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Revue littéraire - La Terre promise, de Paul Bourget
Revue des Deux Mondes3e période, tome 114 (p. 214-225).

Amusante pour les sceptiques, c’est une chose vraiment attristante, inquiétante même pour les autres, que l’incapacité de la critique, — telle que les journaux nous l’ont faite, — je ne dis pas à exprimer elle-même, ou à discuter, mais à comprendre seulement des idées. Nous venons d’en avoir une preuve nouvelle dans l’accueil qu’elle a fait à la Terre promise, le dernier roman de M. Paul Bourget. Non pas assurément que M. Paul Bourget ait le droit de s’en plaindre trop haut ; et il passerait pour trop exigeant. Généralement même, on a senti, si peut-être on ne l’a pas assez dit, que l’on se trouvait en présence d’une œuvre d’une autre envergure, — ou d’une autre carrure, pour ainsi parler, que la Rôtisserie de la reine Pédauque, par exemple ; en présence aussi d’une œuvre d’une autre portée, mais surtout d’une autre qualité d’esprit que la Débâcle elle-même. On a donc loué, comme il convenait, la simplicité de l’intrigue, l’originalité des caractères, le pathétique profond d’un drame tout intérieur, la générosité, la noblesse, la hauteur de l’inspiration. J’y ajouterais volontiers, pour ma part, l’art curieux, subtil et savant, avec lequel M. Paul Bourget mêle ensemble la description des lieux et l’analyse aiguë des états d’âme de ses personnages. L’analyste en lui se double d’un peintre ou d’un poète, et si le premier, comme nous le dirons, ne s’est jamais montré plus pénétrant, — non pas même dans le Disciple ou dans Mensonges, — le second, ayant lui-même rarement éprouvé des sensations plus exquises, les a rarement mieux rendues. Et pourquoi, dès à présent, ne le féliciterais-je pas, dans ce dernier roman, d’avoir abjuré le culte un peu puéril qu’il professait. — naguère encore, — pour les moindres futilités de l’élégance mondaine ? L’auteur de Mensonges et de Cœur de femme ne saura jamais, en effet, combien cette sorte d’affectation lui a presque aliéné de lecteurs, de lectrices même, et nous ne saurions trop lui souhaiter d’y avoir renoncé pour toujours… Mais, après cela, s’il y avait, s’il y a dans la Terre promise deux ou trois idées qui fassent l’âme du roman, et si, dans une Préface que l’on attendait, M. Paul Bourget, en définissant les caractères du roman psychologique, a voulu provoquer une discussion d’art, la critique en général a semblé ne pas s’en apercevoir, ni se douter seulement de l’intérêt ou de l’importance de ces idées.

Les uns donc se sont dérobés, en déclarant « que la polémique engagée sur la question du roman d’analyse était un peu vaine à leurs yeux, » et, en ajoutant : « comme tout ce qui tend à trop définir et à enfermer trop strictement dans des règles étroites le génie ou le talent de l’écrivain. » C’est avec ce bel argument que, sous prétexte de libéralisme ou de largeur d’esprit, on en arrive à faire, du plaisir personnel et présent qu’un roman ou un tableau nous procure, le juge unique et souverain de sa valeur d’art. Comment cependant ne voit-on pas ce que cette manière d’entendre la critique a d’innocemment insultant pour l’artiste, qu’elle réduit à la condition d’amuseur public, et pour le lecteur, qui n’est que rarement curieux de savoir ce qui nous plaît ou ce qui nous déplaît, à nous qui lui parlons ? Le bon critique ne met point le public dans la confidence de ses goûts ; et, dans un genre faux, bâtard ou douteux, il n’est écrivain qui ne perde la moitié de son talent. Une polémique n’est donc jamais « vaine, » qui peut servir à préciser l’esthétique d’un artiste ou d’un genre ; si M. Paul Bourget a écrit sa Préface, il en a eu ses raisons ; et c’est pourquoi je me plains que la critique n’ait pas cru devoir les discuter.

Aussi bien, veut-on voir l’utilité d’une discussion de ce genre, et le profit que pourrait en tirer une certaine critique elle-même ? « Les premières lignes de la préface de la Terre promise m’ont tout d’abord donné le frisson, écrivait quelqu’un l’autre jour. J’ai eu crainte d’avoir affaire au roman à thèse, à ce roman doctrinaire et raisonneur, où l’auteur passe à chaque instant sa tête à travers le rideau, de façon à vous ôter toute illusion sur la réalité des personnages qu’il met en scène. » Le romancier qui s’exprimait ainsi, — car c’est un romancier, paysagiste souvent exquis, inventeur abondant et facile, observateur précis de la réalité, peintre véridique et aimable des mœurs de province, — se doute-t-il que, ce qui manque à ses propres romans, c’est la « thèse, » comme il l’appelle, ou « l’idée ? » Oui ; s’ils étaient quelque chose de plus que des anecdotes ou des tableaux de genre ; que des faits divers qui ne se dépassent pas eux-mêmes, pour ainsi dire ; que des histoires dont la dernière efface le souvenir de la précédente, la réputation en égalerait le nombre ! Mais, l’étrange illusion, de confondre le « roman psychologique » avec le « roman à thèse ; » et que cela prouve bien la nécessité de les définir ! Un autre ne l’opposait-il pas au « roman d’aventures ! » Adolphe peut-être aux Trois mousquetaires, et les Affinités électives aux Mystères de Paris ! ..

Quant aux raisons plus personnelles, que l’auteur de la Terre promise avait de s’expliquer sur le roman psychologique, on les connaît sans doute. C’est que la mode s’est répandue, depuis déjà quelques années, de railleries « psychologues. » Sans essayer d’ailleurs de les comprendre, — et pour ne rien dire aujourd’hui de quelques critiques, — c’est un plaisir que n’ont cru devoir se refuser ni M. Pierre Loti, ni M. Emile Zola. M. Bourget, dans sa Préface, en semble avoir surtout aux critiques, et je viens de montrer qu’il n’avait pas tort. Mais ce sont bien plus encore les romanciers ses confrères qui se sont égayés, plus ou moins spirituellement d’ailleurs, aux dépens de la psychologie. Quelques critiques ont bien pu trouver ce mot de « psychologie » pédantesque ; et j’avoue, quant à moi, que je ne vois pas pourquoi. D’autres ont pu prétendre qu’on en faisait trop de mystère, et, pour cette raison, ils ont pu réclamer en faveur de l’expression « d’observation morale, » plus classique sans doute, quoique d’ailleurs infiniment plus vague. Et d’autres enfin, qui se trompaient, ont pu surtout penser que, si le mot de « psychologie » n’était pas de lui-même assez clair, les romans de M. Paul Bourget n’en éclaircissaient pas assez le sens. Mais aucun d’eux n’a nié, je crois, qu’il y eût dans Andromaque ou dans Bérénice une observation plus fine que dans le Cid ou dans Horace, — dans la Marianne, de Marivaux, que dans le Gil Blas, de Le Sage, ou, pour en venir aux contemporains, dans Mensonges que dans l’Assommoir, dans Mariage blanc que dans le Maître de forges ; — et c’est là presque toute la question entre la critique et M. Bourget. Mais les romanciers, eux, moins désintéressés, ont vraiment fait une discussion d’école de ce qui n’était qu’une querelle de mots. M. Zola s’est parfaitement rendu compte que Crime d’amour ou Mensonges réintégraient dans la littérature contemporaine une forme d’art qu’il se flattait d’avoir anéantie. Peintre et poète autant que romancier, l’auteur de Mon frère Yves et de Pêcheur d’Islande a voulu protester contre une conception du roman qui n’a guère avec la sienne qu’un ou deux points de communs, tout au plus. C’est donc à eux que M. Paul Bourget, dans sa Préface, eût dû surtout répondre ; — et peut-être avec d’autres raisons que celles dont il s’est servi.

Il s’est en effet efforcé de montrer que le roman psychologique était « possible, » d’une part, et, de l’autre, « inoffensif » ou du moins innocent des méfaits qu’on lui impute. L’analyse n’est pas un dissolvant ou un poison de la volonté ; et l’étude attentive de la vie peut bien avoir pour effet d’en rendre la complexité plus difficile à reproduire, elle n’en fait pas évanouir la réalité. Mais ce qu’on aurait aimé que M. Paul Bourget nous développât de préférence, c’est sa définition du « roman psychologique » et de la « psychologie. »

Car, il nous a bien dit que l’objet de ce genre de roman était « de reproduire les mille tragédies taciturnes et secrètes du cœur, d’étudier la genèse, l’éclosion et la décadence de certains sentimens inexprimés, de reconnaître et de raconter les situations d’exception, les caractères singuliers, enfin tout un détail, inatteignable par le roman de mœurs, lequel doit, pour rester fidèle à son rôle, éviter précisément ce domaine de la nuance, et poursuivre le type à travers les individualités, les vastes lois d’ensemble à travers les faits particuliers. » Mais nous aurions voulu quelque chose de plus précis encore, et nous craignons que M. Bourget n’ait défini plutôt là le roman d’exception, que le « roman psychologique. » Nous sommes déjà plus près de nous entendre avec lui quand il revendique pour le roman psychologique un droit propre et particulier de poursuivre « sur la vie intérieure et morale » une enquête analogue et parallèle à celle que le roman de mœurs poursuit « sur la vie extérieure et sociale. » Si nos actions extérieures ne sont jamais, en effet, — comme nos sentimens et comme nos sensations, — qu’un total, une combinaison ou un système d’actions plus élémentaires ; si notre conduite nous est souvent dictée par des principes ignorés de nous-mêmes ; et si nos résolutions enfin, par toutes leurs racines, plongent, pour ainsi parler, dans les profondeurs de l’inconscient, l’objet du roman psychologique est d’explorer ces profondeurs ; de nous révéler à nous-mêmes ces principes secrets de nos actes ; et là enfin où nous n’avions vu qu’un ensemble, de le décomposer en ses élémens. Dimisit invitus invitam : c’est tout le sujet de la Bérénice de Racine. Comment, par quelle succession d’états d’âme, alternatifs et contradictoires, par quelle métamorphose, par quelle opération du dedans, ou quelle intervention du dehors, deux amans, qui ne le voudraient pas, se décident cependant à se séparer l’un de l’autre, voilà l’objet des observations de la « psychologie, » qui peut, comme on le voit, n’avoir rien d’exceptionnel, et elle aussi, par conséquent, sous des faits particuliers, découvrir ou retrouver ce qu’on appelle « des lois d’ensemble. » Nous soumettons cette définition à M. Paul Bourget. A défaut d’autres avantages, elle en a deux au moins sur la sienne. Elle fait rentrer le roman psychologique dans la définition sociale de l’art, en ne le réduisant pas à la représentation des singularités, laquelle mènerait infailliblement à la peinture des monstruosités : je prends ce dernier mot dans son sens propre et étymologique. Elle promet à un genre de roman que l’on a taxé quelquefois d’étroitesse un avenir comme illimité, puisque son progrès se lie manifestement à celui de la complexité croissante de la vie. Mais elle a pour nous un dernier avantage encore : c’est de dire avec exactitude ce qui fait le mérite essentiel du dernier roman de M. Paul Bourget en rattachant M. Paul Bourget lui-même à la lignée de ses maîtres : Stendhal et Balzac, Sainte-Beuve et Laclos, Marivaux et Racine.

J’éprouve toujours quelque embarras ou quelque gêne, pour mieux dire, à résumer l’intrigue d’un roman. La besogne, en elle-même, a je ne sais quoi d’inférieur ou d’ingrat ; on n’apprend rien au lecteur qu’il ne sache ; et on fait tort au romancier du meilleur de son œuvre. Cependant, il faut bien s’y résoudre, et donner au moins une courte idée du sujet de la Terre promise.

Un jeune homme, ou plutôt un homme jeune encore, Francis Nayrac, et une jeune fille, Henriette Scilly, sont fiancés l’un à l’autre, et n’attendent pour se marier que le rétablissement de Mme Scilly, la mère d’Henriette.

Leur bienvenue au jour leur rit dans tous les yeux.

Sous ce ciel de Sicile, où Mme Scilly reprend tous les jours des forces nouvelles, ils vivent « en plein rêve ; » et, très nobles l’un et l’autre, ils ne souhaitent que de ne pas voir finir ce songe de félicité. Quand un matin, sur la liste des étrangers, Francis Nayrac lit le nom d’une dame Raffraye, qu’il a jadis aimée passionnément, et brutalement abandonnée d’ailleurs, dans un accès de cette frénésie de défiance qui est la fin commune des amours irrégulières.

Que vient-elle faire en Sicile, elle aussi, à Palerme, dans l’hôtel même qu’habite Francis ? Après dix ans écoulés vient-elle peut-être empêcher son mariage ? essayer de le ressaisir ? revendiquer sur lui les droits d’une vieille maîtresse ? Elle y vient tout simplement mourir. Mais elle n’est pas seule. Sa fille l’accompagne, une enfant de neuf ans, dont la ressemblance avec une sœur de Francis Nayrac a frappé d’abord les yeux de Mlle Scilly. Cette enfant, Francis veut la voir ; et cette ressemblance à son tour le frappe, ou plutôt l’étonne, le fascine en quelque sorte, et le cri sourd de la voix du sang s’éveille aussitôt dans son cœur. C’est sa fille ! et l’émotion qu’il avait ressentie de l’arrivée de Mme Raffraye, pour avoir changé de nature, n’en est que plus violente, plus tumultueuse, plus désordonnée. Que faire ? où est le devoir ? où l’honneur ? où la probité ? Renoncera-t-il maintenant à son amour ? et sacrifiera-t-il son rêve à cette paternité ? dira-t-il tout à sa fiancée ? ou au moins à Mme Scilly ?

Pendant qu’il hésite et qu’il se débat dans ces perplexités, Henriette revoit l’enfant, s’y intéresse innocemment, la fait involontairement parler, sent passer quelque chose dans son naïf langage qu’elle ne comprend pas, mais qui l’inquiète, l’assombrit et l’oppresse. Avec la gaucherie de sa parfaite ingénuité, elle essaie de provoquer une explication de Francis. Cette explication difficile, c’est la mère qui la reçoit, mais, par un hasard mortel à son amour, Henriette l’entend, et peu s’en faut qu’elle ne succombe sous le poids de son émotion. Elle en revient, lentement, avec une lenteur qu’entretient son irrésolution. Un sourd travail se fait en elle. Si son amour vit toujours dans son cœur, ce n’est plus le même amour, car son fiancé n’est plus le même Francis. Elle se décide enfin, contre elle-même, malgré les larmes de sa mère, et l’inutile repentir de son fiancé : Henriette Scilly n’épousera pas Francis Nayrac. Peu d’événemens, comme on le voit, et peu de matière ; une histoire d’âmes, si l’on peut ainsi dire ; et l’étude infiniment nuancée de trois sentimens qui n’ont rien en soi de très rare : la jalousie dans l’adultère ; une forme curieuse de l’amour paternel ; et le sacrifice de la passion à la dignité personnelle.

Il n’y aurait pas lieu d’insister sur la première, si nous n’en voulions louer la pénétration très singulière, très aiguë, — et pourquoi ne le dirions-nous pas ? — l’intention morale. « Ce qu’il y a, dit M. Bourget, de terrible dans l’adultère, et son châtiment immédiat, c’est que l’amant ne saurait lutter contre la preuve constante d’immoralité que lui apporte sa maîtresse, par ce simple fait qu’elle est sa maîtresse. » Nous dirons plus crûment encore que l’adultère est une chose… malpropre. M. Zola lui-même l’a bien prouvé jadis : dans Pot-Bouille, par exemple, si j’ai bonne mémoire, dans la Bête humaine, dans l’Argent. Ce n’était point qu’il se proposât de réformer les mœurs sur ce point, ni non plus qu’il se piquât d’aucune « psychologie. » Mais il se rendait bien compte qu’une seule littérature au monde, — la romantique, — avait honoré, magnifié, poétisé, glorifié, divinisé l’adultère, et, comme il est brave homme, au fond, il lui paraissait franchement qu’il n’y avait pas de quoi ! S’il faut qu’il y ait des adultères, qu’on en commette, semblait-il dire, mais que l’on ne s’en vante point ; et qu’on n’en parle pas comme d’une partie de plaisir, car, selon le mot de Flaubert, vraiment, « ça ne se passe pas comme ça ! »

M. Bourget, lui, n’a pas traité la question tout à fait de la même manière. Mais il a insisté sur la dégradation morale, sur la fureur jalouse, sur l’inévitable inclination au mensonge, sur la diminution de probité réelle dont s’accompagne l’adultère. Il ne s’est pas attardé cette fois à d’inutiles détails ; il n’a pas même mis en scène le mari de Mme Raffraye ; il a laissé la faute opérer d’elle-même, pour ainsi dire ; s’étendre, insensiblement, pour finir par l’empoisonner tout entière, à l’existence des deux amans ; abolir en eux leur personnalité pour lui en substituer une autre. En un mot, comme nous le disions, il a analysé, plus minutieusement encore qu’on ne l’avait fait peut-être, les conséquences psychologiques de l’adultère, et, — par une communication dont on verra tout à l’heure un autre et curieux exemple, — c’est à peine s’il l’a voulu ou cherché, mais la précision de l’observation psychologique s’est changée dans son étude en une démonstration morale.

Au contraire, c’est bien pour elle-même qu’il a posé « la question du droit de l’enfant, » dans la seconde partie de son roman, « Jusqu’à quel point le fait d’avoir donné la vie à un autre être nous engage-t-il envers cet être ? et dans quelle mesure notre personnalité est-elle obligée d’abdiquer son indépendance devant cette existence nouvelle ? » Ce serait même là, si on l’en croyait, le vrai sujet de son livre ; et, nous l’avons dit, ce n’est pas nous qui le lui reprocherons. Quelle raison y aurait-il en effet de s’abstenir de traiter les questions sociales dans un genre de fiction dont on pourrait, en vérité, dire que le propre est d’être une image sociale ? et, s’il y fallait des autorités, l’auteur de Valentine et d’Indiana, celui de Monsieur de Camors et de l’Histoire de Sibylle, celui du Fils naturel et de l’Affaire Clémenceau, ont-ils fait autre chose ? Si je comprends que l’on n’ait pas d’idées, je ne comprends pas que l’on s’en fasse un mérite ; — et bien moins encore que l’on se moque de ceux qui en ont.

Ce n’était pas une tentative médiocrement hardie que d’essayer, à cette occasion, de réhabiliter en quelque sorte la voix du sang, et on ne saurait trop admirer M. Paul Bourget d’y avoir pleinement réussi. L’analyse encore et la psychologie auront fait ce miracle. N’est-ce pas aussi bien ce qui arrive presque toutes les fois que l’on s’en sert, comme d’un instrument plus délicat ou d’une pointe plus subtile, pour anatomiser ce que des esprits qui se croient libres appellent du nom de préjugés ? Non certainement, Francis Nayrac n’aurait pas cru, sans en avoir éprouvé lui-même la mystérieuse puissance, à cette « révélation de son sang, » et comme à cette invasion brusque du sentiment de la paternité, il n’aurait pas cru qu’une vague ressemblance portât pour ainsi dire en soi cette force d’évidence, ni qu’un regard d’enfant pût émouvoir ainsi, jusque dans les profondeurs de son être, des fibres qu’il n’y connaissait pas. Mais ce qu’il aurait encore moins cru sans doute, c’est que son passé continuât de vivre obscurément en lui, et de peser du poids de toutes ses fautes sur un avenir qu’il se flattait d’en avoir allégé. Car tout se tient ou se communique. Selon qu’il est ou qu’il n’est pas le père de cette enfant, toute sa vie d’autrefois en est comme changée d’aspect, de signification mondaine ou de valeur morale ; « l’indépendance de son développement » en est interrompue ; et quoi qu’il puisse faire, et de quelques sophismes qu’il essaie de se payer, ou quelque douteux triomphe qu’il remporte sur son devoir, un nouvel élément est mêlé désormais à sa vie. La voix de son sang a crié, et de ce moment, pour lui-même, Francis Nayrac, il n’est plus, il ne sera jamais plus, ce qu’il était trois mois encore, huit jours, une heure auparavant…

Dirai-je ici qu’il semble que le récit dévie ? et que M. Bourget, s’il n’oublie pas peut-être la « question du droit de l’enfant, » s’intéresse pourtant, et nous intéresse davantage, dans la dernière partie de la Terre promise, au drame de l’amour de Francis Nayrac et d’Henriette Scilly ! Sans doute, j’entends bien qu’il n’y aurait pas de drame, ni de roman même, à vrai dire, s’il n’y avait pas l’enfant. Mais, jusqu’à présent, si nous nous étions surtout intéressés à Francis Nayrac, il semble maintenant qu’il s’efface ; et qu’une seule chose, qui est de savoir la décision que prendra sa fiancée, soutienne, suspende encore et passionne notre curiosité. Ne nous en plaignons pas ! Le charme pur et douloureux de cette figure de jeune fille a séduit évidemment M. Bourget lui-même, et ce que nous y avons gagné, c’est ce qu’il faut essayer de montrer.

Henriette Scilly n’épouse pas Francis Nayrac, et on a généralement trouvé sa résolution bien pharisaïque. « Une fille qui aime sérieusement, a-t-on dit, si virginale et pieuse qu’elle soit, garde des trésors d’indulgence pour l’homme qui l’a initiée à l’amour ; » et moi, je veux bien le croire, quoique, d’ailleurs, je n’en sache rien, et qu’il puisse y avoir plus d’une manière d’aimer « sérieusement. » Mais ce n’est ni à sa piété, ni à sa « virginité » qu’Henriette Scilly sacrifie son bonheur, et s’il se mêle sans doute un peu de jalousie dans sa résolution, s’il lui serait assurément pénible de voir quelquefois entre elle et son mari passer le fantôme de l’ancienne maîtresse, elle obéit cependant, en se séparant de Francis Nayrac, à des raisons plus hautes et plus nobles. Il l’a « initiée à l’amour, » mais il l’a surtout initiée à la vie. Lorsqu’elle a surpris le secret de sa confession, elle a frissonné d’épouvante ou de dégoût bien plus que de colère, comme si quelque mystère impur lui avait été soudainement révélé. Elle a jugé la vie, comme à la lumière d’une clarté subite, avec ses compromissions, ses lâchetés, ses vilenies, ses hontes, et elle en a eu peur. Tout ce que les apparences de la correction bourgeoise, tout ce que le voile élégant des convenances mondaines peuvent dissimuler de misérable ou de bas, elle en a eu l’intuition douloureuse, elle a senti l’horreur de s’y mêler jamais l’envahir tout entière.

Et elle a aussi jugé son fiancé. Dégradé pour elle par sa conduite même à l’égard de Mme Raffraye, et surtout de l’enfant, déchu, par son propre mensonge et son inutile duplicité, de la hauteur d’estime et d’amour où elle l’avait placé, Francis Nayrac est devenu un autre homme pour Henriette Scilly, n’ayant presque plus de commun avec celui qu’elle aimait que le visage et le nom. La confiance est détruite. — « J’ai vu mentir celui que j’aimais ! je l’ai entendu confesser devant moi des actes dont la honte me poursuit avec obsession… Il feignait de vivre de notre simple et paisible vie, tandis qu’à côté et en silence il en vivait une autre. » Quoi qu’il puisse dire, quoi qu’elle puisse faire, la déchéance est irréparable. Consentir à l’épouser, ce serait donc, pour essayer de ressaisir un rêve évanoui, se condamner tous les deux à une vie de souffrance. Et il se peut qu’Henriette Scilly se trompe, — je dis sur elle-même ; — il se peut qu’un jour, quand elle saura combien de choses le temps emporte avec lui dans sa course insensible, elle pleure son bonheur perdu ; il se peut même qu’elle meure de son sacrifice. Mais, en attendant, elle n’a rien fait qui ne s’explique par les données de son caractère ; — et il faudrait enfin savoir qu’en amour, comme en tout, une partie de notre dignité consiste à savoir nous priver de ce que nous désirerions le plus.

Si j’appuie sur ce point, c’est qu’en regrettant le dénoûment de la Terre promise, on a reproché à Henriette Scilly « d’obéir aux plus néfastes préjugés d’une éducation pharisienne, dont les scrupules, quand ils ne sont pas une basse hypocrisie, sont un outrage au plus pur sentiment de l’amour. » Voilà de bien grands mots ! Le même critique lui reproche encore « au point de vue social » le dangereux exemple de son sacrifice. « Force perdue, s’écrie-t-il, et quelle force ! un couple heureux et fécond ! » Je serais curieux de savoir ce que M. Paul Bourget a pensé de cette exclamation ! Car, d’abord, il n’a point répondu qu’Henriette Scilly ne se marierait jamais, et, d’autre part, il s’est porté pour ainsi dire garant que Francis Nayrac élèverait Adèle Raffraye. Mais surtout j’imagine qu’il pense comme nous que, le nombre de ceux qui donnent en ce monde « l’exemple de la richesse, » ou celui du bonheur, étant toujours assez considérable, « l’exemple du sacrifice, » et celui du dévoûment ne sont jamais à redouter. On n’a pas plus besoin d’inviter les hommes à « aimer » qu’à « s’enrichir, » et ils y sont toujours assez portés d’eux-mêmes. Mais, de sacrifier quelquefois leur « amour » ou leur avidité naturelle du lucre à quelque considération plus haute, c’est ce qu’on ne saurait trop leur conseiller. Il est bon, puisqu’il est nécessaire, qu’il y ait des « couples heureux et féconds ; » peut-être n’est-il ni moins nécessaire ni moins bon de ne pas borner l’idéal de l’homme au bonheur dans la fécondité.

Si c’est, comme je le crois, la leçon, ou l’une des leçons qui se dégagent de la conclusion du roman de M. Bourget, nous sommes donc de ceux qui la trouvent excellente. Il n’y a dans le dénoûment de la Terre promise ni « force perdue, » ni, dans la résolution d’Henriette Scilly, rien de « pharisaïque. » Elle fait ce qu’elle doit faire, étant donné son caractère, pour des raisons très pures et très nobles ; et, ces raisons étant très nobles et très pures, je ne crains qu’une chose, « au point de vue social, » c’est que sa résolution ne trouve pas assez d’imitateurs. On ne pourrait reprocher à M. Paul Bourget d’avoir trop idéalisé la personne de son Henriette que si par hasard on ne la trouvait pas assez vivante, assez réelle, assez vraie. Mais elle est seulement moins vulgaire et plus rare. Sans être ce que l’on appelle une nature d’exception, c’est une nature plus fine que celle de Mme Raffraye, par exemple, mais pourquoi la finesse ne serait-elle pas, elle aussi, dans la vérité ? Le réel est plus vaste, il est aussi plus varié que l’épopée des Rougon-Macquart, et une femme peut être « vraie, » sans ressembler nécessairement aux héroïnes de M. Zola.

Ce qu’il est d’ailleurs intéressant de noter, c’est ce que la figure d’Henriette Scilly doit de plus fin et de plus délicat, à la conception même et aux exigences du roman psychologique. Ainsi pourrait-on dire que les Araminte et les Silvia de Marivaux ont quelque chose de plus « distingué » que les Elmire ou les Arsinoé de Molière, et les femmes de Racine quelque chose de plus féminin que les amazones de Corneille. Ces comparaisons, je l’espère, n’offenseront ni M. Bourget, ni M. Zola même. Non pas qu’aux yeux des psychologues le corps ne soit qu’une enveloppe, et ils savent que ce qu’il y a de plus intérieur en nous se traduit souvent avec fidélité dans notre attitude ou dans notre physionomie. Mais, comme nous n’attachons pas tous le même sens aux mêmes mots, et que le langage n’exprime jamais que la moindre partie de notre pensée, ils savent aussi combien de sentimens différens s’expriment par des gestes ou des mouvemens extérieurs analogues ; et ils veulent pénétrer plus avant. Leur dessin plus précis semble donc d’abord avoir quelque chose de plus grêle. Voulant rendre et fixer des nuances plus fugitives ou plus particulières, les couleurs qu’ils emploient ont quelque chose aussi de plus conventionnel, ou de plus spiritualisé. Leurs personnages ont donc enfin quelque chose de moins matériel. Tel est un peu le cas d’Henriette Scilly. Le procédé même dont M. Paul Bourget a usé pour la peindre ou pour la dessiner, l’idéalise. De tout ce qu’elle a de commun avec les autres femmes, le romancier n’a retenu, pour le faire entrer dans la composition de sa figure, que tout juste ce qu’il en fallait. Il en a épuré la réalité de tout ce qui n’était pas nécessaire à la ressemblance, comme s’il avait craint autrement qu’elle ne perdît de sa vérité. C’est qu’on ne peint pas un portrait comme on brosse un décor de théâtre ; mais quand surtout c’est l’âme qu’on y veut faire parler, il y faut je ne sais quelle exécution moins matérielle en ses moyens, la lucidité dans la complication, et la transparence dans la profondeur.

Et à ce propos, — quoique de pareilles suppositions soient toujours hasardeuses, — nous nous demandions si la Terre promise n’aurait pas été conçue sous l’impression, récente encore en sa mémoire, des fines Sensations que M. Bourget avait rapportées d’Italie. Car nous connaissions Francis Nayrac, ou du moins ses semblables, pour les avoir autrefois rencontrés dans Mensonges ou dans Crime d’amour. Ils étaient plus jeunes alors, d’une élégance plus apprêtée peut-être, moins graves aussi ; mais il est bien un peu de leur famille. Henriette Scilly est plutôt de la famille des saintes ou des vierges dont les primitifs italiens aimaient à peindre eux aussi les âmes. Son ingénuité fait songer de leur candeur ; son innocence est sœur de leur mysticité. Il y a de leur gaucherie dans ses actes, et, comme dans leurs élans, il y a dans ses discours quelque chose de chastement passionné. Ceci, plus pur, est plus nouveau dans l’œuvre de M. Paul Bourget ; et plus aussi qu’une impression d’art. Quand, après le Disciple, il avait écrit Cœur de femme, on eût dit qu’il voulait dérouter la critique. Mais la Terre promise, venant après les Sensations d’Italie, nous le montre décidément engagé dans une route où l’on ne croyait pas que dût le conduire un jour le dilettantisme de ses premiers débuts.

Ce n’est pas qu’il n’y eût dans ses premiers vers, et surtout dans ses Essais de psychologie contemporaine, un fond de sérieux, ou de gravité même ; et quoiqu’il admirât ou qu’il aimât passionnément Stendhal et Baudelaire, il savait déjà qu’il y a un juge au moins de la valeur ou de la qualité morale de nos actions, qui est le mal qu’elles font aux autres. Mais on put croire un moment qu’il l’avait oublié. C’est, comme le disait un jeune et habile écrivain, M. René Doumic, dans la Revue Bleue, quand M. Paul Bourget vit ses romans réussir, par « leurs qualités les plus superficielles, et leurs plus aimables défauts. » Les meilleurs amis de son talent craignirent alors pour lui que, comme il est si souvent arrivé, la nature même de son succès ne le gâtât. On louait surtout dans Cruelle Énigme, ou dans Crime d’amour, une imitation des mœurs mondaines qui semblait en être une approbation ; et le vrai, le solide mérite en échappait aux plus bruyans admirateurs du romancier. Il n’en était pas cependant moins réel, et je ne sais si l’on ne pourrait dire qu’à l’insu même de M. Bourget, il continuait en lui de se développer. Le psychologue ou le moraliste qu’il est ne m’en démentira pas, ni l’artiste, non plus, qui connaît le pouvoir de l’inconscient. Peintre ou poète, le plus grand d’entre eux ne sait jamais tout ce qu’il a mis dans son œuvre, et c’est par là justement qu’il est grand, et vraiment poète ou peintre.

Ainsi, de roman en roman, sous son dilettantisme apparent, sous son air d’élégante indifférence aux perversités qu’il se complaisait à décrire, le contraire même du dilettantisme, si je puis ainsi dire, perçait de toutes parts, et se trahissait jusque dans cette Physiologie de l’amour moderne, où ce n’était plus même avec Stendhal que M. Bourget semblait vouloir rivaliser, mais avec Laclos, — dont je constate avec chagrin qu’il fait toujours une singulière estime. Mais c’est le dernier livre de ce genre qu’il ait écrit, sans doute ; et, si nous en jugeons par les Sensations d’Italie ou par la Terre promise, c’est dans un autre sens qu’il laissera désormais se développer et grandir encore son talent. Nous le saurons mieux dans quelques jours, quand nous aurons lu Cosmopolis.

Ai-je besoin de faire observer que cette faculté de développement ou de transformation, — quelque surprise qu’elle puisse un jour ménager à la critique, — est ce qui fait de M. Paul Bourget l’un des écrivains les plus intéressans que l’on puisse étudier ? Heureusement différent en cela de tant d’autres, il est de ceux qui se laissent instruire par l’expérience de la vie, dont le siège n’est jamais fait, qui le refont et qui le recommencent toujours. C’est ce qui le distingue de quelques-uns de ceux qu’on lui oppose, l’auteur de la Débâcle, ou encore celui de la Rôtisserie de la reine Pédauque. Je néglige aujourd’hui le second, dont je dirai tôt ou tard les grâces péniblement apprises. Mais, dans la Débâcle, j’en appelle à tous les lecteurs, il n’y a rien de plus que dans l’Assommoir, et vingt ans ont passé sans qu’aucune clarté nouvelle ait filtré dans l’esprit puissant, mais opaque de M. Emile Zola. Tel il était voilà vingt ans, et tel il est encore aujourd’hui. Ses excursions « documentaires » ne lui ont rien appris. Changez seulement le titre, c’est toujours le même roman, avec les mêmes défauts ou les mêmes qualités. Une fois pour toutes, il a jadis fixé sa vision du monde, — avec défense au temps même d’y rien modifier, — et les années, depuis lors, ont coulé vainement pour lui. Mais le psychologue ou le moraliste, qui a le sens de la complexité des choses ; qui sait que la connaissance du monde ou de l’homme ne s’improvise point ; qui se défie toujours de l’insuffisance de son expérience, celui-là se renouvelle insensiblement tous les jours ; il s’enrichit tous les jours d’impressions encore inéprouvées ; tous les jours il explore quelque province encore mal connue. C’est ce que M. Bourget a fait depuis vingt ans ; c’est ce qu’il fera, nous l’espérons, longtemps encore ; et si, de toutes les raisons qu’on peut donner pour défendre le « roman psychologique, » il a, dans sa Préface, omis la meilleure, comme étant la plus personnelle, nous serions bien injustes, en terminant, de ne pas la signaler. Entre tant de formes ou d’espèces du roman, le roman d’aventures est la plus amusante, le roman de mœurs est la plus passagère, le roman à thèse est la plus passionnante, mais le roman psychologique est peut-être la plus conforme à la notion même du genre, la plus intellectuelle, et d’ailleurs la plus difficile à traiter.


F. BRUNETIERE.