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Revue littéraire. Le Chansonnier historique du XVIIIe siècle

Revue littéraire. Le Chansonnier historique du XVIIIe siècle
Revue des Deux Mondes3e période, tome 40 (p. 932-943).
REVUE LITTERAIRE

Chansonnier historique du XVIIIe siècle, publié par M. Emile Raunié. — I. La Régence, 4 vol. in-18 ; Paris, Quantin, 1879-1880.

Il y a de cela quelques mois, paraissait le premier volume d’un recueil demeuré jusqu’alors, dans son ensemble, à peu près inédit, et pour cette raison, comme on peut croire, d’autant plus fameux parmi les érudits, sous le nom de Chansonnier Maurepas. On nous en avait si souvent parlé comme d’un inépuisable trésor de renseignemens historiques ; l’éditeur, M. Emile Raunié, dans une préface intéressante et consciencieusement étudiée, nous renouvelait d’un ton si convaincu l’assurance que nous allions trouver là, sur l’ancienne société française, abondance de mordantes épigrammes et d’instructives révélations ; enfin le nom lui-même de Maurepas nous était parvenu comme le nom d’un homme de tant d’esprit, dans un siècle où l’esprit, à ce que l’on prétend, courait les rues ; que nous crûmes, en effet, naïvement, que l’histoire et la littérature s’enrichissaient tout d’un coup de quelques milliers de pièces dont la valeur historique n’aurait d’égal que l’agrément littéraire. A la vérité, nous aurions pu réfléchir, — puisque aussi bien les érudits prennent à tâche de nous en administrer tous les jours quelque preuve nouvelle, — que l’inédit trop souvent n’est inédit que parce qu’il ne vaut pas la peine d’être édité. Pour une publication vraiment utile, c’est le cas de combien de Mémoires et de Correspondances ! Mais quoi ! l’épigramme, la chanson, le vaudeville, — ce sont des genres si français ! Dans les histoires imprimées, on trouvait quelquefois sur une favorite arrogante, sur un ministre incapable, sur un général malheureux, de si jolis couplets, si bien tournés, dont la pointe était si malicieusement aiguisée, si traîtreusement empoisonnée ! Et puis « ces chants satiriques et profanes, symbole éternel de la légèreté de la nation, » comme les appelait Massillon avec une élégante indignation, dans le même temps que les beaux esprits de la cour et de la ville chansonnaient à l’envi les désastres d’Hochstædt ou de Ramillies, nous savions qu’ils avaient vengé nos pères de tant d’humiliations, et non pas seulement depuis le XVIIe siècle, mais de tout temps, à vrai dire, avant même qu’il y eût une France, puisque dès le IVe siècle on leur en faisait déjà le reproche. Cantilenis infortunia sua solantur, disait un père de l’église bien avant qu’on eût défini la monarchie de Louis XIV et de Louis XV un absolutisme tempéré par des chansons. Et sans faire attention que nous courions le risque de ressembler au marquis de Mascarille, qui travaillait « à mettre en madrigaux toute l’histoire romaine, » nous imaginions volontiers une histoire de France racontée par les chansons, comme d’autres l’ont imaginée racontée par les caricatures, voire par les faïences, il en va falloir désormais un peu rabattre. Avouons-le sans tarder davantage. Si la publication de ce volumineux Chansonnier ne rend pas d’autre service, — ce que nous sommes un peu tenté de croire, — elle nous aura rendu celui-là du moins de nous avoir une fois pour toutes désabusé sur ce qu’une chanson, — tant historique soit-elle, — peut contenir de vraiment instructif et de digne d’être enregistré par l’histoire. Le mot de Figaro n’a jamais été plus vrai : « Ce qui ne vaut pas la peine d’être dit, on le chante. »

Il n’y a pas à s’étendre sur la valeur littéraire du recueil. Elle serait nulle, absolument nulle, s’il ne convenait d’excepter de cette condamnation sommaire une douzaine de pièces, — qui sont lisibles, — et deux ou trois, — qui sont presque éloquentes. Otez-les, il ne reste pas dans ces quatre volumes, d’environ chacun trois cents pages et formés, à ce qu’on a le droit de croire, d’une sorte de choix des meilleurs couplets, cent vers en tout qui ne soient pas indignes d’être retenus. « L’art de la plaisanterie a fait depuis quelque temps d’immenses progrès, disait d’Argenson dans un passage que reproduit la préface de M. Raunié. Les vers burlesques de Scarron, qui réjouissaient tant nos pères, choquent notre goût plus épuré, et il n’est point de faiseur de parodies pour l’opéra comique qui ne fasse cent fois mieux que la fameuse Apothéose de la perruque de Chapelain. » Cette citation prouve ce que l’on savait, que le marquis d’Argenson n’avait pas le goût difficile. Non pas assurément que nous éprouvions une admiration exagérée pour l’Apothéose de la perruque de Chapelain, ou pour les vers burlesques de Scarron : au contraire ! Nous disons mime que « cent fois mieux que l’Apothéose de la perruque de Chapelain, » c’est encore bien peu de chose.

Je vous en fais juge. Voici, par exemple, une épitaphe de Louis XIV :

Ci-gît l’idole de la France
Et l’ennemi de son repos,
Il fut un gouffre de finance,
Et l’asile des impôts.


D’Argenson aura beau dire, et Marais, et Barbier, ou tout autre ; je déclare qu’il m’est impossible de goûter dans ce triste quatrain le moindre grain de sel. Voici encore, un couplet sur la disgrâce du père Le Tellier ;

Tellier, ta disgrâce
T’attire du mépris
Que la populace
A trop bien appris.
Chacun t’abandonne
Comme on ferait un pendu,
Lanturlu.


C’est le chef-d’œuvre de la platitude. On ne chante rien aujourd’hui dans nos cafés-concerts qui ne soit immédiatement au-dessus d’un pareil couplet. Il y en a déjà quelques centaines, mais si l’on pousse, comme on nous en menace, au douzième volume, il y en aura quelques milliers de cette force dans le Recueil Clairambault-Maurepas.

Évidemment on les goûtait alors, puisqu’on les collectionnait. Nous en avons d’ailleurs d’indiscutables témoignages. Mathieu Marais dit, dans son Journal, à la date de 1720 : « J’ai vu une chanson sur l’affaire de la Constitution, à l’occasion d’un envoyé du sultan qui arrive. C’est une application très ingénieuse au Corps de doctrine et aux explications suivant lesquelles on peut accepter tout ce qu’on voudra et même l’Alcoran. » Citons le dernier couplet de cette application très ingénieuse :

Il est vrai que l’Évangile
Que prêche notre curé
Dans la bulle prend un style
Tout à fait défiguré.
Va, si Couët se met en tête
De protéger l’Alcoran,
Tu ne seras qu’une bête
Si tu n’es pas musulman.


Il est difficile, on nous l’accordera, d’aiguiser plus maladroitement une pointe. Le même Marais encore, dans une autre pièce, intitulée la Fagonade, amas de grossières injures entassées contre Fagon, l’un des commissaires de la chambre de justice et revêtu de je ne sais quel emploi de finance, découvre ce qu’il appelle « toute la force et la vigueur de l’esprit satirique » et crie du fond de son étude au « chef-d’œuvre de noirceur et de malice. » Il faut détacher quelques vers du chef-d’œuvre, qui est très long. Il s’agît du caractère de Fagon :

Au venin qui bout dans ses veines
Dieu joignit l’esprit d’Attila,
Et sur lui l’enfer exhala
Du souffle impur de ses haleines
Les sept fameux péchés mortels,
Les sentimens les plus cruels,
Des âmes les plus inhumaines.


Que de grâces dans la médisance ! et que voilà donc un homme spirituellement drapé Je ne suis pas fâché que ce soit à Marais que l’éditeur du Chansonnier ait emprunté ces témoignages d’admiration. Sainte-Beuve, un beau jour, je ne saisi par quel caprice, ne s’était-il pas ingénié de faire de Mathieu Marais une espèce d’autorité littéraire et de nous le dépeindre quasi sous les traits d’un représentant du meilleur goût du XVIIe siècle, attardé dans les premières années du siècle de Voltaire ? C’etait un fort honnête homme que Marais, je le crois, mais un juge douteux des choses de l’esprit. Peut-être aussi, d’un siècle à l’autre, n’est-il rien, — non pas même la mode, — qui change et diffère de soi-même autant que ce que l’on appelle esprit, de l’un des termes les plus généraux, les plus vagues, les plus lâches qu’il y ait dans la langue littéraire.

On eût aimé du moins que l’éditeur du Chansonnier ne se payât pas, lui, d’illusions sur la qualité du régal qu’il nous offrait. « Bon nombre de ces couplets, nous dit-il dans sa préface, sont de petits chefs-d’œuvre de verve et de style. » Il faut alors que nous ayons joué de malheur ; car vainement les avons-nous cherchés, et, malgré la meilleure volonté du monde, nous ne les avons pas rencontrés. Ce que nous avons trouvé de mieux, c’est peut-être l’épigramme suivante :

L’abominable banqueroute
Que fait Louis dans sa déroute
Va charger la barque à Caron.
Il meurt si gueux dans son vieil âge
Qu’on craint que la veuve Scarron
N’ait fait un mauvais mariage.


Mais il faut ajouter qu’elle était connue depuis longtemps. Et cette réflexion nous mène au jugement qu’il convient jusqu’ici de porter sur l’ensemble du recueil : ce qu’il renferme d’inédit méritait de demeurer dans l’ombre, mais ce qui valait la peine d’en être tiré depuis longtemps n’était plus inédit.

On nous répondra qu’il n’importe guère après tout que ces épigrammes, ces chansons, ces satires aient ou n’aient pas de valeur littéraire. Elles ont une valeur historique : c’est assez. S’inquiète-t-on de la valeur littéraire d’un document historique ? Non plus en vérité qu’on ne se soucie du style d’un acte notarié. On n’ira donc pas chercher dans le Chansonnier du XVIIIe siècle des modèles de l’art d’écrire purement ou de plaisanter avec aisance, mais n’y trouvera-t-on pas mieux que cela, si l’on y trouve un commentaire perpétuel de l’histoire officielle, une illustration populaire, pour ainsi dire, — d’autant plus instructive qu’elle sera plus libre, et même licencieuse, — des récits d’apparat et de l’historiographie brevetée ? « Un des grands agrémens de ce monde, dit quelque part Voltaire, est que chacun puisse avoir son sentiment sans altérer l’union fraternelle. » Notre sentiment est que sur la valeur, même historique, de ces inédits dont on encombre annuellement la librairie contemporaine, on se méprend étrangement. Tant de publications dont on nous accable, bien loin de rendre service à l’histoire, elles lui nuisent, et elles nous facilitent si peu la connaissance du passé qu’au contraire elles l’embrouillent : ce qu’il est aisé de démontrer à l’occasion et par le moyen de ce Chansonnier.

Et d’abord on ne connaît pas les auteurs de ces Chansons. Qui sont-ils ? dans quel monde ont-ils vécu ? sont-ce des courtisans ? sont-ce des gens de lettres ? sont-ce peut-être uniquement des spéculateurs en scandale, comme il s’en est rencontré de tous temps, et des maîtres chanteurs ? vous entendez assez dans quel sens nous prenons Je mot, Le fait est qu’on l’ignore.

Celui qui a fait la chanson
N’oserait dire son nom
Car il aurait les étrivières.


ou bien :

L’auteur de ce vaudeville
Ne dira pas ce qu’il est
Par la raison qu’il se plaît
A voir de loin la Bastille.


J’approuve leur prudence ; mais il suit de là qu’il devient impossible de contrôler l’authenticité des renseignemens et la sûreté des informations qu’ils nous donnent ou qu’ils sont censés nous donner. Un papier sans signature est de l’espèce de la lettre anonyme : mensonge, quand ce n’est pas infamie. Ut contemptissimus quisque, ita solutissimæ linguæ est. Et quel avantage trouve-t-on à jeter ainsi dans la circulation de l’histoire un fatras de documens suspects, si ce n’est de mettre à la merci d’un coquin du temps jadis la réputation des personnes, l’honneur des familles, et j’ajoute la dignité de l’histoire ? On affecte aujourd’hui de l’oublier : il n’en est pas moins vrai qu’il y a des détails que l’histoire, entendue comme elle devrait être entendue, n’a ni besoin, ni souci par conséquent, de connaître. Que nous importe, par exemple, la chronique scandaleuse des maîtresses du régent ? ont-elles exercé quelque influence sur les affaires ? l’une d’elles, par hasard, s’est-elle trouvée mêlée à quelque secret d’état ? Si oui, comme ce fut le cas plus tard de Mme de Prie ou de Mme de Pompadour, tous les détails que vous pouvez recueillir et dont vous nous démontrerez l’authenticité, nous nous empresserons d’en faire notre profit ; si non, dispensez-nous de ces anecdotes licencieuses et de ces refrains obscènes qui ne nous apprennent rien, ne nous servent de rien, ni ne nous mènent à rien. Mme de Sabran fut remplacée par Mme de Parabère, qui fut remplacée par Mme d’Averne, qui fut remplacée par Mme de Falaris. Je ne sais si c’est bien l’ordre de leur succession. Mettez donc que Philippe d’Orléans, régent de France, aima les femmes, et comme nous sommes gens vertueux, gens qui prenons

A l’honneur de nos rois un intérêt extrême,


mettez même qu’il les aima trop, et voilà qui est dit, et n’en parlons plus. Mais l’histoire des mœurs ? dira-t-on. Comme si nous ne savions pas que la cour est la cour, que les hommes sont les hommes, que les vicieux mourront, mais jamais le vice, que les ambitions inavouables et les amours vénales sont de tous les temps, et que du haut en bas de l’échelle sociale il n’y a de différence que la manière de s’y prendre !

Là-dessus, en fait d’histoire des mœurs, qu’y a-t-il dans vos Chansons que vous ne retrouviez tout au long dans les Mémoires ou les Correspondances ? Ouvrez le recueil de M. Raunié. Pas une pièce qu’il ne soit obligé d’annoter et de commenter. Pas une allusion qu’il n’ait à préciser par quelque renseignement tiré des Mémoires de Saint-Simon, ou du Journal de Dangeau, des Lettres de la Palatine ou du Journal de Barbier. A quoi bon, disions-nous, publier des textes anonymes ? nous disons maintenant : à quoi bon publier des textes obscurs, qui ne peuvent être éclairés que de la lumière qu’on emprunte à des textes publiés déjà depuis longtemps ? C’est exactement comme si pour éclairer le compte-rendu d’un procès criminel on s’avisait d’en appeler à la complainte qu’en ont déduite les faiseurs populaires. Vous ne comprenez pas tel récit des Mémoires de Saint-Simon ou du Journal de Dangeau ; certaines circonstances vous échappent, quelques points demeurent douteux, quelques autres s’enfoncent dans l’épaisseur de l’ombre ? Fort bien, nous arrivons à votre secours, et ce témoignage d’un acteur ou d’un témoin des événemens, ce récit d’un écrivain qui fait profession d’écrire pour la postérité, cette affirmation d’un homme qui tenait état dans le monde, et dont vous pouvez aisément contrôler la véracité, nous allons, nous, l’illustrer par le témoignage d’une Chanson dont l’auteur inconnu n’a peut-être rien compris, rien su ni rien vu des choses dont il parle. Similia similibus. Il fait nuit : fermons. les volets ; ce sera le moyen d’y voir plus clair.

Je n’exagère pas. « Une multitude de circonstances restées inconnues, nous dit M. Raunié, d’après M. G. Brunet, sont dans les chansonniers, toujours empressés à recueillir avec avidité, à colporter avec indiscrétion le scandale du jour ou l’anecdote de la veille. Ils. nous apprennent par exemple que le chevalier de la Ferté, étant embarqué avec le comte d’Estrées, lui fit voler ses assiettes d’argent par un mousse. » Ils nous apprennent ! Mais sentez-vous bien toute la force de ce mot ? Ils nous apprennent ! c’est-à-dire, il suffira d’un couplet anonyme, inspiré qui sait par quelle basse vengeance ou par quels honteux motifs, pour que nous inscrivions une action déshonnête au compte définitif d’un personnage historique. Sans doute aussi qu’il suffira d’avoir trouvé ces trois vers dans le recueil de M. Raunié :

Massillon s’en va à Clermont,
Pour prendre aux femmes le menton,
Ainsi qu’il faisait à Paris


pour être en droit de suspecter les mœurs de Massillon, d’accoler à son nom, sans autre autorité, quelque épithète goguenarde, et d’écrire dans les histoires ou dans les dictionnaires : « le galant Massillon, » ou « le voluptueux évêque de Clermont ? » Qui ne voit que c’est ici la négation même des règles les plus élémentaires de la critique historique ? Et multiplier ces sortes de publications, est-ce rendre service à l’histoire ? ou si c’est ajouter aux moyens déjà trop nombreux dont le pamphlet dispose pour la falsification de l’histoire ?

Aussi bien, ce que nous disons ici des Chansons, allons jusqu’au bout, et ne craignons pas de l’étendre jusqu’à bon nombre des Mémoires et des Correspondances.

Nous accordons aujourd’hui beaucoup trop aisément notre confiance, et notre confiance entière, notre confiance aveugle, à ces recueils de mémoires et de correspondances dont notre littérature historique est si riche. Supputez en effet tout ce que l’on a publié, dans le siècle où nous sommes, de Lettres et de Mémoires sur le seul règne de Louis XIV. Mettez à part, bien entendu, les documens d’état, comme la Correspondance de Mazarin ou comme les Lettres et Instructions de Colbert. Réservez encore quelques recueils qui tirent une autorité particulière du rôle actif qu’ont joué leurs auteurs dans l’histoire de leur temps ; tels seront les Mémoires de Villars ou les Mémoires de Torcy. Faut-il dire d’un mot à quoi servent presque tous les autres ? Uniquement à nous mettre en défiance de ce que nous avions cru savoir, et sur ce qui passait pour le plus certain uniquement à nous fournir des raisons. moins encore de douter, pour parler franc, que d’ergoter. Relisez dans le Siècle de Louis XIV et dans les quelques opuscules additionnels de Voltaire, ce que le XVIIIe siècle a su du fameux Masque de fer, et dites-moi ce qu’aujourd’hui nous en savons de plus ? Mais trois ou quatre hypothèses avaient cours en ce temps-là ; dix ou douze aujourd’hui se contrarient et se combattent. Et le plaisant de la chose, c’est qu’après tant d’inédits publiés et de papier noirci, il se pourrait que la version de Voltaire demeurât la plus plausible de toutes.

Prenons un autre exemple, et de l’histoire anecdotique passons à l’histoire générale. Voici les Mémoires de Saint-Simon et la Correspondance de la princesse Palatine. Est-il un historien digne de ce nom qui, sur la foi de semblables témoignages, osât former un jugement définitif sur Mme de Maintenons Ce n’est pas qu’il m’intéresse outre mesure de savoir si les Fouquet et les Villarceaux ont fait ou non l’intérim entre le roi de France et l’auteur de Dom Japhet d’Arménie. Et je défie bien qu’on me prouve, pour le dire en passant, en quoi la solution de ce problème d’alcôve intéresse l’histoire. Mais ce que je veux dire, c’est que les lettres de cette « bonne Allemande » qui, n’était ni si bonne, ni si naïve surtout, qu’on voudrait bien quelquefois nous le faire croire, combinées avec les mémoires du plus vaniteux des ducs et pairs, ne peuvent donner de la personne et du rôle politique de Mme de Maintenon que l’idée la plus fausse. Il y a plus, et j’ose avancer que, sur ce point d’importance, l’unique obligation que nous ayons à ces deux volumineux recueils, c’est qu’il faut commencer par réfuter ce qu’ils contiennent de médisances et de calomnies, à toutes fois qu’on veut parler de Mme de Maintenon.

Au moins encore des Mémoires comme ceux de Saint-Simon, ou des Correspondances comme celles de Madame, peut-on les contrôler. La mère et l’ami du régent ont figuré sur le théâtre de l’histoire ; s’ils n’ont participé ni l’un ni l’autre à rien de ce qui s’est passé de très considérable sur la scène de leur temps, ils étaient dans les coulisses ; ils ont connu les acteurs du drame ou de la comédie qui se jouaient, ils leur ont parlé. Mais ceux qui n’avaient leur place qu’au parterre, les Marais, les Barbier, les Hardy, les Regnault, qui contemplaient la cour du fond de leur cabinet d’avocat ou la ville d’un coin de leur boutique de libraire, les bons témoins, je vous le demande, et les belles autorités que voilà ! J’ose à peine calculer approximativement ce que ces honnêtes annalistes ont répandu. de contre-vérités dans l’histoire. On n’a pas encore imprimé les Mémoires ou Journaux des deux derniers. Di, talem avertite pestem ! et puisse-t-on ne les imprimer jamais ! Je reviens à nos chansonniers.

On dit, et M. Raunié n’a garde d’oublier l’argument, que si l’autorité de leurs refrains n’égale pas tout à fait celle des documens d’état, à tout le moins « ils forment à côté de l’autorité officielle une histoire libre où l’on retrouve les sensations vraies que les événemens ont fait naître dans l’âme des contemporains, et les appréciations qu’ils ont provoquées de la part des hommes qui étaient le plus aptes à les juger. » Ce n’est plus seulement ici la négation de la critique historique, c’est la négation même de l’histoire. En fait d’appréciations, il n’y a rien de tel pour mal juger des événemens que d’en être le contemporain. Quel est celui des contemporains de la révocation de l’édit de Nantes qui s’est avisé des conséquences de cet acte tristement fameux ? Quel est celui des contemporains du système de Law qui s’est douté qu’il assistât à la naissance dans la rue Quincampoix de cette puissance des temps modernes que nous avons appelée le crédit ? Quel est celui des contemporains, mais surtout des témoins de la prise de la Bastille qui, voyant une poignée de patriotes se ruer à l’assaut de la vieille prison d’état, s’est douté qu’il voyait une révolution passer sous ses fenêtres ? On l’a dit et nous ne saurions trop le répéter ; les contemporains n’ont pas plus la « sensation vraie » des événemens dont ils sont les témoins ou les acteurs, que le soldat sur le champ de bataille n’a la « sensation vraie » du plan du combat dont il est une pièce. Et combien cela n’était-il pas encore plus vrai, si possible, sous l’ancien régime, avec la difficulté des communications, la rareté des journaux, l’insuffisance des renseignemens, l’indifférence des particuliers à la chose publique, les faits enfin ne parvenant à la connaissance de la foule que défigurés et travestis, altérés en mille manières par la multiplicité même des milieux qu’ils avaient dû traverser ! Aurions-nous donc oublié combien la vérité, « la vérité vraie, » comme dit Beaumarchais, est chose délicate, fragile, qu’on blesse involontairement et qu’on mutile presque sans s’en apercevoir, parce que chacun de nous n’en accepte que ce qui convient à ses préjugés, à ses passions, à sa façon de penser ? A plus forte raison, quand, comme les faiseurs d’épigrammes et de chansons, on fait littéralement métier de ne s’enquérir du vrai qu’autant qu’il peut servir de thème aux variations de la médisance et de la malignité. Le propre d’un satirique c’est, en général, de ne voir les hommes et les choses que par leurs mauvais côtés, mais le propre des chansonniers, c’est de ne les voir que par leurs côtés honteux.

On n’a donc même pas le droit de prétendre que pour telle ou telle période de notre histoire nationale, les chansonniers nous donnent seulement ce qu’on pourrait appeler le niveau de l’esprit public. Il est déjà très dangereux, quoi qu’on en ait dit, de vouloir juger d’une société sur sa littérature. Ses pièces de théâtre et ses romans, j’entends ceux qui survivent et qui passent à la postérité, dont il est permis de dire, par conséquent, dans une certaine mesure, que par l’unanimité de ses applaudissemens elle a reconnu la ressemblance, ne sont pourtant qu’une expression d’elle-même très incomplète, et souvent infidèle. Mais quand on descend des œuvres de la littérature jusqu’à des productions telles que celles des chansonniers ou sottisiers, comme on les nommait alors, dont aucune pour ainsi dire ne peut produire l’acte de son état civil, qui toutes ou presque toutes sortent on ne sait de quelles officines pour circuler sous le manteau et de là s’aller perdre chez quelque collectionneur acharné à l’enrichissement de son cabinet, on conviendra que du sentiment que ces chansons expriment, il serait plus qu’imprudent de conclure la complicité de l’esprit public. Rien ne nous garantit que telle chanson du Recueil Clairambault-Maurepas ait couru ; rien ne nous garantit que cette autre ait dépassé jamais le petit cercle de roués où elle naquit après boire ; rien ne nous garantit qu’une troisième ne soit pas en unique exemplaire. Non-seulement donc nous ne pouvons pas contrôler la véracité du chansonnier, mais nous ne pouvons pas non plus mesurer la popularité de la chanson. Je me trompe : il est un cas où de la quantité même des Chansons qui se répètent et se pressent sur un même sujet, nous pouvons inférer que l’événement a frappé vivement les esprits. Alors nous apprenons que le bon peuple de Paris a salué par des cris de joie la mort de Louis XIV ; nous apprenons que le système de Law, après avoir soulevé de folles espérances, a soulevé de furieuses clameurs de désespoir et d’indignation ; nous apprenons que Dubois n’a pas été le modèle des vertus épiscopales ; nous apprenons que l’affaire de la constitution a passionné la France entière et failli faire éclater une révolution. Avions-nous vraiment besoin des chansonniers pour l’apprendre, et n’est-ce pas là ce qui s’appelle vulgairement découvrir l’Amérique en 1880 ?

Et c’est pourquoi nous ne saurions comprendre la faveur croissante, pourtant, avec laquelle il semble qu’on accueille les publications inédites, chansons ou mémoires, lettres ou journaux. Elles n’ont ni de quoi plaire, étant pour la plupart de la dernière médiocrité littéraire ; ni de quoi nous instruire, n’étant, si l’on nous passe l’expression, que du papotage historique, lorsqu’elles ne sont pas de belle et bonne calomnie ; elles sont de plus dangereuses.

Elles développent en effet dans le public un goût fâcheux pour l’histoire anecdotique, je dirais mieux encore pour la chronique scandaleuse. Elles l’habituent insensiblement à ne voir de l’histoire que les plus petits côtés. Ce sont les pires procédés du reportage et du mauvais journalisme appliqués à ce qu’on appelle pompeusement la connaissance des idées et des mœurs. Un reproche que nous avons entendu faire à ce Chansonnier du XVIIIe siècle, c’est que pour un recueil du temps de la régence, il ne contenait ni des pièces assez libres ni assez de pièces libres. Aussi en sommes-nous venus à connaître admirablement les maîtresses de Louis XIV et de Louis XV ; mais qu’il y ait dans, le même XVIIIe siècle quelques exemples de la plus haute vertu patriotique, nous les connaissons à peu près comme s’ils avaient été donnés à la Chine. Il y a toute une bibliothèque sur Mme de Pompadour et sur Mme du Barry ; sans compter ce que le roman, dont c’était assurément le droit, a tiré de leurs aventures. Nous savons, à quelques deniers près, ce que chacune d’elles coûtait, au roi de France. De prétendus historiens n’ont pas dédaigné de nous introduire jusque dans le cabinet de toilette et jusque dans l’alcôve de ces intéressantes personnes ; mais voulez-vous me dire où vous trouverez une biographie de Dupleix, ou de la Bourdonnais, ou du bailli de Suffren ?

Ce qu’il y a là de regrettable, ce n’est pas, notez-le bien, que l’on s’occupe de Mme de Pompadour ou de Mme du Barry, c’est uniquement que l’on se détourne, des grandes questions et que nos historiens perdent le sens de la grande histoire. Il ne faut pas d’ailleurs s’en étonner. Avec les méthodes qu’ils prônent et parmi le fatras de ces publications dont ils nous accablent, l’étonnant serait qu’ils eussent pu se reprendre, et l’admirable qu’ils eussent eu l’audace de lutter contre le courant. On dominait sa matière autrefois ; aujourd’hui on se laisse dominer par elle, et l’on prétend qu’il y a progrès. Le fait est que les érudits succombent sous le détail, et perdus dans cet amas de documens qu’ils brassent désespérément, incapables de rien sacrifier des notes et notules qu’ils ordonnent dans leurs portefeuilles avec une régularité de comptables, impuissans à prendre parti, le courage qu’ils n’ont plus, c’est le courage d’ignorer les documens inutiles, et l’habitude qui leur manque, c’est l’habitude de penser. Ils ont peur des idées générales. Au nom de l’érudition, ils ont mis l’interdit sur la liberté de penser. Aussi regardez ce qu’est devenue chez nous la production historique depuis quelques années, chez nous, dans le pays des Guizot, des Michelet, des Augustin et des Amédée Thierry, des Mignet, et dans ce siècle qui s’intitule volontiers lui-même le siècle de la critique et de l’histoire : on édite, on commente, on compile, on ne compose plus. Il paraît que sur toutes les grandes questions de l’histoire des temps modernes, ce sont les documens qui manquent ! Nous aurons l’impertinence de croire que ce ne sont pas les documens qui manquent, mais bien l’art de les mettre en œuvre ; et j’ajouterai le temps, le temps matériel de consulter seulement ou d’extraire ce qu’on en a publié sur toutes les grandes questions de l’histoire générale. Ce sont si peu les documens. qui manquent, qu’au contraire il y en a trop. Une vie d’homme suffirait-elle pour lire par exemple tout ce qu’on a publié sur l’histoire de la réformation ou sur l’histoire de la révolution française ?

Il est vrai que, parmi tant de documens, c’est quelquefois le document capital qui manque, celui qui trancherait le débat et qui couperait court à toute controverse. Seulement ce n’est ni dans les Mémoires en général, ni dans les Correspondances d’un caractère privé, ni dans les pamphlets, ni dans les brochures, ni dans les satires, ni dans les chansons qu’on rencontre de tels documens ; c’est à peu près uniquement dans les archives d’état. Il y aurait donc un moyen bien simple de resserrer aux bornes du nécessaire et de l’utile ces « publications inédites. » Ce serait de publier tout ce que les circonstances permettraient de publier en fait de documens d’archives. Si par exemple le gouvernement allemand poussait jusqu’au cinquantième volume, ou au-delà, la Correspondance politique de Frédéric le Grand, il est bien évident que ce serait profit net pour les historiens de l’avenir. Pour les mêmes raisons, nous n’hésiterons pas à regretter que, dans notre grande Collection des documens inédits sur l’histoire de France, on ait cru devoir, en trop d’occasions, remplacer les textes originaux par une analyse sommaire de leur contenu. Mais, pour les correspondances privées et les mémoires, quel inconvénient y aurait-il à les renfermer sous de triples clés et à ne les mettre au jour qu’autant qu’ils auraient, comme les Mémoires de Saint-Simon, une valeur littéraire de premier ordre ? Si l’on n’avait pas mis au jour le Journal de l’avocat Barbier, je vois parfaitement ce que l’avocat Barbier y aurait gagné ; je vois moins bien ce que nous y aurions perdu.

Le bonhomme Barbier, grand transcripteur de chansons, nous ramènera tout naturellement à notre Chansonnier. Ce n’est pas avoir dépassé les limites rigoureuses de notre sujet que d’avoir touché quelques mots de l’abus des publications inédites. Il y a là certainement un danger. Nous nous sommes contenté de l’indiquer, puisque l’occasion s’en offrait. Il y a tout lieu de prévoir que nous aurons encore trop tôt l’occasion d’y revenir. Nous louerons d’ailleurs très volontiers le soin que l’éditeur du Chansonnier du XVIIIe siècle a mis à son travail, trop de soin, comme lorsqu’il lui paraît nécessaire de nous apprendre en notes que « Sardanapale était un roi d’Assyrie, célèbre par son existence efféminée et voluptueuse, » ou encore que Machiavel, Nicolas Machiavel, est « un célèbre écrivain politique italien, dont le livre du Prince a obtenu une légitime célébrité ; » nous louerons surtout sa préface, qui reste encore ce que nous aimons le mieux de tout ce Chansonnier ; mais nous ne pouvons pas lui accorder qu’il y eût urgence à faire paraître ce volumineux recueil, parce que nous ne pouvons pas lui accorder que ceux qui aiment les bons vers y trouvent plaisir, ni que ceux qui aiment mieux l’histoire que les curiosités de l’histoire en tirent jamais profit.


F. BRUNETIERE.