Revue littéraire - 31 mars 1885

Revue littéraire - 31 mars 1885
Revue des Deux Mondes3e période, tome 68 (p. 682-695).
REVUE LITTERAIRE

Le Romantisme des classiques : Pascal, La Rochefoucauld, Bossuet, par M. Emile Deschanel, 1 vol. in-18 ; Calmann Lévy.

Ce n’est pas sans quelque appréhension de ce que nous allions y lire, — ou même quelque prévention, si l’on veut, — que nous avons d’abord ouvert ce nouveau volume de M. Emile Deschanel. A tort ou à raison, M. Deschanel ne nous paraissait point fait pour parler de Pascal ou de Bossuet. En sa qualité de libre penseur déclaré, nous craignions qu’il ne fût imbu des préjugés de la secte contre tout ce que Pascal et Bossuet représentent ; mais comme conférencier, toujours plus soucieux de plaire à son auditoire ou de l’amuser que de l’instruire, nous craignions qu’il ne touchât de semblables sujets avec moins de gravité que d’esprit. L’appréhension s’est trouvée justifiée, quoique non pas, à vrai dire, de la façon que nous avions pensé. Car le conférencier, c’est une justice à lui rendre, n’a pas mis ici ni voulu mettre plus d’esprit que n’en eût souffert la matière ; et le libre penseur, s’il n’y a pas tout à fait réussi, n’en a pas moins tenté un visible et louable effort pour se montrer impartial. Mais ce qui manque dans son livre, et de quoi nous n’avons pu seulement y découvrir la trace ou même l’ombre, c’est, avec le sentiment des sujets qu’il y traite, cette connaissance de leurs alentours, cette étendue d’information, et, pour tout dire d’un mot, cette solidité de préparation sans laquelle il n’est permis à personne de parler de Bossuet, de Pascal, de La Rochefoucauld. M. Emile Deschanel, qui cite quelque part avec une complaisance évidente cette opinion de M. Renan, que Bossuet n’aurait eu d’autre philosophie que celle de ses vieux cahiers de Navarre, ne semble avoir lui-même d’autre érudition littéraire que celle de ses vieilles notes de l’École normale. Et cela pouvait suffire, sans doute, il y a trente ans, à défrayer l’enseignement d’une classe de rhétorique, encore qu’il eût mieux valu s’y montrer plus original, mais on attendait, on a le droit d’attendre autre chose d’un professeur du Collège de France ; — et celui de se plaindre qu’il ne nous le donne pas.

Des neuf leçons dont M. Deschanel a formé ce volume, les deux premières, celles qu’il a consacrées à La Rochefoucauld, sans être excellentes, ni surtout très neuves, sont cependant de beaucoup meilleures. Quiconque a un peu vécu, un peu vu, un peu retenu, ne saurait être embarrassé de commenter le livré des Maximes ; ce portrait du cœur humain, connue l’appelait son auteur, est assez ressemblant pour qu’il soit toujours facile d’apporter des exemples nouveaux à l’appui de son exactitude ; et M. Emile Deschanel, tout comme un autre, en a donc trouvé. Je voudrais toutefois, puisqu’elle se présentait, qu’il n’eût pas laissé passer l’occasion d’examiner d’un peu près si la réputation de La Rochefoucauld n’a pas été, n’est pas encore bien surfaite. Le cercle de son observation est si étroit ! Quelques-unes de ses Maximes, — et j’entends des plus vantées ou des plus souvent citées, — sont capables de tant d’interprétations diverses, et, par conséquent, si obscures, ou d’une clarté si douteuse ! Dans ce mince petit livre, il y a tant de redites et de répétitions ! et puis, un recueil de Maximes ressemble si peu à un livre ! celles qui sont l’abrégé d’une longue expérience s’y discernent si malaisément d’avec celles qui ne sont que la boutade ou le caprice d’un misanthrope ! on en relève tant d’insignifiantes, pour ne pas dire de banales, et quelques-unes de parfaitement plates, qu’il y a peu d’auteurs, à mon sens, qu’il soit plus nécessaire de replacer à leur date pour comprendre le succès de leur livre, peu d’auteurs dont le nom et l’illustration acquise par de tout autres moyens aient plus aidé la fortune littéraire, et peu d’auteurs enfin dont la réputation dépasse plus le mérite réel. Trois ou quatre femmes, elles-mêmes diversement illustres, dont Mme de Longueville et Mme de La Fayette, mêlées à l’histoire ou plutôt au roman de la vie de La Rochefoucauld, n’ont pas médiocrement servi non plus, en attirant sur lui la curiosité des biographes, à le maintenir au premier rang de nos grands écrivains. Ne serait-il pas temps, aujourd’hui, de l’en faire descendre ? Le livre des Maximes est-il si fort au-dessus des Considérations sur les mœurs de Duclos, ou des Réflexions morales de Vauvenargues ? Mais n’est-il pas fort au-dessous des Essais de Montaigne, des Pensées de Pascal, des Caractères de La Bruyère ? Et de quelque manière qu’on les décide, ces questions, en tout cas, ne valaient-elles pas la peine d’être posées ?

M. Deschanel a mieux aimé comparer fort inutilement La Rochefoucauld avec Schopenhauer et s’attirer des applaudissemens faciles en maltraitant sans mesure le philosophe ou l’humoriste allemand. C’est dommage, à la vérité, que M. Deschanel n’ait pas lu Schopenhauer ; car, avant d’en parler, Schopenhauer mérite bien au moins qu’on le lise. Je ne sais donc si le moment est proche où, « à la bourse de la littérature, les actions Schopenhauer, cotées très haut pendant un instant, subiront une forte baisse ; » mais, quand il ne serait pas le théoricien du pessimisme, et quand il ne devrait survivre de lui que sa seule métaphysique de l’amour, je sais que c’en serait assez pour assurer à Schopenhauer un rang plus que « distingué » dans l’histoire de la philosophie. La Rochefoucauld, sans aucun doute, est un autre écrivain que Schopenhauer, plus français, — comme le fait remarquer justement M. Deschanel, — et il veut dire plus léger, plus vif, moins pédant, plus heureux dans le choix des mots et le tour des phrases, plus homme du monde surtout, et d’une corruption de mœurs ou d’esprit plus élégante, moins cynique, mais, quoique Français et grand seigneur ; il s’en faut cependant de beaucoup que l’ami de Mme de Longueville et le commensal de Mme de Sablé soit un philosophe, ou, comme on dit de nos jours, un « penseur » de la force et de l’originalité de Schopenhauer.

Tout cela prouve sans doute que M. Deschanel n’a point les mêmes idées que nous sur Schopenhauer et sur La Rochefoucauld ; mais cela ne prouverait-il pas peut-être aussi qu’il ne s’est pas assez préoccupé de renouveler de son fonds le sujet qu’il voulait traiter ? La préparation manque, et à défaut de préparation, l’indépendance au moins de la pensée. Lorsqu’on installa M. Deschanel, voici quelques années, dans cette même chaire du Collège de France que déjà Paul Albert n’avait pas si bien occupée, nous nous permîmes d’insinuer ici même que, pour enseigner la littérature française, on eût pu faire un meilleur choix que celui d’un écrivain dont le principal titre était un assez bon livre, à ce que disent du moins les hellénistes, sur Aristophane. A la vérité, tout d’abord il ne se tira pas mal d’affaire, et nous, nous fûmes trop heureux de le constater. Il fit d’ingénieuses leçons sur le Romantisme des classiques, il parla fort convenablement de Corneille, de Rotrou, de Molière, il fut enfin presque neuf et presque original sur l’auteur d’Andromaque et de Phèdre. C’est qu’avec peu d’étude et encore moins d’érudition, mais seulement un peu de monde et de goût il est facile en France, où la passion du théâtre a comme passé dans le sang, d’être juste, intéressant, nouveau même sur Racine et sur Molière. Mais sur Pascal et sur Bossuet, ou seulement sur La Rochefoucauld, il faut avouer que c’est autre chose, et M. Deschanel en est la preuve.

Il veut parler de La Rochefoucauld ; et faute de connaître la bibliographie de son sujet, il prend pour posthumes des maximes qui figuraient déjà dans l’édition de 1664, la première de toutes, et bâtit là-dessus toute une petite théorie dont on peut juger la valeur. Ce n’est pas pour lui qu’il y a deux ans M. Pauly a réimprimé tout au long le Premier texte de La Rochefoucauld. Il veut parler de Pascal ; et il semble n’avoir pas seulement l’idée de ce que l’on a tenté d’efforts depuis bientôt un demi-siècle pour reconstituer le plan de cette apologie dont les Pensées ne sont que les fragmens. Ce n’est pas pour lui que M. Frantin, que M. Astiê, que M. Victor Rocher, que M. Molinier ont publié leurs éditions de Pascal. Il veut parler de Bossuet, de Louis XIV, de Mme de La Vallière, de Mme de Montespan, et il ne connaît pas les ouvrages qui, dans ces dernières années, ont sensiblement modifié sur tous ces personnages le jugement de l’histoire. Ce n’est pas pour lui que l’abbé Duclos a publié son livre sur Mme de La Vallière et Marie-Thérèse d’Autriche, ou M. Lair son livre sur la Jeunesse de Louis XIV. Que lui dirai-je encore ? qu’il confond constamment Mme et Mlle de Scudéri, la correspondante de Bussy-Rabutin avec l’auteur du Grand Cyrus et de la Clélie ? qu’ayant à parler du manuscrit des Pensées de Pascal, il n’a pas pris la peine d’aller le consulter de ses yeux à la Bibliothèque nationale ? qu’il fait honneur à M. Gabriel Hanetaux d’une des lourdes méprises qu’archiviste ait jamais commise en publiant comme « inédit » un texte que tout le monde pouvait librement consulter depuis près de dix ans ? En effet, c’est l’abbé Hurel qui, le premier, dans ses Orateurs sacrés à la cour de Louis XIV, — autre livre, en passant, dont M. Deschanel n’a pas connaissance, — avait publié le Mémoire sur la vie d’Henriette de France, rédigé par Mme de Motteville pour servir à l’oraison funèbre de la reine d’Angleterre, et M. Gabriel Hanotaux, en le réimprimant pour la Camden Society, n’a fait qu’y ajouter les fautes d’impression les plus bizarres et les moins permises. Mais on pensera que c’en est assez pour convaincre M. Deschanel d’une insuffisance de préparation et d’une légèreté rares.

A-t-il seulement lu ses auteurs, j’entends ce qui s’appelle lire ? et connaît-il de Bossuet, par exemple, autre chose que ses Oraisons funèbres ou son Discours sur l’histoire universelle ? J’ai des raisons de croire qu’il a feuilleté les Élévations sur les mystères et les Méditations sur l’Évangile, mais certainement, pour en parler comme il a fait, il n’a point lu l’Histoire des variations, et encore moins les Sermons, pour ne pas en tirer plus de parti. Car, puisqu’il continuait d’affecter de traiter du romantisme des classiques, ce n’était pas dans les Oraisons funèbres, c’était dans les Sermons qu’il fallait chercher les plus curieux exemples de cette familiarité souveraine qu’il est permis à la rigueur d’appeler le romantisme de Bossuet. Mais si, sans inutilement s’obstiner à soutenir un paradoxe qui n’était amusant qu’à la condition d’y glisser, il voulait nous parler de Bossuet, c’était par l’Histoire des variations qu’il fallait l’aborder, — l’Histoire des variations, le plus beau livre peut-être de la langue française ! — et non pas s’enfermer dans les seules Oraisons funèbres, pour n’en rien dire au fond, ni en bien, ni en mal, qui n’en eût été déjà dit. En effet, on en apprendra plus sur Bossuet, ses Oraisons funèbres, Henriette de France ou Marie-Thérèse d’Autriche, à parcourir seulement la savante, consciencieuse, instructive édition que M. Jacquinet en donnait récemment, qu’à lire tout le volume de M. Deschanel.

C’est que M. Deschanel, à vrai dire, ne sent ni ne comprend Bossuet. J’espère qu’il ne s’offensera pas de la dureté de l’expression, lui qui décide quelque part, que « Bossuet n’a rien compris à l’œuvre de Luther ni à celle de Calvin ; » et je puis bien parler de lui comme il fait de Bossuet. Oh ! sans doute, il n’est avare ni de grands mots ni de pompeux éloges, mais ses éloges portent à faux et ses grands mots ne sont que du vent. Bossuet est ceci, Bossuet est cela, « son élocution coule à pleins bords, » son style « est d’une touche large et grasse, » la Méditation sur la brièveté de la vie est une sonate ; le Discours sur l’histoire universelle est un édifice de marbre avec un soubassement de pierre qui repose lui-même « sur un lit de béton aggloméré ; » l’Oraison funèbre de la princesse Palatine est une symphonie littéraire dont M. Deschanel admire successivement l’andante, le scherzo, le finale, etc. Comparaison n’est pas raison, dit le commun proverbe, et c’est le cas de le dire avec lui. En effet, on ne recourt à ces métaphores que faute de savoir quoi dire, et l’auditoire a peut-être applaudi, mais le lecteur, plus difficile, résiste, et demande autre chose. M. Deschanel lui apprend alors que Bossuet ne « néglige aucun des procédés ni des recettes de la rhétorique ancienne » et qu’il faut saluer dans ce père de l’église « un des plus grands stylistes de la littérature française. » Bossuet, un styliste ! Son éloquence une rhétorique ! Mais comment donc, s’il le voulait, M. Deschanel s’y prendrait-il pour louer Fléchier, par exemple, ou Mascaron ? et quel contresens, ou plutôt quel manque de sens littéraire que de voir dans Bossuet un styliste, — c’est-à-dire précisément le contraire de Bossuet !

Car, imaginez, dans la suite entière de l’histoire de notre littérature l’homme qui s’est le moins préoccupé de mesurer artistement des phrases ou d’arrondir harmonieusement des périodes, l’orateur et l’écrivain qui s’est le plus oublié lui-même, en toute circonstance, pour ne songer uniquement qu’au sujet qu’il traitait, celui qui n’avait rien publié jusqu’à l’âge de quarante-deux ans, qui n’a pas eu seulement l’idée de faire imprimer ses Sermons, et qui n’a fait paraître enfin ses Oraisons funèbres que pour déférer à des prières presque royales, c’est Bossuet ; et c’est lui que croit louer M. Deschanel, en l’appelant un des plus grands stylistes de la littérature française ! Pascal, peut-être, après cela, ne serait-il point l’autre ? Évidemment le professeur qui parle ainsi de Bossuet l’admire, puisqu’il le dit, mais il ne le sent pas. Son enthousiasme est de convention, et son admiration de commande. Il sait, il a entendu dire que l’on doit parler de Bossuet comme d’un incomparable orateur et d’un incomparable écrivain, et il s’y efforce, mais, ce qu’il ne voit pas, et, naturellement, ce qu’il ne montre point, c’est par où, c’est en quoi, c’est comment l’un et l’autre sont incomparables. Et semblable à ce poète qui, faute d’idées, disait-il, s’en allait composer une ode, faute ainsi de savoir ce que l’on admire dans Bossuet, M. Deschanel se répand en métaphores qu’il tire de la musique, de la peinture ou de l’architecture pour n’aboutir enfin qu’à découvrir dans Bossuet ce qu’il nous montrerait aussi bien dans Démosthène et dans Cicéron, dans Massillon et dans Bourdaloue, dans Burke enfin et dans Sheridan : quelques-uns des traits les plus vagues et les plus généraux qui constituent l’imagination ou le tempérament oratoire. C’est que l’on ne parle pas de Bossuet sans l’avoir longtemps et assidûment pratiqué ; mais M. Deschanel ne l’avait jamais tant lu que depuis son installation dans la chaire du Collège de France ; et l’on s’en aperçoit assez à chaque mot qu’il en dit.

Si d’ailleurs il l’avait mieux lu, plus pratiqué, l’eût-il pour cela mieux compris ? On peut en douter ; et j’en doute si fort que je ne le crois pas. J’en trouve une preuve d’abord dans ce qu’il dit du genre même de l’oraison funèbre, le plus creux de tous, à son sens, et conséquemment le plus vide. Si peut-être quelque lecteur était tenté de partager cette opinion, je lui demanderais seulement de me dire pourquoi l’éloge d’un Turenne ou d’un Condé, d’une Henriette de France ou d’une Anne de Gonzague est une matière plus mince que la discussion d’un budget annuel ou d’une proposition de loi sur les syndicats ouvriers. Parce que l’on a dit une fois que l’oraison funèbre était un genre creux, le répéterons-nous donc jusqu’à la consommation des siècles ? et voyez un peu de quoi sert l’esprit s’il ne nous permet seulement pas d’éviter de redire les sottises des autres ! Où M. Deschanel est-il encore allé chercher ce qu’il dit de l’insuffisance de fond ou du manque de vérité des Oraisons funèbres ? Je le renvoie de nouveau à l’édition de M. Jacquinet. Quand on formule ces sortes de critiques, on en a toujours, comme chacun sait, à l’Oraison funèbre d’Henriette de France, d’une part, et, d’autre part, à l’Oraison funèbre de Marie-Thérèse d’Autriche. Mais, en ce qui touche la première, et si l’on admet qu’aujourd’hui nous jugions cette mémorable révolution d’Angleterre autrement que Bossuet, qui ne voit que lui-même qualifierait notre prétendue vérité d’erreur ? et qui ne sent d’ailleurs que, pour en juger autrement, l’évêque catholique eût dû commencer par dépouiller sa robe et abjurer son caractère ? Mais, quant à la seconde, c’est méconnaître ou nier la substance même de la religion que d’appeler l’exemple d’une vie toute chrétienne sur « le premier trône du monde » une matière insuffisante ; et c’est outrager à la fois Bossuet dans sa fidélité de sujet et dans sa simplicité de croyant que d’imaginer un instant qu’il ait pu trouver sa tâche ingrate ou médiocre. « Au temps des Basile et des Chrysostome, dit excellemment M. Jacquinet, le panégyrique chrétien ne célébrait devant les autels d’autre gloire que celle des plus pures et des plus exemplaires vertus, et plus d’une fois ces grandes voix de la primitive église avaient trouvé dans l’éloge d’un obscur et parfait chrétien les inspirations les plus touchantes et les plus beaux accens. Soyez sûr, quoiqu’on ait plus d’une fois supposé le contraire, que Bossuet ne sentit en aucune façon l’embarras que le génie lui-même ne saurait éviter en présence d’une matière infertile, le jour où il se vit appelé à prendre la parole devant le cercueil de cette reine. » Malheureusement pour lui, dans l’un comme dans l’autre cas, ses préjugés de « libre penseur » ont aveuglé M. Deschanel, et il n’a point vu parce qu’au fait avec sa manière d’entendre la « libre pensée » il ne pouvait pas voir.

Une dernière preuve, au besoin, en serait la dédaigneuse légèreté dont il traite les questions philosophiques de tout ordre qui se trouvent enveloppées dans ce qu’il appelle, de son autorité, la théologie surannée de Bossuet. Il ne lui parait pas singulier seulement, il lui paraît étrange, et même divertissant que le Dieu de Bossuet ait puni sur Charles Ier la faute ou le crime d’Henri VIII ; mais il trouvera sans doute naturel que la fortune, comme l’enseignent les historiens de son école, ait vengé sur Louis XVI les excès de Louis XIV ; et il ne se doute pas d’ailleurs qu’il soit en présence ici du redoutable problème de la réversibilité de la justice. Il plaisante agréablement sur ce « mystère de la prédestination et de la grâce » qui fait le nœud, pour ainsi dire, de l’Oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre ; mais si l’on met à la place des mots de grâce et de prédestination ceux de déterminisme et de fatalité, je suis bien sûr qu’il croira les entendre ; et il ne se doute pas d’ailleurs que c’est ici toute la question du libre arbitre qui s’agite. Ou encore, en lisant le Discours sur l’histoire universelle, il trouve que Bossuet se fait de Dieu, décidément, une idée « un peu bizarre ; » et il ne se doute pas que, dans cette idée qui lui semble bizarre, c’est le problème lui-même de la Providence qui est en jeu, ou, de quelque autre nom qu’on l’appelle, la question de savoir si l’humanité est maîtresse du terme de ses destinées.

Ne nous étonnons pas, après cela, qu’il trouve que Bossuet « manque d’idées, » puisque non-seulement il ne l’a pas tout lu, mais que, ce qu’il en a lu, il ne l’a pas compris. Il ne s’explique pas d’ailleurs, et pour cause, sur ce « manque d’idées ; » il se borne à le constater ; et si cela ne saurait suffire, c’est au moins plus prudent. Car enfin, qu’est-ce que c’est que « manquer d’idées, » lorsque, comme Bossuet, quelque sujet que l’on aborde, on s’y trouve naturellement et constamment égal, ou plutôt si supérieur qu’à le toucher seulement on le renouvelle, et qu’en le développant on le recrée, pour ainsi dire, à mesure ? Est-ce dans les Sermons que M. Deschanel aperçoit ce manque affligeant d’idées ? Est-ce dans les Élévations sur les mystères ou dans les Méditations sur l’Evangile ? Est-ce dans l’histoire des variations ? Ce doit être surtout dans le Discours sur l’histoire universelle, ou dans la Politique tirée de l’Écriture sainte, et Bossuet manque d’idées parce qu’il n’est pas républicain, mais il en manque encore plus parce qu’il n’est pas libre penseur. Peu importe, d’ailleurs, qu’aucun métaphysicien peut-être, non pas même Platon, n’ait amené à un plus haut degré de lumière et de clarté les questions les plus obscures que l’on puisse remuer dans les écoles des philosophes. Peu importe qu’aucun moraliste n’ait mieux vu, plus profondément ni plus finement, dans le fonds même de l’homme. Peu importe qu’aucun historien n’ait assigné plus sûrement aux plus grands événemens leurs plus justes causes ou du moins leurs plus probables. Bossuet manque d’idées, puisqu’il n’a point celles de M. Deschanel sur le mérite éminent de la démocratie future, ou celles de M. Renan sur l’origine du christianisme et la composition du Pentateuque. Styliste donc, si l’on veut, ou rhéteur même, orateur, écrivain, père de l’église, mais historien, mais philosophe, mais savant, mais « penseur, » non pas. Car on manque d’idées dès que l’on a des croyances, ou du moins certaines croyances ; on n’est pas un penseur dès que l’on pense d’une certaine manière ; et M. Emile Deschanel, — l’auteur des Courtisanes grecques et du Mal et du Bien qu’on a dit de l’amour, — est le juge de ces croyances comme de cette manière de penser.

Préparé de la sorte, on devine ce que M. Deschanel a pu dire des Oraisons funèbres ; — ou plutôt, il en a parlé longuement, il les a toutes analysées, y compris le Sermon pour la profession de Mme de La Vallière, il a tissu dans son analyse le plus qu’il a pu d’ornemens extérieurs, et au total il n’en a rien dit. Car, de nous avoir appris que « le génie oratoire de Bossuet, dont le caractère principal est la force, possède aussi, lorsque le sujet le demande, la délicatesse et la grâce, » on ne peut pas prétendre que ce soit une découverte ; non plus que de nous avoir révélé « que le principal caractère de son éloquence est d’unir à une majesté souveraine une surprenante familiarité. » Nous connaissions avant lui ces formules qui traînent dans toutes les histoires de la littérature française, — et dans les moindres éditions classiques des Oraisons funèbres. De même, il pouvait se passer de nous raconter après tant d’autres, et sans y rien ajouter de son fonds, l’histoire de la révolution d’Angleterre, ou les derniers momens de la duchesse d’Orléans. Nous en avons dix récits plus instructifs, mieux faits, et plus intéressans que les secs abrégés qu’il nous on a donnés, lesquels d’ailleurs ne sont pas même au courant du dernier état de la science. Mais pour ce qu’il nous dit de la « médiocrité d’idées » de Bossuet ou de sa « timidité d’esprit, » sans compter que bien des gens qui, sans autrement se piquer d’être libre penseurs, ne laissent pas de penser aussi librement que M. Deschanel, aimeront mieux être médiocres et timides avec Bossuet qu’indépendans et hardis avec M. Deschanel, on l’avait dit avant lui, depuis longtemps, et d’une autre manière qu’il n’a su le redire.

Il n’a guère été plus heureux à parler du Discours sur l’histoire universelle, qu’il appelle, après les Oraisons funèbres, le plus « mémorable » des ouvrages de Bossuet, on ne sait trop pourquoi, si ce n’est parce qu’après les Oraisons funèbres, c’est le seul dont il parle avec un peu d’abondance. Nous permettra-t-il de lui dire en passant que dix autres ouvrages de Bossuet, pour le moins, sont aussi « mémorables ? » les Élévations sur les mystères, par exemple, ou les Avertissemens aux protestans, pour n’en citer que deux, et d’un genre assez diffèrent ? On pense bien ici que, selon l’usage, il n’a garde d’oublier de reprocher à Bossuet, dans son Histoire universelle, de n’avoir parlé ni de l’Inde, ni de la Chine. Il le voudrait mieux informé de Confucius presque avant que l’on en connût le nom, et de la théologie des Védas avant qu’on sût lire le sanscrit. Mais ce n’est là qu’une mauvaise chicane, et que je m’étonne que l’on soulève encore. Pour Bossuet, en effet, comme pour ses contemporains, l’Histoire universelle, c’est l’histoire de ce que l’on appellerait aujourd’hui la civilisation méditerranéenne, et rien de plus ni rien d’autre. Changeons donc tout simplement le titre de l’ouvrage, si nous ne l’entendons plus comme il l’entendait lui-même, et prenons-le pour ce qu’il est et ce qu’il restera : le premier et inoubliable essai de cette science qui depuis est devenue la philosophie de l’histoire. Mais en tout cas, n’allons pas reprocher à l’auteur, dans un Discours qui ne va pas, comme tout le monde sait, au-delà de Charlemagne, de n’avoir « soufflé mot de l’Amérique. » M. Deschanel eût-il voulu que Bossuet racontât au dauphin fils de Louis XIV l’histoire de la fondation de la république des États-Unis ?

Puisqu’il n’est question dans le livre de M. Deschanel que du Discours sur l’histoire universelle et des Oraisons funèbres, on voit ce qu’il en leste, et sans doute il est inutile, il serait même mal gracieux d’insister davantage. Après avoir dit pourtant ce qu’il a fait, nous ne saurions nous dispenser de dire ce qu’il eût dû faire. Il avait le choix ; et s’il voulait, selon sa gageure, nous montrer dans Bossuet un précurseur du romantisme, c’était d’abord une étude de style. Il fallait alors laisser presque entièrement de côté les Oraisons funèbres et le Discours sur l’histoire universelle, dont on n’a pas peut-être tout dit, mais dont M. Deschanel n’était pas homme à trouver ce qu’il reste à dire. » Entendre et aimer sont choses distinctes, a dit Bossuet lui-même, mais tellement inséparables qu’il n’y a point de connaissance sans quelque volonté. » M. Deschanel n’aime point assez Bossuet pour le très bien entendre ; et pour renouveler la critique du Discours sur l’histoire universelle ou des Oraisons funèbres, il y faut plus de bonne volonté que n’en apportait M. Deschanel. Mais ce que M. Deschanel pouvait se proposer de rechercher, c’est en quoi consiste essentiellement la qualité du style et de la pensée de Bossuet. De quels aspects des choses le génie de Bossuet est-il d’abord et particulièrement frappé ? Comment compose-t-il, et si ni ses Sermons ne sont ordonnés comme ceux de Bourdaloue, par exemple, ou de Massillon, ni son Traité de la connaissance de Dieu comme le Traité de Fénelon ou comme les Entretiens de Malebranche, comment le sont-ils, où est la différence, en quoi consiste-t-elle, et d’où procède-t-elle ? Quel est encore le secret de sa manière d’écrire ? Les effets qu’il obtient, comment les obtient-il ? Est-ce le choix des mots, l’arrangement intérieur de la phrase, l’originalité du tour, l’harmonie de la période, la nouveauté de la disposition qui distinguent son style de tous les autres styles ? Jusqu’à quel point, chez lui, la pensée fait-elle corps avec l’expression ? Est-ce la force de l’idée qui crée la beauté de la forme ? ou, au contraire, la beauté de la forme qui donne l’illusion de l’idée ? Ce sont quelques-unes des questions que M. Deschanel eût pu traiter, non-seulement sans sortir de son premier programme, mais justement pour s’y conformer. A-t-il reculé devant le labeur ou la difficulté de l’entreprise ? Le temps ou le courage lui ont-ils manqué ? En effet, pour remplir ce plan, il ne suffisait plus d’avoir parcouru d’un œil distrait les Oraisons funèbres ou ce fameux Discours, mais c’était tout Bossuet qu’il fallait avoir lu, le Bossuet des Sermons, particulièrement, et celui de la Correspondance, et cette lecture n’est pas l’affaire d’un jour. En tout cas M. Deschanel a préféré s’en épargner la peine. Et nous, après avoir longtemps cherché ce qu’il trouvait dans Bossuet de si romantique, nous en sommes réduits à nous contenter de ceci : que le style de Bossuet était d’une propriété remarquable !

Un autre plan, plus vaste, et, comme tel, plus convenable à l’enseignement du Collège de France, était de prendre l’homme avec l’œuvre, de résumer tout ce qui s’est fait dans ce siècle de travaux sur Bossuet, d’en faire à son tour la critique, et de nous donner sur Bossuet un travail Original et complet qui soutint seulement la comparaison, — car nous n’en eussions pas demandé davantage, — du Voltaire de M. Desnoiresterres ou du Jean-Jacques Rousseau de Saint-Marc Girardin. Les élémens en étaient sous la main de M. Deschanel : l’Histoire de Bossuet, du cardinal de Bausset, les Études sur la vie de Bossuet, de M. Floquet, l’Histoire de la vie et des ouvrages de Bossuet, de l’abbé Réaume ; et les grandes éditions, celle de dom Deforis, l’édition de Versailles, celle surtout de M. Lachat, qui a rendu tant de services, mais qui appelle encore tant de critiques ; et les travaux de détail, trop nombreux pour que nous puissions les énumérer ici, ceux de l’abbé Vaillant, de M. Nourrisson, de M. Gandar, de M. Gérin, combien d’autres encore ! y compris ceux qui parlent, sous le nom de Fénelon, de l’évêque de Meaux presque autant que de l’archevêque de Cambrai ; enfin, ces manuscrits autographes qui n’ont pas encore été suffisamment explorés, et qui ne sont pourtant pas, comme tant d’autres, gardés sous clé par des mains jalouses, mais que tout le monde peut voir à la Bibliothèque nationale, et consulter, étudier, dépouiller à loisir. Alors, sans affecter la prétention de les examiner à fond, et quoique peut-être la théologie ne soit pas une science tellement interdite aux profanes, on eût dit l’essentiel sur ces grandes controverses où se dépensa l’activité du génie dialectique de Bossuet : avec les protestans, avec les ultramontains, contre Malebranche, contre Fénelon, et aussi contre Richard Simon, cet oratorien qu’il paraît que l’Allemagne nous envie, « le fondateur, nous dit-on, de la critique biblique, » mais dont personne en attendant ne nous a dit au juste en quoi consista l’œuvre. De toutes ces controverses et de toutes ces histoires, éclairées, contrôlées, complétées les unes par les autres, mais surtout par tant de documens qui n’ont guère vu le jour que depuis un demi-siècle, et qui paraissent avoir échappé comme le reste à l’attention de M. Deschanel, on eût enfin tâché de dégager la vraie physionomie de Bossuet, et de nous montrer quel fut ce grand homme, qui pour tant de Français n’est guère aujourd’hui qu’un grand nom, ou, si je puis ainsi dire, un symbole plutôt qu’une personne réelle. Et l’on eût fait une œuvre ainsi qui d’ailleurs eût valu ce qu’elle eût pu, — car, pour beaucoup de raisons, j’en vois peu du même genre qui soient plus difficiles, — mais qui, de toute manière, n’eût pas manqué d’honorer grandement celui qui l’aurait entreprise, et même quand il n’y eût qu’à moitié réussi. Rendons du moins cette justice à M. Deschanel qu’il n’aura enlevé à personne la possibilité de prétendre à la réaliser.

S’il a mal parlé de Bossuet, a-t-il mieux parlé de Pascal ? et les Provinciales ou les Pensées l’ont-elles mieux inspiré que le Discours sur l’histoire universelle ou les Oraisons funèbres ? Nous le voudrions pour son auditoire du Collège de France et pour lui, mais la vérité nous oblige à dire qu’insuffisant et banal sur Bossuet, il est plus que banal et plus qu’insuffisant sur Pascal. « Pascal est un exemple effrayant des ravages que peut causer le fanatisme, même dans un esprit supérieur ; » ainsi commence l’unique leçon que M. Deschanel ait cru devoir consacrer à Pascal ; et, tant qu’à tenir les promesses de cet heureux début, on le félicitera plutôt de s’être arrêté promptement. Aussi facilement d’ailleurs qu’il s’était contenté sur Bossuet, aussi facilement s’est-il contenté sur Pascal. Tout ce qu’il a dit de Bossuet, il l’avait puisé dans les Préfaces ou les Introductions des éditeurs du Discours sur l’histoire universelle ou des Oraisons funèbres ; et tout ce qu’il dit de Pascal, il l’emprunte aux Préfaces et aux Notes si riches des éditions de M. Ernest Havet. Seulement, en l’empruntant, il le démarque, et en le répétant il l’aggrave. C’est sa manière, — la manière de ceux qui manquent d’idées propres sur le sujet qu’ils traitent, et qui se donnent à peu de frais les apparences d’une espèce d’originalité en exagérant les idées que les autres leur prêtent ; la manière de M. Vacquerie quand il imitait l’auteur de Ruy Blas et des Burgraves, la manière de M. Paul Alexis et de M. Henry Céard quand ils imitent l’auteur de l’Assommoir et de Germinal.

Une raison toutefois nous empêchera de faire un grief à M. Deschanel d’avoir, en en parlant si mal, parlé si peu de Pascal. C’est que, sauf peut-être deux ou trois points, il ne nous semble pas qu’après tant de travaux, — au premier rang desquels nous mettons, comme lui, ceux de M. Ernest Havet, ceux de Sainte-Beuve, ceux de M. Faugère et ceux de Victor Cousin, — il reste, d’ici quelque temps, grand’chose à dire des Pensées. Et, pour les Provinciales, des polémiques toutes récentes encore, sans épuiser le fond du sujet, ne laissent pas cependant, et pour quelques années, d’en avoir au moins diminué l’intérêt. Aussi bien ce serait vraiment une duperie si ces questions d’histoire littéraire demeuraient éternellement nouvelles, et, si dans un siècle de critique et d’érudition comme le nôtre, on ne pouvait jamais en considérer quelques-unes comme ayant enfin reçu leur solution. Lorsqu’il y a quelques années M. Molinier, si j’ai bonne mémoire, voulut nous donner une édition nouvelle du texte des Pensées, on s’aperçut, quand elle fut faite, que le texte était décidément fixé, et qu’en fait de variantes le nouvel éditeur n’avait rien trouvé dans le manuscrit autographe de bien neuf ni de bien curieux. Ce que nous disons du texte, nous pouvons le dire également de l’œuvre. On ne dira rien de bien neuf ni de bien curieux des Pensées de Pascal avant bien des années maintenant, c’est-à-dire avant qu’il se soit produit quelque transformation nouvelle et profonde des méthodes de la critique, ou même de l’esprit français. On pourra, comme Prévost-Paradol, jadis, dans des pages justement célèbres, traduire une impression forte et rare, toute personnelle, que l’on aura reçue des Pensées ; on n’en dira rien de général qui n’ait été dit et bien dit. Il y a des chapitres d’histoire littéraire qui sont encore à écrire et quelques-uns même qui sont à peine ébauchés ; mais il y en a quelques-uns aussi qui sont clos, et celui de l’œuvre de Pascal est de ces derniers. Nous ne reprocherons donc pas à M. Deschanel de ne s’être pas plus longuement étendu sur les Provinciales ou sur les Pensées ; n’en ayant que peu de chose à dire, il a bien fait de n’en pas dire davantage.

Résumons-nous : ce qui manque au livre de M. Deschanel, c’est surtout le fond, comme on l’a vu, mais c’est aussi la forme. Rien de moins ordonné, rien de plus décousu, rien dont on distingue moins le véritable objet. Qu’a-t-il voulu faire ? je l’ignore. A-t-il voulu nous communiquer, après son auditoire, l’impression qu’il avait reçue lui-même, comme lecteur, de la lecture des Maximes, des Oraisons funèbres, ou des Pensées ? Mais il n’a fait qu’en redire ce qu’en avaient dit vingt autres avant lui, non-seulement sans y rien ajouter, mais encore sans s’être mis au courant de ce qui s’en était dit depuis l’époque déjà lointaine où lui-même professait la rhétorique. A-t-il voulu nous donner ce que l’on appelle des études nouvelles sur La Rochefoucauld, sur Pascal, sur Bossuet ? Mais en ce cas je crois avoir montré, non-seulement à quel point ces études nouvelles manquent de nouveauté, mais surtout combien peu M. Deschanel était préparé pour les entreprendre. Ou bien encore a-t-il voulu, dans ces « classiques » par excellence, nous montrer des « romantiques » avant le romantisme, et, selon son programme, politique autant que littéraire, des prédécesseurs naturels de l’auteur des Misérables et de Quatre-Vingt-Treize ? Mais outre que la plaisanterie commencerait à durer trop longtemps, nous avons fait voir que, si cette préoccupation l’avait guidé d’abord, il fallait avoir de bons yeux pour s’en apercevoir dans ce livre. La vérité, — beaucoup plus simple, et aussi plus triste, — c’est que M. Deschanel, à qui nous reconnaîtrons d’ailleurs toutes les qualités qu’il voudra, de qui nous louerons volontiers,


le train et la dépense,
Ou l’adresse à cheval, aux armes, à la danse,


et dont nous admirerons enfin autant qu’il lui plaira les savantes études sur Christophe Colomb ou Vasco de Gama, M. Deschanel occupe au Collège de France une chaire pour laquelle personne n’était moins fait que lui.

Dans la courageuse et vigoureuse étude que M. Albert Duruy consacrait ici même tout récemment à la décadence de notre enseignement supérieur, parmi les causes de cette décadence, il en oubliait une : l’esprit qui depuis déjà quelques années y préside aux choix des personnes. L’enseignement de l’histoire de la littérature française en a surtout souffert. Il ne vient pas, en effet, à vaquer à une seule chaire l’histoire de la littérature française qu’aussitôt on ne se mette en quête, pour la remplir, d’un homme qui ne soit désigné ni par la nature de ses travaux, ni par celle de ses aptitudes, et quand on l’a trouvé, c’est lui qu’on s’empresse d’y nommer. Il vaque une chaire de littérature française à l’École polytechnique ? On y met l’historien de Florence et de Jérôme Savonarole, M. F.-T. Perrens. Il en vaque une à l’École normale ? On y met un professeur de grec, dont le principal titre est un livre estimé sur la Trière athénienne, M. Cartault. Il en vaque une à la Sorbonne ? On y met un autre professeur de grec, M. Petit de Julleville, auteur d’une Histoire de la Grèce sous la domination romaine. Il en vaque une au Collège de France ? On y met d’abord M. Paul Albert, maitre de conférences de littérature latine à l’École normale, et après M. Paul Albert, on y met M. Deschanel. Comme si l’histoire de la littérature française était une matière dont on pût parler sans étude et sans préparation ! comme s’il suffisait d’en avoir jadis traité dans une classe de rhétorique pour être capable d’en parler du haut d’une chaire de Sorbonne ou du Collège de France ! et comme si Montaigne et Rabelais, Bossuet et Fénelon, Voltaire et Jean-Jacques étaient des hommes de qui l’on pût « causer » au pied levé, je veux dire sans avoir entretenu depuis longues années avec eux un commerce intime et de tous les jours ! Puisse du moins l’exemple de M. Deschanel prouver à ceux qui ne s’en doutent point que l’histoire de notre littérature a besoin, pour être enseignée, d’avoir été d’abord apprise ; — que l’étude en est laborieuse, qu’elle en est surtout longue ; — qu’on n’a point fait les chaires pour les hommes, mais que les hommes devraient être faits pour les chaires ; — et que l’état sans doute n’est point ébranlé pour cela sur ses bases, mais qu’enfin l’enseignement d’une langue ou d’une littérature est en grand danger quand on le confie à des professeurs qui n’auraient guère besoin de moins d’une dizaine d’années pour apprendre eux-mêmes ce qu’en d’autres temps ils auraient dû savoir avant que de monter pour la première fois dans leur chaire.


F. BRUNETIERE.