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Revue littéraire - 30 septembre 1884
Revue des Deux Mondes3e période, tome 65 (p. 693-704).

Les Voyageurs en France depuis la renaissance jusqu’à la révolution par M. Albert Babeau. Paris, 1884 ; Firmin-Didot.

Ce n’est pas la première fois que nous signalons aux lecteurs de la Revue les savans, consciencieux et instructifs ouvrages de M. Albert Babeau. Ne leur ménageons pas la louange tandis que nous le pouvons encore ; nous n’en serons que plus à l’aise quand il faudra changer de note. Fâché de l’ignorance, en effet très condamnable, où nous vivons en France de notre propre passé, mais encore plus fâché de le voir indignement travesti par des hommes qui se croient cependant politiques, M. Albert Babeau, depuis quelques années, s’est donc donné la tâche de nous le faire un peu mieux connaître et de mettre à même jusqu’à nos députés, — si toutefois ils le veulent, — d’en parler équitablement. Comme déjà la Vie rurale dans l’ancienne France, comme le Village, comme la Ville sous l’ancien régime, c’est de cette intention que procède, et c’est le but auquel tend le nouveau livre que voici : les Voyageurs en France depuis la renaissance jusqu’à la révolution.

Il s’en faut de beaucoup qu’il vaille les précédens, nous sommes d’abord obligé de le dire, et M. Babeau lui-même doit le savoir aussi bien, sinon mieux que nous. Pour étudier à fond la condition du paysan ou du bourgeois français sous l’ancien régime, indépendamment de ces documens d’archives, si précieux, mais qui manquent toujours un peu de couleur et de vie, M. Babeau n’avait pu se dispenser de recourir abondamment aux auteurs de Mémoires, de Correspondances, aux romanciers eux-mêmes quelquefois, et plus souvent encore aux voyageurs. Nous avons dit jadis l’heureux parti qu’il en avait tiré. Beaucoup de notes cependant, qu’il avait amassées au cours de ses lectures, étaient demeurées sans emploi ; car on a beau vouloir tout dire, il faut toujours sacrifier quelques-uns de ses petits papiers. Mais M. Babeau, plutôt que de les perdre ou d’attendre longtemps à les utiliser, en a composé ce livre, sans que d’ailleurs le peu de choses qu’il y ajoutait ait pu réussir à en modifier le premier caractère. Ce ne sont donc ici que des restes, je dirai même des restes assez mal accommodés, et sous un titre qui semblait promettre merveilles, une compilation dont on a peine à démêler le véritable intérêt.

Le fait est que si l’auteur, comme j’aime à le croire, a su ce qu’il voulait faire, il a composé son livre comme s’il ne le savait pas. Deux choses, en premier lieu, l’ont successivement attiré : les détails purement humoristiques dont peuvent abonder les récits de Sterne, par exemple, ou de Smollett, et les constatations de l’ordre économique ou social qui font la grande valeur des Voyages d’Arthur Young. Mais il fallait choisir, et tout l’un ou tout l’autre : à peine mentionner Arthur Young lui-même, dont on s’est déjà tant servi, si le livre était fait pour notre amusement, mais, au contraire, ne pas dépenser vingt-cinq pages à la reproduction des boutades ridicules et vides de ce vulgaire Smollett, si l’ouvrage était écrit pour notre instruction. Ce sont deux leçons que l’on confond trop de nos jours, quoique cependant elles soient bien différentes : mêler le plaisant au sévère, ou instruire en amusant ; la première aussi juste que la seconde est vaine, fallacieuse et même dangereuse. M. Babeau s’est évidemment flatté qu’il ferait rire en reproduisant les phrases solennelles de l’abbé Coyer, que, d’ailleurs, il a tort de prendre pour « un historien distingué ; » ou les observations quelquefois naïves du président Dupaty, qu’au surplus il n’a pas raison de maltraiter comme il fait. Mais ce n’est pas pour y chercher de quoi rire que l’on ouvrira son livre, et, dans cette confusion de genres, le moindre risque qu’il ait couru, c’est qu’on le ferme avant de l’avoir achevé.

Il eût encore fallu mieux délimiter le sujet. Je ne sais s’il est vrai qu’au « point de vue de la manière de voyager, » notre histoire se divise en « trois âges très distincts : » celui du cheval, celui de la voiture et celui des chemins de fer. Mais ce que je n’ignore pas, c’est que, si la renaissance est une ère dans l’histoire intellectuelle de l’Europe, elle n’en est pas une dans notre histoire politique intérieure. Une France nouvelle, — autant que ce mot ait de sens, — a daté de l’avènement des Bourbons. A partir d’eux, à partir surtout de Louis XIII, notre histoire politique est caractérisée, comme tout le monde le sait, par le rapide progrès de la monarchie vers l’absolutisme, par la concentration dans la capitale, ou dans cet artificiel Versailles, de tous les moyens de gouvernement, et par le majestueux isolement enfin du souverain dans l’espèce de nuage de sa dignité plus qu’humaine. On ne voit donc pas bien ce que Tiennent faire dans le livre de M. Bateau les récits des Zinzerling (1612), des Ponlanus (1663), des Hentzner (1598), et encore moins ceux des Lippomano (1577) et des Tasse (1571). Ou plutôt, on tombera d’accord que si M. Babeau les avait négligés, son livre en eût été du coup amélioré d’autant.

Je crois enfin que M. Babeau n’avait point à se préoccuper, malgré son titre, des voyageurs français en France pendant les deux derniers siècles, et surtout de ceux qui, comme Chapelle, comme La Fontaine, comme Regnard, bien loin d’y voyager en observateurs, n’ont guère songé, en voyageant, qu’à tourner d’agréables épîtres ou d’amusans couplets :

A Rouen, laides et belles,
Comme partout l’on trouva.
Les filles de l’Opéra,
Comme à Paris sont cruelles.
Enfin, rien n’est différent
Dans les jeux, dans les ruelles,
Enfin, rien n’est différent,
Hors qu’on parle mieux normand.

Mais Regnard, La Fontaine et Chapelle, M. Babeau s’est dit sans doute que son livre en prendrait un aspect « littéraire ; » comme si c’était de littérature ici qu’il s’agissait. Avait-on donc insinué que M. Babeau ne connût point ses auteurs ?

Ce n’est pas à dire qu’il n’y ait, après cela, quelque chose à prendre dans ce livre. Les indications bibliographiques en seront surtout précieuses. Outre les renseignemens dont les historiens de l’ancien régime feront quelque jour leur profit, renseignemens positifs et dès à présent acquis, — citations curieuses, anecdotes caractéristiques, traits de mœurs trop ignorés, — les livres où M. Babeau nous renvoie ne sauraient manquer d’en contenir bien plus encore. Voici, par exemple, un certain Martin, que je dois avouer que je ne connaissais point, simple voyageur de commerce, lequel n’est assurément ni Regnard, ni La Fontaine, mais dont les Voyages ne forment pas moins de quatre bons volumes et semblent contenir les observations les plus curieuses en même temps que les plus fidèles. « Il va dans les cantons les plus reculés ; il dit si le pays est fertile ou s’il ne l’est pas ; » il note soigneusement « l’aspect de la misère » et « l’aspect de l’aisance ; » il décrit les costumes, il dépeint les fêtes populaires. Enfin il a ce mérite, en tout temps si rare, « d’exprimer sa propre opinion et non celle de ses devanciers. » C’est évidemment un voyageur à lire, et M. Babeau n’eût pas mal fait d’en transcrire de plus nombreux fragmens. Voici d’autre part le docteur Rigby, dont M. Babeau déjà, dans sa VIe rurale, nous avait donné de si instructifs échantillons. Ses lettres ne faisaient alors que de paraître en Angleterre. Il semble bien qu’elles seraient dignes, comme les Voyages d’Arthur Young, dont on a déjà dit qu’elles formaient comme la contre-partie, d’être traduites en français. Voici encore Karamsine, le grand historien russe, un peu jeune alors, il est vrai, e£, par conséquent facile à l’enthousiasme. Ses lettres sur la France ont été traduites une première fois, et une Revue spéciale les retraduit en ce moment même. Elles aussi, datées qu’elles sont de 1790, « très intéressantes, » eussent occupé, ce semble, assez convenablement, la place que M. Babeau n’a pas craint d’accorder à Smollett.

Car, en réalité, s’il y avait un sujet sous le titre de M. Babeau, c’était uniquement celui-là. « Lorsque l’on veut connaître l’état social d’un peuple à une époque déterminée, nous dit-il lui-même, il est nécessaire de faire appel à tous les témoignages. » C’est le premier mot de son Introduction. Et voici le dernier de sa Conclusion. « A tout prendre, au point de vue matériel comme au point de vue intellectuel, la France du XVIIIe siècle avait une supériorité sensible sur les autres nations civilisées. » Pourquoi donc la révolution, cette révolution toute française, en un certain sens, et cependant européenne aussi, quoi qu’en ait M. de Sybel, a-t-elle éclaté de préférence en France ? Parce que la misère y était plus profonde ou plus universelle qu’en Espagne ou en Italie ? Parce que le gouvernement y était plus tyrannique ou plus corrompu qu’en Allemagne ? Parce que l’égalité y était moindre qu’en Angleterre ? Ou peut-être parce qu’on y jouissait de moins de liberté qu’en Russie ? Non du tout, mais, comme l’a dit Tocqueville avec sa pénétration singulière, parce que, malgré les abus, la condition générale des hommes, de ceux du dernier rang comme de ceux du premier, y était plus douce que nulle part en Europe. Qu’il s’en soit rendu compte ou non, c’est là, dans ce livre sur les Voyageurs en France jusqu’à la révolution, ce que M. Babeau s’est efforcé de prouver par le témoignage des étrangers ; et tout ce qui ne s’y rapporte pas n’est qu’ornement inutile, si l’on veut, et pour nous, superfétation pure.

Nous avons vraiment en France, de tout temps un peu, mais surtout depuis tantôt cent ans, une singulière façon d’écrire notre histoire. Admettons que la faute en soit pour une part à quelque disposition fâcheuse du caractère national ; mais n’en serait-elle pas autant à notre ignorance de l’histoire des nations voisines ? ou encore, si l’on aime mieux cette autre façon de dire à peu près la même chose, pourquoi, quand nous jugeons les nôtres, le faisons-nous sans égard au temps, aux conditions, au milieu dans lequel ils ont vécu ? « La justice criminelle ordinaire, a dit quelque part Macaulay, ne connaît pas les compensations. Un homme qui a vendu de la bière le dimanche matin ne peut rappeler pour sa défense qu’il a sauvé au risque de sa vie celle de l’un de ses semblables ; et s’il a attelé un chien de Terre-Neuve à la voiture de son petit enfant, il ne peut rappeler pour sa défense qu’il a été blessé à Waterloo… Mais l’histoire contemple les choses de plus haut. » On peut dire pareillement qu’un mari traduit en justice pour avoir battu sa femme n’est pas admis à répondre que d’autres l’ont fait avant lui, dans sa propre maison et sur le même palier ; comme, si quelque ivrogne vient à passer en police correctionnelle, il s’excuserait vainement de sa crapule sur l’exemple de ceux qui s’y abandonnent comme lui. Mais la justice de l’histoire ne souffre pas seulement ces sortes de compensations ; elle les exige. Et ni les vices eux-mêmes des personnes historiques, ni les grandes mesures d’intolérance et de violence, ni l’état social enfin d’un peuple donné à un moment donné ne peuvent être jugés sans comparaison, et sans comparaison perpétuelle, à l’état social du peuple voisin, aux mesures politiques des gouvernemens contemporains, aux vices enfin de leurs semblables et de leurs égaux. Race raisonneuse et logique à l’excès, c’est pourtant ce que nous ne savons pas faire, et c’est le vice, à nos yeux, de tous les jugemens que l’on porte encore aujourd’hui sur les nommes et les choses de l’ancien régime. Voyons-en plutôt quelques exemples.

A Dieu ne plaise que j’essaie jamais, je ne dis pas de justifier, mais d’excuser seulement la révocation de l’édit de Nantes ! Parmi tant de mesures atroces dont l’histoire est malheureusement remplie, je n’y saurais comparer que les lois contre les émigrés. Et je rougirais presque autant de sembler vouloir atténuer ce que soulève encore de légitime horreur le nom de dragonnades, que si je m’efforçais de diminuer ce qu’en inspire la mémoire des mitraillades de Lyon ou des noyades de Nantes. Tenterai-je peut-être ici, comme il serait si facile, de montrer non-seulement que cet acte fameux fut accueilli par une approbation entière de tout ce qui n’était pas protestant, mais encore qu’une espèce de pression d’opinion, si elle ne l’y forçait pas, du moins y poussa Louis XIV ? Non, pas même cela. Mais ce que je voudrais uniquement, c’est qu’en nous parlant des protestans de France, on nous dit en même temps la situation vraie des catholiques d’Angleterre. Et j’omets ici de nommer ceux d’Irlande. Or, en Angleterre, « tout prêtre convaincu d’avoir célébré la messe encourait l’emprisonnement perpétuel, » et pour que la loi ne demeurât pas lettre morte, une prime de cent livres sterling était le salaire du dénonciateur. En Angleterre, « un catholique n’était pas admis dans les établissemens d’instruction ; un catholique payait doubles impôts ; un catholique ne pouvait pas posséder un cheval qui valut plus de cinq livres ; un catholique ne pouvait accéder ni aux fonctions publiques, civiles ou militaires, ni enseigner, ni plaider. » En Angleterre enfin, « on pouvait le sommer ou de renoncer à sa religion ou de quitter l’Angleterre, et s’il n’obéissait pas ou qu’il rentrât un jour, la mort. » Plus d’un demi-siècle plus tard, en 1744, le poète lui-même de l’Essai sur l’homme, le plus grand nom de la littérature anglaise d’alors, eut à souffrir de la rigueur de ces lois draconiennes. Réservons l’Allemagne à tout à l’heure ; mais non pas sans noter que si les catholiques, dans le temps même de la révocation de redit de Nantes, n’y avaient pas été les victimes d’une persécution sanglante, le dernier chef des guerres de Vendée ne se serait pas appelé du nom fameux de Stofflet Pourquoi donc n’avons-nous de sévérité que pour les nôtres et divisons-nous ainsi notre indignation : tout de feu quand il s’agit d’injurier un roi de France, tout de glace pour juger un ministère anglais ?

Autre exemple. Il n’y a qu’une voix sur Louis XV et nous n’essaierons assurément pas de réhabiliter la mémoire d’un prince d’autant plus condamnable que peut être fut-il, après Henri IV, au sens moderne et contemporain du mot, le plus intelligent des Bourbons. La Châteauroux, au surplus, la Pompadour, la Du Barry, ce sont là, si je puis ainsi dire, dans le temps où nous sommes, de trop agréables sujets pour que les historiens de la nouvelle école en puissent être aisément détournés. Et comme ils se tiennent quittes envers la morale et l’histoire quand, après nous avoir donné sur ces grandes et honnêtes dames quantité de détails piquans ou scandaleux que personne ne leur demandait, ils y ont mêlé quelques déclamations obligatoires à l’adresse du royal amant, il y a tout lieu de croire que Louis XV pâtira pendant longtemps encore de notre goût pour l’anecdote et le papotage historique. Mais s’il en est ainsi, je voudrais au moins que l’on n’eût qu’une justice. Car enfin, sans parler de tous ces principicules d’outre-Rhin dont on connaît les histoires, était-ce donc la vertu qui régnait sur le trône de Prusse, ou peut-être la chasteté sur celui de Russie ? « Quand Sa Majesté était habillée et bottée, dit Voltaire, le stoïque donnait quelques momens à la secte d’Épicure : il faisait venir deux ou trois favoris, soit lieutenans de son régiment, soit pages, soit heiduques, ou jeunes cadets. On prenait du café. Celui à qui on jetait le mouchoir… » Mais si les amours de Louis XV peuvent encore se laisser conter, il en est autrement de celles du grand Frédéric, et l’on pensera que c’est assez de les avoir indiquées. Celles de son pieux successeur, Frédéric-Guillaume II, pour être plus naturelles, n’en furent pas, comme l’on sait, beaucoup plus élégantes. Parlerons-nous là-dessus des amours ou plutôt des fureurs de la grande Catherine ? C’est trop difficile encore, et, s’agissant d’une femme, ce serait moins amusant : il faut seulement s’en souvenir. On répondra peut-être qu’ils furent, après tout, l’un « le grand » Frédéric et l’autre « la grande » Catherine. A quoi je répliquerai simplement que ce que l’on reproche à Louis XV, on le reproche à Louis XIV en termes presque plus indignés, quoique Mme de Montespan ne fût pas certes une Du Barry, Mlle de La Vallière une Pompadour, et que Louis XIV incontestablement n’ait pas fait la France moins grande, moins respectée, moins souveraine entre les nations que Frédéric la Prusse et Catherine la Russie. Pourquoi donc notre pudeur n’éprouve-t-elle un besoin de se révolter qu’autant qu’il est question de Louis XV et passe-t-elle aux rois de Prusse ou aux impératrices de Russie ce qu’elle ne pardonne pas au roi de France ?

Autre exemple encore. Les historiens français, d’après les « philosophes » et d’après les « économistes, » sont unanimes à s’apitoyer sur la misère unique du paysan français à la veille de la révolution. On pourrait faire observer à ce propos que tous les « philosophes » ne disent pas tout à fait ce qu’on veut bien leur faire dire. Voltaire dit même plutôt le contraire. « Dans de grandes huttes que l’on appelle maisons, écrivait-il en traversant la Westphalie, on voit des animaux, qu’on appelle hommes, qui vivent le plus cordialement du monde pêle-mêle avec d’autres animaux domestiques. Une certaine pierre dure, noire et gluante, composée, à ce qu’on dit, d’une espèce de seigle, est la nourriture des maîtres de la maison. Qu’on plaigne après cela nos paysans ! » Négligeons cependant le témoignage des philosophes et celui même des voyageurs français. Encore bien faudrait-il discuter celui des étrangers. Quand Mme Laporte ou Laroche (car entre Laroche et Laporte M. Babeau n’a pas pris son parti) observe, en traversant la Beauce, « qu’il est presque impossible de voir une terre meilleure, mieux cultivée, plus fertile, » et tout le long de sa route, en Touraine, en Saintonge, en Guyenne, en Périgord, en Normandie, quelque part enfin qu’elle passe, éclate en cris d’admiration, le moyen de supposer que ses yeux la trompent constamment et que, comme dans un rêve, elle ne voie rien de ce qu’elle croit voir ? Mais si le docteur Rigby déclare qu’à « mesure qu’il avance en France, il sent augmenter son admiration pour la grandeur de ce royaume, sa population étonnante, l’industrie de ses habitans, » que sais-je encore ? le moyen de récuser un observateur dont le ton va changer dès qu’il passera la frontière, et qui ne retrouvera ni pour la sèche Allemagne, ni pour la grasse Hollande les expressions admiratives qui naissaient sous sa plume quand il parlait de cette pauvre France ? Or, c’est précisément ici que je voudrais des renseignemens plus nombreux. Le voyage de Mme Laroche est de 1785 ; il nous faudrait à cette date, si toutefois il y en a, quelques récits de voyages en Italie, du côté de la Calabre, par exemple, ou du côté de la Sicile. Le voyage du docteur Rigby est de 1789, il nous faudrait également, pour cette même mémorable année, des récits de voyages en Espagne. Et si quelqu’un dit que ces exigences n’étaient point du plan de M. Babeau, ce ne sera pas sans doute M. Babeau lui-même, dont la conclusion s’intitule : la France et les Pays étrangers dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. En effet, c’était bien la conclusion qui s’imposait à lui, puisqu’au fond il n’avait entrepris son livre que pour en venir à cette conclusion. Mais nous, en attendant, pourquoi peignons-nous notre propre misère comme si la France eût été, de l’Europe entière, le pays le plus misérable ; et comme si le paysan de la Pouille ou de la Castille, pour ne rien dire de celui de l’Irlande ou de la Westphalie, eût été dès lors ce qu’il est aujourd’hui ?

Rien ne serait sans doute plus imprudent ni moins vrai que de dire que nous avons assez étudié la France elle-même du XVIIIe siècle. Tous ceux qui l’étudient s’aperçoivent, en effet, qu’ils la connaissent moins à mesure précisément qu’ils l’étudient davantage. La raison en est simple. La révolution a creusé le fossé si profond et si large entre nous et nos pères, que ce qu’un Anglais ou un Allemand savent d’eux-mêmes, par tradition et comme par instinct héréditaire, nous sommes obligés de l’apprendre, et, pour l’apprendre, malheureusement, de commencer par désapprendre ce que l’on nous en avait enseigné. Mais ce qui n’est pas moins certain, c’est que, en dépit des moyens d’information, nous connaissons bien moins encore les pays étrangers. De là notre injustice à l’égard du passé. Nous établissons nos jugemens sur une comparaison de la France d’autrefois avec celle d’aujourd’hui. Si nous comparions cependant l’Angleterre de Pitt avec celle de M. Gladstone ou l’Allemagne de Frédéric II avec celle de M. de Bismarck, nous n’y trouverions pas de moindres différences. Mais c’est avec l’Angleterre ou l’Allemagne de la même époque qu’il faudrait comparer la France de 1789. Nous découvririons alors que la seule Angleterre peut-être était plus favorisée que la France ; — et si je dis peut-être, c’est que le témoignage de Rigby, comme celui même d’Arthur Young, m’autorise à exprimer ce doute.

Mais alors, demandera-t-on, à quoi tiennent les contradictions que l’on relève entre les récits des voyageurs ? et tandis que les uns nous montrent l’ancienne France sous de si riantes couleurs, pourquoi les autres la représentent-ils au contraire sous un aspect si sombre ? Parce que, tout d’abord, quand nous nous mettons en route pour un pays étranger, ce que nous emportons naturellement avec nous, ce sont nos goûts, nos habitudes, nos manies. Voici Tasse, qui aime les olives « aussi utiles pour la nourriture que pour les veilles des savans, » et l’huile sans doute autant que les olives ; il n’y a pas d’oliviers en Champagne, le pays est jugé. Voilà Smollett, qui ne peut pas souffrir l’ail et qui aime le lait dans son thé : peu de lait en Provence, mais « de l’ail dans tous les ragoûts et dans toutes les sauces, » il ne se soucie pas d’approfondir davantage. Avec nos goûts, ce que nous emportons, ce sont nos préjugés. Au XVIIIe siècle, pour admirer, la France, il n’y a rien de tel que d’arriver du fond de l’Allemagne, mais, réciproquement, pour n’y trouver quoi que ce soit de bien, rien n’est tel que d’y venir d’Angleterre. Rien de plus rare d’ailleurs en tout temps, comme l’on sait, que de bien voir, ce que l’on voit, c’est-à-dire avec ses yeux, et non pas à travers les visions des autres. Est-il besoin d’insister ? Tant vaut l’homme, tant vaut le témoignage. Et cependant, parmi les règles élémentaires de la critique historique, il n’en est peut-être pas une qui soit aujourd’hui moins fidèlement observée. La superstition de l’inédit n’est égalée que par celle de la lettre moulée. Les sottises imprimées, comme les appelait Voltaire, se réimpriment d’âge en âge, uniquement pour avoir été une première fois imprimées. Mais je suis persuadé que si l’on faisait une bonne fois la critique de nos voyageurs étrangers, bien des contradictions s’évanouiraient qui ne viennent que de ce que l’on traite avec le même respect deux témoignages dont aucun quelquefois ne le mérite et qui, en tout cas, sont rarement du même titre et du même poids. Cette critique, M. Babeau, très habitué à comparer des textes et confronter des témoins, l’a faite, quelquefois, et presque partout indiquée, mais en courant et comme en hâte. C’est encore un défaut, et un grave défaut, de son livre qu’elle n’y occupe pas plus de place, et surtout une place plus apparente.

Une autre chose à laquelle il n’a pas non plus donné toute l’attention qu’il eût fallu, c’est l’itinéraire que suivent ses voyageurs. Pour beaucoup de raisons, dont les plus puissantes se tirent des exigences de la centralisation administrative, nous avons possédé de bonne heure, et en tout cas plus tôt que la plupart des autres peuples européens, un vaste réseau de voies de communication, royalement tracées et royalement entretenues. Au long de ces grandes routes, que les étrangers ne sellassent points d’admirer, les terres, naturellement, en raison de la facilité des abords, comme il arrive au long des grands fleuves, ont été mises en valeur, mieux soignées, mieux cultivées, mieux entretenues. Les voyageurs qui suivaient les grandes routes ont donc tous à l’envi célébré la richesse ou la beauté du spectacle qui, de droite et de gauche, se déroulait à leurs yeux. C’est ce qui me met en défiance de Mme Laroche et du docteur Rigby. Quand ils vantent la fertilité des régions qu’ils traversent, je crains qu’allant de ville en ville, en suivant les grandes routes, ils n’aperçoivent que le décor, fait à souhait comme au théâtre, et rien ou peu de chose de ce qu’il y a par derrière, un peu plus à peine que l’on n’en voit par la portière d’un wagon. Leur témoignage peut donc bien n’être pas aussi contradictoire qu’il le parait d’abord à ceux qu’on leur oppose : il ne s’agit souvent que de les concilier. Où Rigby n’a cru voir que des marques d’aisance et de prospérité, Arthur Young reconnaît des traces évidentes, elles aussi, de misère et de pauvreté. C’est peut-être tout simplement que le second a pénétré plus avant dans l’intérieur du pays. Leurs témoignages, si nous les entendons bien, ne se contredisent point, ils se corrigent, et en se corrigeant ils se complètent.

Inversement, quand les témoignages sont défavorables, il ne suffit pas de les enregistrer, Il faut les discuter, et c’est encore ce que l’on ne fait pas assez. De tant de voyageurs dont M. Babeau fait passer les récits sous nos yeux, il n’en est presque pas un, parmi les étrangers au moins, qui ne soit frappé, dès qu’il quitte un moment les routes ordinaires, de la saleté du pays. Et, en effet, aujourd’hui même, à tous égards, nous sommes encore loin de la proverbiale propreté hollandaise. Mais la saleté, non plus que l’économie sordide, et non plus que l’âpre avarice, ne sont nécessairement, comme on pourrait le croire, des preuves de réelle misère. De nos jours encore, sous plus d’un toit de chaume, dans une pièce unique, percée d’une seule porte et d’une seule fenêtre, au-devant de laquelle se « consomme » le fumier de la ferme, vivent des paysans qui seraient plus à l’aise, si seulement ils le voulaient, que le journalier ou le petit bourgeois de la ville voisine. Et partout où l’on se nourrit aujourd’hui, malgré la révolution, de pain de seigle ou de bouillie de blé noir, ce n’est pas à dire, si l’on avait le cœur d’en faire la dépense, que l’on ne pût souvent peut-être se nourrir de pain blanc. Rappelons-nous ce paysan dont Rousseau nous parle, « qui cachait son pain à cause de la taille, qui cachait son vin à cause des aides et qui se fût cru un homme perdu si l’on eût pu se douter qu’il ne mourût pas de faim. »

Et voilà comme on fait les bonnes maisons ! ..

La France est le pays de l’épargne, on s’y prive pour amasser ; faute d’avoir le superflu, nous lésinons sur le nécessaire. Et il n’en était pas autrement sous l’ancien régime, car d’où seraient sortis les >écus qui payèrent les biens nationaux ?

Tous ces points, et bien d’autres encore, dont ce ne serait pas assez de dire qu’ils touchaient à son sujet, car ils étaient son sujet lui-même, c’est à peine si M. Babeau les a seulement effleurés. Aussi ne pouvions-nous, en parcourant son livre et n’y retrouvant que l’ombre des qualités de méthode auxquelles nous avaient habitués ses précédens ouvrages, nous défendre de le comparer à un livre dont nous parlions il y a quelque temps, pour en dire d’ailleurs peu de bien : l’Histoire générale des émigrés, de M. Forneron. Moins d’esprit de parti, sans doute, moins de violence, et surtout moins de légèreté ; mais, cette fâcheuse affectation de plaire ou d’amuser dans un sujet qui ne le comportait guère, une façon toute semblable de passer à côté des questions vraiment sérieuses et vraiment importantes, et enfin, même défaut absolu d’ordre, de suite et de plan. Trop de choses dont nous nous serions bien aisément passés, et trop peu de celles que nous y cherchions sur la promesse du titre. Il faut le dire, et il faut le répéter, de pareils livres ne sont pas seulement médiocres, ils sont encore et surtout dangereux. C’est que pour vingt-cinq ou trente ans peut-être, dans l’état présent de la science historique, ils barrent la route, en quelque sorte, à des livres meilleurs, au vrai livre qu’il faudrait faire sur le sujet qu’ils ont gâté. La place est occupée par eux, bien ou mal, il n’importe guère ; et la curiosité publique, — cette curiosité si nécessaire, quoi que l’on ait l’air d’en dire, aux progrès même de l’érudition, — ne se laisse plus ramener de sitôt à une matière dont elle tient l’intérêt pour momentanément épuisé. Le livre de M. Babeau n’est pas bon, celui de M. Forneron était même un peu moins que bon, ils seraient tous les deux à refaire, et pour cette raison que les voilà faits, de quelque manière qu’ils le soient, on ne songera pas à les refaire de longtemps.

Si quelque chose, à la vérité, doit ici diminuer nos regrets, c’est qu’il se pourrait, en y réfléchissant, que l’un et l’autre écrivain ait été dupe et victime de ce que l’on qualifierait assez bien l’illusion ou le mirage d’un faux sujet. Eh ! oui, sans doute, au premier abord, l’Histoire générale des émigrés ou les Voyageurs en France depuis la renaissance jusqu’à la révolution, il semble que ce soient, non-seulement des sujets, mais encore des sujets heureux, heureusement choisis, et, sinon faciles, du moins curieux, intéressans et tentans à traiter. Mais, pour peu que l’on y regarde, si le détail, si l’anecdote, si « la particularité, » comme disait Voltaire, y abondent, c’est le fond qui se dérobe et qui manque. On ne peut pas écrire l’Histoire générale des émigrés, parce que l’émigration elle-même n’a pas ce qui s’appelle une histoire. C’est une diversité de mobiles, c’est une dispersion de personnes, c’est une confusion de faits, c’est une vacillation de principes, d’idées, de projets, et finalement, c’est une succession de tentatives avortées qui ne peut pas s’enfermer dans un cadre, encore bien moins le remplir toute seule. De même, les Voyageurs en France depuis la renaissance jusqu’à la révolution. Où est le centre, où est l’unité du sujet ? Comme les autres avaient émigré, ceux-ci ont voyagé ; c’est tout ce qu’il y a de commun entre eux, et ce n’est pas assez. Car le point de perspective manque, le point d’où se débrouillerait la confusion de tous ces récits, et d’où Ton ramènerait à la forme sévère du livre l’incohérence de tous ces témoignages. Si le principal défaut du travail de M. Babeau est quelque part, il est là, et de ce seul défaut, qui est au fond, dérivent tous ceux que nous y avons signalés tout d’abord. Son sujet n’en est pas un, ni ne pouvait en être un. Ce n’est que le démembrement d’un sujet plus vaste, plus général, et comme qui dirait une simple étude pour le tableau de l’ancien régime à la veille de la révolution. Presque aucun de ces voyageurs, en effet, Français ou étrangers, ne nous intéresse par lui-même, et nous n’en sommes uniquement curieux que pour ce qu’il nous apprend de l’ancienne France. Qui s’aviserait autrement, pourquoi, dans quel intérêt, de lire, je ne dis pas le Voyage à Barèges de Dusaulx, ou le Voyage à Bordeaux de l’abbé de Voisenon, mais les Voyages eux-mêmes du plus célèbre d’entre tous ces voyageurs, les Voyages d’Arthur Young ?

Nous aurons donc dit tout ce que l’on peut dire de plus favorable du livre de M. Babeau si nous disons qu’un jour l’historien futur du XVIIIe siècle y trouvera d’utiles indications de sources et quelques renseignemens. Voilà, en effet, le livre qu’il nous faudrait, un livre comparable, pour l’étendue des recherches et l’ampleur de la composition, aux livres, presque classiques aussitôt que parus, de M. Biedermann pour l’Allemagne et de M. Lecky pour l’Angleterre au XVIIIe siècle. Si nous commençons, en effet, à connaître le XVIIe siècle, — au moins dans ses grandes lignes, et bien qu’il ne manque pas de découvertes à y faire encore, — nous sommes moins avancés dans la connaissance de celui qui l’a suivi. Nous écrivons encore son histoire comme sous la dictée des hommes qui l’ont vécue, et nous continuons de recevoir les dépositions intéressées des témoins ou des acteurs pour l’expression définitive du jugement de la postérité. L’opinion que nous avons de Voltaire ou de Frédéric, c’est toujours l’opinion même que les Frédéric ou les Voltaire ont eu l’art de nous insinuer, et quand nous jugeons l’ancien régime, c’est avec les considérans de ceux qui jadis travaillèrent à le renverser. Sous quels traits cependant veut-on qu’ils l’aient dépeint, sinon sous les seuls qui convinssent aux exigences de leur polémique et aux besoins de leur apologie ? Nous ne saurions les en blâmer, ils étaient dans leur rôle, mais c’est nous qui trahissons le nôtre quand nous nous enrôlons dans cette « grande conspiration contre la vérité, » comme l’appelait Joseph de Maistre, et que nous prétendons néanmoins avoir écrit l’histoire. Ce grand et beau sujet, autour duquel nous voyons tourner tant d’écrivains sans qu’aucun l’ose franchement aborder, comment se fait-il qu’il n’ait tenté personne et qu’entre tant de faux sujets, l’exemple de l’Allemagne et de l’Angleterre n’ait pas appris à nos historiens qu’il y en avait là un vrai ?


F. BRUNETIERE.