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Revue littéraire - 30 avril 1879
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 33 (p. 219-229).
REVUE LITTÉRAIRE

I. Histoire de Montesquieu, d’après des documens nouveaux et inédits, par M. Louis Vian, 1 vol. in-8°; Paris, 1878, Didier. — II. Œuvres complètes de Montesquieu, annotées par M. Edouard Laboulaye, membre de l’Institut, 7 vol. in-8°; Paris, 1873-1879, Garnier.

Il y a vingt-cinq ans déjà que Sainte-Beuve, parlant un jour de Montesquieu, se plaignait, avec une apparence de raison, que parmi tant de livres d’histoire et de littérature qui viennent de mois en mois ajouter à l’encombrement des bibliothèques, il n’existât pas encore d’histoire de la vie et des ouvrages de l’auteur des Lettres persanes et de l’Esprit des lois. En effet, Montesquieu n’avait pas rencontré son biographe. Nous avions des histoires de la vie et des ouvrages de Molière et de La Fontaine, de Bossuet et de Fénelon, nous en avions de la vie et des ouvrages de Voltaire et de Rousseau ; sur le seul Montesquieu nous n’avions que les panégyriques « philosophiques » de Maupertuis et de d’Alembert, avec cela quelques détails anecdotiques épars dans les correspondances et les mémoires du XVIIIe siècle, des notices biographiques en tête de ses Œuvres complètes, plusieurs éloges littéraires, en somme rien de complet, qui pût satisfaire ce que nous appelons les exigences de la critique moderne. Cependant la matière semblait belle, et le sujet paraissait inviter l’historien, l’œuvre étant des plus originales qu’il y ait en aucune langue et l’homme étant de ceux qu’il est le plus facile de respecter en l’admirant. C’est évidemment cette lacune de notre, histoire littéraire que M. Vian a voulu combler en donnant l’année dernière son Histoire de Montesquieu.

On a mené quelque bruit autour de cet ouvrage; M. Laboulaye, de l’Académie des inscriptions, y a mis une préface, et l’Académie française a couronné l’historiographe. Je crois même, d’autre part, avoir entendu comparer le livre de M. Louis Vian aux livres devenus en quelque façon classiques de M. de Loménie sur Beaumarchais et son temps ou de M. Desnoiresterres sur Voltaire et la société au XVIIIe siècle. La comparaison fait honneur à M. Louis Vian; mais elle fait tort à M. de Loménie, elle fait tort surtout à M. Desnoiresterres. Il serait impossible aujourd’hui d’écrire sur Voltaire et sur le XVIIIe siècle sans avoir là, sous la main, pour y recourir à tout coup, les huit volumes de M. Desnoiresterres, inépuisable répertoire de noms, de faits, de dates, de renseignemens précieux, de détails ignorés, d’indications enfin de toute sorte, qu’on ne trouverait nulle part ailleurs. Mais on pourra très aisément écrire sur Montesquieu sans consulter M. Vian, ou plutôt on se gardera de le consulter, et la seule manière de se servir de son livre ce sera justement d’y puiser de quoi le récrire.

Ce n’est pas que M. Vian ne se soit préparé de longue date à sa tâche. Il n’a pas mis moins de quinze ans à rassembler toutes ses erreurs. Il nous apprend lui-même que « son cabinet contient toutes les éditions originales de Montesquieu, » je l’en félicite, et que « l’amour de son sujet lui a fait acheter toutes celles qui ont suivi, » j’en suis bien aise et je m’en réjouis pour lui. Comment donc se fait-il que tant d’éditions réunies n’aient pas toujours empêché M. Vian de mal lire [1]? car je ne puis croire que ses yeux l’aient trahi, ces mêmes yeux qui dans le portrait de Montesquieu savent lire tant de choses : « Le front respire un grand penchant à l’analyse, et une sérénité superbe... la circonspection est empreinte sur la lèvre d’en haut, et sur l’autre l’enjouement porté à la raillerie. » Sbrigani, d’amusante mémoire, n’a pas mieux lu dans les traits de M. de Pourceaugnac. M. Vian professe d’ailleurs pour son auteur une sorte de culte. Rien de plus naturel, ni de plus légitime, ni de plus louable. Nous vivons dans un temps où la faculté d’admirer est devenue trop rare. On peut admirer, il faut admirer Montesquieu. L’auteur des Lettres persanes et de l’Esprit des lois n’est pas seulement « un grand professeur de droit constitutionnel, » comme l’appelle M. Vian, ou, comme dit le vulgaire, un grand esprit et un grand écrivain, c’est encore un honnête homme. On les compte, au XVIIIe siècle, ceux qui méritent l’hommage d’un tel nom. Voltaire, Jean-Jacques, Diderot, ce sont les plus grands qu’il est le plus difficile d’admirer et d’aimer tout entiers. Pardonnons donc quelque chose à la superstition de M. Louis Vian. Il se plaît à retrouver toutes les plus rares qualités de Montesquieu, « la variété, l’élégance, la profondeur, l’imprévu, la netteté, la vigueur, » dans la disposition des pelouses et des rocailles du parc anglais de la Brède. C’est son droit, le droit du biographe sur l’auteur de son choix, mais il en abuse.

Aussi bien sont-ce là pures vétilles : M. Vian n’est pas encore maître des méthodes qu’il essaie d’appliquer, et c’est tout. Voici qui est plus grave. C’est de vouloir faire entrer, bon gré, mal gré, tout un monde, pour ainsi dire, dans la biographie d’un seul homme ; c’est de remonter jusque par delà le déluge et pour préparer notre ignorance à comprendre l’Esprit des lois, c’est de passer par exemple une revue des « prédécesseurs de Montesquieu, » qui sont donc Brahma, Bouddha, Confucîus, Moïse, Platon, Aristote, Polybe, Cicéron, Mahomet, Beaumanoir, Machiavel, Bodin, Hobbes, Locke, Grotius, Puffendorf, Bossuet et Fénelon. Sans doute, nous le savons de reste, et depuis longtemps, tout est dans tout. Rien de plus facile, en vérité, parce que les Secondat avaient deux cent cinquante ans de noblesse, que de nous rappeler à ce propos « en quoi consistaient les droits féodaux » à la fin du XVIIe siècle. Je m’étonne seulement, puisque Montesquieu fit ses études chez les oratoriens de Juilly, que M. Vian ne nous ait pas esquissé là-dessus l’histoire de la congrégation de l’Oratoire en général et du collège de Juilly en particulier. Avec de pareils procédés on en arrive un jour à composer des ouvrages comme l’ouvrage posthume de M. de Loménie sur les Mirabeau, deux volumes, deux énormes volumes, de chacun six cent cinquante pages, où il est parlé de tout, — des servitudes féodales, du droit d’aînesse, de l’ordre de Malte, de la doctrine physiocratique, — et traité de tout à fond, sauf justement de Mirabeau, le grand tribun de la révolution, le seul homme de la famille qui nous intéresse, et le seul qui compte, à vrai dire, dans la littérature et dans l’histoire. Il ne faut pas désespérer, à voir de quel train courent les choses, que l’on aille plus loin encore et que notre siècle de paperasses ait la gloire de pousser à sa perfection cet art nouveau de parler de n’importe quoi à propos de n’importe qui. Passe au moins quand on possède une connaissance approfondie du sujet que l’on traite, je veux dire quand on en a dès longtemps exploré les alentours, et qu’ayant vécu, comme l’auteur des Mirabeau, toute une vie de bénédictin dans la méditation de quinze ou vingt années d’histoire, on s’est en quelque manière insinué dans la familiarité, dans l’intimité d’un siècle et d’une société disparus; mais il ne faut pas lire bien attentivement cette Histoire de Montesquieu pour s’apercevoir que tel n’est pas le cas de M. Louis Vian et que l’historien n’a du XVIIIe siècle qu’une connaissance légère.

Je ne parle pas des anecdotes controuvées, comme le récit d’une conversation de Montesquieu avec le « le fameux Marlborough » — mort depuis sept ou huit ans quand Montesquieu visita l’Angleterre. Le coupable est ici Diderot, ce qui nous permet en passant d’inviter les historiens de la littérature du XVIIIe siècle à n’user de la correspondance de Diderot qu’avec des précautions infinies. Mais « en faisant revivre ces aimables salons d’autrefois, » comme l’en félicite M. Laboulaye, de quelle autorité M. Vian se couvre-t-il pour appeler Mme de Lamber: « la bru du joli voyageur Bachaumont? » M. Vian aura lu quelque part que Mme de Lambert était la belle-fille de Bachaumont. Que n’a-t-il copié, sans vouloir traduire? Belle-fille est dit ici d’une fille en premières noces de la femme de Bachaumont. De quelles archives connues de lui seul M. Vian tire-t-il encore ce renseignement « que Mlle de Clermont descendait au deuxième degré du grand Condé et d’une fille légitime de Mme de Montespan? » Ni le code ne savait avant Me Vian que l’arrière-petite-fille fût au deuxième degré, ni l’histoire avant l’historien de Montesquieu que le vainqueur de Lens eût épousé une fille de Louis XIV, car, comme on pense bien, « légitime » est mis ici pour « légitimée. » Mlle de Clermont descendait du grand Condé au troisième degré, et au premier degré de Mlle de Nantes. M. Vian a pris la moyenne. Il n’hésitera pas à nous apprendre plus loin que Mme du Deffant, dont le mari mourut en 1750, était « veuve » quand elle devint quinze jours l’une des maîtresses du régent, qui mourut en 1723; — que la comtesse de Rochefort était la treizième fille du maréchal de Brancas, qui n’eut que onze enfans, dont cinq garçons [2] ; — que la même comtesse de Rochefort eut pour sœurs la marquise de Boufflers et la duchesse de Mirepoix, toutes deux filles du prince de Craon; — que le duc de Nivernais n’était qu’un « diplomate d’occasion, » le duc de Nivernais qui fut depuis trois fois ambassadeur et qui faillit être un jour ministre des affaires étrangères. Il était pourtant si facile, et même si naturel, dans une Histoire de Montesquieu, si l’on touchait deux mots de M. de Nivernais, de ne parler au moins ni de Mme de Rochefort, ni de la duchesse de Mirepoix, ni de la marquise de Boufflers, — que je ne suis même pas bien sûr que M. Vian ne confonde pas avec la comtesse de Boufflers! De quel droit encore, sur la foi de quel témoignage ou sur le vu de quel document M. Vian, ayant découvert « trois billets doux » de Montesquieu, décide-t-il qu’ils devaient être adressés à Mlle de Clermont, princesse du sang, sœur du duc de Bourbon? Montesquieu lui dédia son Temple de Gnide; mais Voltaire aussi lui dédia sa Fête de Bélèbat : est-ce une raison d’inscrire Voltaire avec Montesquieu parmi les caprices galans de l’altesse sérénissime? Sur quelle autorité M. Vian affirme-t-il que Montesquieu fit partie du Club de l’entresol? Nous ne connaissons guère le Club de l’entresol que par les Mémoires de d’Argenson. Dans quelle édition des Mémoires M. Vian a-t-il lu le nom de Montesquieu sur la liste que d’Argenson nous donne des membres de ce club? Comment encore M. Vian peut-il nous raconter cette fable des Lettres persanes rééditées ou cartonnées en moins de huit jours à l’usage personnel du cardinal de Fleury? Comment peut-il nous dire que le succès de Manon Lescaut, qui parut en 1730, nuisit au succès des Considérations, qui parurent en 1734? Comment enfin ne craint-il pas de faire entrer dans l’histoire de Montesquieu je ne sais quel conte bleu sur la publication de l’Esprit des lois? Montesquieu donnant à un inconnu, nommé Detz, secrétaire du marquis d’Ussé, le manuscrit de l’Esprit des lois, et livrant sans garantie son œuvre de prédilection, le travail de « ses mains paternelles, » le trésor de vingt ans de méditations et d’efforts, à la merci de tous les hasards et de tous les accidens? M. Vian a découvert ce beau récit dans une vieille lettre; il trouve d’ailleurs « le fait vraisemblable, » et pour cesser d’y croire il attend, dit-il, qu’on l’ait réfuté. Je crois qu’il oublie que la preuve, en histoire, incombe à ceux qui produisent des faits « nouveaux » et des documens « inédits. » En vérité, c’était bien la peine, dans son Introduction, de le prendre d’un ton si superbe, de crier du haut de la tête aux moutons de Panurge, durs comme la routine et paresseux comme la sottise humaine, et d’annoncer à grand fracas qu’on venait enfin détruire « la légende » de Montesquieu.

Dirai-je cependant que M. Vian a fait une trouvaille? Il a découvert que la femme de Montesquieu se nommait Jeanne Lartigue et non pas Jeanne de Lartigue, avec la particule, comme il paraît qu’on l’avait répété jusqu’à lui. Si vous joignez à cela cette autre trouvaille de la condamnation de l’Esprit des lois par la congrégation de l’Index, et les cartons du même Esprit des lois, d’ailleurs assez insignifians, vous aurez la somme des nouveautés que renferme le livre de M. Vian. Au surplus, je ne le chicanerai pas sur son style ; je lui passerai volontiers sa phrase sur les « gasconismes » de Montesquieu : « Tous les écrivains du sud-ouest de la France ont, plus ou moins, du château de leurs pères, craché dans la Garonne; » et quand il nous dira que l’Esprit des lois, à son apparition, fut accueilli par un « enthousiasme universel, tempéré par une critique générale, » j’avouerai que je ne l’entends pas, mais j’admettrai qu’il s’entend lui-même.

Certes, il s’en faut, et de beaucoup, que nous approuvions toutes les manies tatillonnes qui, de notre temps, se sont glissées dans la critique et dans l’histoire. L’accumulation des petits papiers et l’encombrement des notes au bas de la page ne nous en imposent guère. Ce ne sont pas des « références » et des indications de « sources, » des ubi supra et des loco citato qui font foi; ce sont des qualités plus rares « que celles qui ne témoignent que de la mémoire ou de la patience» de l’écrivain; c’est la manière d’exposer, de disposer, de composer un sujet. Pour ceux qui savent lire, il n’est besoin ni de tout ce superbe étalage de documens, ni de tout ce fastueux appareil d’érudition. Mais enfin, ce qu’on déclare qu’on veut faire, il faut le faire comme il doit être fait. Si l’érudit ne fait pas œuvre de science, comme il voudrait bien quelquefois nous le persuader, il applique du moins à l’histoire, à la littérature, à la biographie des procédés scientifiques d’investigation et de constatation; j’ai donc le droit d’exiger qu’il se soumette à toute leur gênante rigueur.

Maintenant, pouvait-on traiter de cette manière une histoire de la vie et des ouvrages de Montesquieu? Oui et non. C’est ici précisément le danger de ces méthodes prétendues nouvelles, inflexibles, autoritaires, tyranniquement étroites, comme si la méthode elle-même en critique, et les règles, ne variaient pas en quelque sorte avec le sujet qu’on aborde, comme si l’on éclairait tous les portraits de la même manière et comme si l’on pouvait sur toutes les figures faire tomber d’aplomb la même lumière crue. Je ne nie pas qu’il soit intéressant pour notre curiosité de connaître Montesquieu tout entier, « de la tête aux pieds, comme dit M. Louis Vian, avec ses habits, ses mœurs et son temps, » sans oublier les autres accessoires. Il saute aux yeux pourtant qu’on ne peut pas étudier Montesquieu comme on étudiera Voltaire, par exemple, ou même Beaumarchais. Étudier Voltaire, c’est étudier un siècle tout entier; car à quels événemens de son siècle Voltaire n’a-t-il pas été mêlé de sa personne? Quelle société de son temps n’a-t-il pas fréquentée? Dans la familiarité, dans le secret, pour ainsi dire, de quel prince de la ferme ou de quelle déesse d’opéra, de quelle favorite régnante ou de quel souverain victorieux, ce mortel, de tous les mortels le plus souple et le plus complaisant, n’a-t-il pas vécu, blasphémé et soupe? Quelle escarmouche, quel combat, quelle grande bataille du siècle enfin s’est livrée sans lui? Pour comprendre non pas même un pamphlet, non pas même un conte, mais seulement une tragédie de Voltaire, j’ai besoin de savoir à quel instant de sa vie, sous quelle influence du moment, pour répondre à quelles préoccupations de l’opinion publique Voltaire a composé. Mais, en vérité, que m’importent les circonstances dans lesquelles Montesquieu composa les Considérations ou l’Esprit des lois? Les œuvres de Montesquieu se suffisent à elles-mêmes, elles renferment toute leur lumière en elles, on ne les éclaire pas du dehors : ce sont des œuvres et non des actes. C’est que ce grand homme a passé, vivant de la vie de tout le monde, écartant de sa route, avec un soin jaloux, tout ce qui risquait de troubler la liberté de son travail et la sérénité de ses méditations. Il ne demandait à la terre, selon ses propres expressions, « que de continuer à tourner sur son centre; » il ne demandait aux hommes que de lui donner le spectacle de leurs agitations; il ne se mêlait au monde que dans la mesure étroite où l’homme a naturellement besoin de la société de l’homme. Il avait l’impassibilité du sage d’Épicure : « Je n’ai jamais eu de chagrin, disait-il, et encore moins d’ennui. »

Et c’est là pourquoi sa correspondance, ou du moins le peu qu’on a publié de sa correspondance, n’offre qu’un médiocre intérêt. Comparez-la, je ne veux pas dire à la correspondance de Voltaire ou de Mme du Deffant, mais à la correspondance de Diderot ou de Mlle de Lespinasse : n’était le grand nom qui la signe, il ne vaudrait réellement pas la peine de la lire. Dans la belle édition des Œuvres complètes qu’il vient de terminer, M. Laboulaye n’a pas donné moins de cinquante à soixante lettres inédites de Montesquieu. Il n’y en a pas une qui soit vraiment amusante à lire, Montesquieu n’ayant jamais eu ni cette liberté d’abandon ni cette grâce de facilité qui font le charme des correspondances; — il n’y en a pas une qui vienne ajouter à ce que nous savions de sa personne un renseignement utile, vraiment nouveau ; — il n’y en a pas une qui présente un véritable intérêt historique. C’est encore un trait : Montesquieu ne se livrait pas volontiers. « Quand je me fie à quelqu’un, nous dit-il, je le fais sans réserve, mais je me fie à très peu de personnes. » Et de fait je n’en sache pas une à laquelle il se soit donné, pas même la duchesse d’Aiguillon ou l’abbé de Guasco. On connaît le mot de la duchesse de Chaulnes ; il est dans toutes les histoires et même dans celle de M. Vian : « Cet homme venait faire son livre dans la société, il retenait tout ce qui s’y rapportait, il ne parlait qu’aux étrangers dont il croyait pouvoir tirer quelque chose. » Tel il était dans la conversation, tel en effet on le retrouve bien dans sa correspondance. Il était, comme Fontenelle, aimable avec sécheresse et bienfaisant avec hauteur. Jusque dans les formules de sa politesse, il y a je ne sais quoi d’ironique, et quelque chose d’énigmatique jusque dans son art de plaire. Voyez cependant l’injustice! Vous lirez partout, comme un trait sanglant de l’insensibilité de Racine, qu’en apprenant la mort de la Champmeslé, qu’il avait jadis aimée passionnément, il n’eut pas une larme, lui, Racine, père de famille et dans ce temps-là chrétien presque austère, pour « la pauvre misérable » qui venait d’expirer; mais nul n’osera reprocher à Montesquieu, fils, mari, père, ami, d’avoir laissé quelque part échapper cette parole singulière « qu’il n’eut jamais de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé. » Et telle est la force du préjugé que j’ose à peine le lui reprocher, tant il est vrai que nous avons perdu la juste notion des choses et qu’en essayant, comme on le fait depuis quelques années, de déplacer le centre de notre littérature, c’est le centre aussi de la morale qu’il se trouvera quelque beau matin qu’on aura déplacé. M. Vian, qui se voilerait presque la face effleurant le chapitre des bonnes fortunes de Montesquieu, n’aurait-il pas mieux fait d’appuyer fortement sur cette insensibilité du grand homme, qui est un trait de caractère? Les aveux de Montesquieu sont bien rares, sachons du moins en profiter.

Il n’est donc pas étonnant que les documens fassent défaut pour établir, si je puis m’exprimer ainsi, la biographie de Montesquieu. Nous n’avons de lui qu’environ cent cinquante lettres, et dans les sept ou huit volumes de ses œuvres, on ne découvrirait guère que huit ou dix pages qui soient une confession de l’homme. C’est beaucoup, c’est assez s’il ne s’agit que de tracer un portrait de l’homme moral, ou mieux encore du grand écrivain : c’est peu de chose pour suivre dans le détail quotidien une vie tout entière. D’ailleurs, quand les descendans de Montesquieu livreraient au public les correspondances de leur illustre parent et quand nous aurions de lui comme de Voltaire huit ou dix mille lettres, nous connaissons assez Montesquieu pour pouvoir affirmer qu’il y manquerait toujours deux choses : des événemens et cette flamme de passion qui remplit à défaut d’événemens tant de correspondances. Même aux choses littéraires de son temps Montesquieu, dans les quelques lettres que nous avons, ne semble accorder qu’une attention distraite. Il est tout entier à son œuvre, aussi est-il tout entier dans son œuvre. Éditons-le, ne le racontons pas.

Aussi nous semble-t-il que M. Laboulaye, dans son édition, a fait précisément ce que M. Vian aurait dû se contenter de faire et que les curieux avertissemens dont il a fait précéder chacune des œuvres de son auteur donnent la juste mesure de ce que l’on peut mêler de détails biographiques à l’analyse et à l’histoire des œuvres. Non pas à la vérité que nous approuvions sans réserve l’édition de M. Laboulaye, ni surtout l’esprit de son commentaire. « Il est une foule d’allusions, dit M. Laboulaye, que comprenait à demi-mot le lecteur du XVIIIe siècle... et qui sont aujourd’hui des énigmes pour nous. C’est la difficulté que nous avons essayé d’écarter, en donnant le mot de ces allusions de façon qu’il soit aisé d’en saisir aujourd’hui la portée. » Rien de mieux et rien de plus piquant. C’est en effet un trait du génie de Montesquieu. Il a des obscurités voulues, des énigmes calculées, il a d’ailleurs des complaisances pour le goût de son siècle. « Vos recherches, écrit-il en conseillant à l’abbé de Guasco de mêler à je ne sais quel mémoire d’érudition je ne sais quelle histoire galante, vous feront lire des savans, et un trait de galanterie vous fera lire de ceux qui ne le sont pas. » Et d’autre part, tandis qu’autour de lui les philosophes ses contemporains bâtissent avec des matériaux imaginaires leurs cités chimériques, et reconstruisent l’homme sur le modèle d’Otaïti, le seul Montesquieu n’avance rien qu’il n’appuie de l’autorité de l’expérience et de l’histoire; mais il ne faut pas aller plus loin. Il ne faut pas prétendre que l’Esprit des lois soit indifférent à toute préoccupation dogmatique, que l’on s’est mépris étrangement jusqu’ici d’y voir « une philosophie de la politique » et que pour l’entendre on doive commencer par lire Athènes ou Rome partout où l’auteur a écrit « république, » France partout où il a mis « monarchie, » Turquie partout où il a mis « despotisme, » car ce ne serait pas seulement diminuer Montesquieu, ce serait vraiment altérer et fausser sa pensée. C’est comme si l’on prétendait que les Maximes de La Rochefoucauld ou les Caractères de La Bruyère ne sont vrais que du Français et du Français du XVIIe siècle. On peut le soutenir, on l’a soutenu, mais alors on ne commente plus, on n’interprète plus Montesquieu, La Bruyère ou La Rochefoucauld, on les fait servir à la démonstration de quelque thèse. C’est ce que Sainte-Beuve appelait « tirer à soi toute la couverture. « Il n’est pas douteux que Montesquieu, comme La Bruyère et La Rochefoucauld, ait voulu généraliser, et la preuve, c’est que toutes les fois qu’il ne trouve pas les faits conformes à ses théories, il ouvre les Lettres édifiantes et s’en va puiser des argumens à Siam ou au Japon. Macaulay le lui a durement reproché.

Cette réserve faite, l’édition de M. Laboulaye contient de quoi satisfaire sur Montesquieu toute curiosité.

Dans l’Avertissement des Lettres persanes, il repoussera par exemple cette fable dont nous avons parlé plus haut et que M. Vian accepte, lui, pour ainsi dire, sans la discuter. Il montre quelle était, à leur date, l’originalité des Lettres persanes, et que quand on sait les lire on y rencontre déjà Montesquieu tout entier. D’ailleurs il a le courage de reprocher à Montesquieu d’avoir, dans cet ouvrage de jeunesse, «manqué tout au moins de prudence.» Remarquez que c’était au XVIIIe siècle l’avis aussi de quelques esprits très libres et même volontiers frondeurs. « Il y a dans ce livre, disait d’Argenson, en 1736 ou 1737, des traits d’un genre qu’un homme d’esprit peut aisément concevoir, mais qu’un homme sage ne doit jamais se permettre de faire imprimer, » et revenant à ce propos sur la réception de Montesquieu à l’Académie française, il ne craignait pas d’écrire : « On a justement reproché à M. le cardinal de Fleury, si sage d’ailleurs, d’avoir montré en cette occasion une mollesse qui pourra avoir de grandes conséquences dans la suite. » Voilà, si je ne me trompe, des paroles qui intéressent l’histoire des Lettres persanes; croyez-vous cependant que M. Vian les ait citées?

Ici, dans l’intervalle des Lettres persanes aux Considérations, un historien de Montesquieu devait placer le récit des voyages de son auteur. M. Laboulaye ne l’avait pas fait : il s’est contenté de renvoyer le lecteur au livre de M. Vian, qui l’a fait. Mais comment l’a-t-il fait? Justement comme il ne fallait pas le faire. Car enfin est-ce vraiment nous apprendre ce que furent les voyages de Montesquieu que de reproduire ces paroles banales de d’Alembert : « Le résultat de ses observations fut que l’Allemagne était faite pour y voyager, l’Italie pour y séjourner, l’Angleterre pour y penser et la France pour y vivre. » On attendait quelque chose de plus et de mieux, des détails plus précis, des informations plus sûres. Il y avait à tirer parti des notes, si courtes, mais si pleines, de Montesquieu sur l’Angleterre; il y avait à en retrouver le souvenir dans l’Esprit des lois ou même déjà dans les Considérations ; il y avait à fixer l’impression qu’il rapporta de ses voyages et à nous faire connaître les relations qu’il en conserva. J’ajoute, — puisque M. Vian aime les digressions et que Montesquieu ne les détestait pas, — que c’était, ou jamais, l’occasion ici de s’en permettre une, de rapprocher de l’auteur de l’Esprit des lois l’auteur des Lettres anglaises, l’auteur de l’Histoire naturelle, de joindre à ces grands hommes quelques écrivains de second ou de troisième ordre, Destouches par exemple ou l’abbé Prévost, de suivre l’un des grands courans et contre-courans de la littérature européenne et de nous montrer les écrivains du temps de la reine Anne et du premier George rendant à la littérature française du XVIIIe siècle, — mais transformé, renouvelé par l’esprit anglais, — ce que les écrivains du temps de Charles II avaient emprunté de la littérature française du XVIIe siècle.

Ce pouvait être encore une étude intéressante à faire, à propos des Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, que de préciser ce que l’érudition moderne, armée de ses méthodes exactes, a battu décidément en brèche on ce qu’elle a laissé debout du chef-d’œuvre de Montesquieu. Cela valait mieux au moins que de recommencer, comme le font M. Louis Vian et M. Laboulaye, cette comparaison usée de Saint-Évremond avec Bossuet et de Bossuet avec Montesquieu. Cela valait mieux surtout que d’affecter pour l’Histoire romaine de M. Mommsen un dédain méprisant, avec M. Vian, ou de la qualifier de « roman prétentieux » avec M. Laboulaye. S’il est quelque part où l’on ne soit pas suspect de partialité pour M. Mommsen, c’est ici certainement. On peut cependant lui rendre justice. Mais ce qui valait mieux encore, — les rares qualités de l’écrivain mises à part, — c’était, dans une histoire ou dans une édition de Montesquieu, de faire ressortir la profondeur et l’originalité, dans son temps, de tel principe dont on a pu dire « que l’avènement faisait époque dans la science » et que l’on peut appeler l’âme même de la philosophie de Montesquieu. « L’allure principale entraîne avec elle tous les accidens particuliers... Si le hasard d’une bataille, c’est-à-dire une cause particulière, a ruiné un état, il y avait une cause générale qui faisait que cet état devait périr par une seule bataille. » En effet, à côté de Montesquieu, les deux grands historiens du XVIIIe siècle, je veux dire Voltaire et Frédéric, continuaient d’expliquer les plus grands effets par les plus petites causes et les révolutions des empires par les caprices de la fortune. « On se fait ordinairement dans le monde, cher Voltaire, écrivait le roi de Prusse en 1742, une idée superstitieuse des grandes révolutions des empires, mais lorsqu’on est dans les coulisses, l’on voit la plupart du temps que les scènes les plus magiques sont mues par des ressorts communs et par de vils faquins qui, s’ils se montraient dans leur état naturel, ne s’attireraient que l’indignation du public. » Et, selon sa coutume, il ajoutait une anecdote irrévérencieuse : « Je me rappelle à ce propos le conte que l’on fait d’un curé à qui un paysan parlait du Seigneur Dieu avec une vénération idiote : « Allez, allez, lui dit le bon presbyte, vous en imaginez plus qu’il y en a : moi qui le fais et qui le vends par douzaine, j’en connais la valeur intrinsèque. » Qui se serait plaint de trouver dans une Histoire de Montesquieu, avec la mesure de développement que comportait le livre et que promettait un tel titre, ce que nous ne pouvons qu’indiquer ici d’un mot?

En tout cas, si c’était une nouveauté moins nouvelle, c’était certainement une entreprise plus utile que de vouloir faire, comme le font encore M. Vian et M. Laboulaye, de l’ordre avec le désordre de l’Esprit des lois, — que de s’inscrire en faux contre le jugement consacré, — que de laisser enfin modestement entendre que personne jusqu’à M. Vian et M. Laboulaye n’avait compris le grand ouvrage de Montesquieu. C’est se donner à trop bon marché des airs d’originalité. Non, ni les contemporains ne s’y sont trompés, ni depuis eux les vrais juges. Il est évident que Montesquieu succomba sous le faix et que, même au prix de vingt ans d’efforts, il n’est pas, malgré tout son génie, parvenu à dominer, à maîtriser sa matière. M. Laboulaye discute longuement cette question, depuis longtemps vidée de la composition, de l’ordonnance, de l’unité de l’Esprit des lois. Il appelle notre attention sur un passage, — plus connu qu’il ne veut bien le dire, — du troisième chapitre du premier livre : «Il faut, dit Montesquieu, que les lois se rapportent à la nature et au principe du gouvernement. Elles doivent être relatives au physique du pays, au climat, à la qualité du terrain, au degré de liberté que la constitution peut souffrir, à la religion des habitans, à leurs inclinations, à leurs richesses, à leur nombre, à leur commerce, à leurs mœurs, à leurs manières. » Il n’y a qu’un mot à répondre : c’est une énumération, ce n’est pas une classification. Nulle part, entre ces influences, Montesquieu ne distingue les principales d’avec les secondaires, et nulle part il ne s’efforce de les coordonner toutes ensemble à quelque axiome supérieur. Au moins M. Laboulaye discute-t-il la question. M. Vian affirme et se borne d’ailleurs à remplir dix pages d’une analyse de l’Esprit des lois, qu’il emprunte au Dictionnaire philosophique.

Il y a, comme on voit, à prendre, mais aussi à reprendre dans l’édition de M. Laboulaye. C’est une belle et bonne édition, facile à lire, pleine de renseignemens bibliographiques et biographiques très miles, où le texte est commenté par un homme d’esprit, qui contient d’ailleurs quelques fragmens inédits, sans compter les lettres que nous avons signalées : ce ne sera pas une édition qui fasse époque dans l’histoire des éditions de Montesquieu. Quant au livre de M. Vian, si l’Académie l’a couronné, c’est sans doute pour l’intention, qui était en effet louable. Mais nous ne sommes guère plus avancés, nous, simples lecteurs, qu’il y a vingt-cinq ans, et nous pouvons malheureusement dire avec Sainte-Beuve, après comme avant le livre de M. Vian, que nous n’avons pas d’histoire de la vie et des ouvrages de Montesquieu.


F. BRUNETIERE.

  1. C’est ainsi que M. Vian, à l’occasion des voyages de Montesquieu, écrira : « Les pays qui s’étendent sur les deux rives du Rhin attirèrent vivement son attention. Étant à Luxembourg, dans la salle où dînait l’empereur... » Le texte porte Laxembourg ou Laxenburg, qui est une résidence impériale, à douze ou quinze kilomètres environ de Vienne.
  2. Les généalogistes ne tombent pas d’accord sur le chiffre. Les uns ne donnent que cinq enfans à M. de Brancas; les autres, M. de Loménie par exemple, que M. Vian cite en note, lui en accordent sept; un troisième enfin consent à lui passer les onze; mais il était si simple encore, on l’avouera, dans une Histoire de Montesquieu, de ne pas numéroter les demoiselles de Brancas !