évidemment en poète qu’il se trompe, — sans le vouloir, sans le savoir, et s’il le savait, sans y rien pouvoir, — seulement ses erreurs tournent toujours à son profit, et si sa mémoire est dupe de son imagination, il a l’imagination ainsi disposée qu’elle soit immanquablement complice de son orgueil. Voyons-en plutôt quelques exemples entre tant d’autres.

Il se trompe sur ses ancêtres, tout d’abord, qu’il métamorphose magnifiquement d’humbles cultivateurs qu’ils furent, ou d’honnêtes menuisiers, comme Joseph, son grand-père, fils lui-même de Jean-Philippe, en conseillers de cour, capitaines des gardes, évêques de Ptolémaïs et chanoinesses de Remiremont. Il se trompe sur son père, le général Hugo, chevalier de l’ordre royal de Saint-Louis, dont il veut absolument faire ce que l’on appelait alors un « brigand de la Loire » et qui, tout justement, n’ayant d’ailleurs à se louer beaucoup ni de l’empire ni de l’empereur, fut un des premiers qui se rallièrent au gouvernement de la restauration. Il se trompe sur sa mère, qu’il transforme en une autre brigande « en fuite à travers le Bocage, comme Mme de La Rochejaquelein, » et qui, fille d’un paisible armateur de Nantes, ne quitta, de 1793 à 1796 (qu’elle vint à Paris épouser le capitaine Hugo) ni la ville natale, ni le toit paternel. Se trompe-t-il moins sur lui-même ? — Il nous raconte qu’en 1817, ayant concouru pour le prix de poésie, l’Académie française, ne pouvant pas croire aux « trois lustres » qu’il se donnait ; ne lui décerna qu’une simple mention, au lieu du prix dont la pièce aurait d’abord été jugée digne. — Erreur ! nous dit M. Biré ; le rapport de Raynouard est là pour nous apprendre que, bien loin d’être d’abord jugée digne du prix, la pièce fut d’emblée classée la neuvième, et que les « trois lustres » du précoce auteur lui nuisirent si peu qu’au contraire ils furent son principal titre à la bienveillance de l’Académie. « Si véritablement il n’a que cet âge, dit le rapport en propres termes, l’Académie lui a dû un encouragement. » — Il nous raconte ailleurs que trois ou quatre ans plus tard, après la lecture de l’une de ses premières odes, Chateaubriand l’aurait salué du nom d’Enfant sublime, et même il spécifie que le mot, devenu depuis classique, se trouverait au long dans une note du journal le Conservateur. — Illusion ! répond encore M. Biré ; ni la note, ni même le mot ne sont dans le Conservateur, comme le veut le poète ; ils ne sont pas davantage dans la Quotidienne, comme l’a supposé Sainte-Beuve ; ils ne sont pas non plus dans le Drapeau blanc, comme l’a cru Mme Hugo : Drapeau blanc, Quotidienne et Conservateur, je viens en effet tout exprès d’en fouiller les collections. — D’autres erreurs, moins graves, et dont on voit d’abord moins clairement l’intention, ne sont pas moins plaisantes. On ne s’explique pas pourquoi l’auteur de Ruy Blas et d’Hernani s’attribue, comme un Plan de tragédie fait par lui jadis au collège, l’analyse du Phocion d’un certain Corentin Royou. On s’explique mieux, j’en conviens, pourquoi de nos jours même, après Notre-Dame et les Misérables, il persiste à revendiquer la prose de François de Neufchâteau comme sienne, et se donne pour l’auteur de l’Examen de la question de savoir si Le Sage est l’auteur de Gil Blas, ou s’il l’a pris de l’espagnol : c’est qu’il a de tout temps affecté de grandes prétentions à l’érudition. Mais je crains que malheureusement on ne s’explique trop bien pourquoi, dans son autobiographie, le nom même des témoins de son mariage est sorti de sa mémoire ; il les nomme Ancelot et Soumet ; ce furent, en réalité, Biscarrat et Alfred de Vigny. Or il y a eu un temps de ce siècle où la réputation du poète d’Eloa porta on ne sait quel ombrage à la gloire du poète des Orientales et des Feuilles d’automne. La preuve en est dans l’étrange substitution qu’il a faite, en 1834, du nom et du poème de Milton au poème et au nom d’Alfred de Vigny dans un fragment où jadis il avait fait d’Eloa le plus retentissant éloge : « Il ne s’est pas aperçu, dit avec raison M. Biré, qu’en se servant de ce petit subterfuge pour ne pas rappeler Eloa, il grandissait singulièrement ce poème, et qu’en voulant abolir jusqu’au nom d’Alfred de Vigny, il faisait rejaillir sur ce nom quelque chose de l’éclat du nom même de Milton. »

D’un fort beau caractère on voit là le modèle,
Et nous savons assez comment cela s’appelle.

Aucun de ces détails n’est inutile, quand il s’agit d’un poète qui, — grâce à la faveur des circonstances autant qu’à son propre génie, — occupera, dans l’histoire littéraire de son temps, la place de Victor Hugo. Les uns sont en effet des traits que les biographes du poète retiendront, et les autres, en même temps que la biographie du poète, intéressent aussi celle de la plupart de ses contemporains. Ceci dit, je ne puis m’empêcher de trouver qu’en plus d’une occasion M. Biré a poussé trop avant sa recherche. A quoi bon, par exemple, se donner un mal infini pour prouver que lès premiers rapports de Lamennais et de Victor Hugo ne datent pas du temps précis où les a placés le poète ? puisque, tout compte fait, M. Biré ne prouve rien contre l’origine que Victor Hugo leur assigne. A quoi bon encore établir parle menu que le drame d’Amy Robsiart, joué sur la scène de l’Odéon le 13 février 1828, est bien et dûment de Victor Hugo et non pas, comme on le crut un temps, de son beau-frère, Paul Foucher ? puisqu’aussi bien voilà vingt ans que Victor Hugo lui-même en est publiquement convenu. Mais à quoi bon dessiner, en marge de son vrai sujet, toute une courte biographie de Soumet, pour en arriver à conclure que le noble, pur, et pieux auteur de Clytemnestre et de Cléopâtre était absolument incapable de mener un jeune poète souper chez Mlle Duchesnois ? J’en connaisse plus purs, et de plus pieux, qui ont fait pis. On sent trop le parti-pris là-dessous, et que le siège est fait d’avance. Aussi, quel que soit l’intérêt de ces détails, leur importance même, à de certains égards, et quoique je ne doute pas qu’ils contribuent pour beaucoup au succès du livre de M. Biré, c’est autre chose que j’y apprécie surtout, à savoir, ce que j’y rencontre de renseignemens, non sur l’homme, mais sur le poète, et non pas tant sur le caractère que sur l’œuvre. Car, il faut bien se rendre compte qu’en dépit. d’une certaine critique les œuvres, et les œuvres seules, subsistent au regard de la postérité ; qu’à distance, non pas même de plusieurs siècles, mais d’une ou deux générations seulement la personne n’importe plus guère ; et que l’admiration publique a déjà consacré bien des poètes et des orateurs en comparaison de qui presque tout ce que l’on relève ici contre Victor Hugo n’est en vérité que fort innocente peccadille.

Les débuts littéraires de Victor Hugo remontent au-delà même de 1817, jusqu’en 1816, c’est-à-dire jusqu’au collège, qu’il n’attendit même pas d’avoir quitté pour composer la tragédie classique, Irtamène, — qui était encore à cette date le tribut de rigueur que tout bon rhétoricien devait payer à la mode poétique. Aujourd’hui, c’est par des polissonneries naturalistes que l’on commence. Rien ne subsiste d’Irtamène que le dernier vers :

Quand on hait les tyrans, on doit aimer les rois,

et rien non plus d’Athèlie, qui la suivit. C’est pourquoi l’on saura grand gré à M. Biré d’avoir exhumé du vieux journal où elles étaient enfouies quelques traductions de Virgile, en vers naturellement, — le Vieillard du Galèse, Achéménide, Cacus, les Cyclopes, — et surtout de nous avoir fait connaître quelques fragmens inédits du Discours sur les avantages de l’étude, celui-là même qui concourut en 1817 pour le prix de poésie. Victor Hugo concourut encore en 1819, et même envoya deux pièces, y ayant cette année-là, par extraordinaire, deux concours, l’un sur l’Institution du jury et l’autre sur les Avantages de l’enseignement mutuel. Étranges matières à mettre en vers français ! Évidemment, sur de tels choix, Delille, ce Delille aujourd’hui si profondément oublié, si rarement lu, pesait encore de tout le poids de sa très grande popularité. En même temps qu’il adressait ces Discours en vers à l’Académie française, le jeune poète adressait ses premières odes, — les Derniers Bardes, les Vierges de Verdun, le Rétablissement de la statue d’Henri IV, — à l’Académie des Jeux floraux, qui les couronnait. En classant toutes ces pièces, en précisant l’origine, et, si l’on peut s’exprimer aussi prosaïquement, la destination de chacune d’elles ; en nous en faisant connaître presque pour la première fois un certain nombre, — une satire sur le Télégraphe, notamment, et une autre intitulée l’Enrôleur politique, — lesquelles, on ne sait pourquoi, ne paraissent pas de voir prendre place dans l’édition définitive des Œuvres complètes ; en nous mettant à même de suivre ainsi pas à pas le progrès du poète vers la prise de possession de sa pleine originalité, c’est un grand service que M. Biré a rendu à l’histoire littéraire. De 1816 à 1822, c’est-à-dire jusqu’à la publication du premier recueil des Odes et Poésies diverses, nous avons maintenant, année par année, de quoi remplir ce que Fon regrettait de trouver de lacunes dans la biographie toute complaisante que Sainte-Beuve avait écrite en 1831.

On remarquera sur toutes ces pièces que, bien loin d’y afficher alors la moindre prétention révolutionnaire, c’est au contraire ce qu’il y a d’extrêmement intéressant chez ce poète de dix-huit ans que la facilité, l’aisance, la souplesse avec laquelle il se plie tour à tour aux exigences classiques des genres les plus différens. C’’est essentiellement déjà le don de la facture, l’aptitude en quelque sorte universelle à écrire en vers, la faculté de changer de forme, pour ainsi dire, en même temps que d’inspiration. Ses traductions rappellent Delille, ses Discours en vers font penser à Voltaire, ses Satires pourraient être de Gilbert, ses Odes enfin ressemblent à celles de Jean -Baptiste Rousseau ; et si l’on en fait la comparaison avec les Méditations, qui paraissent en 1820, rien qui soit encore moins pénétré du lyrisme moderne, c’est-à-dire qui soit plus extérieur, plus impersonnel à son auteur. S’il y a là quelque chose de nouveau, ce n’est que ce que j’appellerai la connaissance infuse du doigté de la prosodie, et chez un enfant qui ne fait que sortir du collège, une richesse de rimes et une habileté à conduire la période qui sont déjà toutes voisines de la perfection de l’art d’écrire en vers. Le virtuose est admirable ; et l’on sent que quelque nouveauté qui vienne à surgir, il suffira qu’il veuille bien s’en emparer pour y exceller aussitôt par-dessus tous ceux mêmes qui l’auront inventée, mais évidemment il est classique, dans le sens étroit qu’avait alors le mot, absolument classique, et, si ce n’est par l’ardeur de son royalisme, — nullement romantique.

C’est un autre service, à ce propos, dont on ne saurait trop remercier M. Biré, que d’avoir été rechercher dans le Conservateur littéraire les articles de critique du poète, pour y retrouver sous leur forme didactique les principes généraux dont ses premières pièces n’avaient été que l’inconsciente application. Le Conservateur littéraire était un journal fondé par Victor Hugo lui-même, avec le concours de quelques amis, mais dont il fut, en réalité, de 1819 à 1821, le principal et souvent l’unique rédacteur. Sous le titre de Littérature et Philosophie mêlées, il a réuni, en 1834, quelques-uns des articles qu’il y avait publiés, — ou plutôt quelques fragmens de quelques-uns de ces articles, — mais en y faisant, pour la forme et surtout pour le fond, de si importantes modifications qu’il était absolument nécessaire qu’un chercheur patient recourût au texte primitif et le collationnât une bonne fois avec celui qui figure dans les Œuvres. Si par hasard quelques poètes, orgueilleux et naïfs, croyaient encore, selon le mot célèbre, que les Victor Hugo ne reviennent pas sur leur œuvre et ne corrigent les fautes qu’ils peuvent avoir laissées s’échapper dans une ode qu’en en composant une autre, on ne saurait trop les engager à se défaire d’une idée si fausse, en se donnant le spectacle instructif de ce que quinze ans de temps, — grande mortalis ævi spatium, — peuvent apporter de changemens dans le style et les convictions d’un homme. Dans sa publication de 1834, tout en avertissant qu’il n’y a rien changé, Victor Hugo, vingt fois pour une, imprime exactement le contraire de ce qu’il avait écrit en 1820 ou 1821. Il ajoute beaucoup, il supprime davantage, et naturellement, quand il ajoute, c’est pour nous faire croire qu’il professait, en 1820, des idées qui ne lui sont venues qu’en 1834 ; comme, quand il supprime, c’est pour nous cacher qu’en 1834 il lui convenait d’abjurer telles ou telles idées qu’il avait en 1820. C’est son droit, son droit plein et entier, son droit incontestable, le droit de tout écrivain de conduire son œuvré au dernier degré de perfection qu’elle puisse recevoir ; mais pourquoi appelle-t-il cela « ne rien changer, » et « donner une base sincère d’études à ceux qui seraient peut-être curieux de suivre le développement de son esprit ? »

Le fait est qu’aux environs de 1820, ses théories, comme ses œuvres, étaient aussi éloignées du romantisme qu’il soit possible, et de la poétique même qu’il devait adopter plus tard. Par exemple, il goûtait beaucoup l’abbé Delille, et dans un article sur ses Œuvres posthumes, non content de le louer pour a l’élégance et l’harmonie de son style, » il lui faisait un mérite particulier d’avoir, en traduisant le Paradis perdu, fort heureusement adouci ce qu’il y avait de farouche et de sauvage dans le poème de Mil ton. « Cela prouve, disait-il, que Delille connaissait parfaitement les délicatesses de la muse française. » Rencontre à coup sûr singulière ! Une seule chose lui gâtait l’abbé, c’était l’abus de l’antithèse : « On pourrait critiquer dans ce morceau une recherche d’expressions antithétiques : c’est là le défaut de Delille, ou plutôt du genre qu’il avait adopté. » Il avait dit auparavant, à l’occasion d’André Chénier : « Vous trouverez dans Chénier la manière franche et large des anciens, rarement de vaines antithèses. » Ajoutez que, pas plus que les beautés de l’antithèse, il n’appréciait encore les beautés de l’enjambement. « La-manière de l’auteur, disait-il en parlant d’un poète obscur, n’appartient à aucune école ; ses vers ne sont pas d’un versificateur ; un versificateur aurait évité ces fréquens enjambemens qui détruisent souvent toute l’harmonie d’une période, d’ailleurs poétique. » Il est vrai qu’il insistait dans le même article sur la nécessité de la rime riche, mais c’était parce que la poésie, suivant lui, « n’avait pas la ressource d’employer les tournures prosaïques ; » et l’on reconnaîtra que, s’il n’y a rien de plus juste, il n’y a rien de moins romantique. Aussi ne marchandait-il pas l’éloge même à l’auteur des Satires. « Boileau, dit-il quelque part, partage avec notre Racine le mérite unique d’avoir fixé la langue française, ce qui suffirait pour prouver que, lui aussi, avait un génie créateur. » Et ce n’est pas seulement, en ce temps-là, ce mérite extérieur du style qu’il admire dans Racine, c’est le fond, c’est sa conception de la tragédie classique, et il y a plaisir de l’entendre répondre aux preneurs de Schiller et de Shakspeare : « Nous n’avons jamais compris cette distinction entre le genre classique et le genre romantique. Les pièces de Shakspeare et de Schiller ne diffèrent des pièces de Corneille et de Racine qu’en ce qu’elles sont plus défectueuses. C’est pour cela qu’on est obligé d’y employer plus de pompe scénique… Mais les Allemands se contentent de leurs tragédies… Cela prouve que les Allemands ont moins ? de goût que nous, c’est-à-dire qu’ils raisonnent moins leurs sensations. Il suffit de la narration des faits les plus bizarres et les plus invraisemblables pour émouvoir les enfans, parce que les enfans n’ont pas la force de comparer leurs idées. » Nous ne sommes pourtant qu’à six ans de date, sept ans au plus, de la célèbre préface de Cromwell. Même au mois de juin 1822, réunissant ses premières Odes en volume, le poète n’aura pas encore pris-parti. C’est dans l’intervalle qui sépare les premières Odes des Nouvelles Odes que Victor Hugo est né au romantisme.

Je trouve qu’en général on ne distingue pas assez les époques dans l’histoire littéraire. Assurément, il est fort difficile de dire avec précision qu’à tel jour, à telle heure, une chose a commencé de s’élever sur les débris d’une autre. Cependant l’histoire même n’est possible et la critique n’est exacte qu’autant qu’elles réussissent à faire ce discernement et marquer ces distinctions. Il me semble bien que M. Biré a eu raison d’en établir une entre le cénacle de 1824, celui dont Nodier fut l’âme, et le cénacle de 1829, celui dont Victor Hugo fut le centre. C’est par le royalisme, en effet, que l’auteur de l’Ode sur la naissance de Mgr le duc de Bordeaux est venu au romantisme. « L’Edinburgh Review, écrivait Stendhal au lendemain de l’apparition des Odes, s’est complètement trompée en faisant de M. de Lamartine le poète du parti ultra… Le véritable poète du parti, c’est M. Hugo ; .. le parti lui procure un fort grand succès. » On sait, au surplus, que le poète lui-même n’a daté que de 1827, c’est-à-dire de son Ode à la colonne de la place Vendôme, le début de sa rupture avec les royalistes, en quoi d’ailleurs M. Biré prouve qu’il se trompe une fois de plus et que, pour rompre, il attendit les journées de 1830. Or le royalisme, insensiblement, par une pente en ce temps-là presque irrésistible, et quoiqu’il eût reçu dans « la maison de la rue des Feuillantines, une éducation médiocrement religieuse, l’avait amené au christianisme ; et le christianisme, à son tour, l’avait amené, par-delà le XVIIe siècle, auquel il reprochait son paganisme, « à la chevalerie dorée, au joli moyen âge de châtelains, comme dit Sainte-Beuve, de pages et de marraines, » c’est-à-dire au romantisme. C’est dans la Muse française, le journal ou la revue de ce premier cénacle, qu’il fit paraître, en 1823, son ode sur la Bande noire ; c’est en 1824 et 1825 qu’il écrivit le Sylphe, les Deux Archers, l’Aveu du châtelain, la Fiancée du timbalier, l’Ode aux ruines de Montfort-l’Amaury, et si ce n’est pas vers 1826 qu’il conçut la première idée de Notre-Dame de Paris, j’inclinerais à placer vers cette date le dessein de la préface de Cromwell.

Il se peut bien, comme le veut M. Biré, que, dans cette admiration du moyen âge, le poète, qui n’avait pas vingt-cinq ans encore, ait été précédé, guidé même par Nodier, lequel avait d’ailleurs été, si je ne me trompe, aussi lui, précédé par Chateaubriand, mais la question, quoi qu’on en dise, et en se formant une idée très fausse, à mon avis, de l’invention littéraire, n’est pas tant de découvrir quelque gnose, fût-ce le moyen âge, que de savoir en tirer parti. Ce que Victor Hugo dégagea seul, et le premier, de ce romantisme sentimental, et qui, jusque dans ses Ballades, ne va pas sans quelque fadeur,

Si j’étais, ô Madeleine,
L’agneau dont la blanche laine
Se démêle sous tes doigts…

c’est cette fameuse esthétique du grotesque et. toutes les conséquences qui s’ensuivaient pour l’art nouveau. Lisez attentivement la préface de Cromwell : « Le grotesque imprime surtout son caractère à cette merveilleuse architecture, qui, dans le moyen âge, tient la place de tous les arts. Il attache son stigmate au front des cathédrales, encadre ses enfers et ses purgatoires sous l’ogive des portails, les fait flamboyer sous les vitraux, déroule ses dogues, ses « monstres, ses démons autour des chapiteaux, le long des frises, au bord des toits. » Combien d’autres passages qui ne sont pas moins caractéristiques ! Là-dessus il importe fort peu que les théories du poète soient historiquement fort discutables ; il importe déjà beaucoup plus de bien voir comment le même homme qui déclarait encore, en 1824, ne pas comprendre ce que c’étaient que classiques et romantiques, s’est trouvé naturellement posé, trois ans plus tard, en chef du romantisme, et M. Biré nous l’apprend ; mais j’ose croire qu’il importait tout à fait de montrer qu’en rapportant son romantisme à ses origines, on ne diminuait pas pour cela sa part d’invention et sa part considérable.

C’est, en effet, ici que perce trop, beaucoup trop, l’esprit de parti dans le livre de M. Biré. Je ne m’en étonne pas. L’auteur des Châtimens, qui, dans l’art de lancer l’injure, au risque de s’en éclabousser lui-même, n’aura peut-être eu de rival en ce siècle que l’auteur des Odeurs de Paris, a insulté tant de choses qu’il n’est pas facile à ceux qui les aiment, et d’autant plus qu’il les a plus outrageusement traitées, de retrouver, comme au commandement, pour parler de son œuvre et de lui, le calme et l’impartialité. Il le faut cependant. Je n’ai donc pas vu sans regret M. Biré s’acharner sur cette Préface de Cromwell pour nous démontrer, entre autres points, qu’avant Victor Hugo Stendhal avait dit tout ce qu’il y avait à dire sur le romantisme ou romanticisme. Stendhal ! ôter quelque chose à Victor Hugo pour le donner à Stendhal ! ce sceptique prétentieux dont les explications, définitions, et réflexions aboutissent à cette découverte qu’en 1823 le vrai romantique n’était pas Nodier, mais Pigault-Lebrun ! Car c’est la conséquence qu’il tirait lui-même de cette définition, que l’on republie partout depuis dix ou douze mois, que « le romanticisme est l’art de présenter aux peuples les œuvres littéraires qui, dans l’état actuel de leurs habitudes et de leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible. » J’ai même vu que l’on trouvait le paradoxe fort joli ! Moi aussi, si j’y comprenais quelque chose. Que dirons-nous encore de cette analyse que M. Biré nous donne du drame, après la Préface, et où il s’épuise à montrer Victor Hugo « pillant » Corneille, Shakspeare, Molière, Regnard, Beaumarchais et Népomucène Lemercier ? Eh quoi ! parce que Corneille nous aura montré Auguste délibérant avec Maxime et Cinna s’il doit abdiquer ou garder l’empire, il sera interdit de nous montrer Cromwell délibérant avec ses conseillers s’il demeurera protecteur ou s’il se fera roi ? ou encore, parce que, pour peindre le tumulte et l’agitation confuse d’une foule, Lemercier se sera servi de mots l’un l’autre entrecoupés :

Rangez-vous ! Place ! place ! — Holà ! ciel ! — Je rends l’âme,

ce sera l’imiter que de dire :

Ah ! le voilà ! — C’est luit — Voyons ! — Lui-même. — Ah ! ah !

Il y a là quelques pages que, dans l’intérêt même de son livre, — et ce ne sont pas les seules, — M. Biré gagnera tout à faire disparaître.

Je l’aime mieux quand il nous parle des relations de Sainte-Beuve et de Victor Hugo. C’est un paragraphe très intéressant que celui où il détermine en quelque façon l’apport de Joseph Delorme à la révolution romantique. Indépendamment de l’ardeur avec laquelle Sainte-Beuve emboucha la trompette pour crier aux quatre points cardinaux la gloire naissante du romantisme, M. Biré croit pouvoir lui attribuer quelque chose de plus, et quelque chose de considérable, quelque chose d’essentiel, puisque ce n’est rien de moins que la réforme de la prosodie. En effet, c’était alors le temps, en 1828, où Sainte-Beuve publiait son Tableau de la poésie française au XVIe siècle. « Il est remarquable, nous dit M. Biré, que Victor Hugo n’essaya des formes poétiques nouvelles, ne substitua au vers régulier la césure mobile et le libre enjambement qu’à partir de 1827. La Chasse du burgrave, le Pas d’armes du roi Jean, sont de 1828. N’est-il pas permis de conjecturer que les pièces où l’auteur se crée à plaisir des difficultés dont il triomphe avec une étonnante souplesse ont été écrites après une conversation où le critique lui avait montré, chez les poètes dont il faisait son étude journalière, de semblables jeux de rime ? » Pourquoi seulement M. Biré n’a-t-il pas approfondi la conjecture jusqu’à la transformer en une certitude ? Il eût à tout le moins rencontré sur la route une question des plus importantes : c’est de savoir si, comme l’a soutenu, dans son remarquable Traité de versification française, M. Becq de Fouquières, dès que l’on faisait, — comme Victor Hugo, — de la richesse de la rime le principe constitutif, dominateur et régulateur du vers, il n’y avait pas une nécessité intérieure qui devait fatalement amener tôt ou tard la mobilité de la césure et la liberté de l’enjambement. Je signale en tout cas le problème au futur historien du romantisme. Il y a là un point important de technique à la fois et d’histoire. Sainte-Beuve, après cela, n’en aurait pas moins fait arriver plus tôt ce qui sans lui ne serait arrivé que plus tard, et la juste part que lui a faite M. Biré n’en serait nullement diminuée.

On pourrait même aller plus loin. Lorsque je considère, en effet, dans l’œuvre entière de Victor Hugo, le caractère des Feuilles d’automne, tout particulier, presque unique, teinté de cette mélancolie douce et en même temps maladive, dont le titre même éveille l’idée, j’imagine que le poète des Consolations et de Joseph Delorme y est de quelque chose. Au fond, tout au fond, je crois y discerner un germe de morbidité, le germe qui grandira lentement à travers le siècle et que, vingt-cinq ou trente ans plus tard, on verra s’épanouir dans les Fleurs du mal, de Charles Baudelaire. On avouera bien du moins qu’il n’y a rien de plus étranger à l’inspiration coutumière de la poésie de Victor Hugo… Tenons-nous-en là, de peur de dépasser les bornes entre lesquelles M. Biré a renfermé son livre. Aussi bien sommes-nous ici parvenus à l’un des beaux momens de cette longue carrière. C’est autour de Victor Hugo que s’est formé le nouveau cénacle, poètes et conteurs, peintres et sculpteurs ; il vient de publier les Orientales, en 1829 ; il va bientôt, en 1830, donner ce célèbre Hernani ; il est entré dans cette ardente mêlée de discussions qu’il faut traverser pour atteindre la gloire ; et si quelques-uns de ceux qui l’entourent, plus clairvoyans, discernent déjà peut-être où le mèneront un jour le dérèglement même de ses qualités et l’idolâtrie qu’il professe pour ses propres défauts, nul cependant alors n’oserait croire que le poète des Odes et des Orientales puisse devenir celui de l’Ane, ou l’auteur encore de la préface de Cromwell et du Dernier Jour d’un condamné celui de l’Homme qui rit.

Nous avons beaucoup pris dans le livre de M. Biré ; cependant il y resterait beaucoup encore à prendre. Citons du moins, — à présent que nous avons indiqué l’intérêt littéraire d’une question qui tout d’abord n’en semblait peut-être pas avoir, — citons les pages où il a rétabli la vérité vraie sur l’éducation du poète. Ce n’est pas du tout aux -leçons de sa « mère vendéenne, » quoi qu’il en ait dit, mais bien aux leçons de son père, le général Hugo, promu successivement maréchal de camp et lieutenant-général par Louis XVIII et Charles X (et non point par l’empire, qui l’avait laissé colonel), que l’enfant dut son royalisme. Mais inversement, ce n’est pas du tout aux leçons de son père, transformé pour la circonstance en ardent républicain, c’est à lui-même, c’est à sa soif de popularité, parce que le vent tournait alors de ce côté, que le jeune homme plus tard dut son bonapartisme, et depuis, son républicanisme. Signalons encore les pages où M. Biré démontre que l’Ode à la colonne de la place Vendôme n’eut pas du tout dans la vie du poète l’importance particulière qu’il lui a plu d’y donner dans son Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. L’ardeur de son bonapartisme naissant ne détourna de Victor Hugo ni les sympathies ni les faveurs mêmes de la cour et du parti royaliste. Car, bien loin de déplaire, il ne fut, ce jour-là, que le retentissant et magnifique écho de l’indignation qui s’empara de tous les cœurs français quand on apprit qu’à une réception de l’ambassadeur d’Autriche, les ducs de Dalmatie et de Reggio s’étaient vu refuser des titres qui faisaient partie du patrimoine de la gloire nationale. Rappelons enfin les pages où M. Biré nous a mis au courant des supercheries littéraires, additions, suppressions, altérations de ses anciens articles et de ses anciens discours que le poète s’est laborieusement imposées, pour essayer de mettre dans sa vie politique une suite, une logique, une unité dont on l’eût si facilement dispensé ! La vie politique de Victor Hugo ! quel est l’historien qui s’en souciera dans l’avenir ? et quel est l’admirateur sincère du poète qui ne lui eût rendu bien volontiers cet hommage de la passer sous silence ?

Mais où nous ne suivrons pas M. Biré, c’est dans la conclusion qu’il a cru de voir donner à son. livre, et qui, portant sur l’œuvre de Victor Hugo tout entière, dépasse ainsi de beaucoup ses prémisses. Je crois bien qu’il a raison, et, dans l’ensemble, je souscrirais volontiers à son jugement. Mais, en critique, ce n’est pas tant le dispositif, c’est les considérans du jugement qui importent. Or, ce n’est pas assez de Han d’Islande et de Bug Jargal pour pouvoir porter un jugement sur l’auteur de Notre-Dame de Paris et des Misérables ; ce n’est pas assez des Odes et des Orientales pour pouvoir porter un jugement sur l’auteur des Contemplations et de la Légende des siècles ; est-ce même assez de Marion Delorme et d’Hernani pour pouvoir porter un jugement sur l’auteur de Ruy Blas et des Burgraves. Ces considérans incomplets suffisent même ici d’autant moins que, dans la partie biographique de ce Victor Hugo avant 1830, M. Biré s’est appliqué plus consciencieusement, et plus heureusement, à rompre l’unité tout artificielle que le poète s’est efforcé de donner à sa vie. Si M. Biré a clairement montré quelque chose, c’est que le Victor Hugo d’avant 1830 différait étrangement du Victor Hugo d’après la révolution. Mais alors, comment peut-il juger du Victor Hugo d’après la révolution sur ce qu’il ne nous a dit que du Victor Hugo d’avant 1830 ? Cependant, et quoique ne voulant pas, pour beaucoup de raisons, discuter le jugement de M. Biré, il en est un point que nous ne pouvons absolument pas lui accorder, c’est quand il croit avoir fait beaucoup d’établir que Victor Hugo n’aurait été nulle part ce qu’il appelle « un novateur. »

M. Biré nous rappelle un mot bien connu de Voltaire : « Les novateurs ont à juste titre le premier rang dans la mémoire des hommes, » et en effet Voltaire l’a dit, mais il ne l’a pas prouvé. S’il eût essayé de le prouver, il se serait promptement aperçu qu’à ce compte, son rang à lui-même n’était pas ce qu’il croyait, et c’est pour cela peut-être qu’il n’a pas essayé. Il lui eût d’ailleurs été bien difficile d’y réussir. Que nous importe, à vrai dire, que la préface de Cromwell ait été précédée des brochures de Stendhal, d’une préface de Manzoni, d’un chapitre de Mne de Staël, comme si Stendhal, Manzoni et Mme de Staël n’avaient pas eux-mêmes été précédés par Mercier, par Lessing, par Diderot, et ceux-ci, à leur tour, par combien d’autres que l’on retrouverait ? ’En est-il moins vrai d’abord que la préface de Cromwell est ce qu’elle est, et, en second lieu, que c’est d’elle que date l’explosion du romantisme ? Mais si, comme je le crois, — sans partager d’ailleurs l’extravagante admiration qu’il est de mode aujourd’hui de professer pour ce drame fameux, — Hernani leur est supérieur à tous deux, la valeur en est-elle moindre, pour avoir été prévenu sur la scène du théâtre français par le More de Venise, d’Alfred de Vigny, et l’Henri III, de Dumas ? Sur quoi je suis bien obligé de faire observer à M. Biré, qui n’aurait pas dû l’oublier, que, s’ils sont antérieurs à Hernani l’un et l’autre, le More de Venise est postérieur d’environ quatre mois à Marion Delorme, et Henri III postérieur de treize mois à Cromwell. Et pourquoi ne lui demanderais-je pas à quel signe il reconnaît le « novateur » dans cette traduction de Shakspeare qui est le More de Venise, puisqu’il le méconnaît dans cette adaptation de l’histoire d’Angleterre qui est Cromwell ? On lui voudrait décidément une justice plus impartiale. Mais la vérité, c’est qu’en art, comme en science, comme partout, il semble qu’un vrai « novateur » soit toujours un homme qui manque par quelque endroit, qui voit le but et qui n’y atteint pas, et qui finalement lègue à de plus heureux que lui le soin de réaliser ce qu’il avait rêvé. Ce qui me déplaît dans Notre-Dame de Paris, ce n’est pas qu’elle ait été conçue sous l’influence de Walter Scott, c’est qu’elle demeure au-dessous de Quentin Durward. Mais inversement, ce n’est point parce qu’Alfred de Vigny aura tenté quelque chose de semblable dans ses Poèmes anciens et modernes que j’en admirerai moins la Légende des siècles.

Il faut ajouter que c’est surtout en poésie, et au théâtre, qu’il y a une supériorité d’exécution qui emporte le reste. De plus grands que Victor Hugo sont là pour le prouver, — Dante, Milton et Goethe, ou Shakspeare, Corneille et Molière. On l’a dit vingt fois et on ne saurait trop le redire : il n’y a pas un sujet de Shakspeare qui lui appartienne. Et il y a mieux que cela ! Que M. Biré prenne la peine de rechercher pourquoi tout ce théâtre de Victor Hugo, — depuis Marion Delorme jusqu’aux Burgraves, — est si faux, si en dehors de la vérité, si puéril même la plupart du temps, par-dessous l’éclat de sa splendeur lyrique ? C’est justement pour être, si je puis dire, « trop inventé ; » c’est justement parce que le poète s’est un jour promis, dans un accès d’orgueil, de ne porter au théâtre que des sujets qui ne seraient qu’à lui ; c’est justement enfin parce qu’ils ne sont appuyés en quelque sorte, ni comme la comédie de Molière à la réalité de la vie commune, ni comme la tragédie de Corneille à la vérité de l’histoire, ni comme le drame de Shakspeare à la réalité tour à tour, à l’histoire, et à la tradition consacrée. Non ! ne répandons pas ces idées fausses et dangereuses sur l’invention littéraire. Veillons d’autant plus à ne pas les répandre qu’on peut être assuré que le vulgaire les accueillera plus aisément. Qu’est-ce qui est nouveau dans le monde ? Les Méditations, nous dit M. Biré. Sans doute, et à Dieu ne plaise que je dise rien ici, dans le temps surtout où nous vivons, qui puisse donner à croire que j’admire médiocrement Lamartine ! mais M. Biré croit-il qu’il fallut chercher bien longtemps pour trouver des prédécesseurs à Lamartine ? Et quand ce ne serait que Chateaubriand ? En effet, dit M. Biré, le Génie du christianisme, voilà aussi qui est d’un « novateur ; » et je tiens si peu à le contrarier que je n’ai garde d’y contredire. J’aimerais seulement qu’il n’eût pas mis son opinion sous l’autorité de M. Léon Gautier, lequel se connaît d’autant moins en littérature qu’il se connaît mieux en chansons de gestes. Mais quoi ! « la Bible vengée des sarcasmes de Voltaire, » pour prendre une des nouveautés dont M. Biré fait honneur à Chateaubriand, qu’y a-t-il là de si nouveau ? L’abbé Guénée l’avait fait avant lui. Pas de la même manière, répondra-t-il peut-être. C’est précisément ce que je dis, et rien davantage : ils ne l’avaient pas fait de la même manière. Et quand M. Biré m’apprend que M. Charles Lafont avait déjà traité dans ses Légendes de la charité ce sujet des Pauvres Gens que Victor Hugo a repris dans sa Légende des siècles, c’est tout ce que je veux lui faire entendre : ils l’ont donc traité tous deux, — Charles Lafont et Victor Hugo, — mais pas de la même manière !

Il était nécessaire d’appuyer un peu sur ce point. Le livre de M. Biré, comme nous le disions en commençant, est trop important, et s’attachera trop étroitement à l’histoire du poète et de l’œuvre pour qu’il ne fût pas indispensable d’en discuter loyalement l’esprit. Comme il est d’ailleurs séduisant, par endroits même très divertissant, il convenait surtout de montrer qu’il faut le lire avec quelques précautions. C’est ce que nous avons tâché de faire, et sous cette réserve, nous n’hésitons pas à le recommander. Nous n’avons au surplus pour cela qu’à reproduire quelques mots de Sainte-Beuve sous la protection desquels M. Biré s’est mis lui-même : « Je voudrais avant tout, disait l’auteur de Chateaubriand et son Groupe littéraire, donner simplement des chapitres d’histoire littéraire, les donner vrais, neufs, s’il se peut, nourris de toute sorte d’informations sur la vie et l’esprit d’un temps encore voisin de date et déjà lointain de souvenir. » Ces chapitres d’histoire littéraire, M. Biré nous les a donnés, — et en même temps le légitime désir d’en voir quelque jour la suite.


F. BRUNETIERE.