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Revue littéraire - La Folie de J.-J. Rousseau

Revue littéraire - La Folie de J.-J. Rousseau
Revue des Deux Mondes3e période, tome 97 (p. 682-699).

J. -J. Rousseau’s Krankheitsgeschichte, von P.-J. Mobius. Leipzig, 1889 ; Vogel.


Que Rousseau soit mort fou, ce qui s’appelle fou, personne aujourd’hui ne l’ignore ni n’en doute, et on ne discute guère que du nom, du progrès et de l’origine de sa folie. Quomodo cecidisti de cœlo, Lucifer ? Comment ce poète, car c’en fut un, que l’homme qui a rouvert en France les sources longtemps fermées du lyrisme ; comment cet orateur, je ne veux pas dire le plus grand, ni surtout le plus noble, mais assurément le plus puissant qu’il y eût eu, depuis Bossuet, dans la langue française ; comment enfin ce dialecticien retors, et non moins passionné que retors, est-il devenu le lypémaniaque des Confessions, des Dialogues, des Rêveries du promeneur solitaire ? Mais l’est-il devenu ? ne l’a-t-il pas toujours été peut-être ? et, puisqu’il entre bien des poisons dans la composition des remèdes, ne serait-ce pas sa folie même qui ferait une part de l’originalité de la Nouvelle Héloïse, de l’Emile, du Contrat social ? ou, s’il est devenu fou, quand et pourquoi l’est-il devenu ? sous l’influence de quelles causes ? à quel moment précis de son histoire ? et nous tous qui procédons de lui, puisque le roman contemporain était déjà tout entier dans la Nouvelle Héloïse, toute la poésie de la nature dans les Confessions et dans les Rêveries ; nous, qui lui devons jusqu’au droit, qu’il a conquis pour nous, d’étaler notre personne dans nos œuvres, pouvons-nous diviser les siennes ? et, le fer à la main, pouvons-nous y séparer les parties saines d’avec les parties malades, ce qui est déjà gangrené de ce qui ne l’est pas encore, et les imaginations enfin de son délire d’avec les inspirations de son génie ?

Si ce ne sont pas là précisément les questions qu’un savant physiologiste allemand, le docteur Möbius, de Leipzig, a traitées dans un livre récent sur la maladie de Rousseau, ce sont elles en tout cas qui font l’intérêt de son livre. Auteur estimé de nombreux travaux sur les maladies nerveuses, le docteur Möbius, qui n’avait jamais lu Rousseau, se trouvait de loisir sur les bords du lac de Genève, lorsque les Confessions lui tombèrent entre les mains. Il y fut pris ; « ce livre extraordinaire l’empoigna fortement, » nous dit-il ; et il en admira, comme tant d’autres avant lui, « l’entraînante éloquence, les descriptions enchanteresses, la psychologie si fine et si profonde. » Mais à mesure qu’il avançait dans sa lecture, un soupçon grandissait en lui : physiologiste et médecin, quelques particularités lui paraissaient symptomatiques d’un état maladif de l’auteur et du héros du livre. « Cet homme est fou, murmurait-il : dieser Mann war geisteskrank. » Et c’est alors que, pour s’assurer de la vérité de son diagnostic, il lut tout d’une haleine Rousseau d’abord, depuis ses Discours jusqu’à ses Rêveries, et non-seulement Rousseau, mais encore la plupart de ceux qui l’ont étudié, depuis Musset-Pathay jusqu’à M. Brockerhoff. Voilà un bel exemple d’intelligente curiosité. En voilà un aussi du prestige et du pouvoir qu’après cent ans passés le nom de Rousseau continue d’exercer toujours à l’étranger comme en France ! Et voilà de quoi nous excuser de reparler ici de Rousseau, — si par hasard il en était besoin [1].

Sur les origines, sur la famille, sur la première éducation de Rousseau, M. Möbius n’a pas tout dit, ni même tout ce qu’il aurait pu dire, s’il avait eu connaissance de quelques pièces tirées des Registres du consistoire de Genève, et publiées, il y a quelque dix ans, par M. Eugène Ritter, dans le Bulletin de l’Institut genevois. Si je ne puis ici les reproduire, pour diverses raisons, je puis du moins m’approprier la réflexion qu’elles inspiraient à leur éditeur. « Une plus juste appréciation du caractère de cet homme malheureux ressortira, disait M. Ritter, de tous les documens qui nous aideront à connaître le niveau moral de son premier entourage et de sa parenté. Il y a des foyers domestiques où l’on respire un air de délicatesse et d’innocence… On verra que notre Jean-Jacques, malheureusement, a des origines un peu troubles et limoneuses. » C’est donc à tort que Saint-Marc Girardin, dans son Jean-Jacques Rousseau, s’est jadis avisé de vouloir disputer au futur époux de Thérèse Levasseur, pour en faire un fils de bourgeois, ses origines plébéiennes. Non-seulement par leur situation de fortune, — ce qui ne signifierait rien, — mais par leur éducation, par leurs goûts, par toutes leurs habitudes, père et mère, oncles et tantes, les parens de Jean-Jacques étaient peuple, au sens fâcheux du mot ; et lui-même devait mettre, on le sait, une vanité singulière à le demeurer toute sa vie. Nous naissons pourtant où nous pouvons ; et il ne faut pas rougir, comme disait l’autre, d’avoir été bercé sur les genoux d’une duchesse, mais pourquoi se glorifierait-on d’être né dans une arrière-boutique ? C’est le premier trait du caractère de Rousseau, celui qui le distingue d’abord des écrivains de son temps, tous bourgeois ou presque tous, quelques-uns mêmes de l’ancienne marque, et dont le premier soin, quand ils ne le sont pas, est de se vêtir, de se tenir, de se conduire surtout, de parler, et d’écrire comme s’ils l’étaient.

Les origines étaient « troubles » : l’éducation fut déplorable. Mis en apprentissage, à treize ans, chez un graveur en horlogerie, c’est Rousseau qui nous dit lui-même que « les goûts les plus vils et la plus basse polissonnerie » succédèrent pour lui aux « aimables amusemens » de la première enfance. Abandonné de son père et des siens, il quitte l’atelier, deux ou trois ans plus tard, pour s’en aller à l’aventure, sans argent ni moyen d’en gagner, sans profession ni recommandation, vagabonder de ville en ville, changeant de religion pour un morceau de pain et prêt à tous les métiers pour vivre. C’est alors qu’il connaît la dégradante promiscuité de l’office et de la cuisine, la familiarité de la valetaille, l’amical tutoiement des laquais et des filles de chambre ; que Mlle Giraud le convoite, et qu’il voyage aux frais de Mlle Merceret ; — si toutefois il n’en a pas menti, car, autant de faits que l’on vérifie dans les douze livres de ses Confessions, presque autant y trouve-t-on de mensonges ou d’erreurs.

Il ment, par exemple, quand il nous dit, dès la deuxième page de ses Confessions, que Gabriel Bernard et Théodore Rousseau, son oncle et sa tante, se marièrent le même jour qu’Isaac Rousseau et Suzanne Bernard, son père et sa mère : ils se marièrent cinq ans plus tôt, « après avoir anticipé de sept mois sur le mariage, » disent les Registres du Consistoire, et son cousin Bernard naquit huit jours après la noce. Il ment, quand il dit que son père « ne se consola jamais » de la perte de sa mère : on se console quand on convole ; et son père se remaria. Il ment quand il parle ailleurs du « ministre Bernard, » le père de sa mère, et son grand-père, à lui, par conséquent : le « ministre Bernard » n’était que son grand-oncle ; — et Rousseau devait bien le savoir. Il ment, quand il dit qu’il passa « cinq ans » avec son cousin Bernard, tant à Bossey, chez le pasteur Lambercier, qu’à Genève même, chez son oncle : ces « cinq ans » là n’en sont pas même trois ; et, comme c’est le temps où il apprit « avec le latin, tout le menu fatras dont on l’accompagne sous le nom d’éducation, » on voit la raison de son mensonge.

Je lui en veux si peu que je souhaiterais pour lui qu’il eût également romancé tout ce qu’il n’a pas craint de consigner d’anecdotes indécentes ou grossières dans les premiers livres de ses Confessions. Mais je souhaiterais surtout qu’il eût menti sur Mme de Warens ; et, cette éducation commencée sur les grandes routes, je souhaiterais qu’il ne l’eût pas achevée dans cette maison des Charmettes, où il était chargé de remplir auprès de la maîtresse du logis les intervalles que laissait libres la mâle vigueur de Claude Anet, — son valet de chambre, et leur meilleur ami… Je ne connais pas un de nos grands écrivains dont l’enfance et la première jeunesse aient à ce point manqué de direction morale ; pas un dont l’éducation ressemble davantage à celle d’un enfant, non pas même trouvé, mais perdu ; pas un enfin dont l’expérience de la vie, bien loin de le tremper, ait à ce point déséquilibré, dissocié, si l’on peut ainsi dire, et énervé le caractère. Les parens de Diderot, brouillés avec leur fils, ne l’avaient pas cependant lâché dans le monde avant qu’il fût un homme ; et, elle-même, la fameuse Mme de Tencin n’a pas fait apprendre au futur d’Alembert l’état de vitrier.

Il faut attribuer, je crois, dans la composition successive du caractère et dans le développement ultérieur de la folie de Rousseau, bien plus d’importance à ce manque d’éducation première, d’éducation morale surtout, de bons exemples et de bons conseils, qu’à un certain défaut de conformation physique, sur la nature et les effets duquel le docteur Möbius nous dispense heureusement d’insister. On a beaucoup écrit sur ce sujet, et j’ai là, sous les yeux, deux ou trois brochures dont il me suffira, pour les curieux, de copier les titres : la Relation de la maladie qui a tourmenté la vie et déterminé la mort de J.-J. Rousseau, par le docteur Desruelles (Paris, J. -B. Baillière, 1846), et l’Explication de la maladie de J.-J. Rousseau, et de l’Influence qu’elle a eue sur son caractère et sur ses écrits, par le docteur Mercier (Paris, Le Normant, 1859). Il me semble bien aussi me rappeler que, plus récemment, dans la Critique philosophique, aux environs de 1884, M. Renouvier reprochait à ceux qui ont étudié le caractère de Rousseau de n’avoir pas examiné d’assez près la nature de sa maladie. Sans doute, ils auront pensé qu’elle tenait assez de place dans les Confessions. Mais le docteur Möbius nous déclare en propres termes que, si ses prédécesseurs, et notamment le docteur Mercier, ont bien diagnostiqué la maladie de Rousseau, ils ont eu tort d’y voir l’explication suffisante et la cause de ses bizarreries ou de ses singularités. Entre une maladie de la prostate et la folie des persécutions, il n’y a pas pour lui de liaison nécessaire ; la coïncidence des deux affections chez un même sujet n’en établit pas la solidarité ; et, de même

Qu’on peut être honnête homme et faire mal les vers,

ce n’est pas une raison, si parfois on éprouve quelques difficultés à faire de l’eau, pour qu’on devienne fou.

En revanche, et sous le nom de neurasthénie, nom savant et rébarbatif, le docteur Möbius signale chez Rousseau l’existence d’un état nerveux dont il nous sera plus facile de parler. Nous n’aurons en effet pour cela qu’à transposer les choses, et dans la mesure où les états psychologiques sont déterminés ou conditionnés par des états physiologiques, nous n’aurons qu’à considérer la neurasthénie de Rousseau, comme étant l’équivalent, ou, pour ainsi parler, la base physique de son extraordinaire sensibilité.

C’est un autre trait de son caractère, et qui le distingue profondément de la plupart de ses contemporains, les plus secs des hommes, les plus portés à l’ironie : Fontenelle, Marivaux, Montesquieu, Voltaire, d’Alembert, Grimm encore, si l’on veut, Marmontel et tant d’autres, dont on eût pu dire, comme du premier d’entre eux, qu’à la place du cœur, c’était encore de la cervelle qu’ils avaient sous la mamelle gauche. Etrange façon de s’exprimer ! si Mme de Tencin ne l’avait rendue historique. Le seul Prévost, peut-être, autre aventurier, pour qui la vie n’a pas été douce, l’auteur de Cléveland et de Manon Lescaut, semblerait avoir eu quelque chose de cette sensibilité diffuse et passionnée dont la Nouvelle Héloïse et les Confessions nous ont conservé l’éloquent témoignage. Chose assez remarquable ! c’est le seul aussi de ses contemporains, dont Rousseau, dans ses Confessions, ait parlé sans aigreur, et même avec une certaine bienveillance. La sensibilité de Rousseau, de quelque épithète que l’on se serve pour la définir ou pour en noter les manifestations diverses, physique, esthétique ou morale, voilà ce qui le sépare de nos Français du XVIIIe siècle, le secret de sa puissance, el l’origine aussi de sa folie.

J’aurais aimé qu’à cette occasion le docteur Möbius discutât l’opinion de quelques aliénistes qui, toujours fidèles à l’esprit d’Esquirol, cherchent encore aujourd’hui le principe ou la condition des désordres qu’on enveloppe sous le nom de folie, dans les altérations ou les aberrations de la sensibilité générale. « La monomanie, disait Esquirol, il y a plus de cinquante ans, est la maladie de la sensibilité ; elle repose tout entière sur nos affections. Son étude est inséparable de la connaissance des passions, c’est dans le cœur de l’homme qu’elle a son siège, c’est là qu’il faut fouiller pour en saisir toutes les nuances. » Ce qu’Esquirol disait de la monomanie, qui n’est elle-même qu’une espèce parmi beaucoup d’autres, il semble, qu’après l’avoir contesté plus d’une fois, on y revienne, et même qu’on l’ait étendu depuis lors à la totalité des maladies mentales. « La lésion que l’on doit surtout étudier dans les maladies mentales, dit le docteur Falret, c’est celle de la partie affective de notre être, la lésion des sentimens et des penchans. Cette altération primitive des sentimens et des penchans chez les aliénés mérite au plus haut degré l’attention de l’observateur. Elle doit servir de base à la connaissance de la maladie, à la description de ses diverses formes, à leur classement, à leur pronostic et à leur traitement. » Un autre dit encore, en termes plus brefs et plus généraux : « Les états moraux et émotifs réagissent sur l’ensemble de l’organisme ; ils constituent pour les opérations intellectuelles une sorte de milieu dont l’influence peut les stimuler, les ralentir ou les dévoyer : c’est le terrain sur lequel germent les conceptions délirantes [2]. » Enfin, M. Maudsley, dans son beau livre sur la Pathologie de l’esprit, ne dit-il pas également que « le premier symptôme de la folie consiste ordinairement en une affection du ton psychique, c’est-à-dire en une perversion de la manière de sentir, qui produit un changement ou une aliénation du caractère et de la conduite ? »

Si ce n’est pas à faire à nous que de juger ces opinions, ne pensera-t-on pas que ce l’était sans doute au docteur Möbius ? Et si nous regrettons qu’il l’ait oublié, c’est qu’en vérité, pour expliquer l’une au moins des origines de la folie de Rousseau, nous ne saurions imaginer de théorie plus probable. Que dis-je ! on l’aurait inventée pour lui qu’elle ne s’adapterait pas mieux, qu’elle n’adhérerait pas d’une manière plus étroite à tout ce que nous savons du caractère de sa personne et de l’histoire de sa vie.

Oui, sa nature était ainsi faite qu’elle offrait au plaisir comme à la douleur ce qu’on me permettra d’appeler une surface d’impressionnabilité plus vaste, ou des prises plus nombreuses et plus tenaces à la fois. Se rappelle-t-on comme il a parlé, dans la Nouvelle Héloïse et dans l’Emile, des odeurs et de l’odorat ? « L’odorat est le sens de l’imagination ; donnant aux nerfs un ton plus fort, il doit beaucoup agiter le cerveau : c’est pour cela qu’il ranime le tempérament, et l’épuise à la longue… » Remarquez la force des termes : Baudelaire et M. Zola, que nos jeunes gens en louent comme d’une découverte, n’en ont guère employé de plus forts pour chanter les parfums. Mais, évidemment, l’homme qui parle ainsi du plus obtus et du moins intellectuel des cinq sens avait lui-même des sens plus aiguisés, plus fins, plus subtils que les nôtres. Telle impression glisse sur nous, qui pénétrait en lui profondément, y en suscitait d’autres, la transformait tout entier lui-même en sa sensation du moment. Il n’était plus, comme nous, le sujet, le support, le lieu de son plaisir ou de sa douleur ; il devenait sa douleur ou son plaisir eux-mêmes ; et ses nerfs en recevaient une secousse qui allait d’abord jusqu’au spasme, quand ce n’était pas jusqu’à l’évanouissement. « Je rêvais en marchant à celle que j’allais voir, à l’accueil qu’elle me ferait, au baiser qui m’attendait à mon arrivée. Ce seul baiser, ce baiser funeste, avant même de le recevoir, m’embrasait le sang à tel point que ma tête se troublait, un éblouissement m’aveuglait, mes genoux tremblans ne pouvaient me soutenir, j’étais forcé de m’arrêter, de m’asseoir ; toute ma machine était dans un désordre inconcevable ; j’étais prêt à m’évanouir. » Ce n’est pas tout à fait ni précisément dans le même état que le jetteront plus tard les persécutions de la « tourbe philosophesque » ou de la « coterie holbachique ; » mais c’est pourtant, quant à l’intensité de la sensation ou quant à l’incapacité de s’en rendre maître, dans un état analogue. Jamais homme au monde n’a moins pu contre les impulsions de sa sensibilité, ni d’ailleurs ne s’en est moins soucié.

C’est qu’il savait bien que sa sensibilité, comme elle faisait son originalité dans les salons du temps, faisait une part aussi de son génie. Ce frisson d’éloquence qui passait dans son style, il se rendait bien compte que c’était la vibration continuée de son impression, de sa sensation, de son émotion. Il savait également que ce qui fait la différence d’un homme à un autre homme, ce n’est pas la raison, — commune en tant qu’impersonnelle, et identique en tant qu’universelle, — mais c’est la façon dont ils sont différemment affectés des mêmes choses. « Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus, dit-il au début de ses Confessions ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. » En effet, quelques notes de musique suffisaient à le déplacer de son centre ; la vue d’un beau paysage le jetait hors de lui-même ; une belle phrase ou une belle action le ravissaient comme en extase. Aussi, savait-il bien qu’autant il gagnerait sur sa sensibilité de pouvoir et d’empire, autant en perdrait-il, en perdant du même coup son originalité, sur les femmes, sur ses lecteurs habituels, sur ce public encore neuf aux effets qu’il lui apportait. Et savait-il peut-être que cette exaltation de la sensibilité, morbide en son principe, le conduirait un jour à la folie ? Mais quand il l’aurait su, je doute qu’il eût essayé de s’en rendre maître, lui, qui ne se souciait pas d’être remarqué, dit-il encore quelque part, mais qui, si l’on le remarquait, « eût mieux aimé être oublié de tout le genre humain que d’être regardé comme un homme ordinaire. » La folie lui eût paru un excellent moyen de se tirer de l’ordinaire.

Malheureusement pour lui, si cette sensibilité, — cette hyperesthésie, pour mieux dire peut-être, — se liait d’une part à cette force d’imagination qui l’accompagne d’ordinaire, il était bien difficile d’autre part qu’elle ne produisît pas en lui ses effets habituels, dont ce n’est pas le moins fâcheux que de désorganiser d’abord, d’affaiblir ensuite, et finalement d’anéantir le pouvoir de la volonté. « Je n’ai de volonté que pour ne pas vouloir, » disent fréquemment les lypémaniaques, et on remarquera qu’ils ne font que traduire en s’exprimant ainsi, un mot célèbre de saint Augustin : Volens, que nollem perveneram. A force de vouloir, dans le sens familier mais superficiel du mot, c’est-à-dire à force de suivre les impulsions du désir ou de la sensibilité, nous en arrivons à ne plus pouvoir les dominer, c’est-à-dire à ne plus vouloir, au sens moral, au vrai sens du mot.

Sur ce point, je renverrais volontiers le lecteur aux travaux des aliénistes contemporains, ou encore au livre de M. Ribot sur les Maladies de la volonté, si ce n’était un philosophe, un métaphysicien même, puisque c’est Malebranche, dans sa Recherche de la vérité, qui a peut-être le mieux mis en lumière et le plus ingénieusement expliqué ce rapport de la force de l’imagination avec la dépression de la volonté. « Ce n’est pas un défaut, dit-il, que d’avoir le cerveau propre pour imaginer fortement les choses, et recevoir distinctement des images très distinctes et très vives des objets les moins considérables… Mais lorsque l’imagination domine sur l’âme, et que, sans attendre les ordres de la volonté, ces images s’impriment par la disposition du cerveau et par l’action des objets… il est visible que c’est une très mauvaise qualité et une espèce de folie. » Si l’auteur des Confessions a jamais lu ces lignes, il a pu s’y reconnaître. Mais s’il avait médité toute cette partie du livre delà Recherche de la vérité, sur « la communication contagieuse des imaginations fortes, » il se serait trouvé sans doute moins différent des autres hommes. Et nous, nous comprenons pourquoi les hommes du XVIIe siècle en général se sont défiés des sens et de l’imagination. C’est qu’ils ont bien vu que, de s’asservir au monde extérieur, c’était comme abdiquer le gouvernement de sa machine et se démettre de sa volonté. On aurait peine à en donner un plus mémorable exemple ou un plus significatif que celui de Rousseau ; et, le manque d’éducation morale, avec l’excès de la sensibilité, concourant ensemble pour énerver en lui le ressort de la résistance, la folie ne pouvait guère trouver nulle part de terrain plus favorable ou de « sujet » mieux préparé.

Joignez maintenant les circonstances, et d’abord celles qui marquèrent la publication de ses premiers écrits. Il avait trente-huit ans quand il fit paraître son premier discours, sur la célèbre question : Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs ? Il en avait quarante-trois quand il publia le second. Il touchait à la cinquantaine quand il donna coup sur coup la Nouvelle Héloïse, le Contrat social et l’Emile, Le succès en fut « foudroyant, » c’est le cas de le dire, le plus retentissant et le plus soudain à la fois qu’on eût peut-être vu depuis un siècle passé. « Les femmes s’enivrèrent du livre et de l’auteur, — a-t-il dit lui-même en parlant de son Héloïse, — au point qu’il y en avait peu, même dans les plus hauts rangs, dont je n’eusse fait la conquête, si je l’avais entrepris ; » et selon son habitude, il se vante, s’il ne ment pas, quant à la forme de son succès, mais il a raison, et il dit vrai quant au fond. Du jour au lendemain, ce que Voltaire lui-même, en quarante ans de labeur acharné, n’était pas encore devenu, il le devint pour le public, lui, Rousseau, l’obscur amant de Thérèse Levasseur, l’élève à tout faire de Mme de Warens, le petit vagabond qui s’était jadis élancé de Genève à la conquête du monde. Ou encore, pauvre hier et dédaigné, vivant d’expédiens et toujours incertain du lendemain, il avait fait trois pas, comme les dieux d’Homère, et il avait touché le bout du monde, l’extrémité, si je puis ainsi dire, le comble de la réputation et de la gloire. Une tête plus forte y eût-elle résisté ? Oui, peut-être. Mais Rousseau, comme les femmes avaient fait de son roman, il s’enivra de son succès ; et ce que l’absence d’éducation, ce que sa sensibilité maladive, ce que la dépression de la volonté avaient commencé pour lui, le délire de l’orgueil l’acheva.

Encore ici, tous les aliénistes sont d’accord, non-seulement sur le prodigieux orgueil des aliénés, mais sur les rapports que soutient cet orgueil avec les altérations de la sensibilité générale. Même, c’est une forme ou une espèce classée de l’aliénation mentale, sous le nom de Mégalomanie, que celle dont l’orgueil, s’il n’en est pas le principe, est du moins le caractère essentiel. Mais il y a quelque chose d’autre, et de plus que le physique, dans le cas particulier de Rousseau. Son orgueil, en effet, n’est pas un orgueil ordinaire ; et l’habituelle vanité de l’homme de lettres s’augmente et se complique en lui de l’orgueil de l’autodidacte ou du parvenu. Tout ce qu’il est, et dont la voix publique lui donne l’assurance, il l’est devenu par lui-même, non-seulement en dépit de l’humilité de son origine, mais en dépit des obstacles qu’il a rencontrés sur sa route. Il s’est fait ce qu’il est, dans l’isolement et dans la misère. On ne l’a pas mis dans les collèges ; un précepteur, des maîtres amis ne l’ont pas pris tout petit pour en faire un lettré ; autant que son Emile ou que sa Julie, son instruction est son œuvre.

Il ne doit qu’à lui seul toute sa renommée ; ..

et cependant, pour mieux faire qu’un d’Alembert et qu’un Diderot, nourris aux lettres dès leur enfance, il lui a suffi de le vouloir ; son début a passé du premier coup leurs promesses ; s’ils sont le talent, il est le génie. Pour que l’on s’aperçût qu’il ne ressemblait à personne, il a suffi qu’il parlât, qu’il se montrât tel qu’il est, et on l’a trouvé plus extraordinaire encore qu’il ne croyait l’être lui-même !

Calculez, si vous le pouvez, ce que cette seule pensée, retournée quinze ans durant dans une tête comme la sienne, devait nécessairement y faire de ravages. Songez ensuite que, pendant quinze ans, quelque idée qu’il se fit de lui-même, l’enthousiasme de ses admirateurs lui en donnait une plus grande encore. Ajoutez, si vous le voulez, qu’aussi souvent fait-on mine de le contredire, aussi souvent se lève-t-il un défenseur pour plaider sa cause ; et quand il perd un protecteur, que c’est pour en voir s’offrir un plus considérable et un plus qualifié ; après Mme d’Épinay, M. de Malesherbes ; après Malesherbes, la maréchale de Luxembourg ; après la maréchale, le prince de Conti.

Faites attention également à ce qu’il disait tout à l’heure : « Les femmes s’enivrèrent du livre et de l’auteur… » Et, en effet, si la moitié de son œuvre est composée de Confessions, l’autre moitié n’en est guère faite que de Mémoires. C’est lui, Saint-Preux ; c’est lui le précepteur d’Emile ; et non-seulement Emile est ainsi les Mémoires de ses préceptorats, comme la Nouvelle Héloïse est l’indiscrète histoire de ses amours avec Mme d’Houdetot ; mais, dans la bouche même des autres personnages de l’Héloïse ou de l’Emile, ce qu’il met, c’est encore ce qu’il y a de plus secret et de plus intérieur dans ses sentimens. Il parle par la bouche de mylord Edouard Bomston, et il parle par la bouche du Vicaire Savoyard. Nul n’invente moins et ne se souvient davantage. Il en résulte que, tous les complimens qu’on lui fait de ses ouvrages, il ne les prend pas pour l’écrivain ou pour l’artiste, mais pour sa personne et pour l’homme qu’il est, tel qu’il est. On ne le « loue » pas, si je puis ainsi dire, on « l’approuve ; » on n’admire pas ses écrits, mais ses sentimens ; ils ne sont pas louables comme beaux, ni comme bons, mais comme siens. S’il réussit par-dessus les autres, ce n’est pas, pour lui, qu’il ait plus de talent, — ou du génie, comme je disais, tandis qu’ils n’ont que du talent ; — c’est parce qu’il est Rousseau. On s’enivre de lui, comme il le dit lui-même ; et parce qu’il n’y a pas deux hommes en lui, mais un seul, à mesure qu’il réussit, c’est sa personnalité qui se déborde, c’est son Moi qui s’hypertrophie ; ou, pour parler enfin le langage des aliénistes, si « le degré de subjectivité des conceptions intellectuelles est proportionnel à l’intensité des états passionnels ou émotifs qui existent au moment où elles se forment, » la réalité du monde et de la vie n’a plus bientôt de mesure pour lui que l’impression qu’il en reçoit. C’est le signe, ou plutôt c’est la définition même de la folie.

Mais ce n’est pas tout encore. Ni les hommes de lettres, ni les artistes ne passent ordinairement pour être heureux du succès de leurs confrères ; et, on peut bien l’avouer, puisqu’il y a trois mille ans qu’on a fait observer qu’il en était de même dans la corporation des potiers. C’étaient des confrères qui avaient monté contre Racine la cabale de Phèdre ; c’étaient des confrères qui venaient en ce temps-là d’obliger Voltaire à partir pour Berlin ; c’étaient naturellement des confrères aussi que devait exaspérer le bruit étourdissant du succès de Rousseau ; et Voltaire tout le premier. On sait comment il a parlé de la Nouvelle Héloïse, dans une brochure qu’il fit signer par le marquis de Ximénès ; et, non-seulement dans sa Correspondance, mais en vingt endroits de ses œuvres, à peine a-t-il chargé Rousseau d’injures moins grossières que celles dont il accablait Fréron. Réconciliés avec lui par le péril commun, Diderot, ce faux bonhomme ; Grimm, ce faux baron ; d’Alembert, Marmontel et généralement tous les garçons de la « grande boutique encyclopédique, » suivirent le signal que Voltaire donnait du fond de sa retraite. Si bien qu’en même temps que sa réputation grandissait, Rousseau voyait grossir le nombre de ses critiques, de ses adversaires, de ses ennemis. Et de là — pour une imagination déjà surexcitée comme la sienne, pour un orgueil comme celui dont nous venons de dire les premiers mobiles et le perpétuel aliment — à se représenter une conspiration formée contre sa réputation, son honneur d’homme, son repos, sa vie même, il n’y avait qu’un pas. L’affaire de l’Émile, en 1762, allait le lui faire franchir.

Cette affaire de l’Émile est obscure, mais ce n’est pas aujourd’hui le temps de l’éclaircir. Disons donc seulement que la condamnation du livre par le parlement de Paris, suivie d’un décret de prise de corps contre l’auteur, en obligeant Rousseau de quitter la France ; et le brûlement du Contrat social, à Genève, en lui fermant sa patrie, le rejetaient à cette existence vagabonde et précaire dont quinze ans de séjour à Paris l’avaient déshabitué. Sans asile et sans fortune ; âgé de cinquante ans ; embarrassé de sa Thérèse, la plaie saignante de son orgueil, le démenti vivant de ses doctrines, l’opprobre de sa vieillesse ; expulsé d’Yverdun, où il s’était réfugié d’abord ; « attaqué dans toute l’Europe avec une fureur qui n’eut jamais d’exemple ; » traité d’ « impie, d’athée, de forcené, d’enragé, de bête féroce, de loup, » le peu de bon sens qui lui restait encore sombra du coup dans cette aventure. Son exaltation ordinaire, contenue jusqu’alors par la nécessité de s’accommoder au monde, se donna librement carrière. En comparant ses intentions, qu’il trouvait bonnes, aux effets qui les avaient suivies ; attaqué d’une part en Suisse par les pasteurs, et de l’autre à Paris par les « philosophes, » il commença de croire à la réalité de la conspiration dont il ne s’était encore fait qu’une idée générale et vague. Il en chercha les preuves, il les trouva ; il vit l’univers conjuré contre lui ; son unique occupation devint de déjouer les complots dont il se croyait le but ; et la folie s’empara, pour ne plus la quitter, de cette belle intelligence.

Rien n’est plus pénible que d’en suivre dans ses Confessions, dans sa Correspondance, dans ses Dialogues, le fatal progrès, à peine entrecoupé de quelques mois de « rémittence » ou de tranquillité d’esprit. Lisez la lettre du 8 septembre 1767 à son ami du Peyrou. Il est au château de Trye, près de Gisors, que le prince de Conti a mis à sa disposition. « Où aller, où me réfugier ? où trouver un plus sûr abri contre mes ennemis ? Où ne m’atteindront-ils pas, s’ils m’atteignent ici même ? .. Si l’on ne voulait que s’assurer de moi, c’est ici qu’il me faudrait laisser, car j’y suis à leur merci, pieds et poings liés ; mais on veut absolument m’attirer à Paris. Pourquoi ? Je vous le laisse à deviner. La partie est sans doute liée : on veut ma perte, on veut ma vie, pour se délivrer de ma garde une fois pour toutes. Il est impossible de donner à ce qui se passe une autre explication… Mon Dieu ! si le public était instruit de ce qui se passe, quelle indignation pour les Français ! »

Une autre lettre, datée de 1770, est plus caractéristique encore. On y surprend la folie en quelque sorte à l’œuvre, et la conception délirante en flagrant délit de formation. « Quoique ma pénétration, naturellement très mousse, mais aiguisée à force de s’exercer dans les ténèbres, me fasse deviner assez juste des multitudes de choses qu’on s’applique à me cacher, ce noir mystère, — celui de la conspiration, — est encore enveloppé pour moi d’un voile impénétrable. Mais à force d’indices combinés, comparés, à force de demi-mots échappés et saisis à la volée, à force de souvenirs effacés qui, par hasard, me reviennent, je présume Grimm et Diderot les premiers auteurs de la trame. Je leur ai vu commencer il y a plus de dix-huit ans des menées auxquelles je ne comprenais rien, mais que je voyais certainement couvrir quelque mystère… A quoi ont abouti ces menées ? Autre énigme non moins obscure. Tout ce que je puis supposer le plus raisonnablement est qu’ils auront fabriqué quelques écrits abominables qu’ils m’auront attribués… Il est aisé d’imaginer comment M. de Choiseul s’associa, pour cette affaire particulière, avec la ligue, et s’en fit le chef, ce qui rendit dès lors le succès immanquable, au moyen des manœuvres souterraines dont Grimm avait probablement fourni les plans. »

On me pardonnera de citer tous ces textes, qui sont sans doute connus qu’on a plus d’une fois cités, mais dont il semble, en vérité, qu’on ne tienne pas compte quand il est question de Rousseau. La critique française, en général, — c’est une juste observation du docteur Möbius dans sa préface, — a bien souvent traité Rousseau de malade et de fou, mais elle l’a fait pour l’outrager, et jamais ou rarement pour chercher dans son délire ou dans sa maladie l’atténuation ou l’excuse que ces mots cependant doivent porter toujours avec eux. Il est donc bon que l’on sache exactement ce qu’ils signifient, et, quand nous parlons de la folie de Rousseau, que nous prenons le mot dans toute l’étendue de son sens. Mais c’est aussi de quoi nous ne saurions persuader le lecteur, si nous ne mettions les preuves sous ses yeux, et c’est pourquoi nous demanderons qu’on nous permette d’emprunter aux Dialogues une dernière citation.

« Voyez-le entrant au spectacle, — c’est lui-même qu’il met en scène, — entouré dans l’instant d’une étroite enceinte de bras tendus et de cannes, dans laquelle vous pouvez penser comme il est à son aise. A quoi sert cette barrière ? S’il veut la forcer, résistera-t-elle ? Non, sans doute. A quoi sert-elle donc ? Uniquement à se donner l’amusement de le voir enfermé dans cette cage, et à lui faire bien sentir que tous ceux qui l’entourent se font un plaisir d’être, à son égard, autant d’argousins et d’archers. Est-ce aussi par bonté qu’on ne manque pas de cracher sur lui toutes les fois qu’il passe à portée et qu’on le peut sans être aperçu de lui ? .. Tous les signes de haine, de mépris, de fureur même qu’on peut tacitement donner à un homme sans y joindre une insulte ouverte et directe, lui sont prodigués de toutes parts, et, tout en l’accablant des plus fades complimens, en affectant pour lui les petits soins mielleux qu’on rend aux jolies femmes s’il avait besoin d’une assistance réelle, on le verrait finir avec joie, sans lui donner le moindre secours. Je l’ai vu, dans la rue Saint-Honoré, faire presque sous un carrosse une chute très périlleuse ; on court à lui ; mais sitôt qu’on reconnaît Jean-Jacques, les passans reprennent leur chemin, les marchands rentrent dans leurs boutiques, et il serait resté seul dans cet état si un pauvre mercier, rustre et mal instruit, ne l’eût fait asseoir sur son petit banc, et si une servante, tout aussi peu philosophe, ne lui eût apporté un verre d’eau. »

Ce n’est pas, à la vérité, que la « persécution » dont il se plaint soit entièrement imaginaire ; et, décrété de prise de corps à Paris, à Genève, à Berne, il a pu craindre pour sa liberté, comme il a pu craindre pour sa vie même, une fois au moins, à Motiers-Travers, quand une populace excitée par ses pasteurs fit mine un jour de le lapider. Mais ce qui est surtout vrai, et ce qu’on ne saurait trop redire, ce qu’a très bien vu le docteur Möbius, c’est qu’aussitôt qu’il eut quitté Paris, tous ceux dont sa réputation offusquait la vanité souffrante s’efforcèrent de créer dans l’opinion du temps un préjugé défavorable et vaguement hostile à sa personne. Le malheureux y prêtait assez. Ses anciens amis surtout s’y acharnèrent, et, au premier rang, ce Grimm qu’il avait jadis introduit chez Mme d’Epinay.

Si maintenant on veut bien observer qu’ils régnaient souverainement dans les salons littéraires, celui-ci chez Mme d’Epinay, comme je viens de le dire, celui-là chez Mme Geoffrin, un troisième chez le baron d’Holbach, un autre, chez Mlle de Lespinasse, et Voltaire même, tout absent qu’il était, chez Mme du Deffand ; si l’on songe qu’à cette date, où la littérature française était vraiment universelle, c’étaient eux dont les ouvrages, les Correspondances, et les jugemens gouvernaient l’opinion de l’Europe presque entière, de Naples jusqu’à Saint-Pétersbourg ; et si l’on veut bien réfléchir qu’indépendamment des petites raisons, des raisons personnelles, tous ces philosophes en avaient dix, en avaient vingt, de détester les idées de Rousseau, — de littéraires et doctrinales, de religieuses et de politiques, — on ne prendra pas pour cela sa part de la folie de Rousseau, mais on reconnaîtra qu’à la base de ses conceptions délirantes il y avait un fond de vérité. Qu’était-il exactement ? C’est une autre question, qu’on ne pourrait décider qu’en étudiant de près l’histoire littéraire du XVIIe siècle, et, en ce qui touche Rousseau, sur d’autres témoignages que ceux de ses ennemis. Il nous suffit ici qu’en se considérant lui-même comme une victime, Rousseau ne fût pas complètement fou, qu’il y eût dans sa folie plus d’une lueur de raison, et qu’en même temps qu’à l’état maladif de sa sensibilité générale, sa folie répondît à quelque chose de plus objectif qu’elle-même, et de réellement existant.

Une autre observation n’est pas moins importante : c’est que, comme le remarque le docteur Möbius, « le délire de Rousseau n’a jamais été que partiel ; » ou, en d’autres termes encore, qu’il y a toujours eu de la raison dans sa déraison. Et il ne faut pas entendre seulement par là, qu’avec la logique des aliénés, il excelle à transformer les faits les plus insignifians en preuves de son système, si bien déduites, si bien liées, si démonstratives en un mot que quelques biographes, — ainsi jadis M. Morin, dans son Essai sur le caractère de Rousseau, — se sont laissé persuader ou convaincre. Mais il ne semble pas que sa folie ait altéré ou gâté son talent, si les Confessions, et ces Rêveries du promeneur solitaire, qu’il écrivait presque à la veille de sa mort, sont comptées à juste titre au rang de ses chefs-d’œuvre et de ceux de la langue. C’est peut-être, comme j’ai tâché de le faire voir, que son délire opérait en lui dans le sens de son talent ou de son génie, et que l’exaltation du sentiment du Moi, avant de dégénérer en folie chez l’auteur des Confessions, avait d’abord été pour celui de l’Emile et de la Nouvelle Héloïse la source même de quelques-unes de ses plus belles inspirations : — « S’il existe une loi générale qui domine toutes les différences individuelles, dit M. Charles Ball, dans ses Leçons sur les maladies mentales, à l’article même du délire des persécutions, c’est la systématisation, ou, pour parler plus exactement, l’autophilie, c’est-à-dire la tendance à tout rapporter à eux-mêmes, à s’imaginer que tous les événemens qui se passent dans le vaste univers ont un rapport direct et immédiat avec leur propre histoire. Ils se croient l’objet de l’attention universelle, et toutes les paroles, toutes les actions de leur entourage sont interprétées par rapport à eux-mêmes ; en un mot, ce sont des esprits chez qui la tendance subjective est poussée non-seulement jusqu’à l’exagération, mais jusqu’au délire. » Il n’y a rien qui convienne mieux à la folie de Rousseau ; mais il n’y a rien aussi qui caractérise plus nettement ce qui fait le mérite original et la nouveauté de ses chefs-d’œuvre. Après avoir poussé, dans ses premiers écrits, la tendance subjective jusqu’à l’exagération, et réintégré ainsi l’éloquence dans la prose française, il l’a poussée jusqu’au délire, dans les derniers ; — et c’est précisément ce qui en fait l’air de famille.

Si donc, pour répondre à la question que nous nous proposions, et au lieu de descendre, comme l’on fait d’habitude, nous remontons l’histoire des ouvrages et des idées de Rousseau, voici les conclusions où nous sommes conduits. Les Rêveries, les Dialogues et les Confessions sont l’œuvre de la folie de Rousseau, dont elles peuvent même servir à marquer les progrès, ou pour mieux dire les alternatives. Ainsi, les Rêveries ont été composées dans un temps d’accalmie, par un fou, si l’on veut, mais par un fou lucide et maître de sa pensée comme de son expression, rendu à la raison par l’excès même de sa souffrance ou par la conviction de l’inutilité de la lutte et de l’effort. La dernière doit être du mois d’avril 1778 : c’est celle qui commence par la phrase célèbre et cependant bien simple où il a su faire entrer toute la poésie du souvenir. « Aujourd’hui, jour de Pâques fleuries, il y a précisément cinquante ans de ma première connaissance avec Mme de Warens ! » Considérant que les premières ne sauraient remonter au-delà de la fin de 1777, les Rêveries toutes seules suffiraient presque à prouver que Rousseau ne s’est pas suicidé. C’est l’opinion du docteur Möbius, et nous la partageons.

Tout au contraire des Rêveries, les Dialogues doivent être, eux, rapportés au paroxysme de la folie de Rousseau. Ils sonnent la fêlure, si l’on peut ainsi dire ; et, de l’état d’ennuagement de la pensée dont ils sont le douloureux témoignage, ce qui est encore plus extraordinaire qu’eux-mêmes, c’est qu’un homme en soit revenu. Enfin, pour les Confessions, et si par hasard nous n’étions pas capables d’y reconnaître la folie, il faudrait bien cependant qu’elle y fût, « invisible et présente, » puisque au rapport du docteur Möbius, un physiologiste qui, comme lui, n’a jamais rien lu de Rousseau, ne saurait les ouvrir sans la diagnostiquer. Et, en effet, elle y est bien, quoique sans doute moins étalée que dans les Dialogues ou dans certaines parties de la Correspondance ; consciente en quelque sorte et honteuse d’elle-même ; déguisée d’ailleurs et masquée par le charme des souvenirs et par la beauté singulière du style.

C’est pourquoi, de ce que les Confessions, comme les Dialogues, sont l’œuvre d’un fou, on se gardera de conclure, avec de récens biographes de Rousseau, qu’elles soient indignes de toute confiance. Ce serait trop flatter le préjugé vulgaire ; ce serait se montrer trop indulgent à ceux qui sont trop fiers d’allier le bon sens à l’incurable médiocrité d’esprit ; ce serait trop ignorer que, s’il y a de la raison, enfin, jusque dans la folie, il y a souvent aussi de la folie jusque dans la raison. « On se trompe si l’on croit, disent les aliénistes, que raison et folie soient deux termes contradictoires, qui s’excluent inévitablement l’un l’autre ; et que, du moment où un individu présente des troubles intellectuels caractéristiques de la folie, on ne doit plus attendre de lui rien qui conserve l’empreinte de la raison ; ou bien, et à l’inverse, que du moment où cet individu donne encore des signes de raison, il n’est pas, il ne doit pas être aliéné [3]. » C’est justement le cas de Rousseau. Sa folie démontrée ne nous autorise ni à rejeter en bloc le témoignage de ses Confessions, ni surtout ne nous dispense de vérifier, comme s’il avait sa raison, celles mêmes de ses allégations qui nous scandalisent ou qui nous étonnent le plus. Il s’agit seulement de savoir si la réciproque est également vraie, je veux dire si, comme nous trouvons des preuves de raison dans les Confessions, nous en trouverons de folie dans l’Emile et dans l’Héloïse.

Je le crois, et j’en vois, pour l’Héloïse, dans telles ou telles lettres, assez connues, dont l’obscénité naïve et l’inconsciente grossièreté n’ont rien de semblable à la grossièreté de Diderot, par exemple, dans sa Religieuse, ou à l’obscénité du jeune Crébillon, — dans ces romans dont on me pardonnera d’omettre ici les titres. J’en trouve également, pour l’Héloïse et pour l’Emile, dans cet étalage du Moi, dans cette exhibition de la personnalité dont j’ai dit qu’ils y faisaient pressentir les Confessions. L’homme qui se peint ainsi lui-même dans les autres, et qui les compose uniquement de ses sensations, ne pouvait guère manquer de dépouiller tôt ou tard les voiles dont il ne s’enveloppait encore que par respect humain. C’était comme un besoin pour lui que de se montrer au monde. Entre ce besoin d’exhibitionnisme dont le docteur Möbius n’a pas eu de peine à retrouver les traces dans les premiers livres des Confessions, et l’égoïsme du futur aliéné, rapportant tout à soi, limitant l’univers à la circonférence de son Moi, la Nouvelle Héloïse et l’Emile font la chaîne. Et je les vois encore, ces symptômes inquiétans de la folie prochaine, jusque dans la finesse et dans la profondeur de certaines analyses. N’est-ce pas, en effet, un des caractères de certaines formes de la folie que de nous rendre consciens de certaines sensations qui nous échapperaient si nous étions sains ? « Chez certains malades, disent encore les aliénistes, il semble qu’il y ait une sorte d’hyperesthésie du sens intime : certains phénomènes psychiques normalement inconsciens se trouvent alors perçus, au même titre que le sont, à l’état maladif, certains phénomènes viscéraux, tels que les battemens cardiaques, le travail de la digestion… Il semble qu’ils assistent à ce travail obscur qui prépare et précède l’éclosion des pensées. » La folie peut ainsi rendre à la connaissance de la psychologie les mêmes services que la pathologie rend à la physiologie. D’être aliéné de soi-même, cela devient un moyen de voir plus clair au dedans de soi, dans les profondeurs mêmes de l’être, comme certains poisons servent d’instrument pour dissocier le mécanisme de la nature vivante, pour isoler un fait ou une série de faits, pour les rendre indépendans de ceux qui les accompagnent, et en les accompagnant, les offusquent…

Ainsi, sans remonter plus haut, puisque ce sont ici les œuvres maîtresses de Rousseau, ni la Nouvelle Héloïse, ni l’Emile eux-mêmes ne nous paraissent tout à fait exempts ni purs de toute trace de folie. Nous ne les en admirerons pas moins ; peut-être même quelques-uns les en admireront-ils davantage, comme ayant quelque chose en eux de plus rare et de plus singulier ; mais nous étendrons jusqu’à eux la légitime défiance que nous inspirent les Dialogues ou les Confessions. Quoi de plus naturel, au surplus, si, comme nous avons essayé de le faire voir, la folie de Rousseau a ses premières origines dans sa sensibilité, et si les circonstances de sa vie n’ont fait que développer le germe qu’il avait apporté en naissant ? C’est à quoi n’ont pas assez songé ceux qui l’ont pris autrefois pour modèle et pour guide et qui, sans avoir l’excuse de son génie, mais surtout celle de sa folie, l’ont imité dans ce que son œuvre avait de plus dangereux. Me permettra-t-on de rappeler qu’il n’y a pas encore très longtemps j’essayais, ici même, de le faire voir : je l’indiquais tout au moins, en parlant du Mouvement littéraire au XIXe siècle et du romantisme en particulier ? Si le romantisme a dévié la littérature française de sa tradition nationale et si, depuis tantôt une quarantaine d’années, nous la méconnaissons, cette tradition, dans l’effort même que nous faisons pour la ressaisir, « c’est la faute à Rousseau, » comme dit la chanson ; mais c’est surtout la faute à ceux qui ont cru qu’en lui prenant sa manière, ils lui prenaient aussi son génie. Lui, d’ailleurs, il n’en demeure pas pour cela moins grand, ni surtout moins original. Car « un palais est beau, même lorsqu’il brûle, » des artistes ajouteront : « Surtout lorsqu’il brûle ; » et je terminerais sur cette conclusion, si M. Taine, dans son Histoire de la littérature anglaise, n’avait ainsi terminé l’étude qu’il consacre à cet autre fou de génie, l’auteur des Voyages de Gulliver, ce Swift, dont Rousseau n’a pas eu l’ironie, mais dont son éloquence a pourtant plus d’une fois rappelé la méprisante invective.

Est-ce donc à dire, comme on l’a prétendu, comme le soutenait tout récemment encore le professeur Lombroso « qu’entre la physiologie de l’homme de génie et la pathologie de l’aliéné il existe de nombreux points de coïncidence ? » A quoi je répondrai qu’il faudrait peut-être examiner d’abord si « les points de coïncidence » ne sont pas plus nombreux encore entre la pathologie des aliénés et la physiologie des imbéciles. Après cela, puisque le talent ne préserve pas de la petite vérole, ou le génie de la tuberculose, pourquoi voudrait-on qu’ils nous missent à l’abri de la folie ; ou pourquoi, dans un même homme, qu’ils ne pussent coexister avec elle ? Je vais plus loin ; et dans le cas particulier de Rousseau, je ne craindrai pas, sinon précisément de confondre le génie avec la folie, mais de rendre au moins la qualité de son génie solidaire de l’exaltation qui devait un jour le conduire à la folie. Car enfin, si l’on raisonne bien, qu’en résultera-t-il ? Que le génie et la folie ne sont qu’une même chose ? Oui, si le plus grand éclat du génie coïncidait toujours avec le paroxysme de l’exaltation morbide ; — oui, si pour quelques cas, comme ceux de Rousseau, de Swift ou du Tasse, il n’y en avait pas vingt, comme ceux d’Arioste, ou d’Addison, ou de Voltaire ; — et oui, si généralement, le génie consistant, par définition même, en ce qu’il a d’unique, il n’était pas toujours incomparable, indéfinissable, incommensurable.


F. BRUNETIERE.

  1. On peut joindre sur ce sujet, au livre du docteur Möbius, celui de M. A. Bougeault : Étude sur l’état mental de J. -J, Rousseau. Paris, 1883 ; Plon.
  2. J’emprunte les citations d’Esquirol à son livre sur les Maladies mentales, et les autres à l’article Folie du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales.
  3. Voyez à cet égard le livre du docteur V. Parant, intitule : la Raison dans la folie. Paris, 1888 ; O. Doin.