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Revue littéraire - Le Pessimisme dans le roman

Cruelle Énigme, par M. Paul Bourget. Paris, 1885 ; A. Lemerre. — Bel-Ami, par M. Guy de Maupassant. Paris, 1885 ; V. Havard.


Le mois qui vient de finir n’a pas été bon pour les pessimistes : deux hommes d’âge, d’expérience et de poids, normaliens tous les deux, M. Dionys Ordinaire et M. Francisque Sarcey, les ont pris à partie, celui-ci plus paternellement, selon son ordinaire, mais celui-là bien plus éloquemment, et avec moins de précautions. Je ne vois pas clairement les effets que leurs conseils opéreront. Mariez-vous, dit M. Sarcey ; prenez des douches, dit M. Ordinaire ; élevez vos enfans, continue l’un ; soignez votre cave, reprend l’autre ; courez sus au cléricalisme, ajoute le vétéran de la critique dramatique ; et songez quelquefois à M. Gambetta, c’est le dernier mot du député du Doubs. Ces conseils sont honnêtes et ne paraissent pas impraticables. Reste seulement à savoir s’ils guériraient nos pessimistes, ou même si vraiment nous devons leur souhaiter de guérir, et c’est ce que M. Francisque Sarcey comme M. Dionys Ordinaire ont oublié d’examiner. Car, en vérité, voudriez-vous, M. Dionys Ordinaire et M. Francisque Sarcey voudraient-ils bien eux-mêmes que Musset, par exemple, eût été plus heureux en amour, ou George Sand en ménage ? Comme autrefois cette affection que l’on appelait alors le mal du siècle, et dont il procède pour une large part, ne se pourrait-il pas que le pessimisme fût ou devint un jour une source d’inspiration littéraire féconde ? Et qui sait même, à la condition de le bien entendre et de le bien prendre, s’il ne vaudrait pas mieux au fond que l’espèce d’optimisme béat ou visionnaire que nous voyons qu’on lui oppose ? C’est ce que j’essaierai de montrer en prenant occasion à mon tour du Bel-Ami de M. Guy de Maupassant et de la Cruelle Énigme de M. Paul Bourget, puisque c’est eux qui ont provoqué l’étonnement un peu naïf de M. Francisque Sarcey et la colère trop opportuniste de M. Dionys Ordinaire.

M. Guy de Maupassant, dont nous avons eu quelquefois déjà l’occasion de parler, n’avait rien écrit d’aussi considérable et complet en son genre que ce dernier roman. Si sa personnalité n’y est peut-être pas, et surtout dans les premières pages, encore assez dégagée de celle de son maître Flaubert ; si certains procédés y rappellent encore trop les leçons de l’école : Madame Bovary, l’Éducation sentimentale, Bouvard et Pécuchet ; si M. de Maupassant n’a pas pris son parti de cesser d’observer les choses qui n’en valent pas la peine, et de noter que la porte des Folies-Bergère est « une porte matelassée à battans garnis de cuir, » ou qu’au théâtre on n’aperçoit des personnes assises dans les loges « que leur tête et leur poitrine ; » enfin s’il ne vérifie pas toujours assez exactement le titre des expressions qu’il emprunte ou qu’il crée, comme dans ce bout de phrase : « Il se pensa devenu fou, » et cet autre encore : « Le concierge lui répondit d’une voix où apparaissait une considération pour son locataire ; » Bel-Ami n’en est pas moins ce que M. de Maupassant, pour parler le langage du jour, a écrit de plus fort, et je ne craindrai pas d’ajouter : ce que le roman naturaliste, le roman strictement et vraiment naturaliste, a produit de plus remarquable. Ni Germinal, trop poétique, et, comme on l’a dit, presque épique ; ni Sapho, où se mêlent encore trop de sentimentalisme et d’émotion sympathique ; ni enfin ni surtout Chérie, — ce suprême adieu, nous l’espérons pour lui, de M. de Goncourt au roman, — ne remplissent comme Bel-Ami la formule du naturalisme. J’entends par là que rarement on a de plus près imité le réel, et rarement la main d’un artiste a moins déformé ce que percevait son œil. Tout est ici d’une fidélité, d’une clarté, d’une netteté d’exécution singulière. M. de Maupassant ne voit pas loin, ni bien profondément, mais il voit juste, et ce qu’il voit, il sait le faire voir. Si d’ailleurs, au rebours de M. Bourget, qui nous explique trop ses personnages, M. de Maupassant ne les explique pas assez, ne nous fait pas entrer dans le secret de leur pensée, ne nous dévoile pas les mobiles cachés de leur conduite, on doit dire que peut-être en a-t-il moins besoin qu’un autre, ou même pas du tout, tant sont révélateurs à eux seuls et les gestes, et les attitudes, et les dialogues surtout qu’il note. Comme il y a des paroles, en effet, qui n’ont pas besoin qu’on les interprète, il y a des gestes si précis que tout commentaire ne réussirait qu’à en obscurcir le sens. L’exactitude et le bonheur de la notation se trouvent donc ainsi tenir lieu, dans le roman de M. de Maupassant, d’une psychologie qu’autrement on aurait le droit d’y regretter. Ses modèles eux-mêmes lui apportent, sans le savoir, tout ce qu’il y a naturellement de signification intérieure gravée dans l’expression d’un visage ou contenue dans la naïveté d’une conversation, et lui, qui les copie sans en demander à peine davantage, les copie d’un trait si sûr, qu’avec la ressemblance physique, il nous en donne aussi la ressemblance intellectuelle. Au moment où le naturalisme, après avoir fait un peu de bruit dans le monde, est sur le point d’aller rejoindre au pays des vieilles lunes le réalisme et le romantisme, je ne serais pas étonné qu’il fallût faire honneur à l’auteur de Bel-Ami de nous en avoir donné le chef-d’œuvre.

On connaît sans doute le roman, et nous n’avons pas à l’analyser. L’intrigue d’ailleurs en est si simple qu’on peut dire qu’elle n’existe pas : c’est l’histoire d’un sous-officier de hussards devenu journaliste, et qui.de femme en femme, par la séduction de sa moustache et la vigueur de son tempérament, ou de vilenie en vilenie, grâce à son manque de préjugés et la naïveté de son cynisme, s’élève jusqu’aux sommets de la plus haute considération, — je voulais dire de la fortune, mais les deux aujourd’hui ne font qu’un. On eût intitulé cela jadis, il y a quelque trente ans : un Début dans le journalisme ou un Début dans la vie.

Considérez là-dessus ce qu’il peut tenir de choses dans le titre d’un roman, et vous apercevrez aussitôt ce qui manque le plus dans le livre de M. de Maupassant. Quand on intitulait un livre : un Début dans le journalisme ou un Début dans la vie, on prenait l’engagement d’y apprendre au lecteur quelque chose de neuf sur le journalisme, ou même, plus ambitieusement, quelque chose de nouveau sur la vie. Un Début dans la vie, c’était à dire l’histoire, l’étude, l’analyse de l’un de ces événemens ou de l’une de ces crises qu’il faut que traversent la plupart des hommes pour passer de la jeunesse à la maturité, de la vie sûre, facile de la famille ou de l’école à la vie moins facile et moins sûre du monde ; et, un Début dans le Journalisme ou un Début dans la magistrature, c’était l’étude plus particulière des difficultés d’ordre particulier qui, dans le journalisme ou dans la magistrature, viennent s’ajouter, pour les compliquer, aux difficultés communes de la vie. Quelques romans de Balzac, sans porter ce titre en avant d’eux : un Grand Homme de province à Paris, le Père Goriot, un Ménage de garçon, peuvent passer, si l’on veut, pour des modèles de ce genre. Rien de cela dans Bel-Ami. Je ne rechercherai point si ce sont ici des portraits, ayant peu de goût pour les livres de cette espèce, — le Druide, Roland, l’Impératrice Wanda, — et encore moins, n’en sachant rien, me permettrai-je de l’insinuer. Ce qui toujours est certain, c’est que les personnages de M. de Maupassant, — son sous-officier de hussards tout le premier, ses femmes aussi, et surtout Mme de Marelle, Mme Forestier, Mme Walter, — ne représentent qu’eux-mêmes et qu’eux seuls. Pareillement ses épisodes, n’étant ou ne paraissant choisis chacun que pour lui-même, et ne gravitant pas vers un centre commun d’intérêt, se suivent de telle sorte qu’il semble que l’on en pourrait toujours à volonté retrancher ou ajouter quelqu’un. C’est encore sans doute en quoi M. de Maupassant demeure fidèle à l’esthétique naturaliste, — celle de l’Éducation sentimentale, — mais c’est en quoi aussi son livre pèche, et n’est pas proprement un livre ni surtout un roman. Il n’est pas composé ; et il n’enferme pas cette part de vérité générale qui peut seule soutenir un livre mal composé.

Je voudrais bien qu’il y fit attention. Nous ne lui reprochons pas avec M. Sarcey, voulant nous mettre un journaliste en scène, de ne l’avoir pas orné d’assez de qualités littéraires. Il n’est assurément pas mauvais, pour « primer » dans le journalisme, de « penser par soi-même » et de « savoir écrire » comme dit M. Sarcey ; mais cela n’est pas nécessaire, ni d’un si grand usage, après tout, comme au besoin le prouveraient des exemples fameux. Nous ne lui reprochons même pus, dans ce récit de près de cinq cents pages, de ne nous présenter aux yeux qu’une collection d’imbéciles ou de gredins, tous vicieux ou tous tarés, et même un peu plus que tarés, vu la nature de leur tare. C’est le monde ordinaire du naturalisme ; et nous nous y retrouvons en pays de connaissances, de vilaines connaissances. Tout ce que nous lui demandons, c’est uniquement ici ce que peuvent avoir d’importance dans la vie totale de l’humanité les personnages qu’il nous fait voir et les histoires qu’il nous conte. Que nous importe George Duroy ? Le ménage Forestier ? Mme de Marelle ? et Saint-Potin ? et Boisrenard ? si vraiment, comme nous le croyons, ils ne représentent qu’eux-mêmes. Ah ! s’ils étaient, je ne dis pas autres qu’ils ne sont, mais, demeurant tout ce qu’ils sont, quelque autre chose en même temps qu’eux-mêmes ; si l’analyse de leur cas constituait pour la pathologie du vice, et partant, pour la connaissance de l’homme, un enrichissement durable ; moins que cela, si leur corruption procédait de quelque cause, et s’ils étaient vicieux par un autre motif que parce qu’ils le sont, j’y prendrais, j’y pourrais prendre un réel intérêt, ce que j’ai le droit d’exiger d’intérêt de tout romancier qui me demande quelques heures de mon temps. Mais je dois avertir l’auteur de Bel-Ami que, parmi ses nombreux lecteurs, quelques-uns, dont nous sommes, ne prennent d’intérêt qu’au développement du talent de M. de Maupassant ; et la plupart qu’aux descriptions ou scènes, sinon précisément obscènes, trop libres tout au moins, que M. de Maupassant nous retrace avec tant de complaisance.

Il répondra, comme faisait naguère à je ne sais plus qui l’auteur de Germinal, que l’on ne saurait trop approfondir les mystères de « l’instinct génésique, » — c’est le nouveau nom de l’amour ; — qu’un roman a toujours suffisamment d’intérêt s’il y est question d’amour ; et, pour le surplus, que ce manque d’autre intérêt que nous lui reprochons, cette absence d’intrigue, cette vulgarité des motifs et cette banalité des personnages, tout cela constitue ce que d’autre part nous lui demandons : une certaine conception de la vie. Mauvaise, la vie l’est sans nul doute, mais elle est surtout médiocre, l’homme naturellement plat, et voilà le principe de son pessimisme. J’ai seulement quelque idée qu’en le définissant ainsi, M. de Maupassant et l’école naturaliste avec lui se trompent sur la nature propre de leur pessimisme. C’est ce qu’il convient de mettre en lumière.

Il est certain que la nature est assez indifférente aux souffrances de l’humanité, et il est certain que, si l’homme veut chercher de quoi se consoler de cette indifférence, il ne le trouve pas dans son histoire. Cependant, comme après tout nous ne sommes pas incapables de plaisirs, et comme la nature, sans nous les avoir destinées, ne laisse pas de nous en offrir, de temps en temps, des occasions, quelques-uns de nos pessimistes s’arrangeraient assez bien de la vie si la vie ne se terminait à la fatale nécessité de mourir. C’est ici ce qu’il y a, sinon de tout à fait nouveau, mais du moins de renouvelé d’assez loin dans leur cas. Ils ne seraient pas pessimistes s’ils pouvaient se soustraire à l’empire de la mort, et l’horreur du néant futur leur gâte seule la joie d’être au monde. La mort est là, toujours présente, ce n’est plus assez de dire qui les guette, mais qui les attaque, tous les jours, de tous côtés, en mille manières, qui les « travaille comme ferait une hâte rongeuse qu’ils porteraient au dedans d’eux, » qui les « dégrade, » qui les « défigure, » qui « teint en blanc leurs cheveux noirs, » qui leur prend « leur peau ferme, leurs muscles, leurs dents, tout leur corps de jadis, » et, en deux mots, qui leur enlève l’un après l’autre tous leurs moyens de jouir. C’est pourquoi son ombre effrayante les suit ou plutôt les accompagne au milieu des plaisirs ; ils ne sauraient goûter de contentement si vif que la pensée de ne plus être un jour ne le corrompe en y mêlant son indicible amertume ; et, par un phénomène curieux, dont ils ne seraient pas dans l’histoire les premières ni les plus illustres victimes, la volonté actuelle de vivre diminue, s’use et finit par s’anéantir en eux sous l’obsession de cette unique idée qu’ils ne vivront pas toujours.

Si cependant ils pouvaient trouver un refuge contre la mort, comme ils s’y précipiteraient, de quel élan, et de quelle ardeur ! comme ils trouveraient la vie bonne, l’homme heureux, la nature indulgente et clémente ! comme ils jouiraient surtout, et « de tout ce qu’ils font, » et « de tout ce qu’ils voient, » et « de tout ce qu’ils mangent, » et « de tout ce qu’ils boivent, » et « de tout ce qu’ils aiment ! » Or, que n’aiment-ils pas, quel plaisir les a jamais laissés indifférens, quelle jouissance ou quelle volupté ? Leurs livres suffisent à le dire. Ce n’est donc point la vie qu’ils trouvent mauvaise, mais la mort seule qu’ils redoutent, et, dans l’effort de l’humanité, ce qui leur semble uniquement lamentable, ridicule, ou irritant, c’est la souveraine inutilité dont il est pour nous affranchir de la mort. Unus est interitus hominis et jumentorum, et æqua utriusque conditio ; puisque nous mourons comme les animaux, il n’y a pas de différence des animaux à l’homme ; et nous sommes les dupes d’une vanité dont on ne sait s’il faut rire ou pleurer davantage, quand nous mettons notre distinction dans une prétendue supériorité qui n’est, à la bien voir, qu’une plus grande capacité de souffrir. Voilà le principe de leur pessimisme. Il peut d’ailleurs, sans cesser d’être, se tourner chez les uns en colère, comme chez l’auteur de la Joie de vivre ; en mépris chez les autres, comme chez l’auteur de Bel-Ami ; ou chez un troisième, comme chez l’auteur de la Course à la mort, en une espèce de résignation : c’est affaire ici de circonstance ou de tempérament, et toute maladie, comme l’on sait, se modifie pour s’adapter à la constitution du malade. Mais chez tous elle aboutit à un dégoût de vivre plus ou moins sincère et plus ou moins profond ; et il n’y a d’ailleurs que ce symptôme qui soit proprement essentiel, car il n’y a que lui qui mette, si je puis ainsi dire, une idée claire et distincte sous le mot mal fait, vague et obscur de pessimisme.

On peut dire maintenant tout ce que l’on voudra : que cette peur de la mort, assez nouvelle chez nous, a quelque chose en soi de peu philosophique, mais surtout d’inélégant ; que si ce dégoût de la vie gagnait et venait à s’étendre, il pourrait engendrer de funestes conséquences ; quoi encore ? que le pessimisme n’est pas un système, qu’il manque également de « base scientifique » ou de « base métaphysique. » Il n’en est pas moins vrai que le problème est posé de nouveau dans le monde, et qu’on le résoudra d’ailleurs comme ou pourra, mais qu’on ne le supprimera pas. Dans le siècle où nous sommes, pour beaucoup de raisons, philosophiques, historiques, politiques et autres, le prix de la vie est en question. D’où venons-nous ? où allons-nous ? que sommes-nous ? Renvoyons, si l’on veut, tous ces problèmes aux écoles des philosophes ; il y en aura toujours un qu’il nous faudra bien retenir : La vie vaut-elle la peine d’être vécue ? et si oui, comment faut-il la vivre ? Oserons-nous dire qu’à nous-même, qui ne sommes point pessimiste, ceux qui le savent si bien nous feraient plaisir de nous le dire plus clairement : — « Qu’attendez-vous ? me demande Norbert, s’écriait l’autre jour M. Francisque Sarcey. Il me prend pour un des héros de Bel-Ami ! — Eh bien ! mais j’attends le plaisir de voir croître les enfans qui sont nés de moi et d’en faire des hommes. N’est-ce donc rien que cela ? Et alors même que la nature m’eût refusé une famille, j’aurais mille choses à attendre de la vie, ne fût-ce que la joie de répandre des idées que je crois utiles, ne fût-ce que la douceur de cultiver mon jardin. J’en reviens toujours au mot de Candide : « Cultivons notre jardin, » c’est la suprême sagesse, c’est l’unique bonheur ; tout le reste est de surcroît. » O pouvoir des préjugés ! M. Francisque Sarcey, depuis vingt-cinq ou trente ans qu’il le cite, ne s’est donc pas aperçu que le mot de Voltaire : « Cultivons notre jardin » n’est qu’une autre version du mot non moins fameux de Pascal : Abêtissez-vous ! et qu’il prenait ainsi pour une solution ce qui, de la part de Pascal comme de celle de Voltaire, équivaut à la déclaration qu’ils n’en ont point à nous donner ? Aussi bien nos pessimistes cultivent leur jardin, ils y font même pousser des plantes rares, des hybrides extraordinaires, ils travaillent entre temps à répandre des idées qu’ils croient justes, utiles, bienfaisantes peut-être ; et cependant ils restent pessimistes. L’auteur de Bel-Ami cultive son jardin depuis tantôt dix ans, et en voilà bien douze que l’auteur de Cruelle Énigme a commencé de répandre ses idées.

« Pour celui qui se sentirait du cœur et qui voudrait vivre en communion avec les couches nouvelles, s’écriait à son tour M. Dionys Ordinaire, qui daignerait voir la ferme, l’atelier, causer avec les humbles, les faibles, les misérables, quel trésor de découvertes, d’observations, que de bien à faire ! que de grandes choses à créer ! .. Je vous donne à cultiver un champ immense, presque inexploré, où poètes, moralistes, philosophes, hommes d’action peuvent cueillir des gerbes à pleines brassées. » Des mots ! monsieur Ordinaire ; des mots ! Si je suis ainsi fait que le mystère de la vie me préoccupe et me tourmente, ce n’est pas aux champs ni dans les ateliers que j’en trouverai l’explication ou l’oubli. Et puis vous résolvez la question par la question. Ce que l’on refusait d’accepter, en effet, et avant même que vous l’eussiez offert, c’était précisément l’existence de « ce champ immense et presque inexploré » que vous conviez le pessimisme à reconnaître et à cultiver. Où vous voyez un « trésor de découvertes à faire, » et « tant de grandes choses à créer, » nos pessimistes ne le sont que parce qu’au contraire ils n’y discernent rien, rien à créer et rien à découvrir. Et quand enfin vous leur parlez de ceux qui se soutiennent « par l’espoir d’un avenir meilleur, » ils ne seraient pas ce que vous leur reprochez d’être s’ils ne se tenaient fermement assurés de l’inanité de cet avenir et de la folie de cet espoir. Mais c’est le moment ici d’introduire M. Paul Bourget, et de caractériser la nature de son pessimisme, lequel, s’il aboutit nécessairement aux mêmes conclusions que celui de M. de Maupassant, y arrive toutefois, comme nous allons voir, par des chemins assez différens.

L’idée de la mort ne préoccupe pas outre mesure, ou, du moins, ne hante pas la pensée de M. Bourget. De quelques détails sur lui-même, qu’il ne regarde pas à nous prodiguer dans ses récits, sous le masque, il est vrai, mais un masque transparent, on peut même induire que son pessimisme, tout philosophique, ne gouverne pas trop tyranniquement ses façons habituelles de vivre. M. Bourget parait, comme l’on dit, aimer les bonnes choses, et s’y délecter enfin épicurien. Il n’en est pas moins pour cela véritablement et foncièrement pessimiste, et le pessimisme lui a, d’ailleurs, jusqu’ici trop bien réussi pour qu’il n’y enfonce pas chaque jour davantage. Or, son pessimisme est fait d’un peu de fatalisme et de beaucoup de scepticisme à l’égard précisément de ce progrès que M. Dionys Ordinaire affirme, je l’entends bien, mais ne démontre pas. Supposé qu’il soit idéalement possible de prendre avec l’inclémente nature des arrangemens pour notre bonheur, il ne semble pas à M. Bourget qu’il dépende de nous de les réaliser au gré de nos désirs ; et il lui parait encore bien moins que l’exercice de notre intelligence et celui de notre volonté puissent échapper à la toute-puissance de certaines servitudes qui nous retiennent dans l’animalité. « Nous pouvons nous enorgueillir à bon droit de tant de progrès accomplis, — disait Michelet, qui n’est pas suspect, voilà tantôt un demi-siècle, — et cependant le cœur se serre à voir que, dans ce progrès de toutes choses, la force morale n’a point augmenté. » C’est ce que M. Bourget traduit au goût du jour en nous montrant dans les hommes « des animaux féroces à peine masqués de convenances, » dont la férocité rappelle brusquement dans l’extrême civilisation « le mâle primitif, » comme il dit encore, ou, selon le mot de M. Taine, « le gorille lubrique » dont il est convenu que nous descendons.

Passons aux preuves. Voici ce jeune homme, nous l’appellerons Hubert Liauran, bien né, bien élevé, qui n’a dans son hérédité que traditions d’honneur, comme dans son éducation que leçons de délicatesse ; une aïeule, une mère encore jeune l’ont entouré de tout ce que la noblesse du cœur et l’horreur instinctive du vice peuvent suggérer de soins tendres et de précautions exquises dans leur puérilité ; lui-même, tel qu’il est, semblait fait pour y répondre, ou plutôt y avait répondu… A quoi bon ? autant en emporte la première odeur de femme qu’il respire ; et le voilà devenu « comme les autres, » encore que l’on eût tout fait justement et uniquement pour qu’il ne fût pas « comme les autres. » Voici maintenant cette jeune femme, appelons-la Thérèse de Sauve, déjà pervertie par le monde, mais capable encore d’amour, d’un amour sincère, d’un amour profond ; il s’offre à elle, et, avec cette facilité des femmes à changer les vrais noms des choses, elle s’y précipite comme elle ferait dans le repentir, la pénitence, l’expiation ; quel autre amour pourrait mieux la préserver d’une rechute ? Malheureusement, il y a quelque chose en elle qui n’est pas elle, une « chair de péché, » des sens, une imagination dont elle n’est pas maîtresse, et voilà qu’elle retombe aux bras du premier don Juan de casino qui passe. On a reconnu Cruelle Énigme : c’est, en effet, tout le roman et c’est tout le pessimisme de M. Bourget. Nous ne sommes pas les maîtres de ce qu’il survit en nous d’une ancienne existence ; des liens que nous ne savons pas nous rattachent à nos plus obscures origines ; nous sommes les esclaves ou les jouets d’une force qui n’est pas nous, mais qui continue toujours de sommeiller en nous ; et, depuis des milliers d’années ou de siècles peut-être que nous croyons avoir triomphé de la nature et de ses pièges, nous n’avons qu’à ouvrir les yeux pour nous revoir tels que nous étions dans les cavernes de la Vézère et les forêts préhistoriques.

Nous ne discutons pas, nous expliquons ; car il nous semble qu’en général on n’a pas très bien vu où M. Paul. Bourget avait mis son énigme. Empressons-nous seulement d’ajouter que la faute n’est pas moins à lui qu’à ses lecteurs. Ce qui fait en effet son originalité, si nous entrons un peu dans le détail de ses intentions, fait aussi sa faiblesse, dès que nous le lisons comme on lit un romancier. Ou, en d’autres termes, il a fait preuve dans ce récit de beaucoup de qualités d’esprit et d’une force de pensée que l’on ne rencontre guère dans le roman, mais il manque, en revanche, de bien des qualités, et notamment d’une franchise de facture, qui sont requises dans le roman.

C’est ainsi, tout d’abord, que ses personnages ne vivent pas, et, qu’au rebours de la plupart de nos naturalistes, il a l’air, lui, de les avoir inventés, mais non pas rencontrés. Je suis surtout frappé du manque de relief et de réalité de ses personnages secondaires, — ceux qui ne servent qu’à l’intrigue, — de ce qu’il y a d’indécis et surtout de banal dans le dessin qu’il nous en donne. Ils n’ont pas été vus, et nous ne les voyons pas ; ils aspirent à l’existence, mais ils n’y parviennent pas ; ce sont des noms auxquels il manque un corps, et nous nous demandons si M. Bourget sera jamais homme à le leur donner. Ceci ne laisse d’avoir son importance. C’est aux personnages d’arrière-plan, à leur degré de consistance réelle, que se reconnaît le don de la vie chez le romancier. Car pour les personnages principaux, toutes les fois que l’on n’atteint pas au chef-d’œuvre, il est d’autant plus difficile de leur communiquer cette apparence de vie qu’on a voulu y incarner, si je puis ainsi dire, plus de sentiment et plus de pensée. Ils demeurent ce que l’on appelle des abstractions réalisées. C’est le cas d’Hubert Liauran et c’est le cas de Thérèse de Sauve. A force de vouloir exprimer les idées de M. Bourget sur le monde et sur la vie, Thérèse de Sauve et Hubert Liauran en oublient de vivre pour leur compte. Cela tient sans doute à la préoccupation habituelle de M. Bourget : il cherche à formuler des « lois psychologiques, » — la loi du remords, la lot de la jalousie, la lot de l’amour, la loi de la corruption ; — et il place donc ses personnages dans les situations qu’il lui faut pour y énoncer tour à tour toutes les lois qu’il a découvertes. Mais cela tient peut-être davantage encore à ce que M. Bourget, lui non plus, n’a pas encore complètement dégagé sa personnalité de l’influence de ses maîtres, aussi nombreux que divers, à commencer par Spinoza pour finir au plus récent de tous : ce dégoûté, ce pleurard et cet impuissant d’Amiel. Il y a bien des observations, dans ce livre, qui n’appartiennent qu’à M. Bourget, et qui sont neuves, qui sont fines, quelques-unes même profondes ; il y en a trop qui ne sont pas de lui, ou qui ne sont de lui qu’à travers un maître. C’est ainsi que son Hubert ne dirait pas, en se promenant avec sa Thérèse, « qu’il lui semble n’avoir jamais ouvert les yeux sur un paysage avant cette minute, » si M. Bourget n’avait trouvé dans le Journal d’Amiel cette phrase, d’ailleurs trop vantée, « qu’un paysage est un état de l’âme. » Et c’est encore ainsi qu’il me paraît certain que M. Bourget ne nous aurait pas donné l’analyse aiguë et hardie qu’il nous a donnée de la jalousie si Spinoza, dans son Éthique, n’avait développé la trente-cinquième proposition du troisième livre par un certain scolie… que la pudeur m’interdit de citer.

Il y a là quelque chose d’assez singulier. Parmi nos jeunes écrivains, je n’en connais pas un qui puisse, à plus juste titre que M. Paul Bourget, se piquer de penser par lui-même, et, cependant, quoi qu’il écrive, on y sent toujours l’influence de quelqu’un : de Baudelaire et de M. Leconte de Lisle dans ses vers, de M. Taine et de M. Renan dans sa critique, de Balzac dans ses romans, et d’un ou deux autres encore. Ouvrez Cruelle Énigme : « Tous les hommes habitués à sentir avec leur imagination connaissent bien la sorte de mélancolie sans analogue qu’inflige une trop complète ressemblance entre une mère et sa fille ; » et, trois pages plus loin : « Toutes les personnes qui ont un peu étudié le caractère du vieux garçon et du vieil officier, — cela fait comme deux célibats l’un sur l’autre, — comprendront, au simple énoncé de ces faits ; quelle place cette mère et cette fille occupaient dans l’existence du général, u Ce sont les formules et la phraséologie même de Balzac. C’en est aussi le procédé dans la nature et le choix des détails. « Napoléon était tombé du trône trop tôt pour récompenser comme il voulait cet officier qui lui avait sauvé la vie dans la campagne de Russie ; » ou encore : « De ci, de là, des miniatures représentaient des hommes et des femmes de l’ancien régime, car Mme Castel est une demoiselle de Trans, des Trans de Provence. » Aucun colonel Castel n’ayant d’ailleurs « sauvé la vie » à Napoléon, et les « Trans de Provence » ne tenant aucun rôle dans Cruelle Énigme, je me permettrai d’ajouter que cette manière de jouer au réel, si je puis ainsi dire, a quelque chose de trop puéril. Il serait facile encore de noter plus d’une imitation, ou plus d’un ressouvenir de Stendhal, mais j’en ai dit assez, et je ne voudrais pas, en y insistant, donner à ces remarques plus d’importance qu’elles n’en doivent avoir.

Elles ne prouvent en effet qu’une chose : c’est que M. Paul Bourget n’est pas encore absolument maître de ses procédés. Pour le devenir, il faudra qu’il secoue toutes ces influences littéraires qui le gênent maintenant plutôt qu’elles ne le servent, et que, se plaçant lui-même en face de la nature, il la reproduise telle que ses yeux la voient. Rien de meilleur que de vouloir emporter le suffrage de certains juges, et rien de plus sûr pour le conquérir que de flatter délicatement leurs manies, mais il vient un temps aussi de reprendre son indépendance. Ce temps est venu pour M. Bourget, et c’est à cette épreuve que nous l’attendons maintenant.

Peut-être aussi faudra-t-il qu’il corrige ou du moins qu’il simplifie sa manière d’écrire, qui gâte souvent sa manière de penser. Je ne parle pas de quelques négligences qui étonnent sous la plume de M. Bourget : « Il n’était pas encore adonné au tabac ; .. des confidences meurtrières à l’avenir de son sentiment ; .. il éprouvait un déchirement au sein comme si son cœur allait se décrocher ; » mais je parle de phrases et de pages entières : « L’obscure intuition de l’âme universelle, dont les visibles formes et les invisibles sentimens sont le commun effet, leur révélait, sans qu’ils s’en rendissent compte, une mystérieuse analogie et comme une correspondance divine entre la face particulière de ce coin de nature et l’essence indéfinie de leur tendresse. » En français plus gaulois, cela signifie qu’aux uns, c’est la mer qui ouvre l’appétit, et aux autres, le bois ou la montagne. M. Bourget n’eût-il pu le dire plus simplement ? Je sais bien, comme un vieil auteur en a fait l’observation, que les tropes « sont d’un grand usage pour déguiser les idées contraires à la modestie ; » et aussi, pour ce motif, M. Bourget fait-il une très grande consommation de tropes. De plus experts que moi décideront là-dessus si c’est des tropes qu’il abuse ou si c’est des idées contraires à la modestie, mais je ne crois pas me tromper en disant qu’il abuse ou des uns, ou des autres, ou peut-être de tous deux à la fois. Il abuse également des termes abstraits ou abstrus de la métaphysique, de quoi sans doute je n’ai pas besoin de citer d’autre exemple que la phrase que je viens de rappeler. Et si enfin vous y ajoutez ceux de la moderne psychologie, celle qu’on appelle physiologique, tout cela forme ensemble un mélange, curieux assurément, et nouveau, mais aussi décadent qu’il se puisse, trouble et malsain, — et dont un juge plus sévère oserait peut-être bien dire qu’il approche du galimatias. On remarquera que je ne le dis point. Car toutes ces critiques ne sauraient nous empêcher d’encourager M. Paul Bourget dans sa tentative, qui est, en deux mots, de faire dans le roman la part plus large à la pensée. Ou même, la tentative n’ayant rien d’absolument contraire aux exigences du roman, nos critiques n’ont pour objet que d’y aider M. Bourget, en lui rappelant la nature de ces exigences. Si subtile, par exemple, ou profonde que soit la pensée, le romancier doit en trouver une expression claire et distincte, et, pour les personnages, ils philosopheront d’ailleurs autant que l’on voudra, mais il faut d’abord qu’ils vivent. Quant aux doctrines pessimistes dont e M. Paul Bourget et M. Guy de Maupassant, eux et leurs jeunes imitateurs, puisqu’en effet ils font école et que nous pourrions ici joindre bien des noms au leur, nous ne leur demandons à tous que d’être absolument sincères, mais non pas de guérir. S’il était ici question de métaphysique, il serait aisé de prouver que, si le pessimisme n’est pas une exacte interprétation ou conception de la vie, l’optimisme n’en est pas une plus fidèle ni plus conforme à la vérité. Quand il y aurait du paradoxe, ou plutôt de l’exagération, à soutenir que la vie est foncièrement mauvaise, il n’y en aurait pas moins à la prétendre foncièrement bonne. Que si d’ailleurs on voulait prendre et juger l’une et l’autre doctrine par ses conséquences, le pessimisme en aura sans doute de fâcheuses, mais l’optimisme en a de détestables. Je n’en veux signaler qu’une seule, qui peut-être enveloppe toutes les autres : professer que la vie est bonne, et conséquemment qu’elle a son objet et son but en elle-même, cela mène à professer que tous les moyens d’en jouir sont également bons, ou, si l’on aime mieux, que tous nos appétits, étant naturels, ont droit à leur satisfaction : ce qui est la formule à la fois, dans l’ordre matériel, du plus grossier matérialisme, et dans l’ordre social, du plus dangereux socialisme. Lucullus n’était point pessimiste, et Catilina ne l’était point davantage ; mais le docteur Véron était un optimiste, et Jules Vallès en était un autre.

Au point de vue de l’esthétique, le seul aujourd’hui qui doive nous intéresser, si l’on a pu dire sous une forme expressive qu’il n’y avait pas de grand talent sans un grain de folie, on pourrait dire qu’il n’y en a guère eu sans un peu d’amertume et de pessimisme, par conséquent. C’est dire peut-être que, lorsqu’il est sincère, le pessimisme est une souffrance ou une maladie, mais c’est dire en même temps de quoi lui en veulent ceux qui l’attaquent le plus : d’être un mal rare, ce que les pauvres gens appellent une maladie de riche, un mal d’aristocrate. De même, ceux qui jadis ont raillé « le mal du siècle, » et non pas sans esprit, j’en conviens, ni même sans quelque apparence de raison, que reprochaient-ils, au fond, aux Byron et aux Chateaubriand ou, plus près de nous, — je les ai déjà nommés, — aux Musset et aux George Sand ? Précisément et uniquement d’être George Sand ou Musset. Vos souffrances, leur disaient-ils, et nous aussi, nous les avons connues, mais nous n’en avons pas mené ce bruit et ce tapage ! On nous a trompés, et nous n’avons pas mis nos amours en vers ! Nous avons eu des malheurs en ménage, et nous n’en fîmes point des romans. Que signifient tous ces grands cris ? et que nous veulent toutes ces invectives ? Si nous ne les poussons pas, pourquoi les poussez-vous ? et de quoi vous plaignez-vous, puisque vous voyez bien que nous le supportons ? Êtes-vous d’une autre espèce ? avez-vous le crâne fait d’autre sorte ? Sommes-nous hommes comme vous ? et quel droit avez-vous d’être vous ? C’est à peu près les étranges questions que M. Dionys Ordinaire et M. Francisque Sarcey renouvellent à nos pessimistes. « Avez-vous vécu ? leur demandent-ils ; avez-vous eu seulement le temps de souffrir ? Savez-vous d’expérience ce que c’est que les trahisons du cœur et les détachemens de l’amitié ? » S’ils le savaient pourtant ; ces expériences, s’ils les avaient faites ; et ce temps de souffrir, s’ils l’avaient trouvé, que resterait-il de cette belle apostrophe ? Mais surtout si cette sensibilité maladive, que vous leur conseillez de traiter par les douches et le fer, était peut-être aussi celle qui les rend artistes, en les faisant vibrer aux impressions que vous ne ressentez pas, de quel droit, à votre tour, au nom de quel principe ou de quelle esthétique pourriez-vous bien la leur reprocher ? Car c’est là qu’il en faut venir. Certainement M. Paul Bourget et M. Guy de Maupassant sont encore loin de leurs aînés et de leurs maîtres ; leurs vers, qui ne valent pas encore ceux de Musset, ne les vaudront jamais (ils ne sont plus assez jeunes) ; et leur prose ne vaut pas celle de George Sand, la belle et l’éloquente prose de Valentine ou de Mauprat ; mais, tels quels, cette prose et ces vers ne laissent pas d’avoir leur prix, et pourront quelque jour eu avoir davantage. Ne leur en demandons pas plus, et en tous cas, quelles que soient leurs doctrines et leurs œuvres, ne jugeons pus de leurs œuvres par leurs doctrines, mais de leurs doctrines par leurs œuvres. Souvenons-nous que, s’il y a sans doute un art clair, lumineux et serein, il y en a un aussi moins reposant, plus trouble et tourmenté, mais qui ne laisse pas d’être de l’art. Et reprochons-leur, si l’on veut, de n’avoir pas jusqu’ici poussé d’assez beaux cris, mais ne leur reprochons ni leurs cris ni leurs lamentations. C’est leur talent, et c’est de l’art ; et pour moi, qui suis féroce, — il faut l’avouer en terminant, — Manfred et René, Werther et Adolphe, les Nuits et Lélia, les cris que la douleur arrache à mes semblables m’ont procuré quelques-unes de mes joies littéraires les plus pures. Est-ce peut-être un réveil en moi de ce que M. Bourget appellerait « l’animalité primitive ? »


F. BRUNETIERE.