Revue géographique — 1865, 1er semestre


REVUE GÉOGRAPHIQUE,


1865


(PREMIER SEMESTRE)


PAR M. VIVIEN DE SAINT-MARTIN.


TEXTE INÉDIT.


Une recrudescence d’études bibliques. Les récentes explorations en Palestine. M. le duc de Luynes. — Récentes informations sur l’intérieur de la Péninsule arabe. Publication du Dr Wetzstein. Une grande découverte physique. — Excursion de M. Guarmani. Curieux voyage de M. Palgrave. L’Arabie et ses prestiges. — Les modernes explorateurs de l’Afrique et les Mittheilungen de Petermann. — Le capitaine Speke. — Plans et projets. Le baron de Decken au Kilimandjaro. Du Chaillu sous l’équateur. Le Dr Livingstone au Nyassa. MM. Mage et Quentin sur le haut Dhioliba. Gerhard Rohlf au pays des Tibbous. — Une lettre de Du Chaillu. — Projet d’une nouvelle expédition anglaise aux terres arctiques. La route du pôle. Le capitaine Osborne et le docteur Augustus Petermann. — Une séance de la Société de Géographie de Paris. — Notre position scientifique en Cochinchine.


I


On s’est beaucoup occupé de la Palestine et de la Syrie dans ces derniers temps ; depuis les mémorables explorations du professeur américain Edward Robinson, qui ont ouvert, en 1838, une ère nouvelle aux études de géographie biblique, il ne s’était pas produit un pareil mouvement scientifique dans ce coin consacré de l’Asie. Un de nos archéologues les plus profondément versés dans l’étude des inscriptions, M. Henri Waddington, — bien Français malgré son nom, — a fait il y a quatre ans un magnifique voyage dans une partie de la Syrie septentrionale à peu près inexplorée, et il en a rapporté une riche moisson qui n’est pas encore livrée à la science. L’Académie des inscriptions à tout récemment appelé dans son sein l’éminent voyageur ; c’est un choix qui honore l’Académie et auquel on ne peut qu’applaudir sincèrement. D’autres explorateurs ont sillonné la Terre sainte en diverses directions, et préparent aussi pour la publication les résultats de leurs recherches : il suffit de nommer M. de Saulcy, notre savant et spirituel académicien, M. Victor Guérin et M. de Vogüé, tous connus depuis longtemps par de bons et solides travaux, pour que l’on puisse juger de ce que la parfaite connaissance du pays, de ses populations et de ses antiquités, va devoir à cet ensemble d’études locales simultanément poursuivies par des hommes éminemment compétents.

Une autre expédition dont on attend la publication complète avec une vive impatience, est celle de M. le duc de Luynes. Organisée sur de larges bases avec la munificence éclairée dont l’illustre académicien a déjà donné tant de preuves ; composée d’hommes habiles et rompus aux observations, ingénieurs, physiciens, géologues, astronomes, et à leur tête M. de Luynes lui-même, archéologue éprouvé ; ayant étendu ses investigations sur le bassin tout entier de la mer Morte, dont le côté oriental était jusqu’à présent fort imparfaitement connu, et s’étant portée sur d’autres points non moins intéressants de l’Asie occidentale, cette belle expédition sera sûrement une des plus fructueuses de notre temps. La position de M. le duc de Luynes est exceptionnelle, sans doute ; mais elle le serait encore en dehors même d’une fortune princière, car ils seront toujours rares les hommes qui joindront à un grand nom et à une grande position l’amour ardent de la science, — non cet amour de dilettante que l’argent rend facile et qui se montre à ses heures, mais une passion active et durable qui se traduit par de profonds travaux et de nobles entreprises. Joseph Banks, dont le souvenir s’offre involontairement à la pensée quand on prononce le nom de M. de Luynes, a été pendant soixante ans l’orgueil de l’Angleterre ; la France n’a pas moins droit d’être fière du généreux instigateur de l’expédition de la mer Morte. Un pays ajoute à sa grandeur morale lorsqu’il entoure de gratitude et de respect les hommes qui l’honorent par leur savoir et leur caractère.

Après tant de belles études qui, depuis vingt-cinq ans, ont couvert tout le sud de la Syrie et le bassin de la mer Morte d’un vaste réseau d’explorations topographiques, de recherches historiques et de déterminations d’attitudes ; après l’expédition de M. de Luynes, qui a repris une partie de ces études, particulièrement au point de vue physique, et qui les a contrôlées ou vérifiées ; après une expédition anglaise presque simultanée, qui, sous la direction d’un officier de la marine royale, M. Wilson, a dû exécuter de son côté un nivellement trigonométrique depuis Jaffa jusqu’à Jérusalem, et de Jérusalem au bord de la mer Morte ; après tant de travaux, disons-nous, entourés de toutes les garanties d’exactitude que la science peut offrir, il ne semblait pas qu’une expédition nouvelle dirigée sur les mêmes points fût d’une nécessité bien urgente ; cependant il vient de se former à Londres une association, soutenue, à ce qu’il paraît, par de hauts patronages et qui a déjà réuni de puissants moyens d’action, dans le but, entre autres recherches, de mesurer à nouveau la hauteur absolue du sol de Jérusalem au-dessus de la Méditerranée et la dépression de la mer Morte au-dessous de Jérusalem. MM. Lartet et Vignes, les deux observateurs de l’expédition de M. le duc de Luynes, ont trouvé pour la dépression de la mer Morte trois cent quatre-vingt-douze mètres (neuf mètres de moins que le chiffre du lieutenant Lynch en 1848), et pour l’altitude de Jérusalem au-dessus de la Méditerranée sept cent soixante-dix-neuf mètres. Ces chiffres ont été donnés, il est vrai, par les indications du baromètre, mais au moyen d’observations simultanées prises dans les meilleures conditions. On nous apprend qu’un ingénieur allemand, quelques mois après le passage de M. de Luynes, a fait le nivellement par stations entre Jaffa et la ville sainte, et que son chiffre final a été pour Jérusalem une altitude de sept cent soixante-quatorze mètres, chiffre à peu de chose près identique, comme on voit, à celui de M. Lartet. Il ne faut pas nous plaindre, au surplus, de cette ardeur d’émulation dans l’étude d’une contrée à laquelle se rattachent de si grands souvenirs ; en fait de recherches scientifiques, comme en bien d’autres choses, il faut un peu le superflu pour avoir le nécessaire.


II


Il est une contrée, qui touche à la Syrie, où de longtemps on n’aura à se plaindre d’un superflu d’explorations : c’est l’Arabie ; les déserts qui l’entourent, non moins que l’immensité de son étendue et les dispositions médiocrement sympathiques de ses tribus, ne la défendent que trop contre les curiosités indiscrètes. Depuis quelques années, cependant, il s’est fait là aussi de remarquables percées. Le consul de Prusse à Damas, le docteur Wetzstein, savant déjà connu par de fructueuses explorations de cette curieuse partie de la Syrie orientale qu’on appelle le Haourân, a recueilli de nombreux renseignements sur l’Arabie centrale, des notices, des itinéraires, etc., de la bouche de différents cheïkhs et de conducteurs de caravanes, et il envoie ces documents au journal géographique de Berlin[1], en les accompagnant de commentaires tirés d’auteurs arabes en partie inédits ; c’est une précieuse addition à la topographie de l’intérieur de la péninsule. Un Italien de Livourne, M. Guarmani, qui remplit à Jérusalem les fonctions de directeur des postes au nom de la France, a fait, dans les premiers mois de 1864, un voyage au pays de Chomèr, dans la contrée des Ouâhabites, et il a envoyé son journal à la Société de géographie de Paris, qui le fait traduire pour le publier. L’objet spécial de M. Guarmani était l’acquisition de chevaux de race dans le pays où ils sont particulièrement renommés ; mais sans être ce que l’on nomme un voyageur savant, un explorateur, on peut recueillir de très-bonnes notions sur une contrée peu connue, sur la physionomie du pays, sur les localités visitées, sur la nature et la direction des chemins, sur les populations et leurs habitudes, et c’est en effet par cette nature d’informations que se distinguent les notes, d’ailleurs étendues, du voyageur italien. Le célèbre Moorcroft, à qui l’Europe doit une des meilleures relations qu’elle possède sur les contrées alpestres qui confinent au nord-ouest de l’Inde, n’était aussi qu’un médecin vétérinaire, directeur des haras de la Compagnie des Indes.

Enfin, une troisième relation, plus importante encore que les deux précédentes (du moins dans le rapport des informations ethnographiques), celle de M. Gifford Palgrave, est au moment d’être mise au jour par une maison de Londres. Elle sera accompagnée d’une carte de M. Henri Kiepert, le savant géographe de Berlin. M. Palgrave est le second Européen qui aura accompli d’une mer à l’autre la traversée de l’Arabie centrale ; le premier est le capitaine Sadlier, de l’armée britannique de l’Inde, qui, en 1819, a coupé la péninsule depuis el-Katîf, sur le golfe Persique, jusqu’à Yambo sur la mer Bouge, mais dans des conditions d’observation et d’étude infiniment moins favorables que celles de M. Palgrave. Un séjour de plusieurs années à Damas avait donné a celui-ci un parfait usage pratique de la langue arabe, chose d’une si grande importance. Poussé par la seule curiosité scientifique, il a voyagé sous les dehors non d’un musulman, supercherie toujours hasardeuse pour un Européen, mais d’un Arabe chrétien de Syrie. Il a traversé ainsi toute la péninsule arabe du nord-ouest au sud-est, depuis Gaza, sur la Méditerranée, jusqu’à Maskât sur la mer d’Oman, étudiant le pays, observant les tribus, faisant surtout un long séjour dans le Nedjed, qui est le pays central des Ouâhabites, et recueillant sur ce peuple singulier des informations aussi neuves que curieuses. Je n’insiste pas davantage sur ce remarquable voyage que je ne connais encore que par les communications verbales de M. Palgrave, mais dont la relation complète est, je l’ai dit, au moment de voir le jour.


III


J’ai dit que par son importance la relation de M. Palgrave peut être mise au premier rang des précieux documents qui nous ouvrent en ce moment des horizons tout nouveaux sur l’intérieur de l’Arabie ; à ne considérer que le côté physique, je ne sais si la prééminence ne pourrait pas être donnée aux communications du docteur Wetzstein. Nous n’en avons encore que les deux premiers fragments, et déjà il y a là des faits absolument nouveaux, qui ne vont à rien moins qu’à changer toutes les idées reçues sur la nature et la configuration de l’Arabie centrale. C’est quelque chose de tout à fait analogue à ce qui est survenu depuis quinze ans pour la géographie du Sahara. Il y a quinze ans à peine, le Sahara n’était pour nous qu’une expansion indéfinie de plaines arides, de sables mobiles soulevés et balayés par les vents, la terreur des caravanes et souvent leur tombeau. Depuis que nos voyageurs ont vu d e près ces terribles solitudes ; depuis que Bartb, le grand explorateur, en a coupé du nord au sud la partie centrale, que des officiers intelligents ont été chargés par le colonel Faidherbe, l’actif gouverneur de notre colonie sénégalaise, de reconnaître les oasis maures situées entre le Sénégal et le Maroc ; depuis que les parties qui avoisinent au sud nos trois provinces algériennes ont été parcourues par nos colonnes ou étudiées par nos ingénieurs, et qu’Henri Duveyrier les a sillonnées de ses belles explorations ; depuis ce remarquable ensemble, disons-nous, de voyages et d’études locales, la carte du Sahara s’est transformée. Les plaines de sable en occupent toujours d’immenses étendues ; c’est toujours « le pays de la soif, » selon l’énergique expression du pasteur arabe : mais ce n’est plus ce désert d’une nudité monotone que nous nous étions toujours figuré. Il y a des cantons montagneux qui sont de véritables Suisses, hérissées de montagnes neigeuses, coupées de vallées verdoyantes, remplies de sources vives et d’eaux courantes, pleines, en un mot, de fraîcheur et de vie ; et en dehors même de ces oasis privilégiées, le désert proprement dit qui les entoure est lui-même sillonné d’une multitude de vallées sèches qui révèlent la présence de l’eau à certaines époques, et dont quelques-uns sont d’une immense étendue, — l’Ighargh’ar, par exemple, dont le lit, que les pluies remplissent par fois à pleins bords, se déploie sur une étendue de trois cents lieues et plus à travers le pays des Touâreg, au sud de notre province de Constantine.

Les renseignements indigènes recueillis par le docteur Wetzstein nous apportent pour la première fois des informations analogues sur le centre de l’Arabie. Ces informations n’ont pas seulement sur beaucoup de points le mérite de la nouveauté absolue ; elles relient entre eux, et nous montrent souvent dans leur signification inaperçue, nombre de faits de détail dont on n’avait pas jusqu’à présent compris l’importance faute d’en avoir connu la liaison. Ainsi nous voyons apparaître pour la première fois — une véritable révélation ! — un immense ouâdi, qu’on pourra nommer le fleuve de l’Arabie, dont le lit tantôt à sec, tantôt rempli d’eaux rapides et profondes, coupe la péninsule du sud au nord depuis le cœur du Yémen jusqu’aux approches de l’Euphrate inférieur, sur une étendue de quatorze ou quinze degrés à vol d’oiseau, trois à quatre cents lieues ! Tous les courants, continus ou temporaires, qui sortent de la grande chaîne côtière de l’ouest de l’Arabie, depuis les environs de la Mekke, vers la 22e parallèle, jusque vers Sana’a, capitale du Yémèn, par 16 ou 17 degrés de latitude, appartiennent à cette grande artère centrale dont ils forment la tête. Je ne puis que signaler ce nouveau fait géographique, destiné peut-être, par lui-même et par ses conséquences, à prendre rang parmi les découvertes les plus considérables de notre temps.

Si cet immense ouâdi se trouvait être le Phison, un des quatre fleuves, ou plutôt une des quatre branches du grand fleuve de l’Éden cité par la Genèse dans sa description du Paradis terrestre, ne serait-ce pas aussi une découverte considérable pour la géographie biblique ? C’est là un thème que je n’ai certes pas à développer ici, mais qui pourrait dès à présent, je puis l’affirmer, s’appuyer de très-fortes raisons, — j’entends de raisons puisées seulement dans le domaine de l’histoire et de la géographie positive.


IV


L’Arabie est un de ces pays dont on ne peut parler avec indifférence ; le nom seul éveille en nous je ne sais quel frémissement de curiosité et de vif intérêt. Avec ses immenses et impénétrables déserts, avec ses populations presque entièrement vouées à la vie nomade, avec ses côtes d’un abord difficile, où ne débouche aucun de ces grands fleuves qui appellent le commerce et ouvrent l’accès des contrées intérieures, cette vaste péninsule semblait destinée par la nature même à rester isolée du commerce des hommes, comme elle est isolée du reste de l’Asie. Et cependant elle n’est pas seulement entrée dans le cercle de l’histoire : elle a exercé une action puissante sur la marche de la civilisation et sur les destinées de l’humanité. Berceau de la religion de Mahomet, qui développa si rapidement les instincts de prosélytisme et de conquête au sein des tribus israélites, c’est de là que sortit, au septième siècle de notre ère, le flot armé qui envahit la moitié de l’ancien monde. On sait à quel point se manifestèrent bientôt, dans les centres divers du khalifat, les merveilleuses aptitudes de la race. Toutes les cités ou régnèrent les khalifes sont en dehors des limites de la péninsule ; mais l’éclat dont brillèrent, au temps de la grandeur musulmane, Bassora, Bagdad, Samarkand, Cordoue, Séville et Grenade, noms magiques qu’entoure la multiple auréole de la puissance politique, des féeries du luxe, de la prospérité des arts, du progrès des sciences et de la culture des lettres, cet éclat, qui appartient au nom arabe, a rejailli sur l’Arabie. Au nom de l’Arabie, notre esprit associe volontiers le souvenir de ces inépuisables récits où s’est déployée toute l’exubérance de l’imagination orientale.

Si éloignée que la réalité soit de ces tableaux et de leurs prestiges, malgré ses déserts, malgré son climat de feu, malgré ses tribus plus cupides encore et plus fanatiques qu’hospitalières, l’Arabie a cependant aussi ses séductions pour l’historien et pour le voyageur. Elle a les séductions d’une vaste région imparfaitement connue, dont l’exploration européenne n’a guère entamé jusqu’à présent que les contours, et quelques lignes encore trop rares de ses parties intérieures ; pour l’historien et pour l’ethnologue, elle a le puissant intérêt d’une noble race dont les origines se rattachent, par le livre de Moïse, aux premiers âges du monde, et qui compte parmi ses rameaux antiques les deux puissantes républiques commerciales de Tyr et de Carthage ; elle a pour le savant l’attrait de sa géographie classique, dont la riche nomenclature fournit à la critique de nombreux problèmes d’une solution difficile, et aussi plus d’une question importante de géographie biblique et d’ethnographie ; elle a enfin le mystère de ses vieilles inscriptions, destinées sûrement, quand elles seront complétement déchiffrées, à jeter de grandes lumières sur l’ancienne histoire et sur la géographie de l’Arabie méridionale. Et puis enfin, le peuple arabe nous touche maintenant de près ; et quand nous étudions à son foyer les antiquités ou les mœurs de la race, nous apprenons à mieux connaître une nation dont près de deux millions sont aujourd’hui les sujets de la France.


V


Si des contrées centrales, où nous ont conduits MM. Wetzstein, Palgrave et Guarmani, nous nous portons au sud-ouest vers le pays des parfums que les Anciens saluèrent du nom d’Arabie Heureuse ; si nous franchissons le détroit, large de quelques lieues, qui sépare ici la pointe extrême de l’Arabie de la côte d’Afrique, nous touchons à la terre que depuis quinze ans ont sillonnée tant de grandes explorations, vingt noms illustrés par ces glorieuses entreprises se pressent ici dans nos souvenirs : Barth et Vogel, Livingstone, Richard Burton, Speke, de Heuglin, Antoine d’Abbadie, explorateurs intrépides à qui la géographie africaine a dû de nos jours ses conquêtes les plus glorieuses ; Krapf et Rebmann, qui ont les premiers signalé, presque sous l’équateur, l’existence des grandes montagnes neigeuses de Kénia et de Kilimandjaro ; le baron de Decken, qui a confirmé leur témoignage, et confondu le scepticisme intrépide des contradicteurs de cabinet ; Du Chaillu, l’aventureux pionnier du pays des Gorilles ; Werne, Hartmann, Baker, Lejean, Petherick, Munzinger, qui ont tant ajouté à notre connaissance du haut bassin du Nil et de la Nubie supérieure ; et l’héroïne de cette région redoutable, miss Alexandrina Tinné, qui n’a pas craint d’affronter, dans son ardeur pour la science et les choses inconnues, les mille dangers qu’y présentent à chaque pas le ciel, la terre et les hommes[2]. M. de Heuglin, un des survivants de cette expédition fatale, vient d’en donner la relation d’après ses notes personnelles ; elle remplit tout un épais cahier du précieux recueil géographique qui se publie à Gotha sous le titre de Mittheilungen[3], recueil qui rend à la science, sous la direction savante de M. Augustus Petermann, d’inappréciables services. Les Mittheilungen n’ont qu’un défaut, bien grand il est vrai pour l’immense majorité des lecteurs français, c’est d’être écrites en allemand ; encore peut-on dire que les excellentes cartes, toutes originales, qui les accompagnent en grand nombre, sont tout aussi bien françaises ou anglaises qu’allemandes, — une carte est de toutes les langues, — et qu’elles en font un recueil européen dans la plus réelle acception du mot. Ainsi, tous ceux que les choses géographiques intéressent verront avec un plaisir extrême la grande et belle carte jointe à la relation de M. de Heuglin, et qui agrandit ou modifie notablement les données antérieures[4]. On me pardonnera cette parenthèse ; je ne puis passer à côté de telles publications, qui sont des œuvres tout à la fois de savoir et de conscience, sans les saluer du plus profond du cœur.


VI


J’ai prononcé le nom de Speke. Je n’ai pas, après six mois d’intervalle, à annoncer le triste et vulgaire accident (un accident de chasse, personne ne l’ignore sans doute), où le courageux voyageur est venu, jeune encore, trouver la mort au milieu de sa patrie, après avoir échappé à tous les dangers de son hasardeux voyage ; mais nous devons un hommage à sa mémoire. Ceux de mes lecteurs qui veulent bien suivre les rapides aperçus de ces Revues semestrielles savent quelle a été l’appréciation qu’à mes risques et périls j’ai donnée, dès la première heure, sur les découvertes du capitaine Speke et leur portée réelle ; je n’y insisterai pas. On me permettra seulement, sur un sujet qui en ce moment encore préoccupe vivement l’attention du monde géographique, particulièrement en Angleterre, de répéter ici quelques mots que j’ai prononcés ailleurs :

« Si l’exaltation du triomphe bien naturelle en une heure d’enthousiasme, si les ovations que l’Angleterre lui a décernées n’ont pas été tout à fait justifiées par l’étendue de ses observations et la nature de sa relation ; si Speke, en un mot, n’a pas « découvert les sources du Nil, » comme ses amis et lui-même l’ont proclamé un peu trop complaisamment, il n’en a pas moins accompli, lui le premier, un des plus mémorables voyages dont se glorifiera notre époque. Ce qu’il n’a pas fait et n’a pu faire est devenu, grâce à lui, une entreprise comparativement facile. L’impartialité historique, qui donne à tout, hommes et choses, sa véritable place, ne fera de Speke ni un Humboldt ni un Burckardt ; mais elle n’attachera pas moins à son nom une renommée désormais impérissable, à côté des plus grands et des plus beaux noms dont s’honore l’histoire contemporaine des découvertes géographiques. »

La traduction française de la relation de Speke, parue depuis quelques mois[5], a mis chez nous cette grande page d’histoire géographique entre les mains de quiconque tient à suivre les progrès de la science du globe. Due à une plume facile, et sobrement émondée en quelques parties où l’exubérance des détails nuit, dans l’original, à l’ensemble du récit, cette édition française contribuera puissamment à étendre la popularité déjà acquise au nom du voyageur.

Relever quelques assertions hasardées et redresser de palpables exagérations, ce n’est pas diminuer, c’est épurer et agrandir la gloire de l’explorateur, en la dégageant des assertions irréfléchies du premier enthousiasme.


VII


Il se fait en Europe, au moment où nous traçons ces lignes, un travail actif pour reprendre l’œuvre d’exploration si heureusement ouverte par le capitaine Speke. L’Angleterre elle-même, représentée en ceci par les sommités de la Société de géographie, sir Roderick Murchison en tête, le champion longtemps le plus ardent de la découverte effective des sources du Nil par le capitaine Speke, l’Angleterre, aujourd’hui plus calme et d’un sens plus froid, convient franchement enfin que les découvertes du voyageur sont tout à fait en dehors de la question des sources du Nil ; et, sans aller jusqu’à dire, avec le capitaine Burton, que cette question, vingt-cinq fois séculaire, est plus embrouillée qu’avant le voyage de Speke, il faut pourtant reconnaître qu’en point de fait elle n’est guère plus avancée. Comme je l’ai dit, la route est ouverte ; c’est beaucoup, mais c’est tout.

Cette route ouverte, il s’agit de la reprendre et d’y rattacher de nouvelles et plus complètes explorations. Les esprits s’agitent dans cette direction. M. de Decken, qui a déjà fait deux ou trois voyages de reconnaissance depuis la côte du Zanguebar jusqu’aux montagnes neigeuses de Krapf et Rebmann, est parti d’Europe il y a six mois avec un bateau à vapeur de petites dimensions propre à remonter les rivières de la côte orientale d’Afrique, se proposant d’arriver encore une fois par cette voie au massif du Kilimandjaro et du Kénia, d’en compléter l’étude, et, s’il le peut, d’en contourner l’autre versant encore inexploré. À Londres, une souscription a été provoquée pour une expédition nouvelle, qui partirait de la côte opposée de l’Afrique australe, vers le Gabon ou le Zaïre, se porterait de là vers l’Est droit sur le grand lac central (le Tanganîka), reconnu par Burton et Speke dans le voyage qu’ils firent de compagnie en 1858, compléterait l’étude de cette grande nappe d’eau intérieure dont Burton n’a pu reconnaître (et encore incomplétement) que le côté oriental, et remonterait au nord vers la grande région des sources. C’était le plan favori de Speke depuis son retour en Europe, et nous le lui avons entendu développer avec amour lors de son passage à Paris. Enfin, Du Chaillu est retourné au Gabon au milieu de l’année dernière, ne projetant rien moins que de gagner le Nyassa de Speke en suivant à peu près la direction de l’équateur. Nous ne pouvons mieux faire connaître le plan de l’ardent voyageur qu’en traduisant la lettre même qu’il a écrite à sir Roderick, lettre dont l’abandon et la simplicité, joints à un sincère accent d’enthousiasme, ont quelque chose de touchant. La lettre est datée de la rivière Fernand Vaz (un peu au sud du Gabon), le 20 août 1864 :

« Mes instruments scientifiques et mes chronomètres me sont arrivés à la fin du mois dernier, dit-il au président de la Société de Londres. Je ne puis vous exprimer combien je me suis senti heureux quand j’ai eu entre les mains cette boîte depuis si longtemps attendue. Je vous ai promis, dans ma dernière lettre, de vous dire quels sont mes projets. Je crains maintenant que vous ne me regardiez comme un visionnaire, quand vous saurez que ce que je me propose c’est de gagner l’intérieur, de suivre ou à peu près la ligne de l’équateur, et d’aller ainsi aussi loin que possible jusqu’à ce que je rencontre quelques-unes des rivières qui tombent dans le Nil, et alors de descendre le grand fleuve jusqu’à la Méditerranée. Je ne veux pas déprécier le moins du monde les travaux des capitaines Speke et Grant ; mais je pense que jusqu’à une grande distance à l’ouest des lacs et des rivières qu’ils ont vus il y en d’autres qui vont rejoindre le Nil. En fait, je ne crois pas qu’il y ait une rivière qu’on puisse appeler proprement la source du Nil, mais bien un certain nombre de rivières et de lacs dont l’origine est aux environs de l’équateur, et qui vont former ce que nous appelons le Nil. Avant de quitter l’Angleterre, je voulais seulement essayer d’atteindre jusqu’à sept ou huit cents milles dans l’intérieur, et m’installer pour un temps au milieu des indigènes ; mais actuellement je suis décidé à pousser en avant jusqu’à ce que des obstacles se présentent qui m’empêchent d’aller plus loin, et alors de me régler sur les circonstances. C’est une grande entreprise, et je ne me dissimule pas les dangers qui doivent accompagner une pareille expédition. Je sais très-bien qu’il se peut que je n’en revienne pas, ou que les forces physiques me manquent pour achever ce à quoi j’aspire. Mon destin peut bien être de mourir à la peine, pauvre voyageur isolé ; mais je ferai de mon mieux, et je ne vois pas de déshonneur à échouer. Je sais, et vous savez aussi, monsieur, que je n’ai qu’un but, agrandir notre connaissance de cette partie inconnue de l’Afrique. Je vais être obligé de prendre avec moi une centaine d’hommes, et je pars dans quelques jours… »


VIII


Une pareille résolution mérite toutes nos sympathies ; et si elle est poursuivie, comme je n’en veux pas douter, avec l’énergie que cette lettre annonce, elle peut conduire à des résultats importants. Il en faut dire autant du projet de voyage au Tanganîka par l’ouest. Il y a là, entre le Gabon et le grand lac, une vaste région et un grand système d’eaux absolument inconnus (celui de l’Ogobaï), dont l’exploration serait une acquisition bien désirable pour la carte d’Afrique. Il en faut dire autant encore du plan que s’est tracé M. de Decken pour l’étude complète du massif des montagnes neigeuses de l’est, et de l’idée d’une nouvelle expédition à l’intérieur de l’Afrique australe par le sud-est, pour la reconnaissance d’une autre lacune de deux cents lieues qui reste entre le sud du Tanganîka, relevé en 1858 par Burton, et le Nyassa du Mozambique, cet autre grand lac intérieur étudié à deux reprises par l’intelligent et courageux Livingstone.

Le docteur Livingstone a depuis vingt-cinq ans consacré sa vie aux explorations de l’Afrique méridionale, et nul n’aura fait plus que lui pour étendre les notions à peine ébauchées que l’on possédait naguère sur la géographie de cette grande région du continent africain, et sur ses populations. On connaissait seulement, et encore d’une manière bien imparfaite, la partie inférieure du Zambézi, le plus grand fleuve de l’Afrique après le Nil et le Dhioliba ; M. Livingstone en a reconnu toute la partie moyenne sur une étendue de huit à neuf cents milles, et en même temps il a réuni de précieuses informations sur les pays que le fleuve arrose. On a, grâce à lui, des notions précises sur toutes ces parties du vaste plateau qui occupe l’intérieur de l’Afrique au sud de l’équateur. Une autre reconnaissance d’un très-grand intérêt, presque une découverte, que l’on doit au docteur Livingstone, est celle d’un grand lac — Nyassa ou Nyanza, selon le terme indigène qui s’applique dans cette région de l’Afrique à toutes les grandes nappes d’eau, — situé à quatre cents milles de la côte, un peu au nord du Zambézi inférieur, dans lequel il se déverse par une rivière pleine de rapides, le Chiré. Une première excursion était forcément restée incomplète ; M. Livingstone avait à cœur d’en poursuivre les données déjà fort importantes. Il voulait notamment remonter au pourtour du lac jusqu’à son extrémité nord, afin de s’assurer si une grande rivière venait, comme on l’a dit, déboucher sur ce point. Cette fois encore, il ne lui a pas été possible d’accomplir cette exploration, à cause d’une colonie de Zoulous qui venaient de porter la désolation dans les territoires qui bordent le lac au nord et à l’ouest, et dont il y avait tout lieu de croire les dispositions peu amicales. Il fallut quitter le lac à une baie appelée Kotakota et s’avancer à l’ouest, dans l’espérance qu’arrivés à une centaine de milles des bords du lac on pourrait tourner vers le nord.

L’aperçu de cette course est intéressant sous plus d’un rapport.

On n’avait pas encore parcouru ces cent milles, que l’on vit un grand nombre de rivières coulant dans la direction du lac. Comme on était à l’époque la plus sèche de l’année, que d’ailleurs bien d’autres indices d’un climat très-humide se montraient de toutes parts, tels que les arbres couverts de lichens, on en put déjà conclure que la supposition d’une grande rivière qui viendrait du nord aboutir à l’extrémité supérieure du Nyanza n’est nullement nécessaire pour se rendre compte de la constance de son niveau.

De Kotakota, on voit à l’ouest, à la distance de douze à quinze milles, une ligne de hauteurs qui semble une rangée de hautes montagnes ; arrivé à la partie la plus haute de la chaîne, on reconnaît que ce n’est que le bord d’une terrasse, pour laquelle le point d’ébullition de l’eau indiqua une altitude de trois mille quatre cent quarante pieds anglais (1 048 mètres) au-dessus du niveau de la mer.

Continuant de se porter droit à l’ouest, on arriva à un point éloigné du lac d’environ cent milles. Là, tout d’abord, il se trouva que certaines rivières descendaient dans la direction du lac, et que le pays était sillonné d’un grand nombre de vallées peu profondes, exactement comme au pays de Lunda autrefois visité par le docteur Livingstone dans le cours de son grand voyage. Quelques-unes de ces vallées avaient des rivières dont les eaux s’écoulaient au sud-ouest, et on lui dit qu’elles vont se réunir à la Loangoua, qui se jette dans le Zambézi près de Zambo. Une autre rivière appelée Moïtala, ou Moïtava, coulait au N. N. O., et on lui assura qu’elle allait aboutir au Bemba, lac inexploré situé à dix jours de distance. On rencontra un certain nombre de tribus appelées Babisa, qui sont de grands trafiquants ; elles courent le pays à la recherche de l’ivoire. Ces gens assuraient qu’une rivière appelée Loapola, ou Luapula, sort du lac Bemba et se dirige au couchant pour aller former un autre lac appelé Moréo, ou Moélo, et de là, plus loin encore, un troisième lac appelé Mofué, après lequel la rivière passe près de Cazembé, d’où elle tourne au nord pour aller tomber dans le Tanganîka. « Voilà ce que disaient ces hommes, poursuit le voyageur. J’aurais mieux aimé que cette rivière s’écoulât, selon mes premières idées, vers le Zambézi ; je voulus mettre à l’épreuve quelques-uns de mes informants. « Va-t-elle bien où vous dites ? Ne va-t-elle pas plutôt au Zambézi ? » Ils se mirent à rire et à se parler entre eux. « Il dit que le Loapola s’en va au Zambézi ! A-t-on jamais entendu pareille chose ! » Il me fallut bien croire que la rivière a son cours au nord-ouest et va se terminer au Tanganîka. « Et que devient l’eau qui tombe dans le Tanganîka ? leur demandai-je ensuite. Mais aucun d’eux ne put répondre à ma question, ni me dire si une rivière sortait ou non du Tanganîka. »

Ce voyage, on le voit, quoique trop tôt interrompu, ne laisse pas de jeter quelque jour sur la disposition physique de la partie du plateau comprise entre le Nyanza et le grand lac central de Burton (le Tanganîka ;) c’est une première préparation à la reconnaissance complète qui sera bientôt poussée dans cette direction, il faut l’espérer.

Pour ne rien oublier des nouvelles explorations africaines commencées ou projetées, il nous aurait fallu dire quelque chose aussi de nos deux voyageurs sénégalais, MM. Mage et Quentin, et du voyageur allemand Gerhard Rohlf. On sait que le lieutenant de marine Mage et le Dr Quentin ont reçu de M. Faidherbe, l’actif gouverneur du Sénégal, la mission assez difficile et passablement dangereuse de descendre le haut Dhioliba jusqu’à Timbouktou, pour préparer les futurs rapports entre nos établissements sénégalais et le Soudan occidental. Les dernières nouvelles étaient rassurantes pour la santé et les prévisions des deux voyageurs ; mais les circonstances ne leur avaient pas permis encore d’avancer beaucoup sur le grand fleuve du Soudan.

M. Rohlf est un Allemand, jeune encore, plein de feu et d’intelligence, qui veut essayer une reconnaissance du pays des Tibbous, à l’est du Fezzan. Si M. Rohlf réussit, il aura rempli une des grandes lacunes qui restent encore dans la carte et surtout dans l’ethnologie du nord de l’Afrique. Aucun Européen jusqu’à présent n’a vu le pays Tibbou, entre le Fezzan et le Ouadây, et il y a eu, sur la nationalité même du peuple qui l’habite, des divergences d’opinions entre lesquelles de bonnes observations sur place peuvent seules prononcer. Quelques savants n’ont voulu voir dans les Tibbous que de purs nègres ; d’autres y verraient plus volontiers une race mixte, mi-nègre, mi-berbère. Cette dernière vue, que pour mon compte je regarde comme la plus probable, a pour elle de puissantes raisons ; mais un siècle de controverses ne vaut pas un mois d’observation. M. Rohlf y est bien préparé. Deux voyages dans le Maroc et le Sahara marocain et algérien ont fait apprécier en lui des qualités précieuses chez un voyageur dans ces contrées africaines, la résolution, le sang-froid, le vif désir, comme chez Du Chaillu, de glorifier son nom par quelque belle et fructueuse entreprise ; et avec cela l’usage pratique de l’arabe au point d’avoir pu se faire passer pour musulman au milieu même des tribus si défiantes des oasis sahariennes, et un complet acclimatement sous le ciel du tropique. Ce sont de grandes chances de succès[6].


IX.


On le voit, l’avenir, un avenir prochain, est gros de promesses pour la géographie de l’Afrique. Je puis ajouter qu’un plan bien plus grand encore s’élabore et va bientôt se produire. Très-simple dans sa conception et offrant les plus grandes chances de succès que puisse avoir un voyage en Afrique, ce plan est tel que sans se confondre avec aucune des grandes explorations antérieures dans l’Afrique équatoriale ou tropicale, les explorations de Barth, de Livingstone, de Krapf et de Decken, de Burton et de Speke, de Heuglin et des dames Tinné, il aurait pour résultat de les relier toutes, et en les reliant de les compléter. Dans la pensée de celui de qui le plan émane, et qui l’a développé il y a quelques jours seulement au sein de la Société de géographie de Paris, un pareil voyage serait quelque chose de plus qu’une entreprise purement française, ou allemande, ou anglaise : ce serait une expédition vraiment européenne. Je ne puis entrer plus avant ici dans un pareil sujet ; mais il est destiné sans doute à recevoir bientôt une grande publicité.

Ainsi donc, tout annonce que la science aura, d’ici à peu d’années, à enregistrer des résultats aussi grands, plus grands peut-être et plus décisifs, qu’aucun de ceux dont elle s’est enrichie dans ce quartier du globe depuis vingt-cinq ans.

Les explorations africaines tiennent une grande place dans les préoccupations du monde géographique ; elles n’en sont pas cependant le seul objet. Un projet d’une nature bien différente a été mis en avant il y a quelques mois au sein de la Société de géographie de Londres, et y a été reçu avec une approbation universelle. Il ne s’agit de rien moins que d’une nouvelle expédition polaire. L’Angleterre a fait depuis longtemps de la région arctique son domaine à peu près exclusif ; et celui-là, s’il peut éveiller l’émulation, ne soulèvera ni jalousie ni récriminations, car il est tout scientifique. C’est là surtout que depuis quarante-cinq ans, depuis la première expédition du capitaine Parry, s’est déployé le beau côté du caractère anglais, — l’ardeur passionnée dans les entreprises propres à honorer le pays, et une persévérance inébranlable qui ne tient compte ni des difficultés, ni des périls, ni des sacrifices. Habilement développée par son auteur, le capitaine Sherard Osborne, et vivement appuyée, dans une longue et solennelle discussion, par les hommes les plus autorisés de la marine britannique, la proposition a été acclamée comme une dette d’honneur national. Il ne s’agit plus cette fois d’explorer péniblement tel ou tel passage à travers les îles et les glaces qui obstruent les mers arctiques ; il s’agit de pousser droit au pôle, sans se laisser détourner par les obstacles ou les craintes qui ont arrêté les précédentes expéditions, et, terre ou mer, d’y déployer le drapeau anglais.

Le but est bien défini ; la route à suivre peut seule offrir quelque incertitude. Le capitaine Osborne, avec sa vieille expérience dans la navigation de ces parages, s’en tient à la baie de Baffin et au détroit de Smith (Smith Sound), qui longe la côte occidentale du Groënland jusqu’au delà du quatre-vingtième parallèle ; mais un homme qui a fait depuis de longues années une étude spéciale de la question, le docteur Augustus Petermann (l’éminent directeur des Mittheilungen de Gotha), pense que la mer ouverte qui s’étend au-dessus du Spitzberg est une voie préférable. Il expose avec beaucoup de force ses vues à ce sujet dans deux lettres adressées à sir Roderick Murchison, président de la Société de Londres, et les appuie d’un savant mémoire sur la navigation et les courants des deux pôles[7]. Si l’on jette les yeux sur une carte de la région polaire, on voit que la route du Spitzberg s’élève tout droit au nord sans dévier du méridien de Londres. De la Tamise au pôle, l’intervalle est de 40 degrés, ou deux mille quatre cents milles marins, à peu près les deux tiers de la distance de Londres à Washington. Les deux plans contradictoires, le plan de l’officier de marine et celui du géographe, ont été débattus dans une des deux longues séances que la Société de géographie a consacrées à cette discussion scientifique. Chacun des deux plans a eu ses adhérents et ses adversaires, tous parmi les officiers les plus compétents, ce qui prouve qu’ils ont l’un et l’autre leurs avantages et leurs inconvénients. C’est à l’Amirauté à prononcer ; mais l’expédition peut être maintenant regardée comme à peu près certaine, quelle que soit la route préférée.


X


La politesse, à défaut d’autres raisons, nous aurait commandé de donner le pas aux étrangers ; mais avant de clore notre revue nous prendrons langue un peu chez nous. Pour ceux d’entre vous, mes honorés lecteurs, qui aimez à entendre parler, et bien parler, des choses géographiques, je regrette que vous n’ayez pas assisté, le 29 avril dernier, à la séance publique de notre Société de géographie. Vous y auriez entendu des communications et des discours qui vous auraient vivement intéressés, j’ose l’affirmer. Vous auriez entendu M. Antoine d’Abbadie vous raconter verbalement, avec une adorable simplicité relevée fréquemment d’une pointe de finesse ou d’un trait spirituel, et trouvant aussi, sur certains sujets, l’accent ferme et digne d’une conscience qui ne sait pas capituler avec le devoir, vous auriez, dis-je, entendu M. d’Abbadie vous raconter « comment il est sorti du Kafa. » Vous vous rappellerez que le Kafa est un des pays fort peu connus qui confinent à l’Abyssinie du côté du sud. Il n’est pas aisé d’y arriver ; il est plus malaisé d’en sortir : notre savant voyageur en fit l’épreuve. Vous auriez entendu un discours d’ouverture tout à fait remarquable du président de la Société, M. le marquis de Chasseloup-Laubat, ministre de la marine. M. Chasseloup-Laubat est du trop petit nombre d’hommes (chez nous, du moins, ce qui est triste à dire) qui dans une position élevée n’en prennent pas moins au sérieux les fonctions d’honneur qu’une Société scientifique leur aura décernées. Le discours que je signale sort complétement du moule banal où sont jetées d’ordinaire ces harangues d’apparat. Riche de faits, sobre d’expression, plein de choses et de pensées, celui-ci est l’œuvre d’un homme fortement nourri des études qui tiennent à la science du globe et à son histoire. J’en pourrais citer bien des passages ; je suis contraint de me borner à celui qui regarde notre récente possession de Cochinchine.

« Dans notre dernière réunion, a dit le ministre, je vous exprimais l’espérance de voir s’ouvrir la route pour des voyageurs, qui, de nos possessions de la Cochinchine, pourraient parcourir les parties encore inconnues de l’Asie. Ce projet, je l’espère, se réalisera bientôt.

« Aujourd’hui, notre domination est assurée sur les contrées qu’un traité de paix nous a cédées, et qui chaque jour comprennent mieux les bienfaits que notre civilisation chrétienne sait répandre.

« Notre influence commence à s’étendre aussi sur l’ancien royaume du Cambodge, que nous n’avons jamais eu l’intention d’envahir, mais dont nous voulons, au contraire, protéger l’indépendance.

« Déjà le souverain qui règne à Houdon est venu dans la capitale de nos provinces voir par lui-même ce que sont notre administration, nos mœurs, nos soldats, et, plein de confiance, il est retourné dans ses États sur le bâtiment à vapeur que l’Empereur lui a donné, et sur lequel il peut aujourd’hui parcourir une partie du grand fleuve.

« Vous le savez, ce fleuve du Laos, du Meicong, du Song-long, je ne sais en vérité comment l’appeler, car son nom varie, change et semble presque aussi inconnu que son cours ; ce grand fleuve, enfin, dont les embouchures, aujourd’hui françaises sous les murs de Mitho, forment un magnifique delta, ce grand fleuve prend, dit-on, sa source dans les montagnes du Tibet, traverse quelques provinces de la Chine, puis un pays que, sous le nom de Laos, nous connaissons à peine.

« C’est ce fleuve qui chaque année vient comme le Nil, par ses bienfaisantes inondations, fertiliser les plaines de la basse Cochinchine ; mais la nature, plus favorable encore, si c’est possible, pour ces contrées que pour l’Égypte, a voulu lui permettre, en quelque sorte, d’emménager ses eaux dans un de ces réservoirs comme la main de Dieu seul sait les créer.

« En effet, lorsque la crue du grand fleuve s’est élevée à une certaine hauteur, elle refoule le courant d’une rivière qui s’écoule du lac immense du Cambodge, remplit le lac, qui ne laisse plus échapper ses eaux que lorsque la crue a cessé complétement, et alors il vient, à son tour, augmenter le volume du fleuve pour toute la basse Cochinchine.

« Il y a là, messieurs, de grandes et magnifiques explorations à faire ; sans vous parler des ruines d’Angor que déjà nos marins ont visitées, il y a tout ce cours du fleuve que nous n’avons remonté que jusqu’aux premières cataractes. Sera-ce un jour une nouvelle route qui servira au commerce d’une partie de l’intérieur de la Chine ? La Providence a-t-elle réservé ce bonheur à la civilisation, cette récompense aux efforts, aux sacrifices, que, dans son désintéressement, la France a faits en portant dans ces contrées le drapeau qui protége la croix du Christ ?

« C’est ce que l’avenir dira ; c’est ce que chercheront à découvrir les hardis voyageurs que nous verrons bientôt sans doute partir de Saïgon. »

Notre position nous ouvre là, en effet, un rôle auquel nous ne faillirons pas. La péninsule indo-chinoise, dans ses parties intérieures, est au nombre des contrées orientales les moins connues ; c’est à nous désormais, c’est à nos voyageurs à pénétrer de proche en proche dans ces pays inexplorés. Nous avons à recommencer ici ce que nous avons fait, ce que nous faisons chaque jour en Algérie. En prenant pied sur cette terre d’Asie, nous avons contracté une dette envers la science ; nous y ferons honneur.

Vivien de Saint-Martin.


FIN DU ONZIÈME VOLUME.
  1. Zeitschrift für allgemeine Erdkunde. La 1re partie des communications du Dr Wetzstein est au no 139 (janvier), la 2e partie au no 142 (avril).
  2. Voir notre Revue précédente.
  3. Ergänzungsheft, no 15, janvier 1865.
  4. Elle a été construite par M. Hassenstein d’après le journal et les observations du voyageur, et elle est accompagnée, comme toutes les cartes de M. Hassenstein, d’un très-bon et très-savant mémoire analytique.
  5. Un volume grand in-8o illustré (Hachette). Voyez aussi le tome X du Tour du Monde (2e semestre. 1864)
  6. Les Mittheilungen publient, en ce moment même, le journal du deuxième voyage de Rohlf au Maroc, et de son retour par le Tafilelt, le Touât, Insalah et Gh’adamès. Une carte de Hassenstein, admirablement étudiée, ajoute beaucoup à la valeur du journal.
  7. Mittheilungen, 1865, no 4.