Revue littéraire - La poésie de Henri Heine d'après un livre récent

Revue littéraire - La poésie de Henri Heine d'après un livre récent
Revue des Deux Mondes4e période, tome 140 (p. 457-468).
REVUE LITTÉRAIRE

LA POESIE DE HENRI HEINE
D'APRES UN LIVRE RECENT

La question s’est posée il y a quelques années de savoir si l’on devait élever à Mayence un monument en l’honneur de Henri Heine ; un écrivain de là-bas, M. Fischer, imagina de recueillir sur ce grave sujet l’avis des plus considérables entre ses compatriotes, et ouvrit dans la Gazette de Francfort une de ces enquêtes qui sont comme un appel à la sottise des gens d’esprit. Les choses se passèrent tout à fait comme elles se passent chez nous : les réponses furent saugrenues autant qu’on le pouvait souhaiter. M. Fischer les a réunies en volume [1] : si les publications de ce genre parviennent à la postérité, elles porteront de nous un témoignage cruel. Ce qui ressort de cette consultation, c’est que Henri Heine ne peut avoir une statue en Allemagne, d’abord parce qu’il a trop médit des Allemands, mais surtout parce qu’il était juif. D’autre part, il est peu probable que nous dressions le buste de l’exilé sur quelqu’une de nos places publiques ; une plaque satisferait le zèle de ses plus fervens admirateurs. C’est ainsi que la destinée du poète continue, en dépit de la mort, d’être pareille à elle-même : son ombre reste incertaine et errante : pour avoir eu deux patries, il n’en a pas une. Je ne doute pas que cette mésaventure posthume ne le chagrine : il était vaniteux à la manière des poètes ; il avait, comme tous les railleurs, une susceptibilité ombrageuse. Mais la vraie façon d’honorer les poètes, ce n’est pas de leur ériger des monumens, c’est d’entretenir autour de leur œuvre une curiosité éveillée et vivante.

A ce point de vue, Heine est traité en privilégié. Les Allemands peuvent bien maudire le pamphlétaire, ils savent par cœur les vers du poète. Éditeurs, biographes, critiques d’outre-Rhin lui ont consacré d’importans travaux. Chez nous, seul entre les poètes allemands, il bénéficie de ce privilège d’avoir un public. Je ne nie pas que nous n’ayons pour quelques autres, et pour Goethe par exemple, un juste respect. Nous admirons Gœthe, nous ne l’aimons pas. Au contraire, l’auteur de l’Intermezzo est pour quelques Français de France un de ces écrivains qui sont tout près du cœur. Cela tient à plusieurs raisons parmi lesquelles il en est d’extérieures. Heine a vécu pendant de longues années parmi nous ; il parlait notre langue, quoique avec un fort accent ; il l’écrivait, quoique d’une façon très incorrecte ; il nous a loués, quoique avec bien de l’impertinence ; il a été mêlé à notre société ; il a été en rapports avec nos écrivains, nos artistes et même nos hommes politiques. Nous nous sommes habitués à le considérer comme un des nôtres, et sa plaisanterie, fortement tudesque, passe encore pour avoir été une des formes authentiques de l’esprit parisien. Notre sympathie pour Heine se fonde d’ailleurs sur des motifs plus valables. Il a quelques-unes des qualités qui nous sont chères : son style est clair ; ses compositions sont courtes. Nous aimons ces lieds dont quelques-uns durent le temps d’un soupir, l’espace d’un sanglot. Leur pur éclat nous semble celui de la goutte de rosée que le soleil taille en diamant, ou d’une larme qui brille dans un sourire. C’est par eux que le meilleur de la sentimentalité allemande est parvenu jusqu’à nous. Ou, pour parler plus exactement, la poésie de Heine représente une nuance particulière de sensibilité, qu’il a créée et que nous avons accueillie. Aussi doit-elle avoir sa place dans une histoire de la poésie lyrique en France. De même qu’il y a une « critique allemande » de l’œuvre de Heine, il convient qu’il y en ait parallèlement une « critique française ».

Le livre que M. Jules Legras vient de consacrer à « Henri Heine poète [2] », tiendra une place honorable dans la « littérature » du sujet. C’est une monographie élégante, écrite avec soin, et d’une lecture agréable. M. Legras s’est enfermé dans l’œuvre lyrique de Heine, et, sans vouloir rien apercevoir de ce qui l’entoure, toutes communications étant violemment rompues, il y a étudié par l’intérieur le développement des facultés du poète. Il a suivi avec rectitude le plan qu’il s’était lui-même tracé, et bien fait le livre qu’il voulait faire. Apparemment il se contentera de cet éloge et nous laissera libres après cela de souhaiter qu’il eût conçu son travail sur un tout autre plan. C’est un principe généralement admis qu’on doit juger un auteur sur ses intentions et qu’on n’a pas le droit de lui demander compte de ces intentions elles-mêmes ; mais c’est un principe faux. Car s’il plaît à l’un de nous de soutenir une gageure, quelque habileté qu’il y apporte, ce ne sera toujours qu’une gageure habilement soutenue. M. Legras a restreint comme à plaisir l’intérêt de son étude. Il s’est interdit sévèrement de marquer la place que tient l’œuvre de Heine dans la littérature allemande ; il s’est refusé avec la même rigueur de montrer quels liens la rattachent à l’histoire de la pensée et de la sensibilité en France. En sorte que cette étude, dont on ne voit ni le point de départ ni le terme d’arrivée, ne part de rien et y aboutit de même. Il y a là pour M. Legras une question de méthode : il s’en explique avec une franchise qui ne va pas sans quelque hauteur. C’est de propos délibéré qu’il a paru ignorer que Heine n’a pas écrit au fond d’une solitude. Il a voulu réagir contre les procédés d’une critique trop systématique. « Signaler des courans littéraires, des dépendances incessantes entre l’écrivain d’une part, son pays, son temps et ses collègues d’autre part, telle a été la tâche préférée de la génération sous laquelle nous avons étudié. Seulement, à force de s’arrêter au contenant, elle a parfois négligé le contenu : elle nous a intéressés à des groupemens artificiels et elle a oublié bien souvent de nous en faire connaître à fond les unités. Certes, un écrivain de génie dépend de son milieu physique et moral ; mais il dépend aussi de lui-même, de ses aptitudes, et de ses antécédens. » Il n’est pas besoin de tant de fracas pour enfoncer des portes ouvertes. Tout le monde accorde aujourd’hui qu’il ne faut pas absorber un écrivain dans son milieu, et que toutes les influences qu’il a subies ne seraient rien si elles ne s’étaient combinées avec l’originalité de l’individu. Mais cette originalité individuelle est un élément premier et irréductible qui défie toute explication, sinon toute analyse, et que nous sommes réduits à constater. En la constatant nous déclarons que nous ne pouvons pousser plus loin notre étude. Le dernier mot de la critique, en cela pareille à la science, est un aveu d’impuissance. Elle ne doit donc s’y résigner que lorsqu’elle a épuisé toutes ses ressources. On l’appauvrit d’autant quand on lui refuse le droit d’énumérer et de classer tous les élémens dont le génie a profité pour faire son œuvre. Pour ce qui est de Henri Heine, nous devrons sans doute constater en dernier ressort qu’il était doué pour la poésie lyrique, qu’il avait une imagination vive, une sensibilité aiguë el qu’il était homme d’esprit. Mais c’est n’avoir rien dit. En fait, son œuvre est de celles où nous trouvons le plus fortement marquées les empreintes de la race, de l’éducation, du tempérament, des circonstances de la vie. Il est juif ; c’est le trait fondamental auquel se rattachent toute sorte de conséquences évidentes autant qu’elles sont nombreuses. La religion, qui au cours des siècles a façonné l’âme d’un peuple et qui à son tour en reflète l’esprit, cette religion qui a consolé nos pères et pour laquelle ils ont lutté, jusqu’à lui faire le sacrifice de leur vie, est un des élémens les plus actifs du sentiment national. Issu d’une race cosmopolite, Heine tient moins que d’autres au sol où il est né ; l’exil, insupportable pour d’autres, lui sera léger ; et il poursuivra pendant toute sa vie le rêve de l’universelle fraternité des peuples. Dans la ville où s’est écoulée son enfance, la race juive était tenue pour inférieure et la société se fermait devant ses représentans ; ç’a été pour l’enfant une cause de souffrances cruelles et l’origine première de la sympathie avec laquelle il accueille les idées de cette Révolution qui venait de rendre aux juifs leurs droits de citoyens. D’ailleurs il n’a pas moins à souffrir de ses coreligionnaires eux-mêmes ; ceux-ci le tiennent pour suspect et l’événement prouva qu’ils n’avaient pas tort ; rêveur dans un milieu de banque et de négoce, parent pauvre dans une famille riche, il sent peser sur lui le mépris ; il se réfugie dans l’ironie et prend dès lors le pli du sarcasme haineux. Il a, en commun avec ceux de sa race, la souplesse de l’attitude, la violence de la nature, l’outrance des sentimens, l’âpreté des rancunes. Et par une hérédité lointaine, que ne vient interrompre dans ces familles fermées le mélange d’aucun sang étranger, quelque chose subsiste en lui de cette imagination sémite dont on voit dans les livres hébraïques resplendir la sombre magnificence.

« Je suis venu au monde, écrit Henri Heine, à la fin d’un siècle très sceptique et dans une ville où régnait non seulement la France, mais l’esprit français. » La barrière du Rhin n’est pas si large que le vent venu de France ne pût alors souffler d’une rive à l’autre rive. La mère de Henri Heine, très instruite, avait lu nos livres et elle était toute pleine de l’esprit de Rousseau. Nos soldats victorieux occupaient la ville, et l’enfant voyait en eux, moins des envahisseurs que les héros d’une épopée glorieuse. Le tambour Legrand lui communiquait son enthousiasme naïf pour l’empereur ; et lui-même il se souvenait de l’avoir vu passer au milieu des acclamations. Si vive avait été l’impression reçue, que c’est l’une des premières dont il trouvera la traduction poétique, et qu’il a, par un accord instinctif avec l’enthousiasme populaire, contribué à faire entrer dans l’art la légende napoléonienne.

Tout de même il subissait intimement le charme de la terre allemande. L’Allemagne mélancolique et tendre, l’Allemagne qui rêve dans la profondeur de ses forêts et au bord de ses étangs, celle des légendes, des contes fantastiques, des ballades et des romances, l’Allemagne suivant la tradition et suivant la convention, c’est elle qui a d’abord bercé son esprit. Il a eu une première enfance douce et recueillie, entourée d’affections familiales, égayée d’amitiés puériles. « O Dieu ! autrefois la terre était si belle et les oiseaux chantaient tes louanges éternelles, et la petite Véronique me regardait d’un œil tranquille, et nous allions nous asseoir devant la statue de marbre, sur la place du château… du vieux château dévasté où il revient des spectres, où la nuit se promène une dame sans tête, vêtue de soie noire avec une longue queue flottante. » Au pied du château dévasté de Dusseldorf le Rhin étend ses eaux d’où émerge sous un rayon de l’une tout un peuple mystérieux. C’est l’ondine qui se baigne : le flot ruisselle sur ses épaules et sur ses bras charmans. Là-haut la belle vierge Loreley est assise comme une apparition merveilleuse ; elle peigne ses cheveux d’or, et la chanson qu’elle chante attire le marinier vers le gouffre où la mort l’attend. Les danses des elfes, les rondes des nixes, les jeux des Kobolds, toute cette fantasmagorie ne trouve crédit en France auprès de personne, pas même auprès de nos enfans, critiques avisés. C’est qu’en effet ces hôtes ne se rencontrent pas dans nos bois ensoleillés et dans nos claires fontaines. Et ils ne supportent pas le voyage. Mais il faut accepter la confession du poète : « Lorsque j’étais encore tout jeune, je ne pensais qu’aux histoires d’enchantemens et de merveilles et chaque belle dame que je voyais avec des plumes d’autruche sur la tête était pour moi une reine de sylphes, et si je remarquais que le bas de sa robe était mouillé, je la tenais pour une fée ondine. » Ajoutez l’impression des premières lectures. Heine lit avec passion les livres de traditions populaires et de chansons enfantines. Il s’éprend vivement de la poésie romantique qui remettait en honneur les souvenirs du moyen âge chevaleresque et légendaire. Uhland et Bürger sont ses maîtres. Il est en relation avec Lamotte-Fouqué, Chamisso. C’est l’empreinte qui ne s’effacera plus.

Vienne maintenant l’épreuve douloureuse qui remue profondément la sensibilité, éveille au plus intime du cœur des échos lointains et fait vibrer tout l’être ; cette douleur avide de s’exprimer trouvera sa forme toute prête et le chœur léger des rêves d’antan lui fera un prestigieux cortège. Nous connaissons cet épisode autour duquel sont venues se concréter les jeunes souffrances du poète. C’est l’histoire banale d’une passion violente et malheureuse, c’est une vieille histoire éternellement neuve. Amélie, la fille du banquier Salomon Heine, était remarquablement belle, elle était riche, elle était courtisée ; c’était pour elle un pauvre amoureux que ce petit cousin, obscur employé de bureau, malhabile aux affaires et sans avenir comme sans vocation. Il se rendit compte de son indignité, n’avoua pas cet amour qu’on eût dédaigné, et après un martyre de trois ans, quand la belle cousine se fut mariée, la souffrance accumulée et contenue éclata en une suite de chants douloureux. C’est là le thème principal dont le poète ne fait que varier l’expression dans toute la première série de ses lieds et qui reçoit sa forme la plus achevée dans les deux recueils de l’Intermezzo et du Retour. Plus tard, après les aventures multiples et les tristes égare-mens, au temps de la longue agonie, le poète en retrouve encore dans la partie la plus saine de son cœur l’amer et exquis ressouvenir.

Ce qui fait le charme de ces premières poésies c’est qu’autant l’art y a déjà de sûreté et de maîtrise, autant l’âme qui se livre à nous a de fraîcheur, et c’est qu’avec l’intensité de la passion cet amour a toute la candeur d’un amour de jeunesse. L’expression en est toute fleurie de puérilités et de mièvreries, ainsi qu’il convient. La sensiblerie s’y étale sans fausse pudeur. Dans le vaste monde et dans la nature le poète n’aperçoit rien qui ne lui rappelle sa souffrance et qui ne soit un symbole de son amour. C’est sa propre douleur qu’il entend gémir dans la plainte anonyme des générations défuntes. Il est le sombre convive qu’on voit paraître dans le repas de noces et qui murmure à l’oreille de la fiancée la promesse oubliée. Pour lui est le linceul que lave dans l’eau de la fontaine la jeune fille de la forêt enchantée. Et le ricanement des spectres, assemblés autour du ménétrier fantastique, raille des douleurs pareilles aux siennes. Les mêmes soucis qui assiègent ses jours hantent ses nuits, et ses rêves lui rapportent les mêmes images aussi obsédantes. « Toutes les nuits je te vois en rêve… Mon ancien rêve m’est revenu… Je me vis l’autre nuit dans un rêve… J’ai pleuré en rêve, j’ai rêvé que tu étais morte… » La nature est sa confidente : les arbres lui font des signes d’intelligence, les violettes ont pour lui des regards, les fleurs ont un langage, les étoiles ont des sourires et elles ont des larmes. « La nuit était froide et muette ; je parcourais lamentablement la forêt. J’ai secoué les arbres de leur sommeil ; ils ont hoché la tête d’un air de compassion… » Vraiment il a aimé avec toute son âme, avec toutes les forces de sa jeune énergie, avec tous les trésors de son imagination de poète. C’est pourquoi il faut que le cercueil qu’on ira lui chercher soit si grand, plus grand que la grosse tonne de Heidelberg, plus long que le pont de Mayence, ce cercueil où il déposera son amour et ses souffrances.

Le premier amour du poète est au tombeau. Ce qu’il y a de si triste dans la vie, c’est que nous laissons sur la route de chers compagnons qui étaient nous-mêmes. Un nouveau printemps qui ne vaudra pas l’autre fera refleurir le cœur de Heine ; ou plutôt ce cœur, au gré des liaisons passagères, ira sans cesse en s’avilissant. « Je suis condamné, dira-t-il, à n’aimer que ce qu’il y a au monde de plus bas et de plus fou ; comprenez alors combien cela doit tourmenter un homme fier et de beaucoup d’esprit. » Nous voyons désormais défiler dans son œuvre une série de figures de femmes de plus en plus vulgaires. Il finira par lier son sort à celui d’une grisette, aussi sotte qu’elle était belle, Mathilde, gantière. Le foyer de la vie intérieure est éteint : dans ces yeux, fixés jadis sur de pâles visions, se reflète maintenant le spectacle mouvant des choses. Heine est devenu un admirable peintre de la nature extérieure. Il peint les marines de la Mer du Nord, il peindra les montagnes du Harz et les monts Pyrénées. Il est arrivé à Paris, il se mêle de politique et il écrit dans les journaux, il fréquente les salons et le bal de la Grande Chaumière, il s’est fait présenter à des princesses et à Chicard. Il est devenu un professionnel de l’esprit, et c’est cela qui est grave. M. Jules Legras écrit justement : « Je ne puis m’empêcher de voir dans le développement exclusif et anormal du mot d’esprit dans l’œuvre de Heine, une influence néfaste de son séjour à Paris. Rien en effet n’a plus contribué chez nous à établir sa renommée que sa réputation d’homme spirituel : ses bons mots sont devenus classiques. Or ces bons mots pour la plupart ne sont pas tirés de ses œuvres ; ils sont parvenus jusqu’à nous, colportés de bouche en bouche depuis les contemporains du poète. C’est par ses bons mots, non par sa valeur poétique, que celui-ci conquit sa place sur le boulevard parisien et dans les salons. L’esprit devint donc pour lui une nécessité, une sorte de « noblesse oblige, » et il prit l’habitude, fort douce d’ailleurs à sa nature caustique, d’en faire usage à tout propos. D’autre part, l’isolement moral dans lequel il vécut lui enleva toute facilité de contrôler la portée de ces plaisanteries. » L’homme d’esprit a nui au poète. Dans ses nouveaux recueils il raille la sincérité des précédens. Il se répète, il s’emprunte à lui-même des procédés, il s’en fait une rhétorique. Il remplace les rêveries amoureuses par des images libertines. Il sème ses vers de facéties grossières, de calembours et d’allusions obscènes. Ses meilleures pages, la chasse fantastique d’Atta Troll, le retour au foyer maternel dans Germania, lui sont inspirées par le souvenir du pays natal. Décidément l’air de Paris n’a pas été favorable à sa fantaisie lyrique : elle s’y est épuisée, son goût s’y est épaissi. Il lui est advenu la même mésaventure qu’avait value à notre Voltaire son séjour en Prusse. C’est que hors de chez lui l’écrivain cesse d’être lui-même. Nous croyons dans notre vanité que nous sommes maîtres de notre fortune et que nous pouvons l’emporter sous un ciel étranger. Le meilleur de notre esprit et de notre sensibilité ne vous vient pas de nous-mêmes ; il monte du sol natal cultivé par les aïeux et auquel nous rattachent des racines mystérieuses et lointaines.

Il est probable que Henri Heine s’en est rendu compte ; c’est pourquoi il ne nous a pas aimés. Il semble que ce soit un paradoxe, et c’est une vérité. Henri Heine a détesté la Prusse, il n’a pas aimé la France. Il a vécu chez nous, il y a trouvé toute sorte d’avantages qu’il n’avait garde de méconnaître, la liberté, une pension, un accueil flatteur, des satisfactions d’amour-propre, des jouissances faciles : il nous a donné son esprit, il ne nous a donné ni son affection ni, je pense, son estime. Il est le contraire d’un patriote ; mais il est resté, dans l’intimité de ses sentimens, fidèle à cette terre d’Allemagne où jadis il avait tissé ses tendres rimes, avec le parfum des violettes et le clair de lune. « Allemagne, ô mon amour lointain, quand je pense à toi, les larmes me viennent : la France me semble triste, le peuple léger me pèse lourdement. » « Parfois il me semble que j’entends frémir sur ma tête les chênes d’Allemagne ; ils parlent en chuchotant d’un futur revoir ; mais ce n’est qu’un rêve ; ils disparaissent. Parfois je crois entendre comme jadis chanter les rossignols allemands. Comme leurs accords m’enveloppent doucement ! Mais ce n’est qu’un rêve ; ils se taisent. » Regrets passagers, plaintes à peine soupirées et sans espoir. Aussi bien il ne s’agit plus de retour et voici commencer l’agonie qui se prolongera pendant sept années et qui va clouer le moribond sur ce tombeau de matelas qu’il ne doit échanger que pour le tombeau du cimetière.

Or dans le moribond le poète reparait, et cette inspiration qui semblait tarie ou gâtée, la maladie la renouvelle et l’épure. L’auteur des Reisebilder avait écrit ces lignes qui, relues après coup, nous émeuvent à l’égal d’un pressentiment douloureux : « Il n’y a que le malade qui soit un homme ; ses membres racontent une histoire de souffrance : ils en sont spiritualisés. » Telle fut du moins l’influence de la souffrance physique sur son talent. Celle qui « en pressant tendrement sa tête sur son cœur » avait fait blanchir ses cheveux, se fermer ses yeux, se paralyser ses membres, la « femme noire » fut pour lui une muse. Nous lui devons le Romancero et le livre de Lazare. Elle a fait de Heine un des poètes qui ont le mieux exprimé l’angoisse de la maladie et de la mort, elle lui a arraché des cris pathétiques sur la hideur de ce monde charmant et sur la volupté secrète de la douleur. Elle a enseigné au sceptique railleur une pitié nouvelle pour la souffrance de l’humanité. Elle a élargi son cœur. Elle lui a révélé l’importance d’énigmes plus graves que celle de la trahison d’une maîtresse. « Pourquoi le juste se traîne-t-il sanglant, misérable, sous le fardeau de sa croix, tandis que le méchant, heureux comme un triomphateur, se pavane sur son fier coursier ?… Telles sont les questions que nous répétons sans cesse, jusqu’à ce qu’on nous ferme la bouche avec une poignée de terre ; — mais, est-ce là une réponse ? » Des visions macabres peuplent son cerveau. Le monde lui apparaît en d’atroces tableaux. L’ironie de la destinée, qui se moque de l’inoffensive ironie des pauvres hommes, donne pour épilogue à l’œuvre de ce railleur fertile en bons mots ces poèmes de désolation.

Nous possédons maintenant les élémens qui en se combinant vont nous permettre de définir la sensibilité de Heine. Ici la maladie est à la base. Car la paralysie finale n’a été que la dernière étape du mal dont Heine a souffert toute sa vie. Si loin que nous remontions dans sa correspondance, dans ses souvenirs, dans ceux de ses amis, nous l’y retrouvons aux prises avec quelque manifestation du mal intérieur. C’est la maladie des nerfs qui se traduit par l’inquiétude de tout l’être, par les changemens dénués de cause apparente, les attendrissemens subits et les brusques reprises de soi, l’humeur fantasque, l’instabilité du caractère, le heurt des impressions, l’espèce de continuel déchirement. Il arrive chez d’autres que de telles dispositions soient combattues, atténuées, annihilées par des influences salutaires et par une patiente éducation de la volonté. Mais précisément toutes les influences qu’a subies Henri Heine ont concouru à augmenter cette mobilité naturelle. Il naît en Allemagne au temps de l’occupation française. Juif, il est élevé par des prêtres catholiques ; plus tard il se convertira au protestantisme. Il se méprise de s’être converti : « Samedi dernier, je suis allé au temple et j’ai eu la joie d’entendre de mes propres oreilles les sorties du docteur Salomon contre les juifs baptisés, contre ces gens, disait-il, avec une intention mordante toute particulière, qui par le seul espoir d’arriver à une place (ipsissima verba) se laissent entraîner jusqu’à devenir infidèles à la foi de leurs pères. Je t’assure que la prédication était bonne… » Il admire Blücher et il écrit les Deux grenadiers. Il a la vocation des lettres et on le destine à l’épicerie en gros. Aristocrate par goût, il est révolutionnaire par profession. Rêveur, il devient homme de combat. Rossignol allemand, il se niche dans la perruque de M. de Voltaire. Romantique défroqué, il est en outre imbu des idées de l’Encyclopédie. Soldat indiscipliné, il a criblé de ses flèches les causes mêmes qu’il défendait, affligé ses meilleurs amis, découragé ses plus chauds partisans. Il est hors de son pays, hors de sa classe, hors de sa caste, hors de son caractère. Dépaysé, déraciné, incapable de trouver un soutien, il a vécu comme absent de lui-même, sans pouvoir ni s’attacher à une idée ni se fixer dans un sentiment. Il y a chez Henri Heine deux êtres qui s’observent et se contrarient ; et les émotions de l’un s’achèvent dans le rire de l’autre. Encore est-il impossible de démêler si l’homme en proie à cette dualité en est plus péniblement affecté ou s’il y trouve davantage un plaisir de perversité et la joie mauvaise du reniement.

Cela explique la conception que Heine se fait de l’amour ; cette conception, telle qu’elle se dégage de l’ensemble de son œuvre, est ce qui la rend aujourd’hui encore vivante pour nous. Entre tous ceux qui ont parlé de l’amour, Heine a sa place à part et il la doit à cette sensibilité exaspérée et inquiète qui fut en lui. Car, on le sait bien, la façon dont les poètes ont parlé de l’amour ne vient pas des expériences qu’ils en ont faites ; en dépit des démentis que la réalité a pu leur donner ils ont continué de ne l’apercevoir qu’à travers le rêve dont ils étaient les créateurs. Et ce rêve ils l’ont tissé avec l’étoffe même dont était faite leur âme, avec leurs dispositions naturelles et leurs sentimens intimes, avec leur mélancolie ou leur enthousiasme, avec leur délicatesse ou leur violence. Ils ont paré de couleurs séduisantes des objets indignes ; trahis, ils ont béni leur souffrance ; inconstans eux-mêmes et trompeurs, ils ont été de bonne foi quand ils se sont engagés. Sous la roche qui tombe en poussière, à la face du ciel mobile, ils ont échangé des sermens éternels. L’amour est cela même : une prise sur l’infini, l’illusion de l’éternité dont se leurre la créature d’un jour. Cette illusion, à aucun moment Henri Heine n’en est dupe.

Être heureux par l’amour, c’est le souhait absurde et toujours déçu. On côtoie l’île enchantée sans pouvoir y aborder. « Ma bien-aimée, nous étions ensemble assis dans une barque légère ; la nuit était silencieuse et nous voguions sur la vaste étendue des eaux. L’ile des fées, la belle île, se dessinait vaguement aux rayons de la lune ; de douces harmonies y retentissaient, faisant ondoyer la danse des ombres. La mélodie vibrait plus attirante, la ronde allait de-çà de-là. Mais nous, nous passâmes tristes et sans espoir sur la vaste mer. » Donc qu’on ne l’abuse pas par de vaines promesses ; et ne sait-il pas que tout ce qu’il y a de plus beau sur la terre, le printemps et l’amour, doit misérablement périr ? Et lui-même au moment où il exprime sa douleur, n’a-t-il pas conscience qu’en l’exprimant il l’épuise ? Laissez passer un peu de temps, il n’y aura plus trace des chagrins passés dans la chanson nouvelle.

Si encore, au lieu de l’amour, il pouvait se contenter du plaisir ! Maintes fois il l’a essayé, et il a cru qu’il avait exorcisé le fantôme d’un rêve impossible. « Tu ne m’aimes pas, tu ne m’aimes pas ; ce n’est pas cela qui me chagrine ; cependant pourvu que je puisse regarder tes yeux, je suis content comme un roi. » Il ne l’est pas. La jouissance sensuelle ne lui suffit pas. Il sent en lui, malgré lui, l’aspiration vers une tendresse idéale. Dans les bras des amantes de rencontre, il est poursuivi par l’image immatérielle de Maria la morte. C’est toujours ce même jeu des contradictions et ce même désaccord d’avec soi. Par suite et inversement, le poète n’est jamais si près d’être réellement ému qu’à l’instant précis où il raille son émotion. Il se reproche sa sottise ; il sait que le soleil, la lune, les étoiles en éclatent de rire : « Moi je ris avec eux… et je meurs. » Il se rend compte qu’il joue la comédie des discours amoureux, et pris dans ses propres filets la plaisanterie devient au même moment pour lui chose sérieuse. « L’heure est venue enfin de renoncer sagement à ma folie ; il y a si longtemps que, pareil à un histrion, je joue la comédie avec moi-même. Les décorations magnifiques étaient peintes dans le haut style du romantisme ; j’avais un manteau de chevalier étincelant d’or et j’étais parfumé des sentimens les plus délicats. Hélas ! à présent que je suis redevenu sage et que j’ai renoncé à cette folle sentimentalité, je me sens toujours malheureux comme si je jouais encore la comédie. O mon Dieu ! C’est qu’en plaisantant et sans en avoir conscience j’ai exprimé ce que j’éprouvais réellement ; et j’avais la mort dans la poitrine quand je jouais le rôle du gladiateur mourant. » Sentir très vivement et rester très clairvoyant, ne pouvoir être dupe pas même de soi, se déprendre à mesure des chimères auxquelles on ne peut renoncer, renier les émotions dont on porte en soi la blessure, tel est ce supplice. Il n’est pas exact de dire que tout ironiste soit un sentimental ; l’ironie, la plupart du temps, ne trahit que la sécheresse du cœur. Et de même il est vrai que la sentimentalité s’accorde volontiers avec la niaiserie. Mais le mélange de l’ironie avec la sentimentalité, c’est là ce composé d’une saveur étrange, étrangement amère.

Telle est la note qui appartient en propre à Henri Heine. Si l’on y veut songer, on verra qu’avant lui rien de pareil ne s’était rencontré dans notre littérature. Ce ne sont pas là les ardeurs inassouvies et ce n’est pas la rhétorique du romantisme. Ni la méditation toute religieuse de Lamartine, ni l’inspiration robuste de Victor Hugo, ni le pessimisme philosophique de Vigny, ni les alternatives de désespoir et de légèreté insoucieuse de Musset, ni davantage la pleurnicherie des élégiaques, ne nous offraient aucun mélange analogue. Mais au contraire nous retrouverons l’écho de cette tristesse ironique chez ceux de nos écrivains qui ont été les amis, les lecteurs ou les traducteurs de Heine. On en citerait des exemples frappans chez Théophile Gautier, chez Banville, surtout chez Gérard de Nerval mieux préparé par ses propres dispositions à subir la contagion. C’est un des élémens qui ont imprimé à la poésie de Baudelaire son caractère voluptueux et maladif ; de l’imitation de Baudelaire toute une école est sortie qui s’est continuée, de décadence en décadence, jusqu’aux représentans du récent décadentisme. La formule une fois trouvée ne pouvait manquer d’entrer dans le domaine commun ; nous la voyons autour de nous utiliser en guise de procédé commode par les plus minces de nos chroniqueurs. Nous n’avons garde de rendre Henri Heine responsable des imitations maladroites et des parodies qu’on a faites de sa manière ; encore est-il juste de voir dans l’espèce particulière de sa sensibilité un principe qui, introduit dans notre littérature, s’y est épanoui en une floraison d’un charme séduisant et morbide.


RENE DOUMIC.

  1. Heinrich Heine im Licht unserer Zeit. 1 vol. ; Munich.
  2. Henri Heine poète, par M. Jules Legras, 1 vol. in-8° : Calmann Lévy.