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Revue littéraire - Le Bilan de Voltaire

Revue littéraire - Le Bilan de Voltaire
Revue des Deux Mondes3e période, tome 99 (p. 215-225).

Dix-Huitième siècle, études littéraires, par M. Emile Faguet. Paris, 1890 ; Lecène et

Oudin.

M. Emile Faguet, que nos lecteurs connaissent bien, a publié récemment, sur le dix-huitième siècle, une dizaine d’Études littéraires, originales, spirituelles, un peu trop spirituelles peut-être, non moins solides pourtant que spirituelles, également dignes, enfin, de leur auteur et de ses modèles, qui n’étaient point faciles à attraper : Le Sage, Marivaux, Montesquieu, Diderot, Buffon, Jean-Jacques Rousseau… J’y reviendrai prochainement pour dire tout le plaisir et tout le profit que j’en ai tiré. Mais, en attendant, puisque l’Étude sur Voltaire semble avoir fait, — je ne sais pourquoi, — plus de bruit que les autres, et que, si je ne partage pas de tous points l’opinion de M. Faguet sur Voltaire, je partage encore bien moins celle de ses contradicteurs, j’ai pensé qu’on m’excuserait de me mêler à la discussion. Laissant donc aujourd’hui de côté, pour en avoir peut-être bien souvent parlé [1], l’homme, dont M. Faguet n’a rien dit où je ne souscrivent l’écrivain, qu’il a trop sévèrement traité, c’est du philosophe, ou mieux encore, c’est de l’apôtre que je voudrais dire quelques mots, et tâcher de faire voir, si nous lui devons quelque chose, de quel prix nous l’avons payé.

On nous répète, en effet, tous les jours que, si Voltaire et quelques autres n’avaient pas écrit, « notre métier serait moins facile, notre vie moins douce, notre provision d’idées plus pauvre ou moins libre, et notre plume, quand nous en avons une, moins légère. » Et, en un certain sens, comme il est vrai que nous descendons tous de tous ceux qui nous ont précédés, il est également vrai que nous leur devons à tous quelque chose de ce que nous sommes. Seulement, dire cela, c’est ne rien dire, quand on y songe. Car il s’agit de savoir ce que nous leur devons, et, comme dans le cas de Voltaire, si les charges de l’hérédité n’en passeraient point les bénéfices. Nous sommes hommes avant que d’être journalistes ; et d’avoir rendu « le métier d’écrire plus facile, » au lieu d’en louer Voltaire, il se pourrait que l’on dût l’en blâmer. Mais pourquoi lui serions-nous obligés d’avoir rendu « notre plume plus légère, » s’il n’est que trop aisé de montrer les inconvéniens de cette légèreté ? Traiter légèrement les choses sérieuses, et pour cela commencer soigneusement par s’abstenir de les comprendre ; juger d’un mot plus ou moins spirituel et injuste l’Esprit des lois et l’Histoire naturelle ; couper court aux discussions par une pantalonnade ; répondre par Candide à la Lettre sur la Providence ou à la Théodicée de Leibniz ; s’égayer en polissonneries aux dépens de Pascal et parodier le christianisme, en écrivant la Bible enfin expliquée par les aumôniers du roi de Pologne, je ne vois pas qu’il y ait lieu d’être si reconnaissant à Voltaire de nous en avoir enseigné la manière ; ou plutôt, nous avons le droit de le lui reprocher. La plaisanterie n’est pas toujours ni partout à sa place ; et j’en veux à l’auteur du Dictionnaire philosophique de tout ce qu’il en a fourni de trop faciles, depuis cent ans, aux Gaudissart et aux Homais.

Mais Voltaire ne s’est pas contenté de leur rendre le métier plus facile ; il a voulu, nous dit-on, leur rendre aussi la « vie plus douce, » et il a enrichi leur « provision d’idées. » Elle était donc, en vérité, bien pauvre ? Ce que M. Emile Faguet s’est en effet efforcé de montrer, c’est que Voltaire fut l’homme de son siècle, le courtisan de l’opinion de son temps, et l’interprète enfin de ce qu’on pourrait appeler les idées communes de ses contemporains. J’ajouterais, si je ne craignais d’avoir l’air de jouer sur les mots, que sa grande originalité fut surtout d’en avoir manqué. Je ne sache pas du moins une idée de Voltaire qui lui appartienne, qui soit sa découverte ou son invention, qu’il ne doive à ses lectures ou à la conversation ; et, cela ne diminue rien de sa gloire, puisque ses idées nous sont parvenues sous son nom, ni de son mérite ou de sa valeur d’écrivain, puisqu’il les a revêtues, si je puis ainsi dire, de la lucidité de son expression ; mais cela donne pourtant à réfléchir, et cela change étrangement la nature ou l’espèce de nos obligations envers lui. Ses idées sont celles de son siècle ; autant ou plus qu’il ne les a servies, il en a profité lui-même ; il en aurait eu d’autres, si son siècle en avait eu d’autres ; et son œuvre, — ce que je ne pourrais dire ni de celle de Montesquieu, ni de celle de Buffon, ni de celle de Rousseau, — se serait faite certainement sans lui.

Puisqu’il y a pourtant deux ou trois de ces idées dont on ne détache pas l’invention ou la propagation de l’expression qu’il en a donnée, et qui sont celles qu’on vise quand on dit qu’il nous a fait la « vie plus douce, » il y faut regarder de plus près. Si l’invention ne lui en appartient pas, c’est assez, en effet, qu’il les ait rendues portatives, si l’on peut ainsi dire, et qu’en entrant dans la composition de l’esprit moderne, elles y aient conservé la forme qu’elles ont reçue de lui.

La première est cette idée de Tolérance, qui ne paraissait pas moins sacrilège à Jurieu qu’à Bossuet lui-même et, généralement, aux protestans qu’aux catholiques du siècle précédent. En 1755 encore, et Voltaire ayant déjà passé la soixantaine, on sait que les pasteurs de Genève s’indigneront de l’accusation de socinianisme lancée contre eux par l’auteur de l’article Genève de l’Encyclopédie ; et le socinianisme, c’est autre chose encore, mais c’est essentiellement l’indifférence en matière de religion. Qu’est-ce que Voltaire a fait pour le triomphe de l’idée de Tolérance ? A peine autant que Bayle, qui l’avait précédé de plus d’un demi-siècle ; et beaucoup moins que l’adoucissement général des mœurs autour de lui. Si le Traité de la Tolérance, que Voltaire écrivit en faveur des Calas, est de 1763, le Dictionnaire de Bayle est de 1697, et son Commentaire philosophique sur le Compelle Intrare est de 1687, c’est-à-dire d’un temps où Voltaire n’était pas encore né. Or, puisque je crains bien de n’en avoir encore persuadé personne, — tant il est difficile en critique de prévaloir contre les légendes, — je le répéterai donc : le maître des esprits au XVIIIe siècle, celui de Bolingbroke, de Voltaire et Lessing, ç’a été Bayle ; et la philosophie de Voltaire, notamment, — pour autant que Voltaire ait une philosophie, — on la retrouve dans Bayle tout entière. Dans la mesure où l’on peut assigner une origine certaine aux idées qui, comme celle de la Tolérance, ne sont pas tant des idées que des noms que l’on donne, pour abréger le discours, à une conspiration générale des esprits, soyons donc reconnaissans à Bayle de ce qu’il a fait pour la répandre ; remercions-en Locke ensuite, dont la Lettre sur la Tolérance est de 1689 ; Montesquieu, dont les Lettres persanes ont paru treize ans avant les Lettres philosophiques, et parlons alors, mais alors seulement, de Voltaire.

Faut-il préciser son rôle encore davantage ? Aussi longtemps que l’on a pendu nos protestans. « pour cause de religion, » et de quelque persécution obscure qu’ils aient été les victimes ou plutôt les martyrs, Voltaire ne s’en est pas ému. « Qu’on pende le prédicant Rochette, ou qu’on lui donne une abbaye, — écrivait-il à Richelieu, le 27 novembre 1761, — cela est fort indifférent pour la prospérité du royaume des Francs, mais j’estime qu’il faut que le parlement le condamne à être pendu, et que le roi lui fasse grâce. » Telle était sa façon d’entendre alors la tolérance. Mais, quand la malheureuse affaire des Calas eut une fois éclaté, quand le retentissement s’en fut étendu à l’Europe entière, et quand Voltaire eut vu quelle incomparable occasion c’était de ramener à lui l’opinion et la popularité qui s’en détachaient, il prit la plume, — sa « plume légère, » — et il intervint dans un débat qu’il n’avait pas ouvert. ; Le calcul était bon, et le succès passa son espérance. Les magistrats de Genève virent en lui le défenseur de la cause protestante ; on oublia l’auteur de la Nouvelle Héloïse et de l’Emile, dont le succès grandissant importunait ses oreilles ; et il reprit ou il reconquit sur l’opinion publique l’ascendant et la souveraineté dont les encyclopédistes, depuis dix ou douze ans, l’avaient dépossédé.

Je pourrais m’en tenir à cette explication de sa conduite, mais j’en veux chercher une plus favorable et une plus honorable pour lui. On la trouvera, si je ne me trompe, dans une autre idée, toute voisine de celle de la Tolérance, et qui me semble avoir été le mobile de ses meilleures actions, la généreuse inspiration de son théâtre comme de ses Histoires, et non pas sans doute la justification, mais l’excuse en quelque mesure, de son fanatisme à rebours. C’est l’idée d’Humanité. Les mœurs étaient dures encore au XVIIe siècle ; et pour les y montrer, jusqu’à la cour du grand roi, non-seulement passionnées, mais tragiques, mais cruelles, mais féroces, on n’aurait pas besoin de creuser très profondément. La vie humaine était de peu de prix ; et pour atteindre un grand objet, — tel que paraissait être l’agrandissement du territoire national ou la réalisation de l’unité religieuse, — on ne regardait pas au nombre d’existences qu’il fallait sacrifier. On ne regardait pas non plus en justice, pour obtenir, même d’un innocent, l’aveu du crime qu’il n’avait pas commis, à lui faire subir les plus hideuses tortures. Nature délicate, impressionnable et nerveuse, quand Voltaire se représentait le supplice de Jean Calas ou celui du chevalier de La Barre, il en frissonnait ou il en tressaillait d’horreur dans ses fibres les plus secrètes. Mais, quand il parcourait l’histoire et qu’il en voyait, avec les yeux de l’esprit, le sang souiller toutes les pages, une indignation toute physique, si je puis ainsi dire, s’élevait dans son cœur, montait à ses lèvres, et se répandait en injures contre les rois et contre les. prêtres. Ce qu’il y a de puéril et ce qu’il y a d’étroit, ce qu’il y a de superficiel, dans cette conception de L’histoire, j’en dirai deux mots tout à l’heure. Pour le moment, je n’en veux retenir que ce qu’elle a de généreux, sinon dans son principe, au moins dans quelques-unes de ses conséquences., Et plus j’y ai songé, plus il m’a paru que si l’honneur, si la gloire, si la part originale de Voltaire dans l’œuvre du XVIIIe siècle étaient vraiment quelque part, elles sont là.

Pourquoi, comme on l’a dit, son pathétique au théâtre, s’il manque toujours de noblesse, est-il plus « déchirant » que celui de Racine et que celui de Corneille ? Que veut-il dire quand il se vante « qu’on trouvera dans tous ses écrits cette humanité qui doit être le premier caractère d’un être pensant ? » A quelle intention écrit-il son Essai sur les mœurs ou son Traité sur la tolérance ? Il ne faut pas marchander à le reconnaître ; et, selon le mot du don Juan de Molière, c’est « pour l’amour de l’humanité. » Si l’on ne peut pas dire que Voltaire ait aimé les hommes, il a aimé l’humanité. Son irréligion même, qu’il tient sans doute en partie de sa naissance et de son éducation première, c’est la fausse idée qu’il se fait du rôle de la religion dans l’humanité qui l’a développée, nourrie, exaspérée en lui. Là, dans les replis de cette idée, est le nœud de son caractère, l’unité de son œuvre, et l’identité de son être par-dessous ; la diversité de ses métamorphoses. Là aussi est le seul service dont je lui serais reconnaissant, si d’ailleurs, comme on le va voir, il ne nous l’avait fait assez chèrement payer.

Mais, auparavant, à cette même idée d’Humanité, il en faut rattacher une autre : c’est celle de la grandeur, et, — s’il ne s’agissait pas ici de Voltaire, — je dirais, c’est celle de la sainteté de l’Institution sociale. Pour supporter leurs maux, ce que les hommes ont encore inventé de mieux aux yeux de Voltaire, c’est de les mettre en commun, et la société seule est capable de nous consoler de la misère de notre condition. C’est l’idée qu’il soutenait déjà, en 1728, dans ses Remarques sur les pensées de Pascal, et c’est celle qu’il défend encore, après quarante ans passés, en 1768, dans son A B C. Lisez aussi le Mondain et les premiers chapitres de l’Essai sur les mœurs. Conservateur en tout, sauf en religion, — c’est le mot de Vinet, — et même réactionnaire, pour parler la langue d’aujourd’hui, rien n’a paru plus scandaleux à Voltaire que La prétention d’un Rousseau voulant refondre l’humanité. De tous nos instincts, il n’y en a pas à ses yeux qui nous soit plus naturel que l’instinct de sociabilité. Nous sommes faits pour vivre en société, comme les oiseaux « pour faire des nids, » comme les abeilles « pour faire du miel ; » nous y avons toujours vécu, nous y vivrons toujours ; et si la vie a un sens, si la morale a une règle, si l’action a un but, c’est de travailler au maintien, au développement et au perfectionnement de l’institution sociale.

Je suis bien obligé de dire, cependant, que si nous devons savoir gré à Voltaire d’avoir défendu contre les encyclopédistes et contre Rousseau la grandeur de l’institution sociale, ce n’est pas lui qui s’est avisé le premier, au XVIIIe siècle, d’en faire la règle de la morale et l’objet de la vie : c’est Montesquieu. Sans doute, ayant vécu lui-même dans le temps de notre histoire où peut-être il a été le plus doux et le plus facile, sinon le plus glorieux, de vivre, Voltaire a senti vivement le prix de la civilisation ; et l’on peut dire qu’en plusieurs endroits de son œuvre il l’a presque éloquemment exprimé. Mais enfin, l’idée ne lui appartient pas ; et on doit ajouter que, bien loin d’en voir, comme Montesquieu, toutes les conséquences, il n’en a saisi que les applications les plus superficielles. N’en peut-on pas conclure avec sécurité que sans lui, sans son œuvre, sans le Mondain et sans la Princesse de Babylone, ce que cette idée contient en elle d’utile ou de fécond, Montesquieu, lui tout seul, n’était pas incapable d’en faire la fortune ? Voltaire, pour sa part, l’a plutôt obscurcie de tous les préjugés qu’il y a constamment mêlés, et parmi lesquels il y en a quelques-uns dont la prodigieuse étroitesse nous empêchera toujours d’être voltairiens.

Il est temps, en effet, d’y venir ; et si l’on accorde à Voltaire d’avoir été parmi nous le propagateur de ces idées, il importe maintenant de voir quelles autres idées, sous leur couvert, il a répandues dans le monde.

Et d’abord sa conception de l’Institution sociale est éminemment ou insolemment aristocratique. « Ce monde-ci, il faut que j’en convienne, est un composé de fripons, de fanatiques et d’imbéciles, parmi lesquels il y a un petit troupeau séparé qu’on appelle la bonne compagnie. Ce petit troupeau étant riche, bien élevé, instruit, poli, est comme la fleur du genre humain ; c’est pour lui que les plaisirs honnêtes sont faits ; c’est pour lui plaire que les plus grands hommes ont travaillé ; c’est lui qui donne la réputation. » Nous entendons de reste ce que cela veut dire. On est l’auteur d’Œdipe et de Zaïre ; on est gentilhomme ordinaire de la chambre du roi ; on est l’ami de Mme de Pompadour et de M. de Richelieu ; on a été chambellan du vainqueur de Rosbach ; on a ramassé quatre ou cinq millions à tripoter dans les vivres ou dans les fournitures militaires ; on s’est fait « roi chez soi, » dans son château de Ferney : qu’importe la « canaille, » et n’est-elle pas trop heureuse, trop honorée surtout de travailler à l’entretien et à la parure du « petit troupeau » dont on est ? Homme de lettres jusqu’au bout des ongles, l’institution sociale n’a d’autre objet pour Voltaire que d’aider les honnêtes gens à « cultiver les arts ; » et si seulement nous consentons à travailler pour lui, il se charge de jouir, de vivre, et de penser pour nous. On n’a jamais plus lestement ni plus crûment condamné, pour le plaisir de « quelques oisifs, » les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des hommes au pénible labeur du « gros œuvre » de l’humanité.

Théoriquement, et à la condition de ne pas s’expliquer, on peut donc bien être reconnaissant à Voltaire d’avoir défendu l’Institution sociale : il est permis de l’être moins, si sa conception de la société ne fut pas, comme on vient de le voir, moins égoïste qu’aristocratique. Mais si, de plus, le fondement en est ruineux, je ne vois pas alors de quoi nous nous sentirions obligés. Or, qu’il soit possible d’établir la société sur le fondement de l’utilité générale, conçue par chacun de nous comme étant la sienne propre, c’est une question litigieuse et que je n’oserais pas décider. Mais de vouloir la fonder, comme Voltaire, sur l’utilité générale, considérée comme adéquate aux divertissemens de « la bonne compagnie, » c’est se moquer du monde, à moins que ce ne soit bien profondément mépriser ses semblables. Je crois que Voltaire les méprisait et s’en moquait à la fois. Exigera-t-on que je l’en remercie ? Ou plutôt, s’il a fait un peu de bien, sans le vouloir, ne sentira-t-on pas combien il a fait plus de mal en persuadant depuis tantôt cent ans, à toute sa « descendance, » qu’un peu d’esprit, et quelques plaisanteries indécentes ou impies acquittaient l’homme envers l’homme et envers la société ?

De même encore, dans son Amour de l’humanité, j’aurais voulu, pour lui, qu’il se mêlât moins de souci de lui-même et un peu plus de charité. Ce n’est pas, comme on l’a vu, que j’en conteste ni la sincérité, ni l’ardeur, ni les heureux effets. Aussi longtemps qu’il y aura des hommes, le nom de Voltaire sera certainement attaché au souvenir de l’abolition de la torture, comme celui de Montesquieu le sera sans doute au souvenir de l’abolition de l’esclavage. Je regrette seulement que leur indignation à tous deux, toujours froidement ironique et toujours maîtresse d’elle-même, procède ou paraisse procéder, si je puis ainsi dire, de leur tête plutôt que de leur cœur. Il ne faut pas craindre les grands mots dans les grands sujets, ni les grands mouvemens dans les grandes causes ; et, pour n’être pas une rhétorique, ce n’en est pas moins une espèce d’affectation que de plaisanter si librement sur la torture ou sur l’esclavage. Comme la plupart des Français de son temps, Voltaire avait le cœur sec ; sa sensibilité, très vive, mais surtout très mobile, était à fleur de peau ; les misères de l’humanité ne l’ont guère ému qu’intellectuellement, si l’on peut ainsi dire ; elles ne l’ont pas touché dans son fond ; s’il a eu l’horreur de la souffrance, il n’en a pas eu la pitié, bien moins encore ce qu’on en appelle aujourd’hui la religion, — et c’est pourquoi nous avons le droit de lui mesurer notre reconnaissance.

Une autre raison nous y oblige encore. C’est la façon dont il a Cru servir une grande cause par le moyen du mensonge. Il y a plus qu’une erreur, en effet, dans sa conception de l’histoire ; et quand il impute au « fanatisme » des maux qui tiennent à la condition même de l’humanité, Voltaire ment et il sait qu’il ment. Il sait parfaitement que ce n’étaient point des protestans qui combattaient contre des catholiques à Salamine et à Platée ; il sait que ce n’étaient point des ariens qui combattaient contre des orthodoxes dans les plaines de Cannes ou de Zama ; il sait, parfaitement que ce n’était point du dogme de la transsubstantiation qu’il s’agissait dans les champs. de Philippes ou sur les eaux d’Actium. De même encore il sait que la religion n’est point l’œuvre de « la fourberie des prêtres, » à moins que, comme l’on dit, prêtant ses qualités aux autres, il n’ait vu dans le christianisme qu’une politique analogue à celle des encyclopédistes. Et il sait enfin, puisqu’il ne veut pas lui-même abandonner son « dieu rémunérateur et vengeur, » que cette religion qu’il outrage, après avoir changé la face du monde, a été depuis dix-huit cents ans la consolation, le refuge, et l’espérance de tous ceux qui ont souffert. Étrange façon de servir la cause de la justice et de la vérité, que de commencer par fausser ainsi l’histoire, ce qui donne étrangement à douter de la bonté de la cause ! Mais s’il peut y avoir d’agréables mensonges, il n’y en a jamais d’utiles ; et nous nous demandons en lisant l’Essai sur les mœurs, si les services que le livre a rendus ne sont pas compensés et au-delà par les maux : qu’il a faits.

Et, ne pourrais-je pas ajouter qu’en exagérant le prix de la vie humaine, je veux dire en plaçant dans cette vie même le but et la fin de la vie, Voltaire a renouvelé parmi nous cette crainte de la mort qui est le principe de toutes les faiblesses et de toutes les lâchetés ? Le plus sûr moyen qu’il y ait de bien vivre, c’est de n’avoir pas peur de la mort, et le seul moyen qu’on sache de n’en avoir pas peur, c’est de ne pas trop s’attacher à la vie. Mettre la vie à trop haut prix, c’est donc tarir le courage et la générosité dans leur source. Il se pourrait que ce fût aussi substituer insensiblement le calcul à la charité dans les rapports des hommes ; et qu’ainsi ce grand amour de l’humanité, conçu d’une certaine manière, se terminât à déguiser sous un nom pompeux l’intérêt et l’égoïsme mêmes. On a le droit, je pense, d’hésiter à s’en féliciter. En apprenant aux hommes à respecter la vie de leurs semblables, si Voltaire leur a surtout, appris à respecter la leur, on ne voit pas au moins qu’il y ait lieu de lui en savoir trop de gré. Son œuvre encore ici nous apparaît mêlée, douteuse à tout le moins. On n’ose pas conclure ; et, sans doute, on ne peut pas ne pas être reconnaissant à Voltaire de nous avoir rendu la « vie plus douce, » mais s’il nous l’avait rendue en. même temps moins noble, et s’il l’avait rendue surtout plus sombre aux misérables, faudrait-il encore lui en être obligé ?

Ce qui achève de nous décider à poser la question en ces termes, c’est la manière dont il a traité la Tolérance. Pour enlever au prince, comme on disait alors, le droit de punir l’hérétique, était-il nécessaire, était-il utile de s’en prendre à la religion même ? et en s’y attaquant, ne devait-on pas en tout cas se garder d’en atteindre le principe ? C’est ici le grand crime de Voltaire, ou si l’on aime mieux, c’est ici que nous touchons les bornes de son intelligence. « Je veux, disait-il, que mon procureur, que mon tailleur, que mes valets, que ma femme même croient en Dieu, et je m’imagine que j’en serai moins volé et moins c… » Voilà tout ce qu’il a vu dans la religion. Mais, inversement, il a vu dans l’impiété grossière une marque de force d’esprit. « Voilà les fondemens de la religion chrétienne, dit quelque part un personnage denses dialogues. Vous n’y voyez qu’un tissu de plates impostures, faites par la plus vile canaille, laquelle seule embrassa le christianisme pendant plus de cent ans. » Je pense qu’il est bon de remettre ces textes sous les yeux des lecteurs. Non-seulement Voltaire n’a pas rendu justice au christianisme, — ce qui s’expliquerait par les entraînemens de la polémique, — mais il n’a pas senti que nous sommes enveloppés du mystère et d’obscurité ; que notre intelligence se heurte, pour ainsi dire, de toutes parts à l’inconnaissable ; et qu’il y a quelque chose en nous que ne sauraient satisfaire ni la joie de vivre, ni l’orgueil de savoir.

Autant qu’il pouvait être en lui, on peut donc dire qu’il a découronné d’abord, et ensuite ravalé la pensée. Il existait avant lui une manière de penser qu’on peut bien appeler « sans critique, » mais qui n’en était pas moins haute ni. moins large : c’était la manière de Malebranche et de Spinosa, c’était celle aussi de Bossuet et de Pascal. Elle attachait la réflexion de l’homme à la méditation des intérêts éternels de l’humanité, je veux dire de ceux qui nous élèvent au-dessus de notre condition présente en transportant l’esprit dans une région supérieure. Voltaire est venu la ridiculiser. Exigera-t-on encore que nous lui en marquions notre reconnaissance ? Tout ce que les sens ne peuvent pas atteindre, il ne s’est pas contenté de le nier, il s’en est moqué, moins légèrement, moins spirituellement qu’on ne le veut bien dire, avec une ironie dont l’impertinence n’exclut pas la lourdeur. Ces mots sont un peu vifs ? Je suis donc obligé d’en justifier le choix. « Un gueux qu’on aura fait prêtre, un moine sortant des iras d’une prostituée, vient pour douze sous, revêtu d’un habit de comédien, me marmotter en une langue étrangère coque vous appelez une messe, fendre l’air en quatre avec trois doigts, se courber, se redresser, faire autant de dieux qu’il lui plaît, les boire, les manger et les rendre ensuite à son pot de chambre. » Que trouve-t-on là de spirituel ? et qui croira que ces grossièretés soient de l’homme dont le nom est devenu synonyme d’esprit ? Mais quand on en parle aujourd’hui, c’est de confiance, comme l’on dit, sans avoir pris le temps de le lire ; et, à ceux qui l’ont lu, on leur demande ce que Voltaire leur a fait, pour le traiter comme ils font ? Je viens d’essayer de le dire, ou plutôt de l’indiquer.

J’en avais aussi bien deux ou trois autres bonnes raisons, dont la première était de marquer deux époques très distinctes de la vie de Voltaire. Il y a un Voltaire bourgeois et presque gentilhomme, l’auteur de Zaïre et du Siècle de Louis XIV, celui de Zadig et de Candide même, si l’on veut, dont la spirituelle ironie s’enveloppe encore de politesse ou, au besoin, de courtoisie ; un Voltaire « tout à l’ambre, » paré et fardé, dont les allures et la conversation sont celles des salons de Paris ou de la cour de Versailles : c’est celui que l’on lit encore, et c’est le seul qu’on connaisse aujourd’hui. Mais il y en a un autre, le Voltaire de Potsdam et de Ferney, le chambellan de Frédéric et l’amuseur de la grande Catherine, un Voltaire insolent et cynique, l’auteur du Dîner du comte de Boulainvilliers, du Dictionnaire philosophique et des Oreilles du comte de Chesterfield, l’auteur encore des Lettres sur la Nouvelle-Héloïse ou des Anecdotes sur Fréron, le Voltaire dont la facile audace n’a d’égale que la grossièreté : c’est celui qu’on ne lit plus guère, — et on a bien raison, — le Voltaire des Mélanges, mais c’est celui qui a pourtant agi. On ne saurait trop le redire : jusqu’aux environs de 1750, Voltaire n’a passé parmi ses contemporains que pour « un bel esprit ; » et c’est même la principale raison qui lui a fait quitter la France pour la Prusse, la cour de Louis XV pour celle de Frédéric. Il est allé chercher là-bas la consécration de gloire et de popularité qu’on lui refusait dans sa propre patrie. Mais quand il est revenu, quand, après avoir essayé de rentrer en grâce auprès de Mme de Pompadour, il a dû se fixer à Ferney, le siècle avait marché, l’Encyclopédie avait paru, le parti des Philosophes s’était constitué, les Diderot, les d’Alembert, et les Rousseau l’avaient passé depuis longtemps en audace. Pour en devenir le chef, il les suivit ; et c’est alors, alors seulement, qu’inondant l’Europe de ses feuilles volantes, âgé de près de soixante-dix ans, il essaya de compenser, par la violence de sa propagande, la timidité de son ancienne politesse et le long retard qu’il avait mis à se ranger du côté des novateurs ou des révolutionnaires.

Je pense aussi qu’il n’est pas mauvais, si la critique et l’histoire littéraire sont un peu l’histoire des familles naturelles d’esprit, de bien savoir quel fut Voltaire. Or, ni Rousseau, ni Buffon, ni Montesquieu n’ont eu la brillante facilité de Voltaire, cette rapidité d’assimilation et d’improvisation, ce don d’éclatante universalité, ni sa souplesse, ni son esprit, ni tant de qualités enfin, par lesquelles, encore aujourd’hui même, il nous amuse, il nous séduit, il nous enchante. D’ailleurs, et selon l’expression de M. Faguet, « l’esprit moyen de la France est en lui. » N’est-ce pas comme si l’on disait que le voltairianisme existait avant Voltaire ? Et le fait est qu’en lui vous aurez beau chercher, vous ne trouverez rien d’unique, divinse particulam auræ, rien qui ne fût avant lui dans le monde, rien qui en fasse quelque chose d’autre ou de plus que l’expression de son milieu. Très supérieur à ceux qui l’entourent, il est pourtant de la même famille. Rousseau, lui, n’est que de la sienne, seul en son temps de son espèce, autre en nature, et non pas seulement comme Voltaire en degré. C’est pourquoi l’on peut dire de lui qu’il a enrichi notre « provision d’idées, » parce que nous voyons très clairement, parce que nous pouvons dire, avec certitude et avec précision, quelles sont les idées de Rousseau. Mais, parce que nous ne pouvons pas dire quelles sont les idées de Voltaire, et parce que d’ailleurs il n’y a pas une idée de son siècle, — y compris celles de Rousseau lui-même, quand Rousseau les eut jetées dans la circulation, — que Voltaire n’ait supérieurement exprimée, c’est pour cela que jamais homme n’a mieux représenté cinquante ou soixante ans d’histoire. Ne voit-on pas que c’est aussi pour cela qu’on pourrait l’ôter de son siècle, non pas certes sans qu’il n’y parût, mais sans que l’esprit du siècle différât de ce qu’il est ; et que l’on peut bien concevoir que le cours en eût été ralenti, mais non pas arrêté, ni changé ?

Enfin, si l’histoire est une justice aussi, je pense qu’il est équitable de rendre à chacun sa part, et de ne pas faire à un seul homme les honneurs d’un siècle tout entier. Je sais bien que l’action de toute une armée s’attribue au chef qui la commande ; mais encore, — et quoiqu’ils marchent tous deux en tête de leur troupe, — ne faut-il pas confondre le trompette avec le général. Voltaire n’a été que le trompette ou le clairon retentissant de l’esprit du XVIIIe siècle.

Comme il sonna la charge, il sonna la victoire,

et les échos en retentissent encore. Mais s’il a pris part au combat, ce n’est pas lui qui en a arrêté les dispositions, ce n’est pas lui qui l’a livré sur le point décisif, ce n’est pas lui enfin qui l’avait préparé de loin et rendu comme inévitable. C’est ce que j’essaierai de montrer prochainement, en m’aidant du livre de M. Faguet pour déterminer les caractères les plus généraux du XVIIIe siècle. Je puis bien dire par avance que mes conclusions ne différeront pas sensiblement des siennes, et comme j’y arriverai par un autre chemin que lui, cette rencontre fera peut-être présumer la justesse de ce qu’elles auront de commun.


F. BRUNETIERE.

  1. Voyez, dans la Revue du 15 mai 1878 : Voltaire d’après de récens travaux ; dans la Revue du 15 mars 1880 : Une nouvelle édition de la correspondance de Voltaire ; dans la Revue du 1er février 1882 : la Direction de la librairie sous M. de Malesherbes ; dans la Revue du 1er juillet 1886 : Voltaire et Jean-Jacques Rousseau ; dans la Revue du 1er septembre 1886 : le Théâtre de Voltaire ; dans la Revue du 1er décembre 1888 : A propos d’une reprise de Zaïre ; dans la Revue du 1er novembre 1889 : la Bibliographie de Voltaire.