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Revue littéraire - A propos de la Princesse de Bagdad

Revue littéraire - A propos de la Princesse de Bagdad
Revue des Deux Mondes3e période, tome 43 (p. 953-963).
REVUE LITTERAIRE

A PROPOS DE LA PRINCESSE DE BAGDAD

On a largement usé, depuis une quinzaine de jours, contre cette malheureuse Princesse de Bagdad, de tout ce que la critique a de droits. Quelques-uns même, dont nous sommes, pensent qu’à vrai dire on pourrait bien en avoir abusé. Trop est trop. Le public, et surtout le public de nos premières, a de ces révoltes soudaines et brutales, comme en d’autres rencontres il aura d’inexplicables indulgences. Passons-les lui. Mais il semble que la critique, au moins, une fois sortie de la salle, où, comme tout le monde, elle vient de sentir avec ses nerfs, pût et dût se reprendre, et puisque c’est de juger qu’il s’agit, juger avec son jugement. Car il ne saurait suffire d’avoir décidé qu’une pièce est mauvaise, ni même d’avoir démontré qu’elle l’est pour telles et telles raisons, que l’on donne : il faudrait encore pénétrer un peu plus à fond, jusque dans le secret de l’auteur, et pour ainsi dire dans la confidence de ses intentions. C’en était ici le cas.

Il n’y a pas beaucoup plus d’un an que M. Dumas, dans la préface qu’il a mise à l’Étrangère, traitant de son art, nous parlait de certains « moyens grossiers, » presque infaillibles, avec cela « plus faciles qu’on ne le croit » de provoquer les applaudissemens de toute une salle et d’emporter de vive force un succès de théâtre. C’était trop dire. Le jeu du théâtre, quelque rare et longue expérience que l’on en puisse avoir, n’en reste pas moins un jeu. Le hasard y règne en maître, C’est là vraiment que rien ne permet de préjuger de rien, et qu’on n’a jamais vu, qu’on ne verra jamais d’autorité si bien affermie qu’elle ne soit à la merci, toujours, d’une épreuve nouvelle. Mais si M. Dumas voulait dire qu’il ne tiendrait qu’à lui de continuer à marcher par les chemins battus, de jeter une critique sincère dans le plus étrange embarras en la réduisant à n’invoquer contre la pièce que des objections qui porteraient du même coup contre quelque chef-d’œuvre accepté, reconnu, consacré, d’enlever enfin au hasard tout ce que lui peut enlever la connaissance des difficultés de l’art et des moyens de les tourner ; il avait raison. Nous n’irons pas jusqu’à prétendre qu’il ne dépendit que de M. Dumas de refaire un Père prodigue, où le Demi-Monde, ou la Dame aux Camélias. Nous ne descendons jamais deux fois dans le même fleuve, disait ce philosophe. C’est déjà beau de se continuer, mais on ne se recommence guère. Je veux du moins insister, comme sur un point essentiel, sur ce qu’il y a dans le théâtre de M. Dumas, et depuis la Dame aux camélias, et jusqu’à l’Étrangère, de raisonné, de délibéré, de systématique, d’artificiel, s’il vous plaît, ou de faux, si vous l’aimez mieux, — car il faut parler ici pour tous les goûts et que tout le monde convienne avec nous de la chose, — mais de voulu, et de fortement voulu. Voici tantôt vingt-cinq ans que M. Dumas se sert des moyens du théâtre, dont il à le maniement comme personne, pour faire tout autre chose que du théâtre, au sens où l’entendent encore aujourd’hui les débris de l’école de Scribe. A-t-il tort ? a-t-il raison ? Je crois au moins que l’on est injuste, et même un peu pédant, quand on prétend réduire les auteurs dramatiques, de leur vivant, au rôle d’amuseurs publics, eux, dans les œuvres de qui nous découvrons tant d’intentions, et de tant de portée, une fois, à la vérité, qu’ils sont morts. Voyez plutôt, pour ne pas prendre un plus illustre exemple, comment les historiens de la littérature, et même de la révolution, tous les jours, nous parlent de l’auteur du Mariage de Figaro. Et de fait, serait-ce une raison, parce que l’on est capable d’écrire le Mariage de Figaro, pour n’avoir pas le droit de dire son mot sur la liberté de la presse ? sur la question du mariage parce que l’on est M. Victorien Sardou ? sur la question du divorce parce que l’on est M. Alexandre Dumas ? Molière s’est peut-être abstenu de dire le sien, en plein théâtre, sur l’éducation des femmes ou sur le culte dû à Dieu, pour parler comme les prédicateurs, car Tartuffe ne va rien moins qu’à cela ? Ce n’est pas aujourd’hui le point : mais assurément, là et non ailleurs, dans la nature même de certaines préoccupations qui le hantent, comme dans sa manière, bien à lui, de les mettre à la scène, est la véritable originalité de M. Dumas, le secret de sa force et le fondement de son autorité.

C’est pourtant ce qu’il semble qui à propos de la Princesse de Bagdad on ait, en général, tout simplement oublié. J’accorde ce que l’on voudra. Maltraitez doue la pièce, dites que l’intrigue en est étrange, que les caractères en sont invraisemblables, que le dialogue en est d’une violence qui va jusqu’à la brutalité. J’y souscris. Voulez-vous-même que je souhaite à M. Dumas de ne pas garder trop de rancune au public et de profiter plutôt de l’insuccès comme d’un avertissement ? C’est fait. Mais, lorsque vous vous êtes bien écriés que vous n’avez jamais rencontré de M. Nourvady ni même, ni surtout, de comtesse de Hun, est-ce que vous croyez que M. Dumas ne le sait pas bien, et même que vous n’en rencontrerez jamais ? ou bien encore, si vous lui dites que jamais un galant homme ni surtout une honnête femme, étant admises les situations de la Princesse de Bagdad, n’agiront comme on voit agir cette même comtesse de Hun et ce même M. Nourvady, vous imaginez-vous donc que M. Dumas l’ignore ? et lui prêtez-vous l’intention de vous proposer aux yeux des scènes vraies, copiées au vif de la réalité, naturalistes enfin, et grossies tout juste autant qu’il le faut pour s’accommoder à l’optique de la scène ? Je pose la question plutôt, à vrai dire, que je ne la décide. C’est qu’il faudrait entreprendre une étude approfondie du théâtre entier de M. Dumas si l’on voulait préciser jusqu’à quel point M. Dumas lui-même, depuis quelques années, croit à l’existence réelle et, pour ainsi dire, à l’humanité de ses propres personnages. Il y a cru jadis. La dame aux camélias, par exemple, M, Dumas s’est plus d’une fois défendu d’en avoir fait, dans son roman ou dans son drame, une autre femme que celle que le tout Paris d’alors avait connue. Cependant il disait déjà : « Marguerite Gauthier est une exception, mais si ce n’en était pas une, je n’aurais pas pris la peine de l’écrire. » Mais il est remarquable qu’à mesure que M. Dumas, depuis lors, ajoutait un nouveau succès à ses succès anciens, il faisait, dans ses comédies et dans ses drames, une part plus étroite à mesure à l’observation du réel et à mesure plus large à la conception de l’imaginaire. Suivez un peu la gradation. Marguerite Gauthier, comme on vient de vous le dire, n’était encore qu’une exception ; prenez le Demi-Monde, Suzanne d’Ange est un caractère ; prenez un Père prodigue, Albertine de la Borde est un type, — la courtisane économe, définie précisément à la façon des logiciens, per commune genus et propriam differentiam ; — prenez les Idées de Madame Aubray, Jeannine est déjà plus qu’un type, c’est un symbole. Et pour Césarine dans la Femme de Claude, pour Mrs Clarkson dans l’Étrangère, pour la comtesse de Hun, enfin, dans la Princesse de Bagdad, ce sont des allégories, c’est-à-dire je ne sais quoi de plus général, de plus abstrait encore et de plus indéterminé qu’un symbole.

On a donc fait peu de chose contre la Princesse de Bagdad quand on a démontré que l’intrigue se réduisait à l’intrigue d’un pur mélodrame et que d’ailleurs elle ne se dénouait pas, puisque la dernière scène y replace les personnages à peu près dans la même situation qu’ils étaient au début de l’action. On a fait peu de chose quand on a prouvé, ce qui n’est pas bien difficile, que ni le comte de Hun, ni la comtesse, ni Nourvady, l’homme aux quarante millions, comme on va l’appeler pendant quelque temps, le nabab, le boïard ou le magnat fatal, n’incarnaient en eux quoi que ce soit de réel, ni l’une de ces passions, ni l’un de ces sentimens dont toute femme ou tout homme porterait les commencemens en soi. Jadis, il est vrai, jusque environ le temps des Idées de Madame Aubray, vous eussiez pu faire de ces argumens à M. Dumas ; mais maintenant il faut s’y prendre d’autre sorte. Son mélodrame ne finit pas ? Il le sait. Son « Antony millionnaire » est plus vieux et plus démodé que le premier Antony ? Il l’a voulu comme cela. Son héroïne enfin, la comtesse de Hun, enferme en elle aussi peu de réalité, je veux dire aussi peu de vérité moyenne et générale, aussi peu de substance que possible ? C’est exprès. Vous répondez qu’alors il eût fallu faire exprès de mieux faire, ou de faire autrement. C’est assez mon opinion. Je dis seulement qu’avant de l’exprimer il n’était pas inutile de savoir si je jugeais M. Dumas à peu près sur ce qu’il a voulu faire. Des impressions ne sont pas des raisons. Fâchons-nous, à la bonne heure, mais sachons d’abord pourquoi nous nous fâchons, et cherchons ensuite si c’était notre droit de nous fâcher.

Or le vrai, c’est que depuis quelques années M. Dumas est sous l’obsession de deux ou trois idées, que cette obsession le tyrannise, et qu’il ne s’en débarrassera que quand il aura trouvé la formule de ces deux ou trois idées. Je les aurais appelées fixes, si justement elles n’étaient pas encore flottantes et vagues, à l’état de matière cosmique, pour ainsi dire, dans l’esprit de M. Dumas. Notez au passage que ce n’est pas ici le trait le moins curieux, ni le moins caractéristique du talent de M. Dumas. Il y a contraste, il y a peut-être eu contraste de tout temps, mais aujourd’hui plus accusé que jamais, entre la netteté de son style et l’indécision de ses idées. Lui, qui fut autrefois, à sa manière, quoi qu’il en dise et quoi qu’il en ait, parmi les précurseurs de ce que nous avons, depuis M. Zola, naturalisme appelé, voilà tantôt dix ou douze ans qu’il vogue, avec plus de hardiesse que de bonheur, sur les océans brumeux de la mysticité. Lisez ces quelques lignes de la Princesse de Bagdad ; elles sont du rôle de Lionnette et de la grande scène du deuxième acte : « Ah ! si vous saviez comme ce que vous appelez l’amour m’est de plus en plus odieux ! .. Je vous aime ! c’est-à-dire, vous êtes belle et votre chair me tente ! C’est à cette tentation que j’ai dû le mari qui m’outrage, c’est à cette tentation que je dois l’outrage que vous me faites ! Un prince n’a pu résister à ce qu’il appelait, lui aussi, son amour pour une jolie fille, et me voilà au monde, à cause de cela ! Il faut que je souffre à cause de cela, et que je me vende peut-être aussi, à mon tour, à cause de cela ! » Évidemment, M. Dumas rêve par instans, je ne dis pas de la mortification, je dis de l’abolition des sens. Anathème sur cette chair de péché ! Chose curieuse, il a même retrouvé, pour la placer dans la bouche de Lionnette, une devise que l’on voit, dans la rue Saint-Sulpice, au bas des images de piété : Au ciel on se reconnaît ! Elle parle du roi, son père : « Qui sait ? après avoir été si puissant sur la terre, il n’aura peut-être que moi au ciel ; il faut bien que je garde quelque chose pour me faire reconnaître, — là haut, — puisqu’il n’a pas pu me reconnaître ici-bas. » Cependant, tout en devenant mystique, et mystique jusque-là que des catholiques, très naïfs, à moins qu’ils ne se crussent très habiles, au temps de l’Homme-Femme, ont failli célébrer la conversion de M. Dumas, de quoi j’imagine qu’ils auront rappelé, depuis la Question du divorce, il a gardé sa façon de dire, — primesautière en sa recherche, audacieuse, incisive, coupante, — et c’est ce qui continue de faire illusion à quelques-uns sur la direction qu’il a prise. Mais il ne se sert plus aujourd’hui des moyens de théâtre que selon le besoin qu’il en a pour réaliser ses abstractions mystiques, quand la brochure ou le livre ne lui suffisent plus, et qu’il croit de voir donner à ses symboles un corps, une figure à ses allégories.

Parmi ces idées, il en est deux au moins que vous reconnaîtrez dans la Princesse de Bagdad, ne fût-ce que pour les avoir vues passer dans l’Etrangère. L’une, qu’il a voulu précisément incarner dans son homme quarante fois millionnaire, c’est une espèce d’admiration pour le pouvoir corrupteur de l’argent, « la première puissance du monde, » comme on l’appelait dans l’Etrangère, le « tentateur de l’heure présente, » comme on l’appelle dans la Princesse de Bagdad. Il s’y mêle un peu d’effroi. L’autre idée, sentiment plutôt qu’idée, comme je tâche à le marquer dans les termes mêmes que j’emploie, c’est une adoration, compensée de beaucoup de terreur, pour l’influence de la femme : « Quand les femmes auront conscience de leur force et de leur pouvoir, l’homme sera bien peu de chose. » Il deviendra, selon le mot même de M. Dumas, l’imbécile que vous représente ici le comte Jean de Hun. Et le principal personnage, à ce propos, Lionnette, cette créature « née d’un désir et d’une corruption, » comme l’Étrangère était née d’une remarque, » effet connu, que M. Dumas eût sagement évité, la fille de Mlle Duranton et du roi de Bagdad, que représente-t-elle ? Rien que je puisse préciser, ni rien, à ce que je crains, que puisse préciser M. Dumas lui-même.

Cela vient, ici et ailleurs, de ce que justement les idées de M. Dumas sont moins des idées que des sentimens. Il craint, et il sait ce qu’il craint : il ne sait pas sous quelle forme il craint. Il craint cet énorme pouvoir qu’en effet l’argent a conquis dans le temps où nous sommes, et je crois qu’il a raison de le craindre, mais sous quelle forme le craint-il et de quel côté voit-il venir l’ennemi ? Serait-ce vraiment du côté de Vienne ? et sous les traits de M. Nourvady ? Serait-ce du côté de l’Amérique ? et sous l’espèce de Mrs Clarkson ? Quels sont les effets qu’il en redoute ? Est-ce avec les uns l’asservissement d’un peuple de prolétaires sous la tyrannie du capital ? Est-ce peut-être, avec les autres, l’obscurcissement de l’esprit dans les jouissances de la matière ? Est-ce avec ceux-ci l’avilissement des caractères et la dissolution des vertus, trop heureuses d’être traitées comme des valeurs et tarifées à leur plus juste prix ? Est-ce avec ceux-là le développement de l’amour du lucre, avec tous les vices bas qui deviennent tôt ou tard ceux d’une aristocratie de marchands ? Combien d’autres effets et combien d’autres questions encore ? Mais si c’est tout cela, tout ensemble, si le classement n’est pas fait, si l’on veut incarner en un seul type tout ce que l’on redoute et tout ce que l’on croit entrevoir de dangers dans les nuages de l’avenir, le moyen d’être clair ? On se trouve pris alors entre « son idéal et son impuissance. » Le mot est de M. Dumas, et c’est le cas de M. Dumas.

C’est encore avec raison que M. Dumas redoute une certaine influence trop souveraine et trop absolue de la femme. Mais encore quelle sorte de femme craint-il ? Il serait capable, je pense, de répondre : Toutes les femmes. Autrefois, quand il mettait des Suzanne d’Ange et des Albertine de la Borde à la scène, on comprenait au moins et nous savions à quoi nous en tenir. Mais Césarine, dans la Femme de Claude, ou Mrs Clarkson, dans l’Étrangère, ou Lionnette enfin, dans la Princesse de Badgad, qui nous dira ce qu’elles représentent ? Nous touchons ici le point faible de M. Dumas. Il s’est fait de bonne heure un fonds d’observations sur lequel depuis il a toujours vécu, continuant bien, à la vérité, de regarder autour de lui, mais sans voir, pour ainsi dire, ou du moins sans rien noter ou retenir que ce qui servait à lui confirmer la vérité de ses observations d’autrefois. Il n’y a pas de phénomène plus commun dans l’histoire de la littérature et de l’art. Beaucoup, à partir d’un certain âge, ou plutôt d’un certain succès, s’isolent du monde qui les entoure, vivent désormais absens du milieu dans lequel ils ont l’air de voir et d’entendre, cessent d’observer, ne regardent plus qu’en eux-mêmes, et ne s’intéressent plus qu’à combiner les acquisitions de leur jeunesse, ils en ont fini de ce que Goethe appelait les années d’apprentissage : ils imaginent. La valeur de leurs œuvres alors ne dépend plus que de l’ingéniosité de leurs combinaisons et de la force de leur imagination. Quant au peu qu’elles conservent de réalité substantielle, d’être et de vie, cela dépend uniquement du nombre, de l’étendue, de la profondeur de leurs expériences d’autrefois. Le principal grief contre M. Dumas, c’est que ses expériences, au total, ne paraissent pas avoir été assez nombreuses Di le champ de son observation assez vaste. Ce qu’il a voulu voir, il l’a bien vu, mais il se pourrait qu’il eût vu peu de chose. Il a donc généralisé trop imprudemment et trop vite. On a quelquefois parlé de ses sophismes : c’est trop dire : il n’en a commis qu’un seul, mais il l’a commis de bonne heure, et nous en sommes à craindre qu’il ne continue de le commettre toute sa vie : on l’appelle dans l’école le dénombrement imparfait. Combien de nos auteurs dramatiques et même de nos romanciers le commettent quotidiennement ! C’est une conséquence presque inévitable de l’excès de centralisation littéraire. On ne connaît assez ni la province ni même Paris tout entier. On ne peint donc qu’un certain monde, raffiné dans le vice comme dans l’élégance, infiniment curieux d’ailleurs parce qu’il est infiniment complexe, formé par la réunion de gens accourus de tous les coins de la terre, et parce que les idées, les sentimens, les passions y subissent les déformations les plus rares, les plus originales, les plus inattendues. Aussi leur littérature n’est-elle qu’une collection de cas pathologiques. Rien de parfaitement sain ni de parfaitement simple. La fille surtout les préoccupe étrangement. Il est clair qu’elle est devenue depuis quelques années la terreur de M. Dumas. Lisez la préface non-seulement mystique, mais apocalyptique par endroits, qu’il a mise à la Femme de Claude. « Et cette Bête formidable ne disait pas un mot, ne poussait pas un cri ! On entendait seulement le choc de ses mâchoires, et dans ses entrailles le bruit rauque et continu de ces roues des grandes usines qui tordent ou fondent, sans le moindre effort, les métaux les plus durs. » Vous voyez, en passant, le procédé. Quelque chose d’effrayant, d’énorme, d’indistinct dont on essaie de préciser le contour au moyen de métaphores que l’on emprunte à la science, — tantôt à la mécanique, nettes en ce cas, précises et dures ; — tantôt à la chimie, plus confuses, plus troubles alors, où toute sorte d’ingrédiens bouillonnant pour former une combinaison nouvelle ; — tantôt encore à la physiologie, hardies, grossières, et voisines de quelque obscénité. Je dois aussi rappeler pour mémoire les pages si curieuses et d’une observation si juste, que l’année dernière dans sa brochure : les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent, M. Dumas consacrait à peindra la constitution lente, insensible, régulière d’une espèce de monde officiel, si je puis dire, de la galanterie.

Mais ou M. Dumas a. tort, c’est quand il étend ses conclusions au-delà de ses prémisses et qu’il croit reconnaître la Bête, comme il l’appelle, dans tous les mondes indistinctement, au plus haut comme au plus bas de l’échelle sociale. Tant qu’il n’a pas voulu conclure au-delà de ce qu’il avait vu, M. Dumas nous a donné les œuvres fortes de sa jeunesse et de sa maturité, la Dame aux Camélias, un Père prodigue, la Question d’argent, le Demi-Monde, les Idées de Madame Aubray, la Princesse Georges, et tout ce que j’omets pour ne pas prolonger l’énumération. Les qualités qu’il avait alors, les a-t-il perdues ? Nullement, et non pas même cette vivacité de dialogue, en quelque manière agressive, qui semble un privilège des œuvres de jeunesse. Quant à la puissance de maniement scénique, elle est entière, toujours entière et toujours surprenante, aussi bien, en 1881, dans la Princesse de Bagdad, que dans l’Etrangère, en 1876. Mais, dans la Princesse de Bagdad comme dans l’Étrangère, il semble que désormais cette puissance s’exerce avide, sur des fantômes, sur des abstractions, sur des êtres de raison enfin, dont ni toute l’habileté technique de l’auteur, ni l’art merveilleux des interprètes, ni même enfin le réalisme de la mise en scène, pour que M. Perrin ait sa part d’éloges, ne parviennent à nous dissimuler le néant. Savez-vous quels sont les seuls personnages qui vivent dans cette Princesse de Bagdad ? Ce sont les deux amis de club, Godler et Trévelé. Ceux-là, M. Dumas les a rencontrés, il les connaît, il les a vus et non pas seulement imaginés, et les ayant rencontrés, en quatre coups de crayon il les a eus fixés. Quelqu’un a raconté que, comme il félicitait M. Dumas, au lendemain de la brillante reprise d’un Père prodigue, et qu’il louait surtout le premier acte, en effet si vivant et si vrai jusque dans les moindres détails : « Ah ! c’est qu’il y a de fiers dessous ! » lui répondit l’auteur. Ce sont ces dessous qui manquent aux dernières pièces de M. Dumas. M. Dumas n’invente plus, il combine, ce n’est pas tout à fait la même chose. Il construit en dehors et au-dessus, pour ainsi dire, de la réalité présente. Mais il le sait, et grande est l’injustice de le traiter comme s’il ne le savait pas.

Et maintenant, parce que la tentative de M. Dumas jusqu’à présent n’a pas réussi, — car je crains qu’il ne se fasse à lui-même quelque illusion sur l’Etrangère, — est-ce à dire qu’il faille la condamner ? Non certes. Et comme il y a des tentatives que le succès ne saurait absoudre, il y a des entreprises qu’il n’est jamais inglorieux d’avoir tentées, et dont l’insuccès ne démontre nullement l’illégitimité. N’est-ce pas encore ce que l’on oublie, quand on parle de M. Dumas ? et fait-on bien assez d’attention, qu’indépendamment, et en plus de ce que nous venons de dire, il y a dans ses dernières œuvres un effort visible pour renouveler certaines parties de l’art dramatique lui-même ? J’ajoute, puisqu’il s’agit de théâtre, que ces sortes de tentatives hardies sur l’avenir, vous ne voudriez pas apparemment laisser le soin de les risque-à quelque débutant, tout nouveau venu dans l’art, et qui n’y aurait d’autres titres que l’impatiente audace de son jeune âge et l’heureuse ignorance des difficultés du métier.

Sans doute, c’est un bien grand mot, et bien ambitieux, que celui de réforme et de révolution. Songez un peu comme il faut qu’il soit ambitieux, puisque M. Zola lui-même en a décliné l’honneur, et, du haut de sa tête, proteste qu’il n’a jamais été le chef d’aucune réforme, ce qui est vrai, ni seulement voulu l’être, ce qui est moins vrai. Je ne mets pas ici son nom sans avoir mes raisons. C’est que, depuis quelques années, la vivacité même des controverses engagées sur ces questions littéraires suffit à dénoncer que nous traversons une crise, comme l’intérêt que le public y semble prendre parfois témoigne qu’il voudrait du nouveau. C’est assez le besoin, dans notre pays, des siècles qui finissent. Et pour vous prouver qu’ils n’ont pas tout à fait tort, je vous rappellerai, — toujours pour ne parler que de théâtre, — que des agitations longtemps stériles ont fini par engendrer, au commencement du XVIIe siècle, la tragédie classique, — au commencement du XVIIIe siècle, la comédie bourgeoise, — au commencement enfin du XIXe siècle, le drame romantique, et ce que nous avons appelé la comédie de mœurs. Les formes s’épuisent, les moules se détériorent en quelque sorte et s’usent, à mesure que l’on en tire un plus grand nombre d’exemplaires. En ce qui regarde la comédie de mœurs, nous en sommes là, présentement.

Ouvrons les yeux. Voilà plusieurs années déjà que l’art dramatique tend à se constituer indépendant de la littérature et comme à s’établir dans un domaine qui ne serait qu’à lui. Si certains auteurs en étaient crus, l’art dramatique relèverait d’une critique spéciale et qui n’aurait pas plus de points de contact que la critique d’art avec la critique littéraire. La faute en est incontestablement à Scribe : je ne veux nommer que Scribe. Combien de conventions nouvelles, qui sont venues grâce à lui s’ajouter aux conventions anciennes et réduire toute une partie de l’art dramatique à n’être plus que l’art de poser une énigme dans le premier acte, de l’embrouiller dans le troisième, et de la dénouer au dernier ! Vous voilà réunis, disait en quelque sorte le très amusant auteur d’une Chaîne ou du Verre d’eau, vous voilà réunis douze ou quinze cents spectateurs de tout âge à peu près, et de toute condition, et vous m’avez chargé de pourvoir pendant trois heures à votre plaisir. Suivez-moi bien. Et d’abord, posons les règles du jeu. Vous allez m’accorder plusieurs choses invraisemblables et faire avec moi quelques suppositions sans fondement. Est-ce fait ? Suivez-moi toujours bien. Je prends maintenant, parmi les accessoires, une grande dame, un grand seigneur, un bon père de famille, plusieurs jeunes gens, plusieurs jeunes filles, dont les uns s’emploieront à vous faire rire et les autres à vous faire pleurer. Je les place dans telle et telle situation : vous me l’avez permis. en bien ! il faut que ce jeune homme, — vous le voyez bien, ce jeune homme, nous l’avons tout à l’heure appelé Arthur, ou Alfred, ou Armand, — épouse la jeune fille que voici, non indotatam uxorem, n’oubliez pas ce point. Comment vous y prendriez-vous ? Et chacun s’y prenait comme il pouvait, et l’intrigue s’en gageait, et Scribe, avec un art incomparable, une fertilité d’expédiens inépuisable, une prestesse de main inimitable, de scène en scène, donnait un ingénieux démenti à celui-là, prouvait à celui-ci qu’il avait oublié quelqu’une des suppositions du début, s’amusait de l’un et de l’autre, de lui-même avec eux, et quand approchait l’heure de s’aller coucher, alors, du milieu de cet écheveau si bien embrouillé, tirant un fil que personne presque n’avait aperçu, le dénoûment venait ajouter sa surprise à toutes celles dont la diversité successive tenait depuis trois heures le spectateur sous le charme, et le répertoire, à ce que l’on croyait, comptait une comédie de plus, en cinq actes et en prose.

Je ne me suis pas tellement éloigné de M. Dumas, puisque je n’ai fait que paraphraser, si j’ai bonne mémoire, quelqu’une de ses Préfaces. Faut-il montrer qu’il avait raison contre Scribe et donner des exemples de ces conventions inutiles et gênantes ? Au premier acte de la Princesse de Bagdad, Nourvady, dans un récit bien bizarre d’ailleurs, prononce cette phrase : « Il y a des jours où j’ai le bras droit comme paralysé. Qui voudrait avoir raison de moi, si je l’avais offensé, n’aurait qu’à choisir l’épée ; je serais tué probablement à la seconde passe. » On a pris cette phrase pour une préparation, et puisqu’il était question d’un moyen sûr de tuer l’homme aux quarante millions, on s’est étonné de ne pas le voir provoqué d’abord et tué par le comte de Hun. Je ne veux défendre ni la tirade elle-même ni cette phrase en particulier ; mais je dis qu’avec cet argument on aura bientôt supprimé la moitié des traits qui peuvent servir à peindre un caractère. Vous en pouvez faire l’expérience. Voilà une convention matérielle dont il faut se débarrasser. Ferai-je remarquer en passant qu’elle a comme étranglé la comédie en vers ?

Voici maintenant une convention littéraire. Il fallait que l’intrigue

Tournant comme un rébus autour d’un mirliton,


s’enroulât pour ainsi dire autour d’un personnage intéressant, doué d’abord de toute sorte de bonnes qualités, du premier mot jusqu’au dernier digne de la sympathie, des âmes bourgeoises, bon père, bon époux et bon fils, ou bonne fille, bonne épouse et bonne mère, et tout au plus passementé de quelques légers ridicules, que d’ailleurs on se gardait de pousser assez loin pour qu’ils risquassent de déplacer les sympathies du spectateur. Que s’il manquait, parfois, de ces bonnes qualités, il avait au moins les qualités qui séduisent, don Juan de la banque, ou Célimène de la rue Saint-Denis. On entend encore aujourd’hui réclamer, dans une comédie de mœurs ou dans un drame, ce personnage intéressant. Je discuterai l’argument quand on m’aura dit à qui l’on s’intéresse, au sens restreint du mot, dans le Légataire universel, à qui dans Turcaret, et à qui dans le Mariage de Figaro ?

Enfin, citons une couvention morale que M. Dumas, à bon droit, se fait honneur d’avoir expulsée de la comédie contemporaine : « Il était convenu en ce temps-là qu’un enfant naturel devait gémir, pendant cinq actes, de n’avoir pas été reconnu, et qu’à la fin, après toute sorte d’épreuves plus pathétiques les unes que les autres, il verrait son père se repentir, et qu’ils se jetteraient dans les bras l’un de l’autre en s’écriant : Mon père ! mon fils ! aux applaudissemens d’un public en larmes. » A quoi rimait cette convention ? de quel sentiment pouvait-elle procéder ? et quelle raison de la maintenir pouvait-on bien invoquer ? Et qui niera que M. Dumas ait eu raison de l’attaquer ? et que sa victoire ait été ce jour-là une victoire de la vérité vraie sur la fausseté conventionnelle ?

Il est inutile de multiplier les exemples. Ceux-ci peuvent suffire à montrer l’intérêt des tentatives de M. Dumas.

Évidemment il travaille à mettre quelque chose de nouveau sur la scène, ou, si vous l’aimez mieux, car j’irai jusque-là, M. Dumas travaille à rétablir au théâtre des traditions littéraires. Vous allez trouver l’affirmation singulière. En effet, je m’étonne moi-même de tant de complaisance. Car si vous cherchez un auteur dramatique indifférent à la tradition et trop irrespectueux de la langue, vous nommerez d’abord M. Dumas. Mais au théâtre, comme dans le roman, et comme en général dans l’œuvre d’imagination, plusieurs choses méritent également d’être nommées littéraires : le respect de la forme d’abord et l’ambition de bien dire, mais ensuite, et peut-être au-dessus, la recherche de la nouveauté psychologique et l’étude, laborieusement poursuivie, de quelque province inexplorée de la nature humaine. Par là, par là seulement, si l’on veut, mais par là certainement, l’effort de M. Dumas est littéraire, et c’est de quoi nous ne saurions lui avoir trop de gré. Quand son œuvre ne vivrait que par ce seul côté, je ne crois pas beaucoup m’avancer en disant qu’elle vivrait. Vous opposez que, dans sa dernière manière, il n’a pas réussi ? J’en conviens, mais voilà qui ne m’importe guère. Vous demandez s’il réussira ? Je n’en sais rien, ni lui non plus. Tout ce que je crois pouvoir dire, c’est qu’il ne réussira que quand il aura pris la peine d’éclaircir, et surtout de mûrir, un peu plus ses idées qu’il ne l’a fait avant d’écrire la Princesse de Bagdad, de préciser et de déterminer par des contours plus nets les « abstractions qui le troublent » et de revenir plus franchement, disons le mot, plus naïvement, à l’observation de la réalité. Pour le moment, il est comme emprisonné dans le terrible dilemme où tant d’artistes se sont pris avant lui : pas de grande œuvre qui ne soit l’œuvre de la réflexion, et cependant la réflexion est mortelle à l’inspiration de l’art.


Là-dessus, on nous pardonnera de nous être éloigné de la Princesse de Bagdad. A quoi bon recommencer à notre tour, après tout le monde, l’analyse de la pièce ? et ne valait-il pas mieux essayer de suivre l’auteur sur le terrain où il lui a convenu de se placer ? A lui de voir si, par la suite, il lui conviendra de s’y maintenir ou d’en changer : car nous n’avons pas cru, quoi qu’il en eût dit, que l’Étrangère fût sa dernière œuvre de théâtre, et nous espérons bien qu’il ne voudra pas baisser sur la Princesse de Bagdad le rideau de son Théâtre complet.


F. BRUNETIERE.