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Revue littéraire - Les Lettres de Mérimée

Revue littéraire – Les lettres de Mérimée [1]


Le genre épistolaire est un de ceux qui ont contribué jadis à caractériser notre littérature et à lui donner tout son charme. Il semble bien que nous l’ayons porté à la perfection et qu’on ne trouve nulle part ailleurs de correspondances aussi étendues, aussi variées, aussi agréables que sont les plus fameuses d’entre les nôtres. Les qualités de notre race y font merveille, toute la douceur de notre vie sociale s’y reflète. Mais aussi c’est un genre qui appartient déjà à l’histoire de notre littérature et fait partie de son passé. C’est un art délicat que nous avons laissé se perdre. Il ne suffit pas de dire que notre siècle n’aura rien à opposer aux lettres d’une Sévigné ou d’un Voltaire. Mais on a fait des recueils de lettres du XVIIe et du XVIIIe siècles : ils sont à juste titre devenus classiques. Nul doute qu’on ne compose un jour pour le XIXe siècle quelque recueil analogue. Un Joseph de Maistre, un Doudan, qui sont des hommes d’ancien régime, y feront bonne figure. Les lettres des principaux écrivains de ce siècle, de ceux qui ont imprimé le mouvement aux esprits, se distingueront précisément par ceci : qu’elles ne sont pas des lettres. C’est ce que prouvent avec éclat de récentes publications. On nous a donné, dans ces derniers temps, beaucoup de lettres des maîtres du romantisme. Celles de George Sand ont plu par leur caractère scandaleux. Celles de Victor Hugo ont été une déception. A part celles qui sont adressées à Sainte-Beuve et où nous avons trouvé ce plaisir de voir saigner une intime blessure, elles ne sont remarquables que par leur insignifiance. Toutes ces lettres ont d’ailleurs un caractère commun, c’est que celui qui les écrit en est l’unique héros. Victor Hugo ne parle que de lui-même, des événemens de sa vie de famille, de ses romans, de ses pièces de théâtre, de ses rapports avec les éditeurs, avec la censure, avec les journaux où il faut faire passer de petites notes. Affaires de famille, affaires de cœur, préparation des œuvres, souci de la réclame, rivalités, choses de métier, c’est ce qui remplit ces lettres où le cœur s’épanche, où la vanité déborde. Cela, en même temps, leur donne une incomparable valeur de document et leur retire toute valeur d’art. A peine est-ce si les lettres de Vigny, si charmantes et qui lui font tant d’honneur, échappent à ce défaut d’être toutes personnelles. Seule la correspondance de Mérimée fait complètement exception. Les lecteurs de cette Revue n’ont sans doute pas perdu le souvenir des lettres qui ont été publiées ici même. Leur apparition en volume nous est une occasion pour parcourir l’ensemble de cette correspondance, telle du moins que nous la possédons aujourd’hui ; car beaucoup de lettres de Mérimée sont encore inédites, et il en existe d’importantes séries que sans doute on nous donnera quelque jour. Cette étude nous fournira les élémens d’une réponse à la question de savoir pourquoi nos contemporains n’écrivent plus de lettres. Car on s’accorde à constater ce phénomène, et à lui assigner pour causes la découverte du télégraphe et la diffusion du journalisme. Et ces causes ne sont pas sans valeur ; mais il se pourrait qu’il y en eût d’autres, plus profondes, et qui tiennent à l’organisation de notre société, à la place qu’y occupe l’homme de lettres, au rôle qu’il s’y attribue, ou, si l’on préfère, à la façon dont il y exerce son métier.

Mérimée aimait à écrire des lettres. Bien lui en a pris. Car depuis vingt-sept ans qu’il est mort, la postérité a commencé pour lui et elle a déjà rejeté une bonne partie de son œuvre. Mais il se trouve qu’à mesure qu’on a publié de nouvelles parties de sa correspondance, son bagage littéraire s’est accru d’autant. Ces lettres contiennent quelques-unes de ses meilleures pages. On y retrouve tous les mérites qu’on lui connaissait, la même originalité d’esprit, le même tour d’ironie, le même art pour conter, la même sobriété et justesse de style. Et d’autres s’y font jour qu’on ne prévoyait pas : une variété, un abandon, une simplicité non apprêtée, un naturel qui ne semble pas le résultat du travail et de l’effort. En outre, ces lettres nous font mieux connaître l’homme que fut Mérimée, et découvrent certains aspects de sa nature qu’il s’est efforcé de voiler, et qui étaient les meilleurs. Peu à peu un portrait se dégage, très différent de celui que Mérimée avait lui-même accrédité au prix d’une longue patience et d’une application soutenue.

On se représente volontiers la personne des écrivains d’après leurs livres et à la ressemblance de leurs héros. Ce grand étalage de perversité auquel Mérimée s’était complu dans ses Nouvelles ne pouvait manquer de faire impression sur l’esprit du lecteur crédule. Il le sait, et il s’en faut qu’il le regrette. Il met sa vanité à passer pour un très méchant homme. Il conte quelque part avec une évidente satisfaction l’anecdote d’une dame qui, obligée de voyager avec lui en diligence, lui envoya une députation à l’effet de le supplier qu’il l’épargnât. L’attitude qu’il s’est choisie dans le monde et où il s’étudie à paraître est faite pour confirmer les gens dans cette mauvaise opinion. Tous ceux qui, sans pénétrer dans l’intimité de Mérimée, l’ont connu pour l’avoir rencontré dans les salons, en ont emporté le même souvenir, celui d’un monsieur des plus désagréables, railleur à froid, poussant la moquerie jusqu’à l’impertinence et la plaisanterie jusqu’au mauvais goût. Ce Mérimée sceptique et cynique, esprit fort et cœur sec, est aussi bien celui des Lettres à Panizzi. C’est à propos de la vente de certains papiers de Stendhal que Mérimée est entré en relations avec l’administrateur du British Muséum. Toute cette correspondance est donc en quelque manière sous les auspices de Stendhal. Son esprit y circule et s’y manifeste de deux manières : par le goût pour les in congruités et par la dérision des choses religieuses. Il n’y a pas à l’horizon un procès scandaleux, il n’y a pas dans la chronique du beau monde une turpitude, que Mérimée n’en régale aussitôt son correspondant. Il ne manque pas davantage une occasion d’exhaler sa haine contre les dévots, contre l’engeance cléricale, contre Lamoricière qu’il appelle Lamoricierge, et contre le « vieil entêté du Vatican ». Encore pourrait-on dire que l’anticléricalisme est une opinion, et mettre ces déclamations sur le compte de la passion politique. D’autres traits sont sans excuse : les bouffonneries sur notre « sainte religion », sur « la bénédiction de notre saint-père le pape », sur le paradis « où les élus sont pourvus de chronomètres Bréguet », sur la sainte Vierge qui est « très active cette année. » Dans ce genre de facéties, ce n’est pas l’impiété qui choque.

Ces taches déparent les Lettres à Panizzi ; nous n’aurons garde de les oublier, attendu qu’il ne faut pas,. sous prétexte de réformer l’opinion reçue, changer Mérimée en un émule de Grandisson. Mais ce qui fait l’intérêt de ces lettres, c’est qu’elles dénotent chez leur auteur une large curiosité pour toute sorte de questions dont à l’ordinaire s’inquiètent peu ceux qui font profession d’être de purs artistes. Panizzi servit d’intermédiaire entre la France et l’Angleterre pour certaines négociations de diplomatie ; Mérimée est sénateur, intime aux Tuileries, ce sont les choses de la politique qui emplissent leur correspondance. Le point de vue de Mérimée est déterminé par sa situation, à la fois propice et défavorable, qui lui découvre une partie des affaires et lui en dérobe une autre partie. La fermentation des esprits, le mouvement anonyme des idées, Mérimée ne l’a pas compris ; il s’est trompé maintes fois et souvent ses prévisions n’ont pas été réalisées ; mais qui prévoit toujours à coup sûr ? Les erreurs mêmes qu’il commet ont leur intérêt, parce qu’elles nous renseignent sur un certain état d’esprit et portent témoignage pour toute une catégorie de personnes. C’est la politique tout entière du second Empire qui se découvre à nous telle que pouvaient l’envisager les serviteurs éclairés du régime et les amis désintéressés des souverains. Ce sont les incidens de la vie européenne appréciés, à mesure qu’ils se produisent ; ce sont les acteurs du drame international, Pie IX et Victor-Emmanuel, Mazzini et Garibaldi, Cavour, lord Palmerston, Thiers, M. de Bismarck, caractérisés en traits qui ne sont pas toujours justes, qui sont toujours nets et frappans. Mérimée était très apprécié de l’empereur, qui voyait surtout en lui l’homme d’esprit et l’érudit aimable, il était fort avant dans la confiance de l’impératrice. Il fut à même de donner des conseils parfois hardis, de surprendre des secrets douloureux. La correspondance s’ouvre au temps du départ de l’armée d’Italie, dans l’enthousiasme populaire, sous la pluie des fleurs. Elle se ferme sur les désastres de la guerre de Prusse. C’est une histoire du second Empire, écrite au jour le jour, par un esprit libre et réfléchi, attentif aux problèmes du gouvernement, de la diplomatie et des guerres.

Voilà le côté sérieux de l’époque ; en veut-on voir l’aspect frivole ? On a beaucoup déclamé contre la société du second Empire. Il reste qu’elle eut à un degré éminent le goût du plaisir. Faute d’avoir pu reconstituer l’ancienne société et lui emprunter sa conception aristocratique de la vie, on lui avait pris du moins sa légèreté, son insouciance, une sorte de folie, une rage de s’amuser. L’impératrice avait eu la fantaisie mondaine et archéologique d’organiser une cour d’amour : Mérimée en était le secrétaire ; c’est à ce titre qu’il écrit à sa « Présidente ». Il lui écrit en style de cour d’amour, dans une prose tout émaillée de madrigaux. Il l’entretient des divertissemens passés ou des divertissemens projetés, des fêtes, des bals, des réceptions à Saint-Cloud ou à Fontainebleau. Il lui donne des conseils pour jouer la comédie de salon et lui fait la guerre pour ses coiffures. Il la met au courant de certains événemens dont il importe quelle soit avertie : c’est à savoir que Mme de P… vient d’accomplir une grande révolution pour le raccourcissement des robes ; que Mme de T… a maintenant les cheveux blonds ; que la princesse de M… s’est jetée dans la peinture et opère sur elle-même : « Elle a des lèvres d’une couleur de feu ravissante avec lesquelles on peut boire du thé sans les laisser sur la tasse. » Il y a en Mérimée un mondain à l’esprit ingénieux et fertile en ressources pour toutes les sortes de futilités, l’organisateur des charades à l’usage des souverains en tournée, l’imprésario du théâtre de Compiègne. Il est de bon conseil en cas de bal costumé, étant de ceux qui voient la couleur d’une robe et la forme d’un chapeau et comment cette robe et ce chapeau s’harmonisent à la beauté de celle qui les porte. Il peut à l’occasion causer de chiffons. Cela entre pour un peu dans l’attrait que les femmes trouvent à sa conversation. Elles apprécient encore en lui ce talent qu’il a de dire avec infiniment de politesse et de décence des choses épouvantables. Dans les lettres qu’il adresse à mistress Senior, il s’amuse à effaroucher ses timidités de puritaine et d’Anglaise. Il disserte avec elle doctement de l’organisation du ménage à trois en Espagne ; à l’entendre, ce qui n’est ailleurs qu’un usage serait, au-delà des Pyrénées, une institution. Il s’étend encore sur les avantages d’une coutume espagnole d’après laquelle les demoiselles de bonne maison, quand elles ont eu un enfant, l’envoient à quelque grand seigneur qui le fait élever avec soin. Si les lettres à Mrs Senior n’étaient remplies que de pareilles gentillesses, elles ne contribueraient que faiblement à faire tenir Mérimée pour homme de tact. Par bonheur, on y aperçoit déjà cette nuance de sensibilité délicate, de jolie intimité, de confiance et de mélancolie, qui fait le charme des lettres que Mérimée adresse à des femmes.

On sait assez que la conversation est impossible sans les femmes : elle n’existe que par elles ; elle est née sous leurs yeux, elle a duré autant que leur règne. De même nous ne nous soucions de porter l’art épistolaire à sa perfection que s’il s’agit d’en faire un hommage pour elles. C’est alors que nous nous ingénions à trouver des sujets qui puissent intéresser ou amuser celle qui nous lira : nous en empruntons aux nouvelles de la vie publique, aux menus faits de la vie privée, à la chronique du monde et des arts, mais surtout nous puisons dans notre imagination et dans notre fantaisie ; plus qu’aux choses que nous dirons, nous songeons à la façon de les dire : aucune ne nous parait assez délicate. Moins distraites que nous par les exigences de la vie extérieure, les femmes ont le goût des problèmes de l’âme ; nous faisons en leur honneur et pour leur compte une revue de nos propres sentimens, et nous les analysons pour les leur expliquer, car si grande est la différence essentielle des natures, que, sur presque tous les points, leur façon de penser et de sentir est différente de la nôtre. D’instinct et sans qu’il y ait à vrai dire un calcul de notre part, ce que nous découvrons alors, c’est ce qu’il y a de meilleur en nous et dont nous prenons à mesure une conscience plus nette. Si nous avons en nous quelque coin de chimère, que nous avons dérobé aux railleries d’un monde positif, nous n’en rougissons pas auprès de ces confidentes romanesques ; nous leur faisons d’autant plus volontiers part de nos rêves qu’il n’en est guère parmi les plus délicieux auxquels elles ne soient associées. Si quelque déception a laissé en nous son amertume, si quelque souffrance y est toute saignante, nous n’affectons pas auprès d’elles de nous montrer insoucians et forts, mais nous nous prêtons à la douceur d’être plaints. Toute leur pitié s’éveille et toute leur sensibilité s’inquiète, dès qu’elles devinent une douleur qui veut être consolée. Elles ne sont jamais plus près de nous aimer. Or dans la sympathie qui nous attire auprès d’une femme il entre toujours un peu du désir d’aimer et d’être aimés… Un sentiment qui n’aurait pas la violence indiscrète et la tyrannie absorbante de la passion, mais tout à la fois vif et léger, voisin de l’amitié dont il aurait la sûreté, et qui serait tout de même l’amour, un amour de tête où l’imagination serait engagée plutôt que le cœur, et qui n’enlèverait pas à l’esprit sa liberté, mais au contraire qui en aiguiserait la finesse, tel est le sentiment mi-parti de tendresse réelle et de galanterie littéraire qui serait fait à souhait pour dicter à un écrivain des lettres à un « ami féminin ». Et c’est bien celui que Mérimée semble avoir éprouvé pour son Inconnue.

Ces Lettres à une Inconnue mettent dans la correspondance de Mérimée la note sentimentale et romanesque. Elles sont par elles-mêmes quelque chose d’achevé et resteront un des plus jolis spécimens dans ce genre d’écrire. Nous savons aujourd’hui qui est celle à qui elles furent adressées, on nous a appris son nom, sa condition sociale. On a bien fait de nous donner tous ces détails, puisque c’était le seul moyen pour qu’ils nous devinssent indifférens. Hâtons-nous maintenant de les oublier et rendons à l’Inconnue cet air d’énigme dont elle fit une partie de son charme et ce quelque chose de mystérieux dont elle prit tant de soin de s’envelopper. C’est par-là qu’elle piqua la curiosité de Mérimée, qu’elle l’intéressa et le retint. Il lui reproche sa coquetterie, son effroyable coquetterie, sa coquetterie diabolique, ce plaisir qu’elle prend à faire désirer ce qu’elle est décidée à refuser, cette loi qu’elle s’est imposée, chaque fois qu’elle s’est laissée aller à être bonne et gracieuse, de se revancher par quelque méchanceté, cet art enfin de tourmenter. Parfois il s’irrite, il a des mouvemens de colère et des mots de dépit. Or cette coquetterie est voulue, cette énigme est concertée, ces grands airs indifférens sont des airs étudiés. Dès le début de leurs relations, l’Inconnue s’est composé une attitude de froideur, d’ironie, de fierté insurmontable, et de dédain. Elle travaille à s’y conformer, et n’y parvient qu’avec effort, elle se donne de la peine, elle est capricieuse avec méthode, savamment bizarre et laborieusement méchante. Cet artifice de la conduite et du langage est ici tout à fait caractéristique. Il n’est pas seulement significatif d’une certaine tournure d’esprit, mais il dénote un idéal fabriqué peu à peu à force de lectures. La correspondante de Mérimée a beaucoup lu ; elle lit même du grec ; il y a dans son cas un peu de bas-bleuisme, — autant qu’il en faut pour compléter le charme d’un esprit féminin et accuser la distinction de la nature. Il y a aussi des traces de préciosité. Mérimée cite une phrase de ses lettres : « Ma maladie est une impression de bonheur qui est presque une souffrance… » Il raille maintes fois sa pruderie. Sentimens et style sont chez elle pareillement quintes senties. Qu’y avait-il d’ailleurs sous ces dehors apprêtés et derrière ces apparences si exactement surveillées ? Ne s’y cache-t-il pas quelque drame intime d’espérance et de regret ? C’est là l’énigme, seule intéressante, et que nous ne déchiffrerons jamais. Mérimée était vieux, comme il le dit lui-même, au moment où s’ouvre la correspondance : n’approchait-il pas de la quarantaine ? Il venait d’éprouver une désillusion cruelle. Sans doute, il n’était plus capable d’une grande et complète affection. Le mieux pour l’un et l’autre était que les relations commencées par la coquetterie et la curiosité aboutissent à une amitié confiante et calme. Pour notre part, ce dont nous savons gré à l’Inconnue, c’est que, grâce à elle, un chapitre ait été ajouté à l’histoire jamais trop longue des contradictions du cœur. M. Prosper Mérimée, de l’Académie française, romancier immoral, homme à bonnes fortunes et vain de sa mauvaise réputation, s’en va faire par les champs et par les bois des promenades sentimentales et innocentes. Cet observateur précis qui ne croit qu’aux réalités et n’admet que les faits s’avise sur le tard de découvrir la petite fleur bleue. Et il écrit de sa plume la plus élégante et la plus souple des pages étudiées en dépit d’un air décousu, rien que pour les mettre sous deux beaux yeux, des yeux noirs et grands à miracle.

Très différente de l’Inconnue à la grâce apprêtée et mièvre, la femme d’élite à laquelle Mérimée adresse les dernières lettres qu’on vient de publier, est tout cœur, tout élan, tout enthousiasme. Profondément religieuse, elle s’est proposé de convertir Mérimée. Elle travaille avec beaucoup d’ardeur à la tâche ou à la mission qu’elle s’est donnée. Battue sur un point, elle ne se décourage pas et met en avant d’autres argumens. A bout de preuves, elle conclut par ce dernier mot de toute discussion religieuse : c’est qu’il faut croire sans preuves, et qu’à tout prendre, c’est le plus sûr. Pour ce qui est de Mérimée, il n’augure pas bien de l’œuvre de sa propre conversion et n’en attend pas de grands résultats, mais il s’y prête de bonne grâce, traite complaisamment et gravement de l’authenticité des Écritures et de l’essence de la foi. Il ne songe guère à railler et il parle de choses sérieuses avec tout le sérieux et tout le respect qui convient. Il ne se vante plus de son scepticisme, mais plutôt il serait tenté de s’en plaindre : « J’ai, dit-il, le malheur d’être sceptique. » Surtout il est touché de l’intérêt qu’on lui témoigne et qu’il devine sincère autant que noble ; et il en est reconnaissant. Il répond à l’intérêt par la confiance ; et cessant de se tenir en garde, oubliant de se méfier, il laisse échapper des aveux ou des plaintes qui trahissent le besoin foncier de tendresse et font affleurer la sensibilité refoulée.

Car c’est le premier avantage des lettres, que nous y voyions se dessiner très nettement, et sans le secours d’aucuns renseignemens étrangers, les images différentes de ceux et de celles à qui elles sont adressées. Mais en outre, et parallèlement, se découvrent les aspects différens du caractère de celui qui les a écrites. Si Mérimée est positif avec Panizzi, frivole avec la présidente, précieux avec l’Inconnue, grave dans ses dernières lettres, apparemment, c’est que ce sont autant de traits qui se sont mêlés dans la complexité de son caractère. Mais on ne veut l’apercevoir que sous un aspect, qui est aussi bien celui sous lequel il a voulu se faire voir ; sans avoir égard ni aux démentis qu’il s’est donnés, ni même aux retouches apportées par l’âge et par la maladie, on le fige dans une attitude qui, au surplus, est celle qu’il a choisie. Pour lui rendre tout à fait justice, il importe de faire une distinction. Mérimée est sceptique par disposition foncière et complexion naturelle. Il est essentiellement irréligieux, incrédule par incapacité de croire. Il a pour l’humanité en général un mépris sans réserve. L’époque où il vit lui inspire un dégoût tout particulier. Il est donc de toutes manières et tout à fait dépourvu d’illusions. Mais ce scepticisme est purement intellectuel : il n’est pas descendu de la tête jusque dans le cœur. Il a laissé la sensibilité intacte. En théorie, Mérimée déteste les hommes ; en fait, il les plaint et il est si éloigné de les avoir en horreur qu’il les a en pitié. « Il n’y a rien que je méprise et même que je déteste autant que l’humanité en général ; mais je voudrais être assez riche pour écarter de moi toutes les souffrances des individus… » En principe, il n’est d’aucun pays ; en réalité, il témoigne de son amour pour son pays par le retentissement que ses désastres éveillent dans son cœur. Dans ses livres ou dans les conversations de salon, il parle de l’amour sur un ton dégagé, en homme qui sait ce qu’il faut lui demander pour en avoir le plaisir sans la souffrance, et qui s’est par avance prémuni contre les déchiremens d’une trahison. Il a aimé, il a été trahi ; il lui a semblé que tout lui manquait à la fois et que sa vie était désormais sans but. Lui qui a la pudeur de ses émotions et qui répugne à faire étalage de ses douleurs, il revient à maintes reprises sur cette déception qui le laisse à la fois étonné et désolé. « Il y avait une fois un fou qui croyait avoir la reine de Chine (vous n’ignorez pas que c’est la plus belle princesse du monde) enfermée dans une bouteille. Il était très heureux de la posséder… Un jour, il cassa la bouteille et comme on ne trouve pas deux fois une princesse de Chine, de fou qu’il était il devint bête. » Une liaison qui se dénoue, c’est une aventure par où ont passé beaucoup d’honnêtes gens qui en sont sortis allègrement. Mérimée en est resté tout meurtri. Il est tendre. Il est faible.

Cette faiblesse du caractère explique bien des choses chez Mérimée, elle se mêle à quelques-unes de ses qualités, elle est à la base de ses pires défauts. Elle explique notamment qu’il ait été prisonnier de certaines influences : Stendhal, si différent de lui sous tant de rapports, n’en a pas moins déteint sur lui de la façon la plus fâcheuse et laissé sur son esprit une marque indélébile. Elle explique ce culte qu’il professe pour la force. Il admire chez les autres, et sous quelque forme que ce soit, l’énergie qu’il n’a pas. Pour ce qui est de lui, il ne trouve pas en lui-même sa raison d’être. Il la cherche en dehors de lui, dans l’approbation d’autrui. « Je n’ai rien écrit dans ma vie pour le public, toujours pour quelqu’un… Je ne puis plus travailler parce qu’il n’y a plus personne pour prendre en considération mon travail. » Il est dans une étroite dépendance de l’opinion. Le soin qu’il met à la déconcerter prouve assez l’importance considérable, excessive, qu’il lui prête. Il est hanté par la peur du ridicule. Il craint de se montrer tel qu’il est : il n’ose pas se livrer, et pourtant un instinct de sa nature fait qu’il aurait besoin de sentir sur lui l’intérêt et la sympathie. De là une cause permanente d’inquiétude et de tristesse. Pour éviter la lutte, il se retire et se dérobe. Une raillerie suffirait à lui faire perdre contenance ; c’est pourquoi il prend les devans. De là cette attitude de mystificateur, ce rôle appris et patiemment soutenu. L’ironie peut se concilier avec des dispositions de nature assez différentes ; dans beaucoup de cas, et entre autres dans celui de Mérimée, elle n’est que le sourire méfiant de la timidité.

C’est ainsi que ces lettres où nous trouvions tout à l’heure des réflexions sur la politique européenne nous apportent maintenant des confidences discrètes sur la nature de celui qui les écrivait. La variété y est le signe de la vie. On passe d’une anecdote à une réflexion morale, d’un croquis à un paradoxe, d’un souvenir de voyage à un souvenir de lecture. Il y a des portraits en pied, des silhouettes, des mots à l’emporte-pièce, des boutades. Il y a des pages achevées, des lettres soigneusement « faites », et des billets griffonnés à la hâte. Il y a de l’esprit partout, de la fantaisie, du naturel, et cet art de tout dire agréablement qui est l’essence même du genre. Mais on voit aisément pourquoi Mérimée y a si bien réussi. S’il a écrit beaucoup de lettres et s’il y a dépensé beaucoup d’art, c’est d’abord que le temps ne lui a pas fait défaut. Quoiqu’il ait des fonctions officielles et qu’il fasse partie de plusieurs commissions, Mérimée est homme de loisir. Sans être riche, il a une aisance suffisante et qui lui permet de ne pas attendre du labeur de sa plume la subsistance quotidienne. Il écrit à ses heures. Il est libre de paraître dans le monde et de cultiver quelques amitiés choisies : et ce sont là les conditions essentielles d’un commerce épistolaire. Il a fréquenté la société la plus élégante, pour y prendre certaines habitudes d’esprit, un air distingué et libre qu’on ne prend que là : il a entretenu avec quelques amis, d’une façon suivie, une intimité intellectuelle. Homme du monde, a-t-il quand même sa vanité d’auteur ? Cela est certain. Du moins sait-il que la vanité d’auteur est une forme de la sottise. Il évite de nous entretenir de ses livres et surtout d’en célébrer les mérites incomparables. S’il est amené à parler d’une de ses œuvres, de telle « petite drôlerie » qu’il a écrite jadis, il le fait en passant, avec détachement et comme s’il s’agissait des ouvrages d’un autre. Il affecte de ne pas être un auteur de profession et se donnerait plus volontiers pour un amateur. De fait, il a des dons variés et une culture étendue. Il sait plusieurs langues, et il les sait bien : cela lui a permis d’approfondir des littératures très différentes, sans négliger les questions de linguistique pour lesquelles il a une prédilection. Il a fait de la peinture, il est archéologue, il est inspecteur des monumens historiques, il est sénateur, il est courtisan. Il a écrit des romans, des livres d’histoire, des essais de critique, et il a rédigé des rapports. Il a beaucoup voyagé, et non pas seulement à la manière des touristes : en Espagne, en Ecosse, en Italie, il a vécu de la vie des gens du pays. Il a traversé des sociétés très diverses et nommément la mauvaise société. Il a vu beaucoup de mœurs, beaucoup de gens, ayant une « curiosité inépuisable de toutes les variétés de l’espèce humaine. » Son horizon n’est pas fermé. Il a recueilli beaucoup d’impressions et beaucoup de souvenirs. Il les feuillette volontiers pour le compte d’autrui ; car il a pu, en vivant, se modifier, perdre bien des illusions, changer plus d’une fois de goûts et d’humeur : il y a une disposition qui chez lui a subsisté jusqu’à la fin et qui fait comme partie de lui-même, c’est le désir de plaire.

Les mêmes raisons qui ont valu à Mérimée son mérite d’épistolaire font comprendre, par contraste, la décadence du genre en notre temps. Si nos contemporains n’écrivent pas de lettres, c’est que cela leur est matériellement impossible. Ils ont trop de choses à faire. « J’ai des épreuves à corriger, se plaint Victor Hugo, des visites à recevoir, de gros livres à lire, des affaires à suivre ; j’ai écrit ce mois-ci trois lettres à des notaires et à des avoués. Jugez quelle fatigue il y a dans tout cela ! » Et il se compare justement à un tâcheron prisonnier de la besogne quotidienne : « Nous autres pauvres ouvriers du quartier Saint-Antoine, condamnés à tourner la roue qui verse l’argent dans la poche d’un libraire et d’un imprésario et non dans la nôtre. » Pour Sainte-Beuve, avec chaque semaine revient l’échéance redoutable de l’article à faire. George Sand a ses engagemens avec la Revue. Balzac vit enfermé dans un monde imaginaire et ne sait des nouvelles que de Rastignac et de Vautrin. C’est que la littérature est devenue un gagne-pain et que le pain coûte cher. Depuis que l’écrivain a conquis son indépendance, il veut tenir son rang et ses besoins se sont décuplés. Il n’a plus le moyen de faire des choses inutiles. Il écrit, quand il le faut, une lettre d’affaire, une lettre de remerciemens, une lettre de sottises. L’idée ne lui viendrait même pas de tourner une lettre. Une lettre ! c’est de la copie, ça fait des lignes. Comme quelqu’un demandait à Théophile Gautier de lui écrire, il répondait très sérieusement : « Demanderiez-vous à un menuisier de vous envoyer quelques copeaux ? » La littérature est cela même : un métier absorbant, exigeant et rude, car il y a beaucoup de concurrence. On s’y confine, on s’y spécialise, attendu que là comme ailleurs s’applique la loi de la division du travail. Mérimée disait : « Il faut être un peu bête pour ne faire qu’une chose ; et dans les arts on n’excelle qu’en s’y consacrant d’une manière absolue. » Donc, et puisque le succès est à ce prix, on se résigne à être un peu bête : parfois on dépasse la mesure. On s’habitue à ne voir que certaines choses et d’une certaine manière : les œillères sont bien portées. Sur toute sorte de questions nous ne pensons rien et nous ne nous soucions pas d’avoir une opinion, car elles ne sont pas de notre compétence et nous les laissons aux gens de la partie. C’est le mot de Chateaubriand : « Je ne m’intéresse à quoi que ce soit de ce qui intéresse les autres. » Mais, à vivre ainsi dans une sorte de farouche isolement, on perd le sens des proportions comme le tact des réalités. On prête à ses moindres démarches une importance considérable. On s’imagine qu’elles ont pour l’univers entier comme aussi bien pour la postérité autant d’intérêt que pour nous-mêmes. On se pontifie : ce n’est plus le temps de sourire. La vanité s’enfle, la personnalité se gonfle. On se dresse des autels afin d’y célébrer le culte de soi-même. Il est clair que cela ne mène pas tout droit à se plier à l’humeur des autres. On ne souffre pas la contradiction, où l’on voit un manque d’égards. On ne cherche pas à dissimuler ou à combattre ses préférences ; mais on se pose et on s’impose avec ses défauts, avec ses bizarreries, avec son outrecuidance. On est si convaincu de son mérite et si peu défiant de soi qu’on n’essaie plus de se rendre aimable. Aussi bien le mal est général et ne se limite pas à une catégorie d’individus. Les mûmes causes qui ont tué la « correspondance » sont celles qui ont mis en fuite la conversation et rayé de nos usages la politesse. C’est un cas de l’universelle insociabilité qui préside aux rapports de la société d’aujourd’hui. On passe les uns à côté des autres sans se connaître, sans se comprendre, sans s’aimer. Les exigences de la profession priment les devoirs d’humanité. Les nécessités de la vie suppriment les raisons de vivre. Nous avons des romanciers et des savans, des financiers et des ingénieurs, des gens de lettres, des gens de sport, des politiciens ; mais nous avons perdu jusqu’à la notion de ce qu’on appelait jadis un honnête homme.


RENE DOUMIC.


  1. Mérimée : Une Correspondance inédite, I vol. — Cf. Lettres à une Inconnue, 2 vol. — Lettres à une autre Inconnue, 1 vol. — Lettres à Panizzi, 2 vol. — Lettres à la princesse Julie. — D’Haussonville : Prosper Mérimée (Calmann Lévy).