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Revue littéraire - 14 septembre 1851

Revue littéraire - 14 septembre 1851
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 11 (p. 1099-1116).


REVUE LITTERAIRE


DE L'ALLEMAGNE.




DES TRAVAUX RECENS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE.


I. Geschichte der Romantik in dem Zettalter der Reformation und der Revotution (Histoire du Romantisme à l’époque de la Réforme et de la Révolution), par M. Julien Schmidt, 2 vol. ; Leipzig, 1850. — II. Deutsche Moenner und Frauen (Hommes et Femmes de l’Alllemagne), par M. Gustave Kühne, 1 vol. ; Leipzig, 1851. -III. Die. deutsrhe Nationalliteratur der Neuzeit (la Littérature allemande contemporaine), par M. Charles Barthel, 1 vol., Brunswick, 1851.




Quand une littérature long-temps bouleversée par les passions révolutionnaires semble aspirer à quelque chose de meilleur et se cherche péniblement elle-même, c’est presque toujours par les travaux sérieux, c’est par l’histoire et la critique qu’elle se soustrait peu à peu aux influences perverses. Dans le désarroi général, les critiques et les historiens littéraires se trouvent naturellement chargés d’une mission grave, et pour peu qu’ils en comprennent l’importance et les devoirs, il ne saurait y avoir pour leur esprit de discipline plus féconde. À eux de maintenir les traditions, de garder le culte des souvenirs ; de renouer sans prétention les liens rompus ; s’il s’agit d’une révolution nécessaire et que la société soit en marche vers de nouveaux rivages, a eut la tâche d’emporter aux bords, inconnus la cendre et la mémoire des ancêtres. L’Allemagne est le pays de l’Europe où ce salutaire office de la critique est le plus manifestement indiqué. La vieille Allemagne est morte ; qu’une réaction imprudente essaie de a remettre sur ses pieds, que l’esprit féodal et les fantaisies mystiques de certains hommes d’état du Nord prétendent se substituer sans-façon aux légitimes exigences du XIXe siècle, tout cela n’y fait rien ; l’ancienne Allemagne, n’est plus, et il est impossible jusqu’à présent de deviner l’heure où s’organisera l’Allemagne nouvelle. Des difficultés de toute espèce, des problèmes sans nombre se dressent à chaque pas devant les plus vaillans esprits, et ajournent le résultat espéré. Sans doute, il s’est accompli sur plus d’un point des transformations utiles ; la société allemande, quoiqu’on puisse dire, a plus gagné que perdu en 1848. Si la Prusse officielle incline à je ne sais tel illuminisme, l’Autriche, réveillée par des nécessités impérieuses, a opéré d’utiles réformes : la justice rendue indépendante, l’administration réorganisée, l’égalité de l’impôt établie avec force, ce ne sont pas là de médiocres présens ; Peut-on nier cependant que la constitution entière de l’Allemagne, que les rapports de la Prusse et de l’Autriche ne soient d’ici à long-temps d’insolubles problèmes, et que tout un pays, un pays plein de lumières et avide des droits de sa raison émancipée, ne souffre dans ce qu’il y a de plus vulnérable au monde ? M. de Radowitz n’a pas eu tort de le proclamer récemment : jamais l’Allemagne, même à la veille de son explosion de 1813, ne s’est sentie aussi douloureusement blessée comme nation. Au milieu des ambiguïtés de la situation générale, au milieu de tant d’incertitudes et de ténèbres, on ne saurait se dissimuler qu’il ne règne une morne tristesse partout où ne gronde pas une irritation mal contenue. Or, ce ne sont pas seulement les politiques qu’un tel spectacle doit tenir en éveil ; les hommes que le public veut bien admettre comme juges dans les travaux de I’esprit sont tenus d’y apporter une égale sollicitude. La situation présente de l’Allemagne est de celles qui imposent à la critique littéraire une activité plus efficace, qui l’investissent de cette bienfaisante autorité dont je parlais tout à l’heure. Ils sont fugitifs ou errans hors d’eux-mêmes, disait Fénelon à propos de ces vains esprits que les choses extérieures attirent et qui ne savent pas connaître Dieu, parce qu’ils ne savent pas regarder au fond de leur conscience : la même chose peut se dire des peuples allemands. Oui, ils sont fugitifs, ils sont errans hors de leur propre nature ; ils se sont donnés en proie au matérialisme, à l’athéisme, à ce qui leur est le plus contraire ; ils se sont reniés eux-mêmes. Et dans quelles circonstances a éclaté ce délire ? Au moment où ils auraient besoin de toutes leurs forces pour traverser ce détroit semé d’écueils qui conduit de l’ancien régime à une société plus juste. Comment donc se fait-il qu’une critique vigilante et élevée fasse défaut à un pays si riche en écrivains ? De quelle façon expliquer cette insouciance extraordinaire ? Dans le trouble de la conscience publique, sous la menace des entraînemens redoutables auxquels est exposé le génie allemand, comment aucun esprit ne se lève-t-il, je ne dis pas pour gouverner victorieusement les lettres et les conduire vers des régions plus sûres, je dis seulement pour rattacher le passé à l’avenir, pour empêcher le caractère national de se perdre dans la tourmente, pour sauver le trésor d’un grand peuple ?

On a publié depuis quelque temps un assez grand nombre de travaux consacrés à l’étude des traditions intellectuelles du pays de Schiller et de Goethe. C’est là un bon symptôme. Ce retour à un passé rempli d’enseignemens atteste déjà un mouvement sérieux dans les esprits et ouvre une direction qui ne demeurera pas stérile. Nous voudrions seulement que ces travaux fussent accomplis avec plus de suite, qu’ils fussent l’expression d’une pensée plus résolue et plus haute. Le dilettantisme littéraire, très digne d’excuse assurément dans les temps calmes et chez d’insouciantes natures, devient aux heures du péril un intolérable contre-sens. Nous avons espéré un instant trouver cette critique élevée que nous cherchions. L’Allemagne elle-même semble appeler ardemment un juge dont elle sent que le concours lui serait plus que jamais nécessaire, et, quels que soient les obstacles opposés à une parole indépendante par le nombre et l’organisation des coteries littéraires, le sentiment public, je n’en doute pas, lui rendrait la tâche facile. On a beaucoup parlé depuis un an des travaux critiques de M. Julien Schmidt, des espérances qu’il a données. Julien Schmidt a une part considérable dans la direction d’un recueil qui vient de se transformer récemment, et qui aspire à une sérieuse influence. Le Messager des frontières (Die Grenzboten), c’est l’œuvre dont il est question, a pour but de fonder une école intelligente, sympathique, honnête, tout-à-fait opposée aux coteries exclusives et aux partis violens, une école dont le programme soit conforme à la raison générale du XIXe siècle. Ce recueil n’a pas encore réalisé ses promesses ; il a montré jusqu’ici plus de bonne volonté que de force, plus de facilité courante que de résolution et de netteté. Ses doctrines n’ont rien de très précis ; il paraît s’en tenir à des principes vagues ; il admet maintes choses très opposées avec la plus conciliante largeur, disposition excellente assurément pour ce qui est de simple littérature, funeste dans tout ce qui concerne la vérité morale. Sans doute, à n’en considérer que le programme, à ne lire qu’un certain nombre des travaux publiés, le recueil de M. Julien Schmidt soit satisfaire les esprits sages, modérés, ceux qu’on appelle en tout lieu les honnêtes gens ; il repousse le matérialisme, et il aime la liberté. À propos du tour d’imagination propre à M. Victor Hugo, il dénonce en Allemagne et jusqu’en Angleterre les imitateurs du romantisme démagogique, et s’écrie sans hésiter : « C’est à la critique des trois nations de poursuivre ce matérialisme sans cœur, et dans le domaine de l’art et sur le théâtre de la vie. » Voyez cependant combien les idées fausses sont répandues en Allemagne, chez ceux-là même qui se croient le mieux armés pour les combattre ! M. Julien Schmidt a écrit un livre où il expose longuement les principes de sa critique ; ce livre a été publié il y a deux ans ; il a réussi, et la seconde édition vient de paraître. Or, dans ce manifeste accueilli avec faveur et qui doit contenir l’esprit de la nouvelle école, l’auteur est visiblement en proie à tous les maux intellectuels qu’il s’est chargé de guérir. Confusion d’idées, barbarie de style, manie effrénée de systèmes, panthéisme à l’état latent partout où il ne se produit pas le front haut, voilà les vices propagés en Allemagne par les excès d’une philosophie indigne de ce nom. Eh bien ! on retrouve avec tristesse quelque chose de tout cela dans l’ouvrage de M. Schmidt. Les bévues mêmes sont d’une nature si étrange, qu’il ne me serait pas venu à la pensée de les relever ici sans la position que l’auteur s’est faite dans la littérature de son pays ; mais le silence est impossible. : il s’agit d’un critique respecté, d’un esprit sérieux animé d’intentions droites, d’un homme qui ne ménage pas la vérité à ses justiciables ; cette vérité, M. Julien Schmidt saura l’entendre pour son propre compte, et peut-être alors deviendra-t-il plus défiant, peut-être sera-t-il plus attentif aux périls d’une situation qui a pu engager dans de telles erreurs une intelligence comme la sienne.

Cet ouvrage est une histoire littéraire des trois derniers siècles, une histoire où l’auteur a essayé de ramener tous les faits sous la loi de l’unité, de les présenter comme les différentes phases d’un seul problème philosophique, comme les incidens variés d’une même lutte. Quelle est cette lutte ? A quel problème de philosophie l’auteur prétend-il rattacher toute l’activité intellectuelle des trois siècles dont nous sommes les fils ? A ce qu’il appelle l’opposition du romantisme et des révolutions modernes. Le romantisme est un nom dont on abuse terriblement en Allemagne : Dans son acception la plus ordinaire chez nos voisins, ce mot signifie la résurrection artificielle d’une époque qui a accompli ses destinées, et tout l’ensemble des inspirations bizarres ou des ingénieux tours de force qui s’offrent dans une telle entreprise à une école littéraire. C’est ainsi que le groupe de rêveurs formé vers la fin du XVIIIe siècle, et qui a porté plus particulièrement le nom de romantique, le groupe des Novalis, des Wackenroeder, des Adam Müller, des Arnim, des Clément de Brentano, cherchait à restaurer par la poésie les croyances,les plus enfantines, les plus fantasques hallucinations du moyen-âge ; restauration étrange qui a pu renouveler le sentiment de l’art, qui à pu réagir heureusement contre les sèches abstractions de l’analyse moderne, mais qui a introduit une confusion funeste dans la pensée allemande. C’est ainsi encore que les hommes d’état dont la prétention est de détruire l’esprit de 89 pour relever une sorte de régime féodal sont très justement appelés les hommes d’état du romantisme. En appliquant cette idée à toutes les périodes de l’histoire, les Allemands sont arrivés à conclure que le romantisme ne désigne pas seulement les fantaisies inspirées par le regret du moyen-âge ; il y a eu des romantiques après chaque grande époque dont la disparition attristait certaines ames obstinément fidèles, il y en a eu aux derniers jours de la Grèce, il y en a eu à Alexandrie au lendemain de la mort du paganisme ; M. Strauss a prouvé dans un spirituel pamphlet que Julien l’Apostat était un romantique sur le trône des Césars. Le romantisme, d’après la définition adoptée au-delà du Rhin, est donc toute tentative, politique ou littéraire, philosophique ou religieuse, se proposant pour but de rappeler à la vie les formes tombées en poussière, et de les installer à la place de ce qui a vraiment droit à l’existence. La question seulement est de savoir d’une manière exacte ce qu’on a raison de considérer comme mort. Que d’institutions et de croyances dont on se hâte de dresser l’acte mortuaire, lorsqu’elles ont encore de nombreuses phases à parcourir et d’inappréciables services à rendre ! Que de gens même, que de risibles Titans affublés de formules, qui appliquent ce procédé cavalier à des lois éternelles, à des dogmes et à des institutions sur lesquels la rouille des siècles n’a point de prise ! Aux yeux de M. Feuerbach le christianisme est une chose morte, l’idée de Dieu a fait son temps ; et si vous avez la hardiesse de ne pas penser comme un génie de cette force, aussitôt, punition terrible ! vous êtes convaincu de romantisme. Il est vrai que M. Feuerbach est aussi un romantique pour M. Max Stirner, et que M. Stirner, à son tour, s’il conserve dans son système la moindre prescription morale, sera dépassé infailliblement et rangé dans la nécropole qu’il a bâtie. Il fallait expliquer le sens du mot romantisme chez les Allemands ; et connaître l’abus qui s’en fait chaque jour, pour apprécier le livre de M. Julien Schmidt ; tout son travail, en effet, roule sur cette fausse idée du romantisme, et les incroyables erreurs où il est te viennent de la systématique assurance avec laquelle il prononce ses arrêts de mort.

Si j’ai bien compris la construction historique de M. Schmidt, si je l’ai dégagée des brouillards d’une pensée confuse et d’un style prétentieusement abstrait, voici en peu de mots sous quel aspect se présentent à lui les trois siècles si diversement glorieux dont nous avons reçu l’héritage. — « La révolution accomplie par Luther, dit l’auteur, a ouvert la voie de l’avenir ; tout ce qui n’a pas suivi cette voie est condamné sous le nom de romantisme. Il y avait au moyen-âge un dualisme terrible, une lutte sans trêve et sans issue, la lutte de l’esprit et de la matière, du ciel et de la terre, de la grace et de la nature, de Dieu et du diable. L’homme voyait là deux élémens destinés à rester éternellement ennemis, il maintenait comme invincible cette opposition qui faisait le tourment de son être. Le but de la raison moderne, ajoute M. Schmidt, c’est l’accord de ces deux antithèses, c’est l’union de la matière et de l’esprit ; l’hymen de la terre et des cieux. Le protestantisme a ouvert la route au bout de laquelle s’accomplira un jour cette réconciliation suprême. Le catholicisme, au contraire, en s’attachant à l’opposition des deux termes, a créé une sorte de romantisme inconnu jusque-là ; il a créé une littérature sceptique, frivole, sans profondeur, une poésie superficielle et fausse. Le protestantisme s’empare de ce monde idéal que le moyen entrevoyait de loin, il en fait don à l’ame, il le place au sein de la conscience : de là la grandeur morale et la vivante beauté de créations de ses poètes. Dans la doctrine catholique, ce monde idéal est toujours relégué sur des hauteurs inaccessibles ; c’est pourquoi les écrivains du midi de l’Europe sont toujours forcés de substituer la déclamation à la peinture d’un idéal qu’ils ne sauraient posséder, ou de se passer de cet idéal et de tomber dans une frivole indifférence, ou de le nier tout-à-fait et d’aboutir à l’athéisme, comme le XVIIIe siècle. » - Voilà, dans un bref et fidèle résumé, la thèse bizarre à laquelle, M. Julien Schmidt a consacré deux longs volumes. Cette théorie, réduite ici à son expression la plus simple, se produit, je dois le reconnaître, avec toute sorte de développemens, de subtilités, de distinguo, qui peuvent dissimuler au lecteur, qui ont dissimulé sans doute à l’écrivain lui-même la fausseté radicale et l’indigente maigreur de son système. J’ai relu ces pages plusieurs fois pour m’assurer que je ne me trompais pas, pour me convaincre que cette pauvre pensée était la pensée fondamentale de l’ouvrage, et qu’il n’y avait en réalité rien de plus sous le luxe barbare de ses pédantesques formules ; mais comment serait-il possible de se méprendre ? Quand l’auteur abandonne cette phraséologie scolastique avec laquelle il est si facile de paraître profond et de déguiser ce qu’on pense, quand il arrive aux faits et aux noms propres, cet antagonisme de l’inspiration protestante et de l’inspiration catholique explique pour lui l’histoire entière de la pensée humaine dans les trois derniers siècles et lui dicte tous ses jugemens. Que M. Julien Schmidt signale dans les drames de Shakspeare et dans les poèmes de Milton l’influence de la réforme, on peut souhaiter qu’il le fasse avec plus de simplicité, avec un sentiment plus vif de la beauté poétique, et qu’il renonce à la fastueuse gaucherie de la phrase hégélienne ; il faut reconnaître pourtant qu’il est dans le vrai. C’est la seconde partie de son tableau qui nous apporte des résultats vraiment inattendus : une fois arrivé aux littératures de la France, de l’Italie et de l’Espane, l’auteur accumule les unes sur les autres de surprenantes erreurs ; le fil qu’il croyait si sûr s’embrouille, et sa théorie, devenue indéchiffrable, n’en prend que des allures plus impérieuses, comme s’il voulait châtier avec colère la réalité rebelle qui se soustrait à ses caprices. Certes, il est difficile de défigurer plus intrépidement le caractère des écrivains et les événemens de l’histoire. Savez-vous ce que représente Montaigne pour M. Julien Schmidt ? Le supernaturalisme. Montaigne est un romantique placé entre le monde réel qui ne le satisfait pas et le monde idéal auquel il est impatient d’atteindre. C’est pour s’y élever sûrement qu’il procède d’abord, par toutes les armes, du scepticisme et de l’ironie, à la destruction de la réalité. C’est par amour du ciel qu’il accable l’homme, qu’il souffle sans pitié sur ses dernières illusions, qu’il jette le désenchantement sur sa vie et le laisse nu dans le vide. On est obligé de reconnaître dans cette appréciation une originalité incontestable ; personne avant M. Julien Schmidt n’avait eu de telles idées sur l’auteur des Essais, personne ne les revendiquer comme siennes. C’est bien mieux quand il s’agit des poètes ; Arioste, Cervantes, Molière, les plus charmans et les plus fiers génies ne sont plus que des machines sans vie et sans liberté, pauvres marionnettes qui se meuvent selon les thèses et les antithèses préconçues de l’historien. Arioste est le romantique joyeux, léger, type parfait de l’insouciance de l’église ; Cervantes est un romantique plus grave, plus profond, qui représente une sorte de renaissance du catholicisme. Si vous comprenez ce rapport, d’Orlando furioso et du noble chevalier de la Manche avec les destinées du catholicisme au XVIe et au XVIIe siècle, vous comprendrez aussi pourquoi Molière est une imagination lugubre et pourquoi ses créations comiques sont de celles qui doivent charmer le bourreau. Ce que M. Schmidt préfère dans le théâtre de notre grand poète, ce sont les ballets, les cérémonies, les masques italiens, les Matassins et les Scaramouches, tout le peuple joyeux des intermèdes. Puis viennent George Dandin, l’École des Femmes, le Mariage forcé, très inférieurs déjà aux ballets. Des comédies imitées de Plaute et de Térence, on ne peut rien dire en vérité, sinon qu’elles restent bien loin de leurs modèles. C’est une gaieté factice, c’est un amas d’incidens bizarres, c’est un mouvement de scènes faussement passionnées, d’où résulte pour le spectateur une excitation nerveuse, suivie d’une prostration complète. Parmi les pièces de ce genre-là l’Avare est la mieux combinée, partant la plus pénible à voir. Quant aux grands ouvrages consacrés à la peinture de la société où vivait le poète, ils n’ont aucune valeur esthétique ; n’y cherchez pas autre chose que des renseignemens sur la moralité du siècle, sur la moralité de l’auteur lui-même. Le seul intérêt de Tartufe, par exemple, est dans ces vers que prononce l’exempt au cinquième acte :

Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,
Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs
Et que ne peut tromper tout l’art des imposteurs.
D’un fin discernement sa grande ame pourvue
Sur les choses toujours jette une droite vue ;
Chez elle jamais rien ne surprend trop d’accès,
Et sa ferme raison ne tombe en nul excès.
Il donne aux gens de bien une gloire immortelle, etc.


Tout ce morceau, sans lequel le Tartufe ne serait qu’une œuvre vide, a une importance capitale aux yeux de M. Julien Schmidt ; il lui prouve combien le catholicisme avait dégradé le génie de Molière. Le protestant, selon M. Schmidt, a toujours Dieu au fond de son cœur ; le catholique, au contraire, plaçant Dieu on ne sait où, dans un paradis qui n’existe pas, dans un monde transcendantal dont nous n’avons pas de nouvelles, est sans cesse exposé à le perdre. Le premier objet, majestueux qui frappera ses regards lui donnera ’ le change. Au XVIIe siècle, c’est le roi, c’est Louis XIV qui occupe la place du Tout-Puissant ; c’est lui qu’on adore, lui qui tient les cœurs dans sa main et sous son autorité suprême, lui qui établit l’ordre dans la maison d’Orgon ! Nous pensions que le catholicisme n’était pas responsable des flatteries consacrées alors par la doctrine du droit divin ; il nous semblait que Bossuet, le plus grand théoricien de cette doctrine, s’était soustrait plus d’une fois à cette fâcheuse influence pour faire entendre au monarque infatué le redoutable langage d’un évêque ; M. Schmidt veut bien nous avertir de notre erreur, Si Molière a flatté Louis XIV, ce n’était pas le comédien tant de fois menacé qui cherchait par là un appui auprès du souverain absolu, c’était le romantisme catholique qui, à son insu ou non, s’exprimait par la bouche du poète. Le romantisme n’éclate-t-il pas aussi dans le Misanthrope ? La pièce est ridicule et maussade ; comme le Tartufe, elle n’offre d’intérêt que par les révélations dont elle abonde sur l’exégèse et l’histoire des religions. M. Schmidt y a fait cette découverte inattendue : Alceste est protestant, Philinte est catholique. La morale de la pièce est à peu près celle-ci : Alceste est protestant, Philinte est catholique. La moral de la pièce est à peu près celle-ci : Fais ce que fait tout le monde sous peine d’être raillé, — et tel est aussi, à en croire M. Schmidt, l’enseignement fondamental du catholicisme. Apprenez, Français légers, que la philosophie de l’histoire nous donne seule l’explication des œuvres, étourdiment applaudies par la foule ; apprenez, s’il se peut, à déchiffrer vos poètes !

Après de si curieuses révélations, on devrait s’attendre à tout. Le second volume cependant ne ressemble pas au premier ; on est surpris d’y trouver de la science et quelques chapitres de bonne critique. Est-ce parce qu’il y est question de l’Allemagne, parce que l’auteur connaît mieux son sujet, parce que ses formules scolastiques, appliquées aux philosophes et même aux poètes de son pays, nous paraissent moins barbares que tout à l’heure ? C’est surtout, je crois, parce que l’auteur y abandonne un peu son système, et qu’il renonce aux opinions toutes faites d’avance. Il laisse Kant et Herder, Schiller et Goethe, se mouvoir avec plus de liberté dans son tableau ; il fait preuve de connaissances variées et rencontre parfois des rapprochemens heureux. On peut recommander surtout, comme un travail assez distingué, bien que discutable en maints endroits, la peinture de l’école spécialement appelée romantique. Si M. Julien Schmidt s’était borné à ce sujet qu’il connaît dans ses intimes détails, si, développant les pages que je signale, il se fût attaché à reproduire complètement le singulier mouvement d’idées qui enivra des poètes comme Novalis, des théologiens comme Schleiermacher, il eût produit une œuvre vivante au lieu d’une philosophie de l’histoire toute remplie de formules creuses et de portraits estropiés.

La philosophie de l’histoire ! voilà l’ambition qui égare tant d’esprits en Allemagne. C’est à qui gouvernera le passé à sa guise, à qui prononcera le jugement de Dieu sur le travail des siècles. Depuis Hegel jusqu’au plus humble des literats, il n’est pas un écrivain qui n’ait résolu d’une façon ou d’une autre l’insoluble problème de la destinée du genre humain sur la terre et proclamé la souveraine loi d’après laquelle les événemens se déroulent. La manie politique n’y fait rien ; cela n’empêche pas d’imaginer des constitutions sociales ; n’est-on pas tout glorieux, au contraire, dans ce temps de réformes si fièrement annoncées, d’avoir trouvé la constitution, non d’un peuple, mais de l’humanité même ? Au milieu de toutes ces philosophies artificielles, le premier devoir de la critique est de ne pas se laisser prendre à ces rêves de cerveaux malsains. Si vous voulez agir, si vous voulez apparaître comme un esprit droit et ferme au milieu d’intelligences qui trébuchent, si vous voulez juger ceux qui pèchent et redresser ceux qui tombent ; commencez par prouver aux autres que vous jouissez vous-même de toute la liberté de votre esprit. Cette philosophie de l’histoire, que chacun se construit à tort et à travers, et où ni l’histoire ni la philosophie ne se reconnaissent, est précisément un des fléaux de l’Allemagne. C’est elle qui entretient, et propage le panthéisme ; elle le fait passer des spéculations abstraites dans la pratique de la vie ; elle accoutume l’esprit à ne considérer dans les plus grands hommes que les agens d’une force occulte ; elle efface des œuvres de la pensée le signe sacré de la liberté morale. Je prétends qu’un critique, quels que puissent être son talent et l’honnêteté de ses intentions, est incapable aujourd’hui d’exercer aucune influence salutaire sur l’Allemagne, s’il conserve dans ses théories le moindre mélange de panthéisme. C’est le panthéisme, en effet, le panthéisme éthéré des rêveurs comme le panthéisme abject des démagogues, qu’il faut combattre partout, dans la philosophie et dans l’histoire, dans la poésie et dans la prose. M. Julien Schmidt a la meilleure volonté du monde ; il appartient à l’école libérale, au parti intelligent et sensé qui repousse tous les excès ; dans ses études sur les travaux contemporains, il a montré souvent une sévérité courageuse, il a fait entendre un accent mâle et décidé dont la critique allemande avait perdu l’habitude ; toutes ces bonnes dispositions resteraient infructueuses, si M. Schmidt ne se débarrassait au plus vite des faux principes et des prétentions malheureuses que nous avons signalées dans son ouvrage. Avec un homme d’un talent actif, avec un critique sans complaisance et sur qui l’Allemagne, a les yeux, nous avons cru que notre droit était de parler avec franchise. Nous n’avons pas craint de mettre en lumière les inconcevables erreurs où la manie des systèmes, où l’ambition de construire l’histoire à priori peuvent entraîner une intelligence qui n’est pas sans valeur. Pour qu’un homme d’esprit fasse subir à l’Arioste et à Cervantes de si bizarres métamorphoses, pour qu’il en vienne à travestir Molière d’une si grotesque façon, il faut que ces brouillards d’une détestable philosophie de l’histoire lui troublent étrangement la vue. L’avertissement n’eût pas été complet, si, dans notre déférence pour un écrivain estimable, nous avions dissimulé des contre-sens de cette nature. Que M. Julien Schmidt renonce aux vaines prétentions métaphysiques, qu’il se délie des subtilités abstruses et des formules qui ne représentent rien à l’esprit ; qu’il se préoccupe sans cesse de la vérité des faits, de la précision du style, de cette clarté enfin que Vauvenargues appelle admirablement la bonne foi des philosophes. Cette bonne foi lui donnera une autorité dont il ne soupçonne pas le secret. J’ai dit que M. Schmidt était un cœur résolu et que de généreuses intentions dirigeaient sa critique ; c’est à lui maintenant d’armer son intelligence pour les luttes qu’il a l’ambition de soutenir. Quand Virgile peint son héros dans les enfers, il le montre, l’épée à la main, écartant sans pitié toutes les ombres qui arrêteraient sa marche ; ainsi doit faire la critique au milieu des folles erreurs, au milieu des utopies et des billevesées qui nous obsèdent, pour accomplir une telle tâche vouloir ne suffit pas ; il faut aussi voir clair. La clarté de l’esprit, voilà l’épée redoutable qui disperse les fantômes.

S’il est des critiques pleins de résolution et de courage qui n’ont pas su se débrouiller encore, il en est d’autres à qui ce n’est pas la netteté qui fait défaut, mais la ferme volonté d’employer efficacement cette faculté précieuse. M. Gustave Kühne n’a pas de prétentions fausses ; c’est un esprit fin, délié, pénétrant. Bien loin de se guinder avec effort pour ajouter une nouvelle métaphysique à toutes celles qu’a fabriquées l’Allemagne, il s’attache à la réalité ; il aime les biographies, les portraits bien dessinés les lignes précises et qui se rayent dans l’esprit M. Henri Heine disait à propos de je ne sais quel écrivain de son pays « C’est en habitant la France qu’il a appris l’allemand. » Ce mot n’est pas une de ces boutades anti-germaniques comme il en échappe tant à la verve intarissable du brillant poète ; il y a là-dessous une observation très sérieuse. Les plus grands écrivains de l’Allemagne, ceux qui ont le plus heureusement modifié son idiome, ont puisé dans leurs communications avec nous un singulier amour de la clarté. Ce que la Grèce a fait dans ses rapports avec l’ancienne Égypte, la France l’a fait plus d’une fois avec l’Allemagne. C’est la Grèce, dit Olympiodore, qui a délié les pieds des statues égyptiennes ; c’est l’étude de nos grands prosateurs qui a formé la langue de Goethe. Quand on passe de M. Julien Schmidt à M. Gustave Kühne, on va d’Égypte en Grèce ; on quitte la confusion naturelle des langues germaniques pour un idiome pur et limpide. Prenons garde toutefois ; depuis que l’Allemagne semble se renier elle-même, il y a une école qui est venue nous emprunter, non plus ce vernis des maîtres qu’on appelle la netteté, mais la fausse désinvolture, la légèreté de mauvais aloi, particulières aux littératures en décadence. M. Gustave Kühne est aussi éloigné de cette élégance menteuse que de l’emphase embrouillée des pédans. Comme peintre de portraits, il rappelle çà et là M. Sainte-Beuve ; il poursuit avidement la vérité, et il a une aversion d’instinct pour les exagérations des partis. Voila dispositions parfaites ; que manque-t-il donc à M. Gustave Kühne pour qu’il puisse donner à l’Allemagne ce vigilant gardien littéraire dont je viens de déplorer l’absence ? Ce qui manque à M. Gustave Kühne, c’est la constance, l’inspiration de tous les jours, la foi dans une mission ardemment acceptée et courageusement poursuivie ; c’est tout ce qui sépare le vrai critique du littérateur amusé et curieux, ce qui donne, en un mot, cette chose si difficile à acquérir et qu’il faut sans cesse défendre, l’autorité.

Il y a cependant une inspiration plus forte et plus suivie que d’ordinaire dans le nouveau volume de M. Gustave Kühne. En dessinant les derniers portraits qu’il vient de livrer au public, il a été soutenu par une pensée morale : tantôt il a voulu défendre certaines natures graves et modestes contre un dénigrement injuste, tantôt il a eu le désir d’opposer aux utopie désordonnées de ce temps-ci le tableau d’une ame d’élite, qui en est comme la réfutation vivante. Cette bonne pensée assure au travail de M. Kühne une valeur réelle, et nous permet d’être désormais plus exigeant avec lui. Une période nouvelle commence peut-être pour le critique ; nous voudrions ne pas nous tromper, et que nos paroles pussent l’engager plus décidément dans cette voie. Le livre de M. Kühne, intitulé Hommes et Femmes de l’Allemagne, renferme douze biographies, douze portraits, toute une galerie combinée avec art où la variété des personnages ne nuit pas à l’unité de l’ensemble. Cette galerie s’ouvre par l’empereur d’Autriche Joseph II, et finit par le tableau : d’un vieux maître d’école de village, Frédéric-Froebel, occupé depuis trente ans à la réforme de l’éducation, et dont les plans, les études, les songes, nous reportent avec bonheur au fond d’un monde perdu, tant ils sont pleins des cordiales qualités de la nature allemande Entre l’empereur du XVIIIe siècle et l’humble instituteur du XIXe, entre le réformateur couronné et le naïf rêveur qui poursuit ses chimères dans l’ombre, il y a place pour bien des figures diverses, pour des figures sévères ou gracieuses qu’un même rayon décore.

Le portrait de Joseph II est très ingénieusement composé. Depuis plus demi-siècle, cette physionomie originale a été l’objet de bien des études ; il y a sur les entreprises et les échecs du fils de Marie-Thérèse toute une littérature spéciale qui ne s’arrête pas. Récemment encore, un estimable écrivain qui a joué un rôle honnête dans les révolutions de l’Autriche, M. Franz Schuselka, a publié des lettres inédites de Joseph II, qui ne forment pas moins de trois volumes. M. Gustave Kühne a lu toutes ces publications, il sait tout ce qui a été écrit pour ou contre le réformateur, et, au milieu des louanges passionnées des uns, au milieu des rancunes implacables des autres, sa vivante étude me paraît une sûre et fidèle image de la réalité. Les généreuses intentions de Joseph II, sa candeur vraiment inouie, la tranquille inexpérience avec laquelle il attaquait des difficultés invincibles, ce mélange de hardiesse novatrice et de despotisme intraitable, ce réformateur qui se propose de substituer du jour au lendemain une nation nouvelle, une nation sortie de son cerveau comme une Minerve, à celle qu’il a reçu la charge de transformer peu à peu, ce socialiste naïf, qui veut construire l’humanité d’après ses rêves, qui supprime le temps par ordonnances, qui décrète impérieusement ce que l’avenir seul peut donner par une série de transformations insensibles, — tout cela est rendu avec une sûreté de touche et une justesse de nuances qui fait le plus grand honneur au peintre. Le parallèle de Frédéric et de Joseph, du maître et de l’élève, du politique consommé et du rêveur candide, témoigne aussi d’une sagacité parfaite. La fin seulement est trop écourtée. « Frédéric, dit l’auteur en terminant, Frédéric méprisait l’homme, ses projets ont réussi ; Joseph avait une trop haute idée de l’espèce humaine, son œuvre a croulé. » La conclusion est spirituelle, elle est même vraie dans une certaine mesure ; était-ce point tant par une morale de ce genre qu’il convenait de clore cette étude ? Les réflexions se pressent dans l’esprit, quand on voit le socialisme, — c’est le mot propre, je le répète, — quand on voit, dis-je, le socialisme de Joseph II bouleverser inutilement l’Autriche. Que de leçons pour nous dans ce tableau ! Que de rapprochemens avec la situation présente de l’Europe ! Joseph II réunissait en lui les deux penchans les plus dangereux en sens contraire : la passion des réformes prématurées, le recours au despotisme violent. Entre ce double péril qui nous menace sans cesse, il n’y a qu’une voie : l’intelligence de ce qui est possible, la connaissance sans illusion, mais aussi le respect de l’humanité. Pourquoi M. Kühne s’est-il arrêté à l’endroit le plus sérieux de sa tâche ? pourquoi son timide esprit, trop pressé de conclure, n’a-t-il, pas tiré de son étude tous les enseignemens qu’elles renferme ?

Après Joseph II viennent les portraits philosophiques et littéraires, celui de Mendelssohn d’abord, dont les réformes, plus intelligentes et plus humainement accomplies que celles de l’audacieux empereur, ont eu des résultats plus durables. M. Kühne fait connaître dans sa vie intime ce noble réformateur du judaïsme, il raconte avec charme toutes les difficultés qu’il eut à vaincre et les triomphes qui couronnèrent sa patience. Pour être compté en dehors de sa communion et de sa race, pour prendre seulement pied en Allemagne, pour atteindre, en un mot, à ce qui était le point de départ des autres écrivains de son siècle, il fallut à Mendelssohn des efforts extraordinaires. Après la publication du Phédon en 1767, Mendelssohn était avec Lessing le nom le plus fêté de la littérature. Oui, ce fut comme une fête, et M. Kühne en exprime bien les nobles joies, une fête philosophique et morale, la démonstration de l’immortalité de l’ame, telle qu’elle est exposée dans le Phédon de Mendelssohn, a été, on peut le dire, une sorte d’événement et d’enchantement pour l’Allemagne. D’autres écrivains qui ont trouvé place à côté de Mendelssohn dans la galerie de M. Kühne, Maximilien Klinger et George Forster, Hoelderlin et Henri de Kleist n’appartiennent pas au même mouvement d’idées ; le caractère impétueux de leurs travaux et la tristesse de leur sort fait mieux apparaître dans sa sérénité l’image de celui qu’on a appelé le Platon israélite. Mendehsohn avait réfuté Jean-Jacques Rousseau ; c’est dans les paradoxes enflammés de l’auteur d’Émile que Klinger puisait son enthousiasme. Romancier, dramaturge, il inventait avec une emphase sincère des personnages froidement exaltés, des héros déclamatoires en lutte avec le ciel et la terre : espèce de Schiller, dit M. Kühne, mais un Schiller moins le génie poétique, moins le sentiment de l’art et la science de la forme, l’ébauche d’un Schiller qui n’est pas venue à bien. Ce que M. Gustave Kühne cherche et retrouve au milieu des œuvres manquées de Klinger, c’est une ame forte, stoïque ; inébranlable, une ame supérieure au talent, tandis que si souvent, chez le peuple des lettrés, c’est le talent qui vaut mieux que l’ame. Hommes de l’Allemagne, a écrit M. Kühne à la première page de son livre, — et, fidèle à sa promesse, ce sont des caractères qu’il étudie, caractères incomplets parfois comme celui de Joseph II, mais passionnés pour une idée, attachés à une croyance, et marqués du sceau de la noblesse morale. Tel est encore George Forster : né à Dantzig en 1755, il parcourt la Russie avec son père à l’âge de huit ans, est élevé en Angleterre jusqu’à sa dix-septième année, et accompagne le capitaine Cook, de 1772 à 1775, dans son second voyage autour du monde. Revenu en Allemagne, il se mêle avec ardeur au mouvement littéraire et devient bientôt un des premiers écrivains politiques de son pays. Allemand par le cœur, cosmopolite par les impressions de sa jeunesse et la prompte ouverture de son esprit, il éveille chez ses compatriotes le sentiment de la vie active en les initiant aux travaux de l’Angleterre et aux résolutions de la France. 89 éclate, Forster sera notre interprète auprès de l’Allemagne. Son enthousiasme n’est pas de longue durée ; il passe à Paris la première année de la république, et les lettres qu’il adresse à sa femme sont un des plus curieux documens qu’on puisse consulter sur les impressions de cette sanglante période. Voici ce qu’il lui écrit en mars 1793 : « Je devrais faire, dis-tu, l’histoire de cet effroyable temps ; c’est impossible : depuis que je sais qu’il nulle vertu dans cette révolution, elle me dégoûte. Je pourrais bien, sans aucune illusion idéale, marcher vers un but avec des hommes imparfaits, tomber, me relever, marcher encore ; mais, avec des démons sans cœur comme ceux que je vois ici, ce serait un outrage à l’humanité, un outrage à notre sainte mère la terre et à la lumière du soleil. Fouiller les souterrains, les égoûts où se vautrent ces brutes immondes, non, ce n’est pas la tâche de l’historien. Il mourut à Paris le 12 janvier 1794. M. Kühne caractérise d’une manière intéressante les écrits peu connus de ce mâle penseur, surtout ses écrits politiques ; et parmi ceux-là, en première ligne, les Souvenirs de l’année 1790, où les figures les plus diverses, Franklin et Joseph II qui venaient de mourir, Catherine II, Gustave III, William Pitt, Mirabeau, sont jugés avec la gravité du publiciste et l’émotion du témoin. Le poète Hoelderlin tient bien sa place à côté de George Forster. Forster est mort, emportant le deuil des sublimes espérances de 89 ; Hoelderlin est devenu fou pour avoir désiré, avec une passion effrénée, la régénération de son pays. Personne n’a plus aimé, personne n’a plus insulté l’Allemagne que ce tendre et indomptable poète. Écoutez-le : « Barbares des temps primitifs, de barbares devenus baroques à force de zèle, de science, de religion même, profondément incapables de tout sentiment divin, ne rendant que des bruits sourds et rauques, comme un vieux tonneau défoncé : voilà mes Allemands. Je ne saurais me représenter un peuple plus morcelé que celui-là. Tu vois des ouvriers, point d’hommes ; des penseurs, point d’hommes ; des prêtres, point d’hommes ; des maîtres et des valets, des jeunes gens et des gens d’un âge mûr, point d’hommes, jamais d’hommes : ne dirait-on pas un champ de bataille où les bras, les mains, tous les membres, gisent coupés les uns auprès des autres, tandis que le sang tout chaud coule et se perd dans le sable ? L’Allemagne a pardonné au poète d’ Hyperion, à celui qui l’insultait avec cette douleur furieuse et que cette douleur a tué. Il faut demander aux pages senties de M. Gustave Kühne tout ce qui concerne cette catastrophe. M. Kühne a visité Hoelderlin, il y a quelques années, dans le solitaire asile où il est mort ; il a recueilli bien des renseignemens d’un intérêt tout dramatique sur la longue folie du poète, et les a consignés avec art dans un récit qu’anime une sincère émotion. C’est aussi à l’aide de documens nouveaux, à l’aide de lettres inédite publiées récemment par M. Édouard de Bulow, que le biographe a peint la tragique destinée d’Henri de Kleist. Il y a comme une ombre mystérieuse sur la destinée de cet écrivain. Quelle passion inconnue, quel désespoir l’a poussé à se donner la mort ? Les documens que nous venons d’indiquer permettent de pénétrer un peu plus avant dans cette sombre histoire. M. Kühne nous montre chez Henri de Kleist un singulier mélange de force stoïque et de fiévreuse aspiration vers une science impossible. Imaginez la curiosité de Faust dans l’ame d’un disciple de Kant ; que de luttes et quel supplice ! ce fut le supplice d’Henri de Kleist. Ses lettres à sa fiancée Wilhelmine nous exposent sans voile le déchirement de son ame et expliquent toute sa misérable existence. Celui qui avait écrit de telles pages devait succomber tôt ou tard au mal qui le dévorait il devait se détruire chaque jour lui-même, — si bien que le coup de poignard dont il se frappe ne paraît plus un acte soudain, mais le dernier acte, la conclusion inévitable d’un long suicide. Bizarres maladies, dont la vieille Allemagne a offert plus d’un exemple ! Goethe, dans sa robuste et égoïste santé, éprouvait une horreur profonde pour ces infirmités de l’ame. Odiosa sunt restringenda, c’était là, on le sait, la pratique de sa vie : Hoelderlin et Henri de Kleist lui faisaient peur. Le devoir de la critique est exactement le contraire de cette morale impie ; homo sum, voilà sa devise, et rien de ce qui concerne l’esprit et l’ame ne doit lui être étranger. S’il est bien cependant de s’associer à ces infortunes douloureuses et de les décrire avec émotion, il ne faut pas oublier non plus d’en dégager les leçons qu’elles contiennent ! c’est là le vrai but, c’est là le profit sérieux de pareilles études, et M. Gustave Kühne devrait y songer plus souvent.

Le groupe de portraits qui suit n’offre plus que de sereines images. Aux souffrances morales succède le spectacle de la vertu paisible, aux combats des facultés mal conduites la gracieuse harmonie de l’intelligence et du cœur. Je recommande la toile discrète où l’auteur nous peint Elisabeth de Stägemann. Taceat mulier in ecclesia, disait l’antique maxime ; le génie n’a point de sexe, a répondu l’orgueilleux désordre de notre temps, et nous avons vu se lever, en effet, toute une phalange de génies équivoques, révoltés contre la mère nature. Le meilleur moyen de d’accréditer ce qu’une école grotesque a appelé l’émancipation de la femme, c’est d’opposer aux héroïnes de l’émancipation les nobles personnes qui ont su maîtriser et faire tourner à l’accomplissement du devoir des facultés supérieures. Parmi celles-là, il y a une bien charmante place pour cette Élisabeth Graun, si aimée de Frédéric de Gentz et du de c Louis d’Holstein, qui devint la femme du poète Auguste de Stägemann. Ses Souvenirs contiennent toute une philosophie morale où la grace exquise s’unit toujours à la solidité de la raison. À côté de l’audacieuse imagination de Rahel ; à côté de la fantaisie capricieuse de Bettina, le caractère élevé, la force contenue d’Elisabeth forme, dans l’histoire de la société allemande, une apparition originale ; M. Gustave Kühne ne craint pas de la célébrer comme l’institutrice de la femme. Ce sont aussi des instituteurs et des maîtres qui terminent la galerie, les instituteurs du peuple des campagnes. Zsdhokke, Pestalozzi, Frédéric Frochel, sont trois physionomies excellentes que le peintre a bien placées dans le jour qui leur convient. Les écrits populaires de Zschokke, ses nouvelles, ses histoires, ses journaux, ses prédications sous toutes les formes, ont exercé et exercent encore une influence singulière en Suisse et en Allemagne. Schokke offre le rare exemple d’une fortune littéraire qui s’est constituée toute seule. Cet écrivain, l’un des plus répandus qu’il y ait, l’un de ceux qui sont entrés le plus profondément dans le peuple, n’a presque jamais attiré l’attention de la critique. Lui-même ne s’en croyait pas digne « Je ne sais pas écrire, » disait-il, et, pendant près d’un demi-siècle, cet ignorant, soutenu par une inspiration saine et mâle qui vaut toujours mieux que la science, a charmé, éclairé, transformé les classes ouvrières de son pays. Il est vrai qu’il ne faut pas prendre trop à la lettre cet aveu d’ignorance échappé à Zschokke ; comme artiste, comme historien, comme publiciste même, il savait tout ce qu’il lui était nécessaire de savoir ; la droiture de son esprit lui faisait rejeter tout le reste, et ce fut là le secret de sa force. L’étude sur Pestalozzi est un peu maigre ; l’auteur, en regardant les choses de plus près, aurait pu y trouver une matière plus ample et de curieux sujets d’instruction. J’en dirai autant du portrait de Frédéric Froebel ; M. Kûhne nous fait connaître et aimer un excellent homme, un réformateur naïf, convaincu, obstiné, une ame très originale, à coup sûr, comme celle de Pestalozzi lui-même ; il évite seulement toutes les questions que soulèvent ses projets de réforme, n’oublie de juger ceux qu’il vient de peindre.

Nous avons insisté sur ce volume de portraits, heureux d’y apprécier le mérite du peintre, heureux surtout de signaler une nouveauté féconde dans la littérature allemande. Plus d’un écrivain, sans doute, a composé des biographies avec talent, et personne n’ignore combien le digne Varnhagen d’Ense a donné de modèles en ce genre de travail. Il est certain pourtant que dans la littérature proprement dite, chez les hommes occupés de critique générale, chez les historiens des choses de la pensée, cette fausse philosophie de l’histoire dont je signalais tout à l’heure le péril a substitué des formules au sentiment du vrai et fait disparaître l’homme du théâtre de la vie. S’attacher à ce théâtre et y replacer l’homme avec sa liberté, n’est pas assurément une entreprise inutile. À force de mouvoir par grandes masses les acteurs de l’histoire, on altère peu à peu et on finit par ruiner tout-à-fait le principe de la responsabilité morale. C’est en ce sens que les portraits et les biographies sont le contraire de la philosophie de l’histoire et peuvent rendre de précieux services. Ce correctif, à l’heure qu’il est, est devenu indispensable. Quand on a abusé des généralités vagues, il est urgent de s’attacher aux détails ; quand on a réduit l’histoire en abstractions, il importe de rentrer au plus tôt dans le mouvement de la vie. M. Gustave Kühne a compris ainsi son travail ; ses héros sont bien des personnages réels, et non des êtres de fantaisie, créés tout d’une pièce pour le besoin d’un système. On sent battre leurs cœurs, on est ému de leurs passions généreuses ou folles, on suit avec anxiété leurs efforts, soit pour les plaindre, soit pour en désirer le triomphe. M. Kühne fera bien de persévérer. Il a l’intention de donner, dans une suite de biographies, le tableau de l’Allemagne depuis la révolution : c’est là une veine excellente qu’on doit l’encourager à poursuivre. Je lui dirai seulement de se décider une bonne fois à serrer son sujet de plus près, je lui conseillerai de ne jamais reculer devant la partie morale de ses portraits. Les obligations de la critique se transforment selon les nécessités des temps. Le critique qui n’oserait aujourd’hui rompre en visière à tout ce qui est faux et funeste ne mériterait que le nom de dilettante. Préparé par ces solides études, M. Kühne osera peut-être alors abandonner la critique rétrospective pour la vraie critique militante et hardie qui aspire à repousser chaque jour les invasions du mal. À quoi lui servirait cette lutte avec les morts, s’il ne devait bientôt se mesurer avec les vivans ?

C’est aux vivans, aux poètes, aux conteurs ; à ceux qui reflètent le mieux les idées et les sentimens de tous, que s’adresse avec une certaine audace un manifeste dont l’Allemagne littéraire s’est émue. Ce livre, intitulé la Littérature allemande contemporaine, ne mériterait pas le nom de manifeste, à coup sûr, s’il eût été publié à une autre époque et dans un autre pays. L’auteur, M. Charles Barthel, est une ame tendre et miséricordieuse ; ce n’est pas lui qui prendrait le fouet sacré pour chasser les vendeurs ; il déteste le mal, il à une aversion décidée pour le matérialisme, il regrette avec larmes les généreuses inspirations de l’ancienne Allemagne ; mais il adore la poésie, et, partout où il en rencontre la trace, il oublie ce mal qu’il avait l’intention de châtier. Où donc est son audace ? où donc est la nouveauté de cette critique qui s’est attire tout à coup des sympathies si empressées et des inimitiés si rudes ? La nouveauté, c’est que M. Barthel annonce le désir de juger toute la littérature moderne au nom du christianisme, c’est que le christianisme à ses yeux, et il le dit très haut, le christianisme seul peut renouveler la poésie en Allemagne. Dans un pays où presque toute la partie active et lettrée de la nation, depuis le disciple des docteurs athées jusqu’au simple rationaliste, depuis le métaphysicien en délire jusqu’au rimeur de sonnets, abjure chaque jour le sentiment chrétien, il y avait quelque hardiesse à s’exprimer de la sorte. Je ne dis pas, certes, que l’esprit chrétien soit proscrit de l’Allemagne entière, je dis qu’il est à peu près absent des lettres, et que la philosophie, l’histoire, la poésie, le rejettent sans cesse avec injure. Or, écoutez avec quelle franchise, avec quelle ouverture de cœur, M. Barthel proclame sa croyance et abaisse devant elle : cette littérature infatuée : « Ce que l’avenir de notre littérature cache dans son sein, personne ne le sait. Une chose au moins est certaine, c’est que ni dans l’ordre intellectuel ni dans l’ordre social notre situation ne deviendra meilleure, avant que la passion fiévreuse de ce temps-ci ne s’apaise, avant que le mensonge de ce siècle ne soit sous nos pieds, avant que nous n’ayons reconnu tous ensemble que le salut n’est ni dans telle ou telle forme de gouvernement, ni dans telle ou telle constitution de l’église, ni dans tel ou tel grand génie dominateur de l’art, mais dans celui-là seul qui est la source de toute vérité et de toute beauté, dans Jésus-Christ ! » Déjà, il y a quelques années, un esprit d’élite, M. Henri Gelzer, avait jugé au même point de vue la littérature allemande depuis Lessing jusqu’à l’école romantique ; un historien littéraire très distingué, M. Wilmar, avait porté aussi un véritable enthousiasme chrétien dans l’étude du moyen-âge ; mais appliquer ce criterium aux vivans, jeter le nom du Christ au milieu des esprits frivoles et des intelligences révoltées, le jeter avec un sincère, avec un si naïf accent de prosélytisme, voilà, je le répète, l’audace et l’originalité du manifeste de M. Barthel.

Si le criterium religieux et la noblesse morale de M. Charles Barthel ne méritent que des encouragemens, il faut bien reconnaître néanmoins que toute la partie esthétique de son travail aurait pu être plus largement conçue. La mesure en toute chose est le point essentiel. « Vous me reprocherez mes exigences, s’écrie-t-il quelque part ; vous trouverez que je considère trop l’Allemagne nouvelle au point de vue exclusivement théologique : il se peut bien que cela soit ; mais, quand on est théologien, il n’est vraiment pas facile d’abdiquer. » M. Barthel a senti lui-même l’inconvénient de sa manière, et il s’en accuse, — ou s’en défend, comme on voudra, — avec une bonhomie qui ne manque pas de charme. Allons toutefois au fond des choses, et ne nous payons pas d’une justification banale. Que veut M. Barthel ? Quel but poursuit-il ? Il veut agir à la fois et sur les écrivains et sur le public, dont le suffrage ou le dédain les redresse ou les égare. L’éducation du public, et par là une influence indirecte sur les poètes, sur les artistes que l’avenir nous garde, voilà le résultat que M. Barthel espère atteindre. Or, ce n’est pas à un public de théologiens qu’il s’adresse ; la théologie ne doit pas tenir la première place dans ses appréciations, elle ne doit pas surtout rejeter dans l’ombre les conseils, les reproches, les indications fécondes du critique. Que le théologien prête un utile appui au juge littéraire, rien de mieux ; qu’il ait bien soin seulement de ne jamais se substituer à lui. Dans la ferveur de son zèle M. Barthel semble avoir plusieurs fois confondu les deux rôles. Ce n’est pas encore un reproche que je lui adresse, c’est un avertissement pour ses travaux futurs. M. Barthel vient de prendre une place trop élevée dans la critique pour que nous ne souhaitions pas à ses écrits toute l’influence qu’il est digne d’exercer. Il ne faudrait pas que ses justiciable, puissent décliner sa compétence, et c’est ce qui ne marquerait pas d’arriver bientôt, si un tribunal littéraire, était transformé insensiblement en tribunal théologique. Ne mettons pas d’enseigne, Pascal l’a dit. C’est d’après les lois éternelles de l’art, c’est à la splendide lumière du beau qu’il faut juger les œuvres de l’imagination. Soyez sûr que la pensée religieuse, sans qu’il y ait besoin de se prévaloir sans cesse, viendra naturellement fortifier vos paroles. Prononcez au nom de la raison, et le christianisme, qui est la raison suprême, confirmera vos arrêts sans avoir paru les imposer. Pour ramener les esprits au vrai, pour triompher des systèmes désastreux dans cette Allemagne troublée, les argumens théologiques ne seront jamais bien efficaces ; c’est la philosophie qui a fait le mal, c’est à la philosophie de le guérir.

La philosophie, dans l’ouvrage de M. Barthel, aurait pu se montrer en effet plus exigeante et plus sévère. Moins théologien et plus pénétré de la vraie philosophie de l’art, il aurait pu demander davantage eux écrivains qu’il juge et condamner plus rigoureusement ceux qui n’ont pas satisfait à leur tâche. La poésie allemande de ces quinze dernières années malgré de brillantes qualités, qu’on ne saurait méconnaître, n’a pas su conserver ce qui est la première condition de l’art, l’indépendance de l’inspiration. Maintes choses étrangères ont réussi à s’y introduire par fraude. Les systèmes des philosophes ou de ceux qui usurpaient ce nom, les utopies des rêveurs, les rancunes mêmes et les ambitions des politiques ont envahi tour à tour les domaines de l’art, et la poésie, aliénant sa liberté dans l’espoir de plaire à la foule, s’est résignée trop souvent à n’être que l’humble servante des passions de chaque jour. Ainsi, pour ne citer qu’un seul exemple, la part que la philosophie hégélienne occupe dans les compositions poétiques de l’Allemagne est vraiment extraordinaire. Je ne parle pas seulement des écrivains qui se sont donné la tâche expresse de traduire en strophes ou en hymnes, la doctrine des jeunes hégéliens ; je ne parle pas de l’Évangile des Laïques de M. Frédéric de Sallet, ni des Vigiles de M. Léopold Schefer ; les chanteurs les plus insoucians en apparence ont été dans maintes occasions, qu’ils le sachent ou qu’ils l’ignorent, les interprètes de ce panthéisme, ou plutôt, puisqu’on ne craint pas d’avouer les choses plus crûment, de cette religion de l’homme qui, sous mille formes, s’est insinuée partout. Un penseur clairvoyant n’aurait pas dû négliger un tel sujet, et M. Barthel était digne de poursuivre dans ses détours mystérieux ce subtil ennemi qu’il connaît mieux que moi. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? Est-ce sa pénétration qui est en défaut ? ou bien est-il tellement ému des charmes de la poésie, que l’émotion dissimule à ses yeux ce qu’il est si capable de bien voir ? Cette disposition serait fâcheuse ; mais non, la vérité est que M. Barthel n’ose pas assez. Au lieu d’attaquer de front son adversaire, il semble mettre tout son art à tourner les obstacles. Je ne dirai pas qu’en cela encore il est trop théologien ; il est du moins trop bienveillant, et cette bienveillance, dangereuse partout où elle n’est pas de mise, a causé, selon moi les plus graves imperfections de son manifeste.

L’erreur engendre l’erreur ; timide sur un point, on sera exagéré sur un autre. Si M. Barthel n’ose censurer le mal aussi résolûment qu’il le faudrait, il se dédommage en célébrant outre mesure les écrivains qui appartiennent à une meilleure direction morale, mais dont le talent et la bonne volonté ne marchent pas toujours du même pas. M. Auguste Kopisch et M. Robert Reinick sont assurément des écrivains qui se recommandent par la grace honnête, par une vraie cordialité allemande ; méritent-ils des éloges enthousiastes ? ont-ils droit à une place glorieuse, à la place que M. Barthel leur assigne dans l’histoire de la poésie au XIXe siècle ? Sans la moindre amertume, on peut répondre que non. Ce qui explique l’empressement de cette admiration inattendue, c’est le parfum moral que le critique a respiré dans leurs œuvres. Telle est sa manière de protester : au lieu de condamner tout haut ce qu’il condamne au fond de son cœur, il cherche un idéal, il se crée une espérance dans l’avenir, et, réalisant aussitôt cette espérance, il s’enthousiasme pour ce qui n’est pas encore. C’est ainsi qu’il place au-dessus de tous les poètes de l’Allemagne un jeune et mélodieux écrivain, M. Oscar de Redwitz ; dont le nom, à peine connu hier, vient d’acquérir une célébrité soudaine, trop soudaine à coup sûr pour que la mode ne s’en mêle pas un peu. M. de Redwitz, — nous aurons occasion de l’étudier, — n’est certainement pas un écrivain vulgaire : quelque chose de la grace du moyen-âge refleurit dans son joli poème d’Amaranthe. Il a lu Gottfried de Strasbourg, il a lu les mystiques chants de Wolfram d’Eschembach, et il s’est approprié très habilement l’inspiration à la fois naïve et printanière des vieux maîtres. Cette naïveté, quoique apprise ; a tout a coup charmé l’Allemagne ; ce souffle de printemps a rafraîchi les intelligences obsédées par les hallucinations des sophistes. Le succès du poème de M. de Redwitz est un des plus brillans succès littéraires qu’on ait eu à enregistrer depuis long-temps chez nos voisins. Est-ce à dire qu’il n’y ait rien là de factice ? ou du moins les circonstances extérieures ne doivent-elles pas compter pour beaucoup dans les applaudissemens recueillis par le poète ? La tâche du critique est double : il doit juger le fait et le droit, il doit signaler dans le succès d’une œuvre d’art la tendance générale que ce succès révèle au sein de la société ; mais c est aussi son devoir, et un devoir impérieux, de prononcer sur la valeur de l’œuvre, sans se laisser prendre aux influences du moment. Dans la première appréciation, il juge surtout le public ; dans la seconde, le poète. En lisant les suaves récits de M. de Redwitz, M. Barthel y a vu surtout un rassurant symptôme, il a été frappé d’une certaine transformation de la conscience publique, et il a poussé un cri de joie. Rien de plus légitime à la condition toutefois pour le critique, de ne pas rester en chemin, de ne pas se borner à la première moitié de son étude. Que M. Barthel poursuive donc ; qu’il conseille à la fois et les écrivains et le public, qu’il envisage enfin sous tous ses aspects le devoir de la critique au XIXe siècle. Par l’accent général de son livre, il a ému l’Allemagne, il a gagné bien des cœurs et s’est attiré de violentes attaques : ce n’est là qu’une préparation à ce qu’il peut accomplir. S’il développe maintenant ses qualités, s’il acquiert autant de force, pour condamner le mal qu’il en a déjà pour célébrer le bien, s’il affranchit sa critique de tout élément étranger et maintient par là son autorité tout entière, il a certes une belle place à prendre il obtiendra mieux que des suffrages passionnés, il obtiendra ce qu’il doit chercher avant tout, une action efficace et durable.

On voit par ces divers travaux que la critique demande commence à soupçonner la gravité de sa tâche. Si elle n’est pas encore assez vigoureusement armée pour faire une rude guerre à l’anarchie de l’intelligence, elle s’aperçoit du moins que le silence ne lui est plus permis ; elle s’accoutume à élever la voix. Il était temps qu’elle sortît de son repos pour réclamer sa place dans le combat des idées. Depuis Lessing, on peut le dire, l’inspiration originale, la force créatrice l’avait abandonnée ; elle était devenue un dilettantisme, plein d’éclat et d’érudition souvent, souvent diffus et vulgaire, presque toujours désintéressé dans les questions qui font de la littérature un instrument de salut ou de ruine. Au milieu du siècle dernier, la critique avait travaillé noblement à ressusciter une nation, elle avait repoussé les influences étrangères qui empêchaient le développement du génie germanique ; la révolution devenue nécessaire aujourd’hui est une révolution du même genre, quoique tout autrement sérieuse et liée à des intérêts bien plus sacrés. Il s’agit encore de retrouver l’esprit de l’Allemagne, mais ce n’est plus seulement dans le domaine de l’art, c’est dans l’ordre moral et social, dans tout ce qui touche au caractère, à l’ame, au fond même de la vie. Au XVIIIe siècle, Lessing détrôna les influences contraires aux traditions de la patrie et remit l’imagination germanique en possession d’elle-même ; où est le Lessing de la critique nouvelle, celui qui fera pour le caractère et l’ame de l’Allemagne ce que le premier a fait pour la poésie et le théâtre ? Ce Lessing, si nous ne savons du moins à quels signes on pourra le reconnaître. Il ne sera pas dupe des faux systèmes, car il viendra précisément pour dissiper les brouillards où se dérobe l’ennemi ; il cherchera dans le passé les physionomies qui représentent le généreux spiritualisme de l’Allemagne, et il montrera souvent aux fils égarés ces nobles images de leurs ancêtres : le passé toutefois ne l’occupera pas seul ; c’est sur le présent qu’il doit agir, c’est aux vivans que s’adresseront ses paroles ; et la franchise de son langage ne le cédera pas à l’élévation de sa pensée. En voyant ce qu’il y a de diversement estimable dans les travaux de M. Julien Schmidt, de M. Gustave Kûhne, de M. Charles Barthel, en voyant aussi leur manque, j’ai mieux compris ce que l’Allemagne exigerait du juge impartial qu’elle attend. Le jour où ces qualités éparses, devenues plus fortes et plus sûres, se réuniront dans un seul esprit, le Lessing dont nous parlons s’emparera de l’autorité, et le spiritualisme, que l’on croit vaincu à jamais, se réveillera à sa voix, comme s’est réveillé il y a un siècle, à la voix de l’auteur de Nathan, le sentiment à demi perdu de la poésie nationale.


SAINT-RENE TAILLANDIER.