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Revue du Pays de Caux N°4 septembre 1902/II

CE QUI SE PASSE DANS LE MONDE



Beaucoup de choses… comme toujours. Il ne faut pas que l’absence de faits très saillants au dehors et, chez nous, l’abus de scènes énervantes nous empêchent de regarder dans le grand kaléïdoscope ; des modifications considérables s’y opèrent sans bruit alors que se produisent à grand fracas des événements qui paraissent immenses et dont la portée, au contraire, est très faible : erreurs qu’un tour de roue répare, anathèmes qu’une heure efface, démolitions dont une construction nouvelle masque aussitôt la brèche.

La visite de Sir Wilfrid Laurier.

Plus important que les séjours parmi nous du Shah de Perse ou même de la reine Christine d’Espagne est le passage à Paris du premier ministre Canadien. L’homme qui nous arrive, paré d’un titre Britannique et porteur d’un prénom d’allure Germanique, est pourtant un Français et le sang de notre race coule, très pur, dans ses veines. Son nom est symbolique, car il a conquis, dans sa belle carrière politique, beaucoup de lauriers ; mais sa plus grande victoire a été son accession, déjà ancienne, à la présidence du conseil Canadien et cette victoire-là rejaillit sur la France. Elle incarne la revanche des Canadiens-Français sur les ostracismes dont les frappa jadis l’Anglais vainqueur. Aujourd’hui, c’est le vaincu qui gouverne. Avant Laurier plusieurs de ses compatriotes avaient participé au gouvernement fédéral ; aucun ne l’avait présidé. L’homme d’État auquel est échu l’honneur de cette innovation en était digne de tous points : c’est son mérite qui l’a élevé à un pareil poste et non pas de viles flatteries envers l’Angleterre, flatteries qui, du reste, au Canada, déconsidèreraient un citoyen bien plutôt qu’elles ne l’aideraient dans sa carrière. Les Canadiens sont restés très fiers de leur origine. Ils savent la revendiquer à l’occasion et conservent religieusement leur héritage Français. Ces sentiments vont de pair avec un loyalisme dont ils ont donné — et tout récemment encore — des preuves évidentes. Leur attachement à l’Angleterre est, à la fois, solide et sincère. Il y a là un fait bien digne d’être médité par nous, car il comporte une leçon salutaire et, à ce titre, la fierté que peuvent nous inspirer les succès de Sir Wilfrid Laurier se mêle de quelque amertume. L’Angleterre a donné au Canada ce que nous n’avons su, nous, donner à personne, ce que nous ne savons pas nous procurer à nous-mêmes, à savoir la tolérance. Sur l’arc de triomphe élevé à Londres, à l’occasion du couronnement d’Édouard vii, par ses sujets transatlantiques, on lisait une inscription étrangement suggestive : Canada, free homes for millions. Canada, terre de liberté pour des millions d’hommes ! Cette liberté, peut-être, n’est pas beaucoup plus complète que celle dont nous jouissons légalement. Il y a, dans la vie Anglo-Saxonne, des entraves qui n’apparaissent pas au premier examen et qui n’en sont pas moins gênantes ; par contre, le harnais Latin n’est pas toujours aussi lourd à porter qu’il en a l’air. Mais la liberté de nos voisins est une réalité vivante ; la nôtre, une déclamation creuse. Ils la pratiquent, nous la subissons. Elle leur est naturelle ; elle nous est pénible. Ils doivent se faire violence pour y donner entorse et nous, pour y rester fidèles. C’est qu’ils sont tolérants et que nous ne le sommes point.

Conférence Intercoloniale.

Avant de se rendre à Paris, Sir Wilfrid Laurier avait pris part aux travaux de la conférence des premiers Ministres coloniaux venus à Londres pour le couronnement du roi. L’Australie, le Canada, le Cap, la Nouvelle-Zélande y étaient représentés par les chefs de leurs gouvernements. De ce que rien de précis et de définitif n’est sorti des délibérations de cette conférence, on s’est empressé de conclure qu’elle avait manqué son objet. Les publicistes du continent sont incorrigibles. La formation de la fédération Australienne aurait dû pourtant leur donner à réfléchir : une telle œuvre ne pouvait s’accomplir du jour au lendemain ; mais c’était une de ces œuvres dont les échecs successifs préparent, loin de la compromettre, la réussite future. Chaque fois pourtant que le projet en était ajourné, on soulignait en Europe son caractère utopique et l’impossibilité de jamais le réaliser. Il en est de même, aujourd’hui, pour la fédération impériale. Au cours d’une épreuve qui devait — l’a-t-on assez répété ! — aboutir au démembrement de l’empire Britannique, celui-ci s’est grandement unifié et fortifié. La question de la participation des colonies à la défense de l’empire n’aurait pas pu, il y a cinq ans, être discutée par une conférence du genre de celle qui vient de se réunir à Londres et on ose même se demander si une pareille conférence aurait pu facilement se réunir en ce temps-là. La question, d’ailleurs, est complexe et la solution n’en est pas encore trouvée ; le fait qu’on l’ait cherchée avec un désir sincère de l’appliquer est déjà assez probant. Même observation au sujet des problèmes d’ordre économique qui se sont posés devant la conférence. On les discute : ils ne sont pas mûrs. L’idée impériale fait des progrès constants : il faut être aveugle pour ne pas le voir.

Le bien sort du mal.

Nous faisions remarquer, il y a quelques mois, la futilité et — toute révérence gardée — le caractère carnavalesque des préparatifs qui se poursuivaient à Londres pour la cérémonie du sacre. Il semblait y avoir quelque chose d’affligeant à considérer l’héritier d’un si grand trône, uniquement préoccupé, au lendemain d’une guerre terrible, de détails de préséance et d’étiquette. On avait beau répéter qu’il fallait, dans le couronnement, considérer le côté symbolique, l’exagération de l’importance donnée à cet événement n’en demeurait pas moins choquante. Sur ces entrefaites, le roi Édouard a failli mourir ; on l’a opéré, et à peine convalescent, malgré l’avis des médecins et les prières des siens, il est entré à Westminster d’un pas ferme et s’est fait sacrer. La pompe extravagante déployée autour de lui n’a plus été, dès lors, que le cadre brillant d’un beau tableau ; c’est que la figure centrale se trouvait rehaussée de tout ce qu’une volonté vaillante inspire de respect, même lorsqu’elle est appliquée à un objet de second ordre. Si épris de force morale, si sensible à toutes les manifestations de l’énergie individuelle, le peuple Britannique a été remué par un tel spectacle jusqu’en ses fibres les plus profondes et ses sentiments se sont manifestés avec une puissance et une intensité qui n’eussent point éclaté sur les pas du premier cortège, plus complet pourtant et plus somptueux encore. Ainsi la maladie d’Édouard vii l’a mieux servi que tous ses courtisans n’auraient su le faire.

M. de Bennigsen.

La mort de l’ancien Président supérieur de la province de Hanovre n’a point une importance Européenne, a en juger par la valeur de l’homme. Esprit distingué, fonctionnaire de grand mérite, M. de Bennigsen n’était pas fait pour les tout premiers rôles. Mais le hasard des circonstances et l’ardeur des convictions le poussèrent à la tête d’un parti qui a joué l’un des plus grands — sinon le premier rôle — dans l’organisation de l’Allemagne nouvelle. M. de Bennigsen appartenait à cette génération d’Allemands que le libéralisme de 1848 avait à jamais conquis et qui, d’autre part, étaient prêts à tous les sacrifices pour aider à réaliser l’unité de leur patrie. Et leur existence fut, en effet, durement ballottée entre les deux pôles de ces aspirations devenues étrangement contradictoires. La force ayant entrepris d’accomplir l’œuvre devant laquelle la liberté avait échouée, les patriotes, amis de la liberté durent taire leurs préférences pour favoriser le triomphe de l’idée nationale. Quelques-uns devinrent autoritaires ; mais la plupart, et Bennigsen en tête, demeurèrent fidèles à leurs convictions, tout en renonçant à les faire dominer. Ce genre d’abnégation est toujours respectable et il est presque toujours fécond. L’homme tient d’autant plus fortement à une œuvre qu’il a dû se faire violence pour l’édifier. Rien ne cimente plus solidement les institutions politiques et sociales que la dose de sacrifice versée dans leurs fondations. L’empire Allemand a tiré une large part de sa puissance de dévouements semblables et il est permis de penser que les Français clairvoyants et loyaux qui, répondant les uns à l’appel de Thiers, les autres à celui de Gambetta, fondèrent la République par des concessions mutuelles, ont grandement contribué à la rendre stable et prospère.

Au Vatican.

La nomination du cardinal Gotti à l’importante charge de préfet de la Propagande a d’autant plus attiré l’attention que le nouveau promu représente des idées et surtout des façons de procéder diamétralement contraires à celles de son prédécesseur. Ce dernier, le cardinal Ledochowski, n’a pas laissé derrière lui beaucoup de regrets. Son existence agitée et douloureuse lui eut valu des sympathies que son manque de caractère lui a fait perdre. On respectait ses malheurs sans l’estimer. Sa diplomatie était hautaine, violente et malhabile. Le nouveau préfet de la Propagande est tout l’inverse et c’est comme diplomate, précisément, qu’il a su, lors d’une difficile mission au Brésil, donner de ses talents l’idée la plus avantageuse. Supérieur général des Carmes, il s’est montré, d’autre part, administrateur avisé et ferme de sorte que le cardinal Gotti, investi désormais d’une des premières charges de l’Église, est devenu l’un des membres les plus en vue du Sacré-Collège. Il jouera assurément un rôle considérable dans le prochain Conclave et certains voient déjà en lui le successeur probable de Léon xiii dont il continuerait la politique sage et tolérante. La France aurait tout lieu de s’en réjouir, car elle est la première à profiter de cette politique dès qu’elle ne se laisse pas entraîner hors de toute raison et de tout jugement sain par les effervescences d’un anticléricalisme enfantin.

Mais la promotion du cardinal Gotti n’est pas le fait principal qui se soit produit au Vatican ces temps-ci. Les négociations entamées entre le Saint-Siège et les États-Unis ont occupé le premier plan. Il s’agit des Philippines où, presque dans chaque paroisse, sont établis des moines Espagnols, Augustins, Franciscains, Dominicains, Récollets, lesquels enrichis aux dépens des indigènes, et habitués à faire peser sur eux un joug tyrannique sont, en général, moins adonnés à la pratique des vertus évangéliques qu’attachés à la possession des biens de ce monde. Les États-Unis ne peuvent entreprendre d’organiser l’archipel tant que subsiste un pareil état de choses. Mais le gouvernement de Washington aurait pu entrer directement en négociations avec les intéressés ; il a préféré s’entendre avec le chef de l’Église et conclure avec lui une sorte de concordat. Cette reconnaissance officielle par la grande République Américaine du pouvoir et de l’influence du Saint-Siège est un acte mémorable qui montre à quel point la face politique et religieuse de l’univers s’est modifiée depuis trente ans. Les négociations, à vrai dire, n’ont pas encore abouti. Commencées à Rome, elles se poursuivront à Manille. La diplomatie Américaine demande le retrait pur et simple des moines Espagnols sous condition du rachat de leurs propriétés et d’une indemnité suffisante. Le Vatican souhaite que le retrait soit progressif et s’opère à mesure que des religieux Américains pourraient remplacer les Espagnols. Comme les congrégations Américaines sont en trop petit nombre pour assumer le fardeau d’une pareille succession, l’évacuation, dans ces conditions, serait interminable. Washington refuse donc d’accepter de telles bases de pourparlers et Rome cédera très certainement, avec la satisfaction, du reste, d’avoir remporté, par le seul fait de ces négociations, une grande victoire morale.

Suède et Roumanie.

Ce sont souvent les petits pays qui donnent des leçons de sagesse aux grands. Nous l’avons observé déjà à propos de la Hollande, de la Belgique, de la Suisse et même de la Grèce. La Suède et la Roumanie le prouvent à nouveau. La Suède, territorialement plus grande que l’Italie, n’est pas un petit pays mais sa population, agglomérée dans le sud seulement, ne se monte qu’à 5 millions et, même unie à la Norvège, elle ne saurait compter au premier rang des puissances dirigeantes. La Roumanie a 6 millions de sujets environ sur un territoire à peu près grand comme la Bulgarie et la Serbie réunies. Le nouveau chef du cabinet Suédois, M. Bœstrœm, vient de déposer son projet de réforme électorale. Ce projet, conformément au vœu du pays, supprime le cens et accorde le droit de vote à tout citoyen âgé de 25 ans ayant satisfait aux lois sur la milice et acquitté les impôts dûs à la commune et à l’État ; il organise de plus la représentation proportionnelle, c’est-à-dire la représentation de la minorité ; système profondément juste puisque sous le régime de la majorité pure et simple, la minorité peut arriver à être presque aussi considérable que le parti vainqueur sans avoir de représentants du tout. L’application du système sera intéressante à suivre, encore que l’esprit froid et pondéré des Scandinaves facilite grandement l’expérience ; il n’est pas dit qu’elle réussirait chez nous ; la théorie peut être admirable et la pratique donner des résultats désastreux. Qui vivra verra. Ne nous prononçons pas. Ce n’est pas une raison toutefois pour ne pas admirer la sagesse des propositions de M. Bœstrœm.

En Roumanie, le cabinet Stourdza a fait merveilles. L’ordre le plus complet a été rétabli dans les finances et la prospérité du royaume est en excellente voie. Les libéraux ont ainsi tenu toutes leurs promesses et leur séjour au pouvoir se prolongera. Il est à remarquer toutefois que le cabinet Roumain, quoique animé de sentiments très pacifiques, juge nécessaire d’employer une bonne part des ressources disponibles à compléter et à perfectionner l’armement. Ainsi tous les gouvernements prudents mettent en pratique, plus que jamais, le vieil adage latin : Si vis pacem, para bellum. Si tu veux la paix, prépare la guerre. Il faut, en vérité, que l’utopie soit bien puissante ou le cerveau bien faible pour qu’on ose nous parler encore de désarmement. C’est bien le moment, en vérité !

Le Congrès Socialiste d’Aussig.

La force des sentiments et des instincts nationalistes est si grande aujourd’hui qu’elle fait éclater, à chaque instant, le cadre des organisations socialistes. Non seulement les ouvriers Hongrois ont été exclus des délibérations du récent Congrès Autrichien d’Aussig tandis que des Prussiens y étaient conviés, mais les Tchèques, dans la patrie desquels le Congrès avait lieu, n’ont cessé d’y être molestés par les Allemands envers qui, du reste, ils ne professent aucune amitié. Bien plus, on a entendu le Dr Adler, chef du parti socialiste d’Autriche, préconiser l’entente avec les « partis bourgeois » contre les socialistes chrétiens du Reichsrath. Il serait bien singulier que de pareilles mésintelligences n’aboutissent pas à une décadence des forces socialistes si même elles ne sont pas l’indice que cette décadence est déjà à demi accomplie. On le dirait à entendre les doléances discrètes mais significatives qui s’élèvent de différents côtés. Les socialistes Néerlandais se réunissent ce mois-ci en congrès à Zwolle pour aviser aux moyens de raviver l’enthousiasme, les cotisations ayant baissé au point de faire un vide presque complet dans la caisse de propagande. Il est à remarquer que ces faits se passent dans les patries de Karl Marx et de Domela Nieuwenhuis, ce qui en accroît beaucoup la signification.

Le général Boisrond-Canal.

Au milieu des événements sérieux qui donnent à réfléchir, la note gaie est fournie par la République d’Haïti, laquelle est en insurrection… pour changer. Le « doux pays des grands enfants noirs » comme l’appelle le Temps, a lassé la patience de son président. Ce digne homme n’a pas même réussi à attendre la fin de son mandat ; il a décampé. Peut-être s’est-il chargé lui-même de quelque mission lointaine ; le poste le plus envié là-bas n’est pas celui de chef de l’état, mais d’ambassadeur en Europe ; on s’inspire du mot célèbre du feu prince d’Orange, lequel déclarait que, dès son avènement au trône, son premier décret serait pour se nommer ambassadeur à Paris. Donc le président d’Haïti a filé, laissant derrière lui, cela va de soi, nombre de candidats à sa succession qui n’avaient pas attendu son départ pour s’entredévorer. Dans le but de préparer l’élection présidentielle, un gouvernement provisoire a été formé ; son chef se nomme le général Boisrond-Canal. Ils ont là-bas des noms délicieux. Que dites-vous du général Thésée Monfiston qui a pris une part active à ces récentes péripéties et de M. Sénèque Monplaisir qui se présente aux suffrages des électeurs ? Jadis les Haïtiens ont eu un empereur, un esclave émancipé qui se fit couronner solennellement sous le nom de Faustin ier. Il avait fait copier à Paris les vêtements du sacre de Napoléon ier et ceux de l’impératrice Joséphine pour son épouse, Adelina, qui était une jolie négresse à dents blanches comme l’hermine de son manteau. Faustin ier régna peu, mais il eût le temps de créer une noblesse aux appellations prestigieuses : le duc de la Marmelade et le duc de Trou-Bonbon en étaient les plus beaux ornements ; bien d’autres sucreries figuraient dans le Gotha de cet empire éphémère. Depuis lors, les Haïtiens ont adopté la forme républicaine, mais ils ne sont pas devenus beaucoup plus sérieux et il est probable que ni le général Thésée Monfiston ni M. Senèque Monplaisir ne réussiront à les rendre tels. La République Dominicaine qui occupe l’autre moitié de Saint-Domingue est peut-être un peu moins folâtre que celle d’Haïti, mais elle ne vaut guère mieux. Or, prise entre Cuba et Porto-Rico ou les Américains sont installés, ici en maîtres et là en protecteurs, Saint-Domingue n’a qu’à bien se tenir ; si elle n’est pas sage, le drapeau étoilé pourrait bien quelque jour flotter sur ses rivages et les Haïtiens, bien entendu, seraient hors d’état de se défendre malgré qu’ils possèdent un superbe navire de guerre harmonieusement baptisé la Crête à Pierrot !

Travaux d’Hercule.

Les Russes entreprennent, avant même que le fameux Transsibérien soit achevé, la construction d’une ligne nouvelle d’Orenbourg à Taschkent par la mer d’Aral et la vallée du Syr-Daria. Cette ligne qui prolonge celle de Moscou à Orenbourg par Samara rejoindra le Transcaspien à Samarkand, longeant ainsi les frontières de l’Afghanistan à une distance qui, sans menacer l’indépendance de ce pays, est faite néanmoins pour inquiéter les Anglais. Ceux-ci d’ailleurs ne sont pas en reste pour ce qui concerne les entreprises géantes ; les améliorations certaines, introduites par eux en Égypte, ne leur suffisent plus. Ils rêvent de métamorphoser ce pays à l’aide du Nil. Bonaparte, le premier, avait entrevu de son regard génial les richesses que l’Égypte pouvait tirer de la régularisation du cours du Nil ; il construisit le premier barrage ; mais c’est aux sources du grand fleuve qu’aujourd’hui l’ingénieur Willcocks veut s’en prendre ; à la suite d’études sérieuses dont il expose le résultat en un langage très clair, M. Willcocks pense qu’au moyen de six barrages établis à des points déterminés, on peut non seulement accroître dans des proportions énormes le rendement du sol Égyptien, mais assainir une grande partie du Soudan, le rendre propre à la culture des bananes et à l’élevage des autruches, fertiliser la péninsule de Meroe, transformer en vastes champs de riz les marais du Bahr el Ghazal, enfin, donner à la production du coton un développement considérable. Les conclusions de M. Willcocks, en faisant même la part d’un enthousiasme exagéré, sont peu discutables en principe ; le caractère bienfaisant et avantageux de ces grands travaux est tellement certain qu’ils s’accompliront fatalement ; mais leur prix de revient sera énorme et les finances Égyptiennes fussent-elles à même d’en supporter le poids, que le contrôle international auquel ces finances se trouvent soumises s’interposerait néanmoins. S’il est permis de prophétiser en pareille matière, il nous semble probable que ces travaux seront entrepris grâce à une collaboration de l’Égypte et des États Sud-Africains, le jour où la colonisation Britannique du Sud aura rejoint celle du Nord et ou Ouadelaï sera devenu un centre de transactions rapides entre la région du Cap et la région du Caire.

L’Université de Pékin.

En tout, neuf candidats se sont présentés aux examens d’entrée de la nouvelle université de Pékin ; c’est moins qu’un succès, c’est un four ! La chose peut surprendre dans un pays où l’examen mène à tout, où on le trouve non-seulement à l’entrée de chaque carrière, mais aux différents échelons de la hiérarchie administrative. La qualité d’un mandarin se mesure en quelque sorte au nombre des épreuves qu’il a subies et sa science est considérée comme proportionnelle aux succès qu’il a remportés. Étaient-ils donc si terribles, ces examens d’entrée ? En voici le programme : une rédaction en anglais, des notions d’histoire et de géographie universelles, les principes de l’algèbre et de la géométrie élémentaires, de la physique et de la chimie expérimentales, une version anglaise et, enfin, un aperçu de droit international : le maximum des points est de 100 ; on est admis avec 60. On peut objecter que ce programme est par trop exclusivement Britannique, ce qui est compréhensible toutefois, l’université étant une fondation plus particulièrement Anglaise et Américaine ; mais en tous les cas, on doit reconnaître que le choix des matières est très judicieux : point de surcharges inutiles ; c’est bien le programme qui convenait à une Chine désireuse de s’entr’ouvrir à la civilisation occidentale. Or, il paraît que le désir était réel : de nombreux candidats tournaient autour de la nouvelle institution, mais ils ont trouvé l’épreuve trop dure, au-dessus de leurs forces ! Cela nous donne le diapason de l’intellectualisme Chinois. Nous nous en doutions bien ; nous avions l’intuition que le plus savant des Célestes ne savait quasi rien. La preuve est faite. Entortillé dans sa phraséologie creuse et dans sa philosophie sénile, l’esprit Chinois n’est plus bon à rien. Les Japonais s’instruisent avec une étonnante facilité ; l’Inde, dont les penseurs possèdent à tout le moins une doctrine qui n’est pas sans grandeur, a une jeunesse active et réfléchie ; mais la Chine est un vieux fruit si confit, qu’on se demande s’il reste encore autour du noyau un peu de sève.

La Question d’Albanie.

Il n’existe aucun trône d’Albanie, mais il pleut des prétendants prêts à s’asseoir dessus. Ils ont bien tort, d’ailleurs, les pauvres, et leur séjour sur ce siège inconfortable serait si bref qu’ils n’auraient pas le temps d’amasser des souvenirs pour leurs vieux jours. L’Albanie n’est déjà pas bien grande ; telle qu’elle est, il faudrait encore la diviser pour régner sur elle. Les Ghegs du Nord, moitié pâtres, moitié soldats, ne sont pas aptes à s’entendre avec les Tosks du Sud plus volontiers commerçants ou industriels, et menant un genre de vie bien différent. Ajoutez aux querelles de races les querelles religieuses ; chez les Ghegs, il y a une forte communauté de catholiques appelés les Mirdites ; les autres chrétiens sont orthodoxes, 500.000 environ contre 1.000.000 de Musulmans. Les gens qui ont mauvaise opinion de l’Albanie prétendent que cela fait un total de 1.500.000 pillards. Ce qui est certain, c’est que tant par suite des insurrections que des vendettas qui arment familles et individus les uns contre les autres, un bon tiers des habitants de cet heureux pays a coutume de périr de mort violente. On peut croire que le monarque, s’il en venait un, n’attendrait pas longtemps l’agrément de recevoir une balle ou un coup de poignard. Quant à l’idée d’établir en pareil lieu une République démocratique, elle ne se discute même pas.

Mouvements diplomatique et préfectoral.

Un mouvement fort important — nous n’avons pas souvenance qu’il y en ait jamais eu un pareil — vient d’avoir lieu dans le personnel de nos ambassades. Il a eu pour point de départ la retraite du marquis de Montebello, ambassadeur à Saint-Pétershourg, et celles du marquis de Noailles, ambassadeur à Berlin, et de M. Patenôtre, ambassadeur à Madrid. C’est le directeur des Consulats, M. Maurice Bompard qui remplace M. de Montebello en Russie. M. Bihourd, ambassadeur à Berne est nommé à Berlin. M. Jules Cambon, ambassadeur à Washington va à Madrid. M. Jusserand, ministre à Copenhague, devient ambassadeur à Washington. M. Raindre, directeur des affaires politiques devient ambassadeur à Berne. Il est remplacé par M. Cogordan, ministre au Caire, lequel cède cette place à M. de la Boulinière, ministre à Sofia où il est lui-même remplacé par M. Bourgarel, ministre à Teheran. C’est tout un chassé-croisé complété par la nomination de M. Grozier à Copenhague. M. Georges Louis devient directeur des Consulats. La caractéristique de ce grand mouvement, c’est d’abord qu’il n’introduit dans la carrière diplomatique aucun élément étranger ; on rompt ainsi avec la plus détestable pratique ; elle n’avait duré que trop longtemps. C’est ensuite que la plupart des agents favorisés reçoivent un avancement mérité. Mettons hors de pairs M. Jules Cambon et M. Jusserand qui sont de beaucoup, les hommes les plus remarquables de notre diplomatie actuelle. La plupart des autres ont acquis dans des postes lointains une précieuse expérience. M. Bompard a été successivement à Tunis, à Madagascar, au Montenegro ; M. Bibourd, en Annam, à Lisbonne, à la Haye, à Berne ; M. Raindre, à Bucarest, au Caire, à Saïgon, à Berlin, à Copenhague ; M. de la Boulinière, à Constantinople, à Washington, à Rio de Janeiro, à Saint-Pétersbourg, à Sofia ; M. Bourgarel, à Tunis, à Pékin, à Berne, au Chili, en Italie, en Suède, en Colombie ; M. Cogordan, en Corée et en Chine avant l’Égypte. Ce ne sont pas des improvisés. Dieu soit loué ! Quoiqu’en pense M. Berthelot qui a dit à ce sujet un mot aussi célèbre que maladroit, on ne s’improvise pas diplomate… même lorsqu’on est Berthelot.

Peu après la publication du mouvement diplomatique, il en a paru un autre portant sur une douzaine de préfectures. Nous n’en dirons presque rien ; c’est de la politique intérieure, cela. Il est tout naturel que les préfets reçoivent de l’avancement ; il faut seulement que cet avancement ne soit pas déterminé d’après des complaisances électorales, et nous craignons que ce ne soit pas parfois le cas.

Le professeur Virchow.

L’Allemagne vient de faire une perte irréparable en la personne du célèbre professeur Virchow devant le cercueil duquel l’univers scientifique s’est incliné avec respect. Fils d’un petit fermier de Poméranie, il était né en 1821. Consacré presque entièrement à la science, sa vie a été féconde en grands résultats ; il a fait faire à la médecine d’immenses progrès, et mérite par conséquent, la reconnaissance du genre humain tout entier.