Ouvrir le menu principal

Revue littéraire - Les Mémoires d’un homme heureux

Revue littéraire - Les Mémoires d’un homme heureux
Revue des Deux Mondes3e période, tome 106 (p. 207-218).

Mémoires de Marmontel, nouvelle édition, avec préface, notes et tables, par M. Maurice Tourneux, 3 vol. in-18. Paris, 1891 ; librairie des Bibliophiles.

Si peut-être, comme je vous le souhaite, vous n’aviez jamais lu Cléopâtre ni Denys le Tyran, Bélisaire ni les Incas, il faudrait vous garder de les lire. Mais puisqu’il arrive parfois qu’un homme de lettres, sur ses vieux jours, après avoir écrit quarante ans sans talent, s’en découvre à remémorer les bonnes occasions qu’il a échappées d’en avoir, c’est le cas de quelques-uns de nos contemporains, dans leurs Souvenirs ou dans leurs Mémoires des autres ; et c’est le cas, dans les siens, de Jean-François Marmontel, poète lyrique, dramatique, didactique, érotique, romancier, conteur, grammairien, critique, journaliste, secrétaire des bâtimens, historiographe de France, et secrétaire perpétuel de l’Académie française. Non-seulement ses Mémoires, avec ceux de l’abbé Morellet, son confrère et beau-frère, avec ceux de Mme d’Epinay, avec les Confessions de Rousseau, sont au nombre des plus curieux que l’on puisse consulter sur les hommes de lettres et sur quelques-uns des « salons » du XVIIIe siècle, — ces salons où j’ai toujours pensé qu’on avait dû s’ennuyer autant qu’en lieu du monde ! — mais ils contiennent encore de fort jolies pages, des pages pittoresques, animées et vivantes, que gâte à peine un peu de la déclamation ou de la sensiblerie du temps. Il faut les avoir lus, et on peut les relire. Si c’est notre opinion, c’est aussi celle de M. Maurice Tourneux, qui n’a pas eu d’autre raison de s’en faire le dernier éditeur, et qui s’est acquitté d’une tâche assez délicate avec autant de discrétion que de connaissance des hommes et des choses du XVIIIe siècle. C’est pour « l’instruction de ses enfans, » si nous l’en croyons, que Marmontel, déjà vieux, écrivit ses Mémoires, à la sollicitation de sa femme, qui, plus jeune que lui de trente ou trente-cinq ans, se figurait avoir, en l’épousant, épousé le grand art et la « philosophie. » Mais, à vrai dire, Mlle de Montigny n’avait épousé qu’un de ces Lovelace ou de ces Valmont assagis, et même un peu fourbus, qui ne font pas, à ce que l’on conte, les plus mauvais maris. On aime d’ailleurs à penser qu’avant de mettre ses Mémoires dans les mains de ses en fans, Jean-François leur avait d’abord, donné d’autres leçons. Car, selon le mot de Mme Staal-Delaunay, — qu’il s’applique à lui-même dans ses dernières pages, — s’il ne s’est peint là qu’en « buste, » on se demande ce qu’il nous aurait laissé voir, s’il s’était avisé de s’y peindre… en pied. Après tout, cette liberté de pinceau n’est qu’un trait de mœurs et un attrait de plus : un attrait, si, malheureusement, ce que nous demandons d’abord aux faiseurs de Mémoires, ce sont des « histoires de femmes ; » et un trait de mœurs, si, comme il n’en faut pas douter, Marmontel s’est cru le plus moral du monde, en racontant ses amours avec Mlle Navarre ou avec Mlle Clairon. Son excuse, ou plutôt sa justification, était sans doute à ses yeux, que, dans le commerce de ces aimables personnes, il avait songé bien moins à leur plaisir, ou même au sien, qu’à sa fortune. Si jamais homme, en effet, s’est poussé par les femmes, c’est assurément notre Marmontel, et de là je conclus qu’en enseignant à ses en fans la manière de se servir d’elles, il a cru consigner pour eux, dans ses Mémoires, le meilleur de son expérience. Ainsi le roman, même le plus romanesque, est toujours plus voisin qu’on ne le croit de la vérité des mœurs de son temps : l’histoire authentique des Dubois ou des Alberoni ressemble étrangement à celle du Gil Blas de Le Sage, et, la vie de Marmontel, c’est le Paysan parvenu de Marivaux.

Son origine était des plus humbles, et, à cet égard, je ne sais si l’on a dit assez ce que les premiers livres de ses Mémoires ont pour nous d’instructif autant que d’aisé, d’aimable, et de riant. Songez seulement de quels traits encore, dans de certains Manuels, — où, comme l’on fait les remèdes avec les poisons, on croit composer l’amour du présent avec la haine du passé, — de certains historiens nous dépeignent la condition du paysan sous l’ancien régime ! Cependant, en réalité, les paysans de Marmontel, ses Limousins et ses Auvergnats, ne diffèrent pas moins des animaux à deux pieds de La Bruyère, que les durs Bourguignons dont Restif, dans sa Vie de mon père, nous a légué les vivans portraits. Dans les environs de cette petite ville de Bort, où l’auteur des Mémoires naquit en 1723, trouverait-on sans doute aujourd’hui plus d’aisance ou de luxe ? Y mange-t-on plus de viande ? les écoles y sont-elles peut-être plus fréquentées ? puisque c’est à ces deux signes que nos statisticiens reconnaissent, mesurent, et saluent le progrès. Je doute au moins qu’on y rencontrât, chez un modeste tailleur d’habits, plus de bon sens qu’en Martin Marmontel, son père, ou plus d’agrément, de distinction d’esprit, et j’ose dire d’élévation même, qu’en Marianne Gourdes, sa mère.

Il nous a laissé un charmant tableau de la manière dont on vivait aux environs de 1735, sous la pacifique administration de Fleury, dans son coin de province :

« L’ordre, l’économie, le travail, un petit commerce, et surtout la frugalité, nous entretenaient dans l’aisance. Le petit jardin produisait presque assez de légumes pour les besoins de la maison, — qui ne se composait pas de moins d’une quinzaine de femmes et d’enfans, sous le patriarcat du tailleur d’habits ; — l’enclos nous donnait des fruits, et nos coings, nos pommes, nos poires, confits au miel de nos abeilles, étaient, durant l’hiver, pour les enfans et les bonnes vieilles, les déjeuners les plus exquis. Le troupeau de la bergerie de Saint-Thomas habillait de sa laine tantôt les femmes et tantôt les enfans ; mes tantes la filaient ; elles filaient aussi le chanvre du champ, qui nous donnait le linge, et les soirées, où, à la lueur d’une lampe qu’alimentait l’huile de nos noyers, la jeunesse du voisinage venait teiller avec nous ce beau chanvre, formaient un tableau ravissant. La récolte des grains de la petite métairie assurait notre subsistance. La cire et le miel de nos abeilles, que l’une de mes tantes cultivait avec soin, étaient un revenu qui coûtait peu de frais ; nos galettes de sarrasin, humectées, toutes brûlantes, de ce bon beurre du Mont-Dore, étaient pour nous le plus friand régal, et je ne sais pas quel mets nous eût paru meilleur que nos raves et nos châtaignes… Ainsi, dans un ménage où rien n’était perdu, de petits objets réunis entretenaient une sorte d’aisance et laissaient peu de dépense à faire pour suffire à tous nos besoins. Le bois mort, dans les forêts voisines, était en abondance et presque en non valeur ; il était permis à mon père d’en tirer sa provision. L’excellent beurre de la montagne et les fromages les plus délicats étaient communs et coûtaient peu ; le vin n’était pas cher, et mon père lui-même en usait sobrement. »

C’est ce qu’il a lui-même autre part appelé, d’un style plus noble, « l’image d’une pauvreté riante, et des premiers besoins de la nature agréablement satisfaits. »

Ecrivant d’ailleurs, comme il faisait, à soixante ans de distance, Marmontel, en traçant cette idylle, n’a-t-il pas orné ou « romancé » ses souvenirs de jeunesse ? Je le croirais volontiers, car, au fond, quel autre motif un septuagénaire aurait-il d’écrire ses Mémoires ? et puis, quel vieillard, en se souvenant, n’imagine ? Mais, — ce qui vaut mieux peut-être ici que la vérité même, — on voit, après tant de temps écoulé, la vive, la fraîche, la profonde impression que Marmontel gardait toujours de la maison paternelle, de sa petite ville, de ses premières années ; et, puisqu’il n’y a pas un trait dans le tableau qui sorte de la nature, il n’y en a pas un non plus dont nous ayons le droit de suspecter l’exactitude. Nos pères, eux aussi, ont connu la douceur de vivre, et, moins exigeans que leurs fils, ils l’ont peut-être appréciée mieux que nous.

Aucune ambition non plus ne leur était interdite, si ce n’est celle de commander les armées ou de monter dans les carrosses du roi, qui sont deux choses dont il semble que l’on puisse aisément se passer. Marmontel en est un exemple, comme aussi bien ses amis et les gens de lettres ses confrères, comme Rousseau, le fils de l’horloger de Genève ; Diderot, le fils du coutelier de Langres ; d’Alembert, l’enfant adoptif de la vitrière ; et Caron, plus connu sous le nom de Beaumarchais, et La Harpe, et Delille, et Rivarol, et Chamfort, qui n’étaient même, ceux-ci, « les enfans de personne. » L’humilité de leur condition ou de leur naissance, qui n’a pas empêché leurs parens ou leurs protecteurs de les faire instruire, ne les a pas non plus empêchés d’atteindre à la réputation, à la considération, à la fortune, aux honneurs, de frayer avec les grands, d’approcher les rois et les impératrices, — si tant est que ce soit l’une des quatre fins de1 l’homme, — de taper sur la cuisse de la grande Catherine, comme Diderot, ce qui est une liberté qu’à peine aujourd’hui les ministres eux-mêmes oseraient prendre avec la femme d’un tout petit fonctionnaire, ou d’épancher des larmes à torrent, comme Marmontel, dans le sein des ambassadeurs, des Creutz et des Carracioli. Et que fallait-il pour qu’ils eussent tous ces privilèges ? Oh ! bien peu de chose, en vérité 1 II suffisait que leur Aristomène eût réussi sur la scène du Théâtre-Français, ou qu’ils eussent écrit pour une Académie de province le Discours sur les sciences et les arts.

Il est vrai que, pour Marmontel, la littérature ne lui a servi que d’un honorable prétexte à faire son chemin dans le monde. Les dieux qui veillaient sur lui l’avaient doué de cette facilité à tout faire qui n’est que la contrefaçon ou la déplorable parodie du talent. Vers ou prose, tragédie, grand opéra, roman, discours académique, ode, épître, élégie, conte moral, histoire, critique, esthétique, philosophie, politique, tout était bon à Jean-François, et, en tout, il y faisait preuve de la même aimable, agréable, et redoutable médiocrité. Non qu’il n’y ait, de-ci, de-là, dans ses Elémens de littérature, quelques observations justes ou ingénieuses. Qui croirait qu’il a parfois de l’imprévu dans l’imagination ? Si d’ailleurs son Numitor ou son Aristomène, illisibles dans leur nouveauté, n’ont pas cessé de l’être en vieillissant, Marmontel a connu le théâtre, il a su son métier ; et, n’ayant pas eu l’ombre de talent seulement, il est néanmoins tout le contraire d’un sot. Mais quoi ! dans les dix-huit volumes de son œuvre il n’y a pas, je pense, une idée qui soit sienne ; et, ses Mémoires toujours exceptés, je n’y sache pas un sentiment qui ne soit faux, ou factice, ou guindé. Si nous effacions son nom de l’histoire de la littérature, gageons plutôt qu’il n’y paraîtrait pas, qu’on ne verrait pas ce qui nous manquerait… Mais si nous ôtions sa personne du XVIIIe siècle, nous ferions trop de peine à tout ce qu’il y a de friands d’anecdotes agréablement scandaleuses ; nous en ferions trop aux ombres désolées des Gaussin, des Clairon, des Beauménard, et généralement de u toutes les filles de la comédie, » comme les appelle fort impertinemment le chevalier de Mouhy, — qui ne réussissait pas sans doute aussi bien auprès d’elles.

« Jetons un voile, — c’est son expression, — sur les déplorables erreurs » de ce robuste Limousin. Disons seulement que c’est en vain que des rapports de police ont calomnié sa vigueur, et, pour preuve, rappelons qu’aux environs de sa cinquantaine, Mlle Clairon, ses premières amours, un peu flétries déjà, et la jolie comtesse de Séran se disputaient encore l’honneur et le plaisir de le loger. Ce fut l’actrice qui l’emporta. « Vous êtes environnée, madame, dit-elle à l’autre, de tous les genres de bonheur ; — elle croyait, avec tout Paris, que Mme de Séran faisait l’intérim de la Pompadour à la Du Barry ; — et moi, je n’ai plus que celui que je puis trouver dans la société assidue et intime d’un ami véritable. Par pitié, ne m’en privez pas. » On sera bien aise de savoir que Mme de Séran ne perdit rien pour avoir attendu. Il parut un margrave d’Anspach, à qui ces arrangemens intimes ne plurent point ; il exigea sa Clairon tout entière ; et Marmontel transporta ses quartiers chez Mme de Séran, dans un petit hôtel qu’elle tenait de la générosité du roi. C’était une particularité du caractère de Marmontel que d’aimer peu à loger chez lui. Il se trouvait sans doute mieux chez les autres ; et subsidiairement chez les dames, car, ai-je dit qu’en s’établissant chez Mme de Séran, s’il sortait de chez Mlle Clairon, il était sorti, pour entrer chez Mlle Clairon, de chez Mme Geoffrin ?

N’oublions rien, pourtant : dans l’intervalle, il avait passé dix jours, sur le désir du duc d’Aumont chez le roi même, à la Bastille, où il n’avait pas regretté la « chère un peu succincte » des dîners de Mme Geoffrin. Il nous a conservé le menu de son premier repas : « un excellent potage ; une tranche de bœuf succulent ; une cuisse de chapon bouilli ruisselant dégraisse et fondant ; un petit plat d’artichauts frits en marinade, un d’épinards ; une très belle poire de crésane, du raisin frais, une bouteille de vin vieux de Bourgogne et du meilleur café de Moka. » Voilà comme l’on nourrissait alors les prisonniers ! J’ajoute que son embastillement, selon l’usage, avait achevé de mettre Marmontel à la mode. Il l’avait aussi dégagé d’une promesse de mariage. Et s’il y avait perdu la direction du Mercure, les compensations allaient pleuvoir pour l’en consoler. « J’ai observé plus d’une fois, dit-il à ce propos, et dans les circonstances les plus critiques de ma vie, que, lorsque la fortune a paru me contrarier, elle a mieux fait pour moi que je n’aurais voulu moi-même. Ici, me voilà ruiné, et du milieu de ma ruine vous allez, mes enfans, voir naître le bonheur le plus égal, le plus paisible et le plus rarement troublé dont un homme de mon état se puisse flatter de jouir. »

Cette préoccupation de fortune explique peut-être, dans ces Mémoires d’un homme de lettres, l’absence de tout renseignement littéraire. Les anecdotes y abondent et les portraits aussi, dont il en est plusieurs qui sont devenus classiques, pour ainsi dire, sans que l’on sache toujours qu’ils sont de Marmontel. Mais, de l’Esprit des lois, de Candide ou de l’Essai sur les mœurs, de l’Histoire naturelle, de la Nouvelle Héloïse ou de l’Emile, du Mariage de Figaro, pas un mot ou à peine quelques mots en passant. M. Geoffrin lui-même, — car il y avait un M. Geoffrin dans le salon de sa femme, — ne devait pas être plus indifférent aux événemens littéraires, et il est assez évident qu’ils n’ont jamais intéressé Marmontel. Selon le mot souvent cité d’un autre secrétaire perpétuel de l’Académie française, Marmontel n’a vu dans les lettres que les facilités qu’elles offraient d’en sortir, superas evadere ad auras, le seul moyen qu’eût le fils d’un tailleur de s’imposer à l’attention du monde et de prendre sa part des faveurs de la cour. Combien de Marmontels, encore aujourd’hui, parmi nous, quoique d’ailleurs il n’y ait plus de cour, ni, je pense, presque plus de monde !

Aussi faut-il se délier de ses jugemens, et rarement l’en croire lorsqu’il parle de ceux qui le dépassent, de Voltaire même, son premier protecteur, dont il n’a vu que les petits côtés, de Buffon et de Rousseau :

« Buffon, environné chez lui de complaisans et de flatteurs, et accoutumé à une déférence obséquieuse pour ses idées systématiques, était quelquefois désagréablement surpris de trouver parmi nous moins de déférence et de docilité… Gâté par l’adulation, et placé par la multitude dans la classe des grands hommes, il avait le chagrin de voir que les mathématiciens, les chimistes, les astronomes ne lui accordaient qu’un rang très inférieur parmi eux… et que parmi les gens de lettres, il n’obtenait que le mince éloge d’écrivain élégant et de grand coloriste… Je me souviens qu’une de ses amies m’ayant demandé comment je parlerais de lui, s’il m’arrivait d’avoir à faire son éloge funèbre à l’Académie française, je répondis que je lui donnerais une place distinguée parmi les poètes du genre descriptif, façon de le louer dont elle ne fut pas contente.

« Mal à son aise avec ses pairs, il s’enferma donc chez lui avec des commensaux ignorans et serviles, n’allant plus ni à l’une ni à l’autre académie, et travaillant à part sa fortune chez les ministres et sa réputation dans les cours étrangères, d’où, en échange de ses ouvrages, il recevait de beaux présens… »

Ai-je besoin de dire qu’il n’y a pas un mot qui soit vrai là dedans ; pas une « note » qui soit juste ; pas une ligne qui ne suffise à classer celui qui l’a écrite fort au-dessous de Fréron ! Mais ce que Marmontel a le moins compris, c’est que l’admiration de la « multitude » plaçât l’Histoire naturelle au-dessus de Bélisaire ou de la Bergère des Alpes, ou c’est encore que l’on eût besoin, pour l’écrire, de se retirer du milieu des beaux esprits de Paris, du salon de Mme Geoffrin ou du baron d’Holbach. Lui, qui ne travaillait que pour égayer les après soupers de « la charmante comtesse de Brionne, » ou de « la belle marquise de Duras, » ou de « la jolie comtesse d’Egmont, » il n’a pas compris qu’un homme de lettres travaillât d’une autre manière, et moins encore qu’un savant pût préférer sa science à tripoter dans les affaires d’amour du « fastueux » La Popelinière, ou de « l’enchanteur » Bouret, ou du roi de France lui-même. Que ne s’abstenait-il donc de parler de Buffon ? ou, s’il en voulait parler, que ne la lisait-il, au moins, cette Histoire naturelle, dont vous diriez qu’il n’a connu que les parties rédigées par Guéneau de Montbeillard et par l’abbé Bexon ?

Il n’a pas non plus mieux parlé de Rousseau.

« Après le succès qu’avaient eu dans de jeunes têtes ses deux ouvrages couronnés à Dijon ; — notez en passant, pour l’amour de l’exactitude, qu’on n’a pas couronné le second, et de beaucoup le plus fort des deux : le Discours sur l’origine de l’inégalité ; — Rousseau, prévoyant qu’avec des paradoxes colorés de son style, animés de son éloquence, il lui serait facile d’entraîner après lui une foule d’enthousiastes, conçut l’ambition de faire secte ; et, au lieu d’être simple associé de l’école philosophique, il voulut être chef et professeur unique d’une école qui fût à lui, mais, en se retirant de notre société, comme Buffon, sans querelle et sans bruit, il n’eût pas rempli son objet. Il avait essayé pour attirer la foule de se donner un air de philosophe antique : d’abord en vieille redingote, puis en habit d’Arménien, il se montrait à l’Opéra, aux promenades, dans les cafés ; mais ni sa petite perruque sale et son bâton de Diogène, ni son bonnet fourré n’arrêtaient les passans. Il lui fallait un coup d’éclat pour avertir les ennemis des gens de lettres, et singulièrement de ceux qui étaient notés du nom de philosophes, que Jean-Jacques Rousseau avait fait divorce avec eux. Cette rupture lui attirerait une foule de partisans ; et il avait bien calculé que les prêtres seraient du nombre. Ce fut donc peu pour lui de se séparer de Diderot et de ses amis : il leur dit des injures, et par un trait de calomnie lancé contre Diderot, il donna le signal de la guerre qu’il leur déclarait en partant. »

Je me reprocherais d’oublier le mot de la fin. Aussitôt que la société des holbachiens, comme on les appelait, fut privée de l’importune présence de Buffon et de Rousseau, c’est alors, si nous l’en croyons, « qu’elle trouva en elle-même les plaisirs les plus doux que puissent procurer la liberté de la pensée et le commerce des esprits. » Me serais-je un peu avancé tout à l’heure, en disant que Marmontel fut le contraire d’un sot ?

En revanche, où son admiration se déborde, c’est quand il arrive à ses pairs : Helvétius, Saint-Lambert, l’abbé Morellet, dont il compare la manière à celle de Lucien, de Rabelais, de Swift ; Thomas surtout, cet homme rare, qui, « avant d’entamer un éloge, commençait par étudier la profession, l’emploi, l’art dans lequel son héros s’était signalé. » Aussi, jamais orateur « n’a-t-il mieux embrassé ni mieux pénétré ses sujets, » et, dans la carrière de l’éloge, personne « ne peut le passer ni l’atteindre. » Plus faible dans le poème épique, les quatre premiers chants de sa Pétréide n’en sont pas moins « un magnifique vestibule » qui renferme « de grandes beautés. » Si Thomas eût vécu, un projet que lui connaissait Marmontel, « et qu’il aurait supérieurement bien rempli, » était d’écrire sur l’histoire de France des discours dans « le genre de celui de Bossuet sur l’Histoire universelle. » Mais malheureusement ce grand homme, je veux dire Thomas, « ne voyait les femmes qu’en observateur froid, jamais en amateur des grâces et de la beauté, » oubliant que les femmes « contribuent essentiellement à la célébrité. » Je reconnais là mon Marmontel, et je reviens donc, puisqu’il le faut, à ses « histoires de femmes. »

Ce ne sera pas du moins sans avoir protesté contre la singulière fantaisie dont, un jour, il y a bien longtemps, s’avisa l’auteur des Causeries du lundi. Sainte-Beuve, qui aimait, on le sait, à rapetisser les grands hommes, avait au contraire plus que de l’indulgence, et vraiment de la tendresse d’âme, pour « les écrivains recommandables et distingués du second ordre. » Il s’est donc plu à louer Marmontel, non-seulement ses Mémoires, mais ses Elémens de littérature, mais ses Contes moraux ; et il n’a pas tenu à lui qu’on inscrivît ce soupeur au u premier rang des bons littérateurs du XVIIIe siècle, » immédiatement au-dessous de Voltaire, à côté de Chamfort ou de Rivarol. C’est lui faire trop d’honneur, et, si ce n’étaient ses Mémoires, Marmontel n’existerait pas. Encore n’est-ce pas lui qui nous intéresse dans ses Mémoires, ou du moins n’est-ce pas en lui l’homme de lettres, mais « l’homme du monde ; » et j’admire que Sainte-Beuve ne l’ait pas mieux vu ni plus franchement dit. Ce qu’il faut en effet reprocher à Marmontel, ce n’est pas seulement de n’avoir pas aimé les lettres, ou de n’en avoir usé que comme d’un moyen de fortune, mais, pour autant qu’il était en lui, c’est d’avoir compromis la dignité de l’homme de lettres, en en faisant l’amuseur ou le complaisant des femmes et des gens du monde. Il y en aura toujours de cette espèce. Mais pourquoi les reconnaîtrions-nous comme nôtres ? et si d’ailleurs, comme à Marmontel, nous ne leur devons rien, je dis absolument rien, que signifient ces réhabilitations ?

Je ne comprends pas non plus qu’autant que le talent, Sainte-Beuve ait cru devoir louer le « caractère » de Marmontel. Non que je lui, fasse un crime du nombre et de l’éclat de ses bonnes fortunes ! Vous ne le voudriez pas ; et, encore qu’un peu rances, j’aurais l’air de les lui envier. Si Marmontel a peu de « préjugés, » je sais qu’on en avait moins encore autour de lui, et s’il en eût eu par hasard, il se serait hâté de les étouffer, de peur d’en être dupe. Je souhaiterais seulement pour lui que, de tant de femmes qu’il a connues, il eût tiré moins de services, et de moins effectifs. N’eût-il pas encore pu moins déférer peut-être, avec moins d’empressement, moins de complaisance ou de moindres flatteries, aux titulaires de ces dames ? et, en sa qualité de « philosophe, » fréquenter moins assidûment chez les fermiers généraux, chez La Popelinière, par exemple, — sur lequel, dans ses Mémoires, il nous a laissé de si étranges détails, —ou encore chez le fameux Bouret ? On s’en étonna, même au XVIIIe siècle, puisqu’il a cru devoir s’en défendre dans ses Mémoires. Et n’aimerait-on enfin pas qu’animé, comme tous ses contemporains, de la louable, de la généreuse, de la noble intention de réformer l’Etat et de faire faire au roi de grandes choses, il en eût imaginé quelque moyen plus honnête que de pousser lui-même la comtesse de Séran dans ses bras ?

« J’eus le plaisir, — dit-il à ce propos, en nous racontant la première entrevue particulière de Louis XV et de Mme de Séran, — j’eus le plaisir de voir les châteaux en Espagne de l’ambition s’élever ; la jeune comtesse toute-puissante ; le roi et sa cour à ses pieds ; tous ses amis comblés de grâces, de faveurs, moi-même honoré de la confiance de sa maîtresse, et par elle inspirant et faisant faire au roi tout le bien que j’aurais voulu. Il n’y avait rien de si beau. On attendait la jeune souveraine ; on comptait les minutes ; on mourait d’impatience de la voir arriver, et cependant on était bien aise de voir qu’elle n’arrivât point encore. »

La franchise d’une âme naturellement courtisane s’est-elle jamais ni nulle part étalée plus ingénument ? Pour avoir je ne sais quoi de naïf ou de content d’elle-même, et de comique à force de naïveté, l’immoralité de Marmontel n’en est pas moins profonde. Se rend-il compte seulement qu’il fait ici l’entremetteur ? On est en vérité tenté de se le demander. Mais s’il ne s’en rend pas compte, alors il n’en est que plus beau dans son rôle ; et ce sera par là, si l’on veut, qu’il se refait une originalité. Cette belle négociation n’aboutit point, s’il faut l’en croire, et c’est alors que le duc de Choiseul, ému du désintéressement de Mme de Séran, lui proposa de payer l’héroïsme de sa résistance du prix de deux cent mille livres. « Non, monsieur le duc, lui répondit cette aimable femme, nous ne voulons point d’un argent que nous n’avons pas gagné ni ne gagnerons point. » Et elle se contenta d’un petit hôtel qui devait en valoir le double.

Cependant Marmontel avançait en âge : « son avenir, jusqu’alors si serein, s’obscurcissait à ses yeux ; » Mme de Séran avait vendu son hôtel et il avait fallu déloger ; « il songeait à se donner une compagne, » et même il en avait tenté plus d’une fois, l’aventure, « quand il vit arriver à Paris la sœur et la nièce de ses amis, MM. Morellet. » Mlle de Montigny n’avait que dix-huit ans ; il en avait, lui, cinquante-quatre. Ce mariage, qui pouvait lui coûter cher, acheva au contraire sa fortune, et pendant près de quinze ans, de 1777 à 1792, heureux époux et heureux père, il allait vivre dans l’enchantement de son nouvel état. Il a dressé lui-même, dans ses Mémoires, l’état de ses revenus à cette date : « Sans parler, nous dit-il, du casuel assez considérable que me procuraient mes ouvrages, — et, à ce propos, qui croira que son Bélisaire, en sa nouveauté, se soit vendu à neuf mille exemplaires ? — la place de secrétaire de l’Académie française, jointe à celle d’historiographe des bâtimens,.. me valait un millier d’écus. Mon assiduité à l’Académie y doublait mon droit de présence. J’avais hérité, à la mort de Thomas, de la pension de deux mille livres qu’il avait eue, et qui fut partagée entre Gaillard et moi, comme l’avait été celle de l’abbé Batteux. Mes logemens de secrétaire au Louvre et d’historiographe de France, que j’avais cédés volontairement, me valaient ensemble dix-huit cents livres. Je jouissais de mille écus sur le Mercure. »

Si nous y ajoutons cent trente mille livres de ses économies, bien et solidement placées, voilà une fortune assez rondelette pour un homme qui, trente ans auparavant, était arrivé à Paris avec cinquante écus dans sa bourse ; et, il faut sans doute que l’Etat protège les lettres, mais, décidément, les Incas ont coûté un peu cher au gouvernement de Louis XV. Sans ombre de talent, mais non pas sans intrigue ni sans art, le petit protégé de Mlle Clairon était devenu presque un personnage. Pour ne pas trop s’éloigner de la littérature, à laquelle il devait quelque reconnaissance, il se mit, comme il avait fait les tragédies de Rotrou, à déranger les opéras de Quinault, son Roland, son Atys, que Piccini, de son côté, remettait en musique. Entre temps dans les grandes occasions, c’est-à-dire quand l’Académie recevait un archevêque, ou que l’Empereur, je dis l’empereur d’Allemagne, daignait assister à l’une de ses séances, nul n’improvisait plus rapidement que lui quelque discours en vers sur l’Éloquence, ou sur l’Histoire, ou sur l’Espérance de se survivre. Des ministres lui demandaient des Mémoires : Malesherbes le consultait et Calonne augmentait son traitement. Il fréquentait chez les Necker : il y dînait, il y soupait, afin de les mieux observer, et pour en mieux médire un jour. On publiait une édition de ses Œuvres complètes ; et, plus optimiste enfin que jamais, content de tout, parce qu’il l’était imperturbablement de lui-même, ayant tiré de ses contemporains tout ce qu’il en pouvait attendre, et même beaucoup davantage, il ne songeait plus qu’à jouir en bon père de famille d’une fortune non moins agréablement qu’aisément amassée quand éclata la Révolution.

Il a consacré huit livres de ses Mémoires à l’histoire des événemens de la Révolution, et on entend assez qu’ils en forment la partie la moins intéressante.

Je n’y avais noté jadis que deux ou trois endroits plus curieux. C’est, au quatorzième livre, une longue conversation de Marmontel avec Chamfort, « l’un des plus outrés partisans de la faction républicaine » à l’Académie française, et surtout l’un des grands confidens de Mirabeau. Elle se termine par le mot devenu proverbial : « Voulez-vous donc qu’on vous fasse des révolutions à l’eau rose ? » et comme elle en contient quelques autres de cette force et de cette portée, qui ne sont assurément pas du pauvre Marmontel, je me suis étonné quelquefois que les historiens de la Révolution n’en eussent pas tiré plus de parti. La fin du dix-septième livre des Mémoires et le commencement du dix-huitième ne manquent pas non plus d’intérêt, à ce qu’il m’a semblé en les relisant dans l’édition de M. Maurice Tourneux. Quelques-uns au moins des symptômes de ce que M. Taine a depuis lors appelé l’anarchie spontanée, et qu’il a datés avec raison du lendemain même de la prise de la Bastille, peu d’observateurs contemporains les ont mieux notés ou reconnus que Marmontel. Rœderer, au surplus, mêlé, comme l’on sait, de beaucoup plus près que Marmontel au mouvement de la Révolution, est convenu que « cette partie des Mémoires était pleine de détails vrais et d’observations justes. » Il ajoute avec raison que ce ne sont pas ici des Mémoires, et qu’en cessant d’être l’historien de lui-même pour devenir l’annaliste de la révolution, Marmontel est très loin d’en être le mieux informé.

C’est pour cette raison que nous ne discuterons point la question de savoir si l’honnête colère de Marmontel contre les violences de la Terreur est vraiment « un témoignage en faveur des philosophes du XVIIIe siècle, et contre les crimes qui en ont déshonoré la fin, et contre les calomniateurs qui veulent les en charger. » Ainsi s’exprime le même Rœderer. Ce que je crois très volontiers, et ce qu’aussi bien j’ai plusieurs fois essayé de montrer, c’est qu’ayant obtenu de l’ancien régime, avant qu’il achevât de s’effondrer, tout ce qu’ils pouvaient souhaiter de réputation, d’honneurs, et de fortune, comme notre Marmontel, les philosophes, qui étaient des hommes, n’ont pas vu d’un œil impassible ni souffert d’une âme parfaitement égale que la révolution leur arrachât brutalement le fruit de tant d’années d’intrigues. Si l’on veut ajouter qu’ils n’étaient point en général d’un tempérament sanguinaire, mais plutôt anacréontique, j’y consens encore, et c’est ce que prouvent assez les Mémoires de Marmontel. Mais il serait plus difficile de les justifier d’avoir mis leur gloire à propager des idées devant l’application desquelles, en reculant, comme encore Marmontel, d’indignation et d’horreur, ils ont montré tout simplement qu’autant que de perspicacité ils manquaient de courage ou de caractère. Quand on sème la défiance, l’insulte et la haine, est-ce donc une moisson d’amour qu’il faut s’attendre à voir lever ? .. C’est ce que je dirais, si je parlais ici d’un Voltaire, d’un Rousseau, d’un Diderot, mais il ne s’agit que de Marmontel, et vraiment, pas plus que le poète ou le romancier, nous ne pouvons prendre au sérieux en lui ni le philosophe, ni le politique, ni l’historien.

Ce fut un homme heureux, puisque, après tout, la révolution ne le priva que de ses « places littéraires » et de ses « pensions d’homme de lettres, » mais d’ailleurs ni ne lui enleva l’un des siens, ni ne toucha un cheveu de sa tête, ou seulement un écu de ses économies ; — et peut-être est-ce là, dans la constance de son bonheur, qu’il faut chercher le secret de sa remarquable médiocrité.

« L’amitié d’un grand homme, » pour lui ouvrir à vingt-trois ans les portes du Théâtre-Français ; l’amour de Clairon pour l’ancrer dans cette maison, où elle régnait alors ; celui de Mlle Verrière pour lui valoir la protection du maréchal de Saxe, auquel il l’enlève, et la bienveillance du prince de Turenne, auquel il la cède ; la faveur déclarée de Mme de Pompadour, qui lui procure tour à tour une place de secrétaire des bâtimens, un brevet d’historiographe de France, une pension d’homme de lettres, la direction du Mercure ; que sais-je encore ? l’intimité de Mme de Séran, qui le fait rêver un instant de la fortune de Bernis ; et, enfin, quand il a passé la cinquantaine, une aimable jeune fille qui paraît pour le tirer précisément à temps du ridicule et du danger de jouer les vieux beaux, oui, tout cela, c’est bien le bonheur, et justement l’espèce de bonheur qu’il faut pour étouffer le talent même. Quel homme de lettres l’envierait à l’auteur d’Aristomène et de Bélisaire. Lorsque Voltaire fut expiré, Mme Denis, sa nièce et légataire universelle, n’avait pas encore cessé d’aimer, quoiqu’elle en eût certes le droit, et le premier usage qu’elle fit de la fortune de son oncle fut de l’offrir à un commissaire des guerres du nom de Duvivier, qui n’avait que trente ans de moins qu’elle. Les choses allèrent jusqu’au mariage, et les amis de Voltaire en furent tout scandalisés. Sur quoi d’Alembert ayant rencontré la nouvelle épousée, on lui demanda si du moins elle avait l’air d’être heureuse. « Heureuse ! repartit-il, ah ! je vous en réponds ! Heureuse à faire mal au cœur ! » C’est ce que je dirai de Marmontel. Heureux ! oui, si jamais quelqu’un le fut, c’est bien lui, mais heureux d’un bonheur auquel on ne sait quel malheur on ne préférerait point ! Lisez tout de même ses Mémoires.


F. BRUNETIERE.