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Revue littéraire - Le Mal du siècle
Revue des Deux Mondes3e période, tome 41 (p. 454-465).
REVUE LITTERAIRE

LE MAL DU SIECLE

Une Maladie morale. — Le Mal du siècle, par M. Paul Charpentier ; Paris, 1880.

S’il suffisait, non pas même pour écrire un bon livre, mais seulement pour ne gâter point, un beau sujet, d’être animé des meilleures intentions, nous n’aurions pas assez d’éloges pour les quatre cent dix-neuf pages que M. Paul Charpentier vient de consacrer à l’étude de cette maladie subtile, mystérieuse et profonde que l’on a désignée, voilà longtemps déjà, faute d’un autre nom plus significations le nom de mal du siècle. On n’est pas en effet plus vertueux, plus austère, plus moral, — on ne donne pas de meilleurs conseils, — on n’est pas plus digne enfin d’un prix Monthyon que M. Paul Charpentier. C’est dommage, en vérité, que la morale ne soit pas partout à sa place, que la pureté des intentions n’ait rien de commun avec l’analyse psychologique, et que sir Charles Grandisson soit le dernier homme du monde qu’on puisse appeler, à connaître de Werther, de René, de Childe-Harold et de tant d’autres illustres désespérés ou dégoûtés à leur suite, qui, comme on l’a si bien dit, loin « d’avoir adouci dans les plaisirs qui les environnaient l’amertume de leur âme, ont répandu cette amertume sur tous les plaisirs qui pouvaient radoucir. » Si ce n’était pas ici jouer d’un trop vilain tour à un homme si bien intentionné, nous citerions volontiers quelques jugemens échappés à la plume intrépide de M. Paul Charpentier. Ainsi quel courage, quelle force de conviction et quelle fureur de moraliser ne lui a-t-il pas fallu pour écrire cette phrase : « Chateaubriand a déclaré que s’il le pouvait il anéantirait René. Si ce vœu était sincère, il doit lui en être tenu compte. » Mais quelle insensibilité de puritanisme pour ne découvrir dans Musset tout entier que « des aspirations insuffisantes vers le bon et vers le vrai ? » ou quelle froideur et quelle barbarie d’impitoyable justicier pour ne voir dans Lélia qu’une « triste spéculation de l’auteur sur la crédulité et la sympathie de trop faciles lecteurs ? » Évidemment il en a dû trop coûter à M. Charpentier d’écrire ces choses, et d’autres semblables ; pour que nous insistions. Aux dieux ne plaise que nous ajoutions par d’inutiles reproches aux remords de sa conscience littéraire ! et contentons-nous de dire que son livre est un livre manqué. Non pas, si vous voulez, qu’il n’ait fait preuve d’une certaine connaissance de son sujet, — connaissance générale et pour ainsi dire extérieure ? — je ne crois pas cependant que personne s’étonne si je dis qu’il en a méconnu la vraie nature, — toute particulière et tout intérieure. Son grand tort est d’avoir cru qu’à force de morale on pouvait se tirer d’un sujet avant tout et peut-être uniquement psychologique.

Qu’est-ce que le mal du siècle ? Il serait difficile, mais heureusement fort inutile, de le définir ; On ne débute pas en physiologie par une définition de la vie, non plus qu’en psychologie par une définition de l’âme. Savoir, c’est connaître par les causes. Ce sont les causes du mal du siècle qu’il s’agit d’analyser d’abord : la définition viendra plus tard, ou elle ne viendra pas ; ce n’est pas une affaire.

Laissons de côté les causes générales. Elles ne prouvent ni n’expliquent rien, parce qu’elles expliquent et prouvent trop. Assurément la révolution profonde qui s’est accomplie dans les idées vers la fin du dernier siècle, et dont notre révolution française n’est rien que le plus dramatique épisode, n’a pu manquer d’avoir son retentissement et d’exercer son influence même sur ceux qui l’ont combattue, qui la combattent encore et qui la combattront. Connaissez-vous une curieuse parole d’Esquirol ? « L’influence de nos troubles politiques, dit-il quelque part, a été si profonde que je pourrais donner l’histoire de notre révolution, depuis la prise de la Bastille jusqu’à la dernière apparition de Bonaparte, par celle de quelques aliénés dont la folie se rattache aux événement qui ont signalé cette période de notre histoire. » Lorsque la tempête trouble et bouleverse ainsi des intelligences qu’on peut considérer comme moyennes, quels effets n’admettrez-vous pas qu’elle puisse, qu’elle doive produire sur les imaginations fortes ? Seulement ce qu’Esquirol disait là de la révolution française, il était bien convaincu, et nous le sommes avec lui, qu’il eût pu le dire de la Réforme et des guerres de religion. A tout prendre, parmi ces causes générales et profondes je n’en vois vraiment qu’une qui fût de nature à précipiter les esprits dans ce doute incurable et dans ce désespoir sans issue qui sont un des caractères de la maladie du siècle : c’est à savoir le démenti sanglant donné par la brutalité des faits aux rêves d’or de la philosophie du XVIIIe siècle. Mais justement je doute que vous trouviez que Rousseau, ni Goethe, — cela va sans dire, puisque la Nouvelle Hèloise est de 1760 et Werther de 1775, — ni Chateaubriand, ni Byron, en aient été particulièrement affectés.

Il faut donc descendre à des causes plus spéciales et chercher un commencement d’explication dans l’analyse même de l’organisation et du tempérament de l’artiste ou du poète. Car, il faut bien en convenir, l’artiste ou le poète ne sont pas créatures tout à fait semblables au commun des mortels. Rousseau, Goethe, ou Byron ne sont pas précisément des garçons horlogers, des conseillers de cour ou des pairs d’Angleterre qui prendraient la plume, à leurs momens perdus, pour se délasser, comme on prend sa canne, après avoir fermé boutique ou comme on demande sa voiture pour « aller faire un tour de promenade. » Mais ils ont leur organisation de poètes, c’est-à-dire la fibre plus délicate, plus nerveuse, plus irritable ; les sens plus fins ; l’imagination plus forte. Telles impressions qui glissent sur notre épiderme plus grossier pénètrent, retentissent et se prolongent plus profondément en eux pour s’y multiplier d’elles-mêmes. Ils sentent ce que nous ne sentons pas. Ajoutez que « la manière, et non la réalité des choses, suffît pour remplir toute la capacité de leur âme : parce que, les moindres objets produisant de grands mouvemens dans les fibres délicates de leur cerveau, elles excitent par une suite nécessaire dans leur âme des sentimens assez vifs et assez grands pour l’occuper tout entière. » C’est pourquoi de très vulgaires contrariétés les atteignent aux sources mêmes de la vie. C’est pourquoi des accidens insignifians aux autres hommes leur sont d’irréparables malheurs. C’est pourquoi vous êtes envers eux souverainement injuste si vous comparez leurs souffrances aux souffrances du vulgaire.

Eh oui ! si vous ne regardez qu’à la superficie des choses, il pourra bien vous sembler que ni Jean-Jacques, ni Byron, ni tant d’autres n’ont été si malheureux, ni si maltraités par le monde, ni si cruellement persécutés par le sort. Si Rousseau, dans ses Confessions, note, presque involontairement qu’à partir de tel jour il a cessé de connaître la faim, vous pouvez répondre en effet, avec l’autorité du bon sens et l’inhumanité du pharisien, qu’il y a de par le monde quantité de misérables qui passent leur vie tout entière uniquement à combiner des moyens de se défendre de la faim, et qui ne remplissent pas pour cela l’univers de leurs lamentations. Maintenant c’est Byron qui, par la bouche de Conrad, de Lara, de Manfred, répand, avec cette abondance de sarcasmes que nul n’a surpassée, son mépris et ses malédictions sur le monde. Quoi ? Que lui est-il arrivé ? Quelles épreuves extraordinaires a-t-il bien traversées ? Quelles tortures nouvelles a-t-il subies ? Il est fatigué de vivre et il meurt du dégoût d’exister. Voire ! ce n’est que cela, repart le chœur des pharisiens. Eh bien ! s’il n’avait pas abusé de la vie, il n’en serait pas dégoûté ! Est-ce que nous en sommes dégoûtés ? S’il n’avait pas abusé des plaisirs, il n’en serait pas rassasié ! Est-ce que nous en sommes rassasiés ? Non, sans doute, vous n’êtes ni rassasiés ni dégoûtés. C’est que vous n’aviez pas reçu d’en haut ce don fatal, cette rare et redoutable faculté de vivre en un quart d’heure une vie tout entière et d’épuiser dans une seule expérience toute la douleur ou toute la volupté. Mais eux, c’est en quoi précisément ils sont poètes. Ils vivent comme tout le monde et sentent comme personne. C’est leur misère, mais c’est leur grandeur. Étonnez-vous après cela qu’ils aient familièrement le désespoir dans le cœur et le blasphème à la bouche.

Dirai-je qu’ils sont malades ? Ce sera comme vous le voudrez, ou plutôt comme vous l’entendrez. « L’extrême esprit est accusé de folie, comme l’extrême défaut. Rien que la médiocrité n’est bon. C’est la pluralité qui a établi cela et qui mord quiconque s’en échappe par quelque bout que ce soit. » Lorsque le poète, — Rousseau, Byron ou Chateaubriand, — découvrant quelque côté jusqu’alors mal connu de l’humaine nature, exprime quelque sentiment dont la nouveauté nous étonne, nous nous écrions d’abord que ce sentiment n’est pas dans la nature humaine. En effet, il n’est pas dans la nôtre, ou du moins il n’y est qu’à l’état vague et confus de malaise intérieur, et nous ne l’y avions pas aperçu. Si donc toutes les fois qu’on dépassera les têtes vulgaires, on est malade ; si toutes les fois qu’on découvrira dans les profondeurs de soi-même quelque chose qui n’est pas en tout le monde, on est malade ; si toutes les fois qu’on souffrira de sa douleur au-delà de ce qu’il est convenu qu’on en doit souffrir, on est malade ; oui, les Jean-Jacques, les Byron et les Chateaubriand sont malades. « Des êtres singulièrement constitués doivent nécessairement s’exprimer autrement que les hommes ordinaires. Il est impossible qu’avec des âmes si différemment modifiées ils ne portent pas dans l’expression de leurs sentimens et de leurs idées l’empreinte de cette modification. »

Et telle est bien, pour le dire en passant, l’erreur où quelques médecins ont donné quand ils ont émis ce surprenant aphorisme « que le génie n’est qu’une névrose. » Car, comme ils se disaient qu’en la place de Jean-Jacques ou de Byron, ils n’eussent assurément pas ressenti pour des maux si vulgaires de si sensibles atteintes, — ils accumulaient bien au courant de leur thèse force observations médicales, — mais au fond ils les déclaraient fous d’avoir fait tant de bruit pour rien. Ils ne réfléchissaient pas que, n’y ayant rien d’un homme à un autre homme, ou dans le même homme selon les circonstances, qui soit plus divers que les sensations, plus variable que les sentimens, plus mobile et changeant que l’imagination, on n’est pas nécessairement fou, ni seulement malade, ni même exposé à le devenir jamais, parce qu’on a des sensations plus fortes, ou des sentimens plus poignans, ou une imagination, j’oserai dire plus visionnaire, que le commun des hommes, et voire des bons esprits. Que d’ailleurs cette exaltation de la sensibilité puisse dégénérer parfois en une affection dont les inégalités, les bizarreries et les manifestations extérieures aient véritablement je ne sais quoi de morbide, on peut l’admettre. Encore ici cependant, si l’on veut bien prendre la peine d’y regarder d’un peu près, on trouvera que dans l’espèce, quelque cause, plus particulière et toute personnelle, est intervenue.

S’il faut repousser, comme une injure à la dignité de l’homme, toute parenté qu’on essaierait, sur de fausses analogies, d’établir entre l’aliénation mentale et le génie, cependant on ne peut pas oublier que le moral dépend du physique et qu’il éprouve quelquefois de terribles effets de cette tyrannie. Le spiritualisme ne saurait consister, comme on l’a cru trop souvent, à dissocier ce que la nature a inséparablement uni. L’hypocondrie bien caractérisée de Rousseau ne peut pas ne pas avoir affecté sa pensée. Si Byron jusqu’à son dernier jour n’avait pas ressenti, de traîner son pied bot, une humiliation plus douloureuse que de tous les anathèmes de la pruderie britannique, il n’aurait pas sans doute été tout à fait le même Byron. L’une des origines de la mélancolie de l’auteur d’Obermann est certainement dans l’espèce de honte et de désespoir qu’il éprouvait, d’avoir, dans la force de l’âge, par l’effet d’une singulière atrophie, « les bras plus faibles que ceux d’un enfant. » Leopardi n’a-t-il pas trop vivement protesté contre la « lâcheté » de ceux qui s’attachaient moins « à détruire ses observations et ses raisonnemens qu’à accuser ses maladies » pour que nous puissions douter de l’influence de ses maladies sur ses raisonnemens ? Et croyez-vous qu’Henri Heine ait tort, ou qu’il ne parle que par métaphore, quand il dit ingénieusement : « La nuance rose qui domine dans les écrits de Novalis n’est pas la couleur de la santé, mais bien l’éclat menteur de la phtisie, et la teinte de pourpre qui anime les contes d’Hoffmann n’est pas la flamme du génie, mais bien le feu de la fièvre ? » Est-il possible de vouloir étudier la maladie du siècle, et d’éliminer d’entre la foule infinie des causes qui l’ont pu provoquer, une cause aussi puissante, aussi constamment agissante, aussi sûre et certaine de ses effets que la souffrance ou la faiblesse physique ?

Courez-vous encore que les conditions matérielles de la vie ne soient de rien à la mélancolie, de la plupart de ces illustres malades ? Que l’on éprouve quelque répugnance à mêler, dans la biographie de l’artiste ou du poète, les questions d’argent à l’appréciation de ses œuvres, cela se conçoit, et il n’y a rien de plus naturel. Si c’est quelquefois le moyen d’animer une biographie, nous convenons volontiers qu’à l’ordinaire il nous importe aussi peu de savoir l’état de la bourse d’un grand homme que de connaître la couleur de ses bas. Mais, comme le dit Senancour, dans une sorte de confession, « celui qui ne verrait dans la pauvreté que l’effet direct de la privation d’argent… n’aurait aucune idée du malheur ; car la non-dépense est le moindre mal de la pauvreté. » Presque tous ces grands mélancoliques ont connu les embarras d’argent, qui la dette et qui la pénurie, l’un l’étroitesse du domestique, et l’autre l’incertitude même du lendemain, lisez : toutes les mille humiliations que ces maux bien vulgaires, traînent pourtant à leur suite. Tel a « senti durement l’inconvénient de vivre avec des gens d’un autre état que le sien. » Et tel autre, vers quarante ans, repassant son existence et n’y trouvant pas deux semaines heureuses, comptait au nombre de ses griefs contre la destinée celui « de n’avoir jamais eu le cabinet commode et solitaire qui lui aurait été indispensable, » Cette humiliation ou cette angoisse de la pauvreté, qui niera que ce soit un élément auquel on doive faire sa part ; puisque nous parlons médecine, dans l’étiologie de la maladie du siècle ? Autrement, puisque dans aucun siècle peut-être l’or n’a plus brutalement exercé sa grossière domination que de nos jours, ce serait faire abstraction du siècle dans l’étude de la maladie du siècle. Il est vrai que cela ne coûte pas beaucoup quand on a commencé par faire abstraction du malade. Mais maintenant ; si, faisant abstraction du malade et abstraction du siècle, vous voulez cependant étudier la maladie du siècle, que reste-t-il ? Il reste de quoi faire un livre comme le livre de M. Charpentier.

On dira : Pourquoi donc alors toutes ces causes n’ont-elles pas agi de tout temps ? et par quel privilège d’infortune avons-nous été choisis pour en être les victimes ?

Nous nous vantons, si nous le croyons. Sainte-Beuve, qui devait s’y connaître, prétendait que Job et Salomon avaient souffert de ce même mal intérieur. Ce qui est certain, c’est que les Grecs n’avaient pas attendu, pour inventer le mot de mélancolie, que nous eussions éprouvé la chose. Tous les mystiques du moyen âge, ou presque tous, en ont été touchés, et quelques-uns à fond. Je n’affirmerais pas enfin qu’en plein XVIIe siècle, un Pascal, un Racine même, un La Bruyère peut-être, pour ce qui regarde l’histoire de notre littérature, n’en eussent ressenti les atteintes.

Cependant il n’est pas douteux qu’au commencement de ce siècle, il y ait eu comme un redoublement de l’épidémie. En voici, je crois, l’une des raisons que l’on peut donner.

J’ai cité plus haut un mot célèbre de Pascal, mais je n’ai pas achevé la citation. Vous n’avez peut-être pas remarqué que, quand on cite Pascal, on le tronque toujours. Or Pascal dit bien, il est vrai, que « l’extrême esprit est accusé de folie, comme l’extrême défaut… » et le reste ; mais il s’empresse d’ajouter : « Je ne m’y obstinerai pas. C’est sortir de l’humanité que de vouloir sortir de la médiocrité. La vraie grandeur ne consiste pas à en sortir, mais au contraire à y rester. » Là est toute la morale, toute la psychologie, toute la rhétorique du XVIIe siècle. Le plus grand dérèglement de l’esprit, pour un homme du XVIIe siècle, c’est de donner dans le « sens individuel, » à plus forte raison d’y abonder. L’idéal qui règle la méditation et l’action, c’est un développement harmonieux de toutes les facultés. Ni l’imagination ne doit avoir le pas sur la raison, ni la raison ne doit étouffer l’imagination. Il est également réputé mauvais de suivre toujours l’impulsion naturelle de la sensibilité et de ne s’y abandonner jamais. Toutes nos facultés nous ont été données pour nous en servir. Il faut trouver entre elles un « tempérament, » une « juste médiocrité. » On n’est pas un habile homme parce que l’on est tout sensibilité, tout imagination ou tout raison, mais on est un habile homme parce que l’on sait faire appel à la raison où il faut, à l’imagination quand il faut, et à la sensibilité comme il faut. C’est l’accord parfait de la sensibilité, de l’imagination et de la raison qui fait la suprême beauté, la beauté classique d’une Provinciale de Pascal, d’une comédie de Molière, d’une fable de La Fontaine, d’une tragédie de Racine, de l’Oraison funèbre du prince de Condé. Et si, par hasard, vous vous fussiez plaint que cette discipline étroite bornât votre liberté, on vous eût nettement répondu : « Ce n’est pas s’opposer à un fleuve, ni bâtir une digue en son cours pour rompre le lit de son eau que d’élever des quais sur ses rives pour empêcher qu’il ne se déborde et ne perde ses eaux dans la campagne ; au contraire, c’est lui donner le moyen de couler plus sûrement en son lit et de suivre plus certainement son cours naturel. »

Il a continué de survivre quelque chose de cet idéal jusque dans le milieu du XVIIIe siècle. Voyez Voltaire ! Fut-il jamais créature plus irritable, plus excitable, moins maîtresse d’elle-même en apparence et plus à la merci de son premier mouvement, « d’une structure mentale plus fine, » ou « composée d’atomes plus éthérés et plus vibrans [1] ? » Connaissez-vous pourtant une fortune littéraire administrée plus habilement ? mais surtout, à la prendre dans son ensemble, connaissez-vous une œuvre mieux équilibrée ? Voltaire, — en ce sens et quelles que soient d’ailleurs les différences profondes, — reste, au milieu de son siècle, le dernier grand homme du siècle précédent. Au contraire, pourquoi son rival de génie, de gloire et d’influence, pourquoi le citoyen de Genève est-il le représentant de l’esprit nouveau ? Précisément en ce que, si jamais homme au monde abonda dans son « sens individuel, » c’est Rousseau. « On s’imaginait, dit-il quelque part, que je pouvais écrire par métier, comme tous les autres gens de lettres, au lieu que je ne sus jamais écrire que par passion. » Voilà le grand mot. Il écrit par passion, c’est-à-dire passivement, dans le sens où son génie le pousse. Il ne lui importe pas que ses idées soient justes, il suffit qu’elles soient siennes. Aussi est-il le premier qui se soit avisé que l’analyse et la peinture de soi-même étaient une matière suffisante pour le poète.

Au XVIIe siècle, le moi est haïssable. C’est à peine si l’on supporte le peu de révélations, non pas même sur sa vie privée, mais sur ses goûts, et sur l’histoire de son esprit, qu’il y a dans les Essais de Montaigne. « C’est une vanité, et une vanité ridicule et indiscrète à Montaigne de parler avantageusement de lui-même à tous momens. Mais c’est une vanité encore plus extravagante à cet auteur de décrire ses défauts. » Voilà l’opinion de Malebranche. A dater de Rousseau, ce sont les secrets les plus intimes que l’on ne craindra pas de livrer à la curiosité publique. La littérature désormais devient autobiographique. Dans l’œuvre de Corneille, il y a des Rodrigue, des Camille, des Auguste, des Polyeucte, des Pauline ; dans l’œuvre de Molière, il y a des Arnolphe, des Tartuffe, des Alceste, des Harpagon ; dans l’œuvre de Racine il y a des Hermione, des Andromaque, des Agrippine, des Phèdre, des Athalie. Dans l’œuvre de Rousseau il n’y a que Rousseau, comme il n’y a que Chateaubriand dans l’œuvre de Chateaubriand, comme il n’y a que Byron dans l’œuvre de Byron. — « Le moi, — disait une personne qui connaissait bien Byron, quoiqu’elle n’ait pas laissé de le calomnier, lady Byron elle-même, — est le principal mobile de son imagination : aussi lui est-il difficile de s’enflammer pour un sujet avec lequel son caractère et ses intérêts ne s’identifient point ; mais en introduisant des incidens fictifs, en changeant de scène ou d’époque, il a enveloppé ses révélations poétiques dans un système impénétrable. » La pénétrante analyse d’une femme blessée au cœur complète ici les aveux de Rousseau. Incidens fictifs, — ce sont ces inventions mélodramatiques dont la littérature du milieu de ce siècle a débordé. Changement de scène, — c’est ce sentiment profond de la nature dont la poésie de notre temps s’est imprégnée jusqu’au panthéisme. Changement d’époque, — c’est cette passion de la couleur locale dont nous commençons à revenir. Mais vous voyez que rien de tout cela n’empêche cette littérature d’être dans son fonds autobiographique, personnelle, subjective. Il faut l’avouer, quelque part où le poète plante le décor de son œuvre, il est et reste centre.

Ce n’est pas à dire que l’œuvre en elle-même soit moins intéressante. Ce n’est pas à dire surtout qu’elle soit d’une psychologie moins neuve. Au contraire ! Descendre ainsi jusque dans les plus obscures profondeurs du moi, c’était en fait sonder toute une partie de la nature humaine jusqu’alors presque inexplorée. Mais comme le pêcheur de perles, lorsqu’il plonge, à peine depuis quelques secondes a-t-il touché le fond, les oreilles lui tintent, et s’il ne remonte promptement à la surface, il va rendre le sang, alors saisissant et ramassant dans son filet ce qu’il peut, il ne rapporte souvent qu’une confusion de coquilles et pas une perle : ainsi ces mélancoliques explorateurs d’eux-mêmes, pour une perle qu’ils ont entrevue, quels fonds de vase n’ont-ils pas dû remuer ; et de leur découverte, quel dégoût et quelle souffrance en même temps que quel orgueil n’ont-ils pas ramené ? Trois sortes de gens ont une triste idée de la nature humaine : les vieux magistrats, les confesseurs et les moralistes ; j’entends les La Rochefoucauld, les La Bruyère et les Swift. Les poètes en ont une plus triste encore ; c’est qu’ils expérimentent résolument sur eux-mêmes, ils sont le sujet et l’objet à la fois, le sacrificateur et la victime en même temps.

….. C’est ainsi que font les grands poètes,
Ils laissent s’égayer ceux qui vivent un temps ;
Mais les festins humains qu’ils servent à leurs fêtes
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans [2].


Ajoutez ici, si vous le voulez, les conditions nouvelles, non plus de la vie matérielle, mais de la vie intellectuelle, et joignez à ces vers célèbres d’Alfred de Musset cet aveu de George Sand : « Les ambitions ont pris un caractère d’intensité fébrile ; les âmes surexcitées par d’immenses travaux ont été éprouvées tout à coup par de grandes fatigues et de cuisantes angoisses. Tous les ressorts de l’intérêt personnel, toutes les puissances de l’égoïsme, tendues et développées outre mesure, ont donné naissance à des maux inconnus auxquels la psychologie n’avait point encore assigné de place dans ses annales. » C’était au plus fort de la crise du siècle qu’elle écrivait ces mots, et c’était ici même [3], et c’était justement â propos d’Obermann. Nous ne commenterons pas ces paroles, ce serait revenir par un détour à l’analyse de ces causes générales que nous avons d’abord éliminées de cette rapide esquisse. Il en est une toutefois dont nous ne saurions omettre, d’indiquer l’influence et le contre-coup psychologique sur la littérature du siècle ; c’est l’action du génie étranger sur le génie français.

Nous ne voulons rechercher ni par quelles œuvres l’Angleterre et l’Allemagne ont agi plus particulièrement sur le génie français ; quoi que ce fût un sujet d’autant plus propre à tenter la critique qu’il est presque, entièrement neuf. Il s’est constitué, depuis tantôt un siècle, une littérature européenne, dans les chefs-d’œuvre de laquelle il serait d’ailleurs aussi difficile qu’intéressant de démêler la part de chacune des grandes littératures nationales, anglaise, allemande, italienne et française. Ce serait comme une carte à dresser des courans et contre-courans qui se sont heurtés d’abord et contrariés, pour finir, les uns, par se tarir, et les autres par confondre leurs eaux et couler enfin librement entre deux ou trois directions principales. On pourrait encore, et ce serait déjà limiter le sujet, se demander par quelles qualités, plus particulièrement, le génie de l’Allemagne et celui de l’Angleterre ont agi sur le génie français, — ce qu’il y avait dans les littératures du Nord, comme les a nommées très ingénieusement Mme de Staël, qui fût de nature à tant séduire les héritiers directs de notre XVIIIe siècle. On trouverait sans doute amplement de quoi répondre. Et il apparaîtrait peut-être assez clairement que, depuis Burns jusqu’à Shelley, depuis Lessing jusqu’à Henri Heine, elles nous ont inoculé je ne sais quoi de morbifique, je veux dire tout simplement par là quelque chose d’antipathique au génie français. Non omnis fert omnia tellus. Chaque peuple a ses habitudes, et chaque race son tempérament. « Pauvres écrivains français, disait Henri Heine à nos romantiques, vous êtes un peuple élégant, sociable, raisonnable et vivant, et ce qui est beau, noble et humain est seulement de votre domaine. C’est ce que vos anciens écrivains avaient parfaitement compris, et vous finirez par le comprendre aussi. » Être soi, voilà le grand point ; rester soi, voilà le difficile, et, qu’on soit Allemand ou Français, n’emprunter à l’étranger que ce que l’on est bien sûr de pouvoir s’assimiler et tourner au profit de sa propre originalité.

Pour nous, il nous suffit ici que les littératures étrangères aient exercé leur action, et par ce seul fait troublé l’équilibre du génie français. Pour un artiste amoureux de son art, quelles plus vives inquiétudes, quelle plus poignante angoisse, quel plus cruel désespoir voulez-vous qu’il y ait que de s’apercevoir un jour, brusquement, qu’il avait ignoré toute une partie de son art même ? C’est un peu ce qui se produisit à la fin du XVIIIe siècle quand apparurent les chefs-d’œuvre de l’Angleterre et de l’Allemagne. Et ainsi fut complétée la révolution, quelques années auparavant inaugurée par Rousseau. Le XVIIIe siècle avait connu la littérature anglaise, mais, comme on peut le voir par Voltaire et même par Diderot, il n’en avait accepté que ce qui lui convenait, que ce qu’il en pouvait faire entrer dans les cadres classiques sans les briser, que ce qu’il en pouvait s’approprier sans dérangement pour ses habitudes et sans dommage pour sa tranquillité. Mais avec le siècle nouveau la question se pose d’une manière toute nouvelle. On comprend désormais qu’entre l’art de Shakespeare et celui de Racine, il n’y a rien de commun que quelques lois très générales et très abstraites, il ne s’agit plus de les comparer, mais de sentir ce qu’il y a dans l’un et dans l’autre d’unique et d’original, c’est-à-dire précisément d’incomparable. Lequel des deux faut-il suivre ? et lequel imiter ? Le désordre se met dans les idées. On se jette sur les traces de Shakespeare avec un enthousiasme irréfléchi. Cependant toutes les habitudes consacrées par une discipline héréditaire protestent intérieurement et résistent. Tant et si bien que dans ce conflit de l’intelligence et de la volonté, les forces s’épuisent, et l’on ne se convainc au total que d’une chose, qui est l’impuissance de concilier les contradictoires et d’unir ce que la nature, les mœurs, la civilisation, l’histoire même, avaient disjoint.

Les traces du désordre qui suivit sont partout dans l’histoire de notre littérature contemporaine. On les retrouverait aisément. Parmi tant de formes qu’a revêtues la maladie du siècle, il y en a quelques-unes certainement qu’il faut rattacher à cette cause. Lamennais, un jour, se plaignait à Béranger de souffrir du mal du siècle : « Il y en a, lui écrivait-il, qui naissent avec une plaie au cœur. » Et le chansonnier de lui répondre : « En êtes-vous bien sûr ? Je crois plutôt que nous autres qui sommes nés pour écrire, grands et petits, philosophes et chansonniers, nous naissons avec une écritoire dans la cervelle. » Écrivez donc, concluait-il, voilà le remède à vos maux. Mais Lamennais, — et combien d’autres avec lui ! — pouvait-il pas lui dire à son tour : Excellent conseil, mon cher Béranger, si j’étais vous, c’est-à-dire chansonnier, français et gaulois. L’une de mes plaies précisément, c’est d’avoir ouvert en moi l’accès aux idées de toute couleur et de toute forme qui nous viennent des quatre coins de l’horizon. Je ne sais à quelle voix entendre, je ne sais à quelle voix répondre. Et sollicité, tiraillé, déchiré comme en tous sens, ce qui me torture, c’est l’impuissance où je suis de me rattacher à quoi que ce soit de fixe et d’inébranlable. Quoi que j’écrive, ce ne sera jamais qu’une expression nouvelle du mal qui me travaille, et voilà justement la plaie.

Il n’est pas impossible que toutes les causes jointes ensemble jettent quelque lumière sur les origines, sur les crises, sur la terminaison de la maladie du siècle. Il s’en faut d’ailleurs qu’elles suffisent à l’expliquer, ou plutôt elles ne nous permettent pas seulement de la définir. Au fond, c’est que l’on enveloppe ici, comme trop souvent, sous une même appellation, large et lâche, des maladies ou des affections très diverses et qui n’ont guère de commun entre elles que d’être un dérangement de l’équilibre des facultés bien plus encore que de la santé de l’esprit. Saint-Preux, Werther, Faust, René, Manfred, Obermann, Adolphe, Lélia, pouvez-vous bien imaginer quelque définition de leur mal qui leur convienne à tous, quelque description de leur souffrance où ils puissent tous se reconnaître ? C’est assurément le cas de répéter un aphorisme dont les médecins aiment à se servir. « Il n’y a pas de maladies, il n’y a que des malades. » Il est bon de méditer parfois sur la part de vérité profonde que renferment de telles maximes volontairement exagératives. Nous aussi, pour peu que nous y regardions de près, nous trouverons autant de variétés de la maladie du siècle que nous aurons successivement étudié de malades. Tantôt elle nous apparaîtra sous la forme d’une espèce d’angoisse métaphysique et ce sera, comme dans Faust, le désespoir infini de ne pouvoir comprendre l’énigme du monde et de l’homme, le pourquoi de la naissance et le pourquoi de la mort, mais surtout le pourquoi de l’existence. Tantôt, comme dans Obermann, elle sera toute psychologique et, bien loin de procéder de l’ambition de l’intelligence, elle ne procédera que de la prédominance excessive de la sensibilité sur l’intelligence et de la concentration voulue de cette sensibilité sur elle-même. Tantôt encore, et c’est le cas des imitateurs, — imprudens mais sincères, — dont l’histoire n’a pas gardé le nom, ce sera la torture indicible de ceux dont les forces défaillent à réaliser le rêve et qui ont succombé sans gloire sous le sentiment de quelque disproportion exorbitante entre l’intensité de leur désir et la faiblesse de leur volonté. Entre toutes ces formes s’il y a quelque chose de commun, ce n’est rien que de vague, de confus, de flottant, — sauf toutefois un trait, à savoir la réalité de la souffrance.

Aussi n’est-il pas anti-littéraire seulement, mais il est inhumain de n’avoir pour ces souffrances que des paroles dures. On aura beau, comme M. Charpentier, inventer des définitions singulières et parler de prétendues maladies, qui seraient des maladies et qui d’ailleurs « laisseraient subsister le libre arbitre, » il sera toujours cruel de disputer ses immunités à la souffrance. Mais lui discuter le droit de faire entendre sa plainte, et regretter, au nom d’une morale trop étroite, que les Rousseau, les Goethe même, les Chateaubriand, les Byron, les Musset et les George Sand aient poussé les cris immortels que leur a jadis arrachés la douleur, c’est plus que de la cruauté, c’est de la barbarie. Je sais bien que les intentions de M. Charpentier étaient bonnes. J’ai dit et je répète qu’il a donné d’ailleurs à ces illustres malades les meilleurs conseils, comme d’opposer « au célibat corrupteur le mariage et la vie de famille, » ou encore « le bon sens pratique aux subtilités d’un scepticisme énervant. » Je ne. vois pourtant pas très clairement les bons effets du mariage sur un Byron et je ne sais jusqu’à quel point on apprend aux sceptiques quelque chose de bien neuf en les invitant à croire.

Facile omnes, quum valemus, recta consilia ægrotis damus.


Mais si j’en juge par de certains exemples, et quand on veut toucher à de certains sujets, ne serait-ce pas un malheur quelquefois que de se porter trop bien ?


F. BRUNETIERE.

  1. Expressions de M. Taine, dans le premier volume des Origines de la France contemporaine.
  2. Goethe a bien osé dire : « Chacun de nous a quelque chose dans sa nature qui, s’il le disait ouvertement, ne manquerait pas d’exciter la répugnance. »
  3. En 1833.