Revue du Pays de Caux N°3 juillet 1902/V

LA THÈSE DES NÉO-MONARCHISTES



Il s’est formé, ces années-ci, un petit régiment dont M. Paul Bourget est le colonel et dont les capitaines sont MM. Maurras, Léon Daudet et autres distingués publicistes. C’est le régiment des néo-monarchistes. La question est de savoir où sont les soldats. On voit bien les cadres, on ignore les effectifs par la raison que le régiment ne va pas au champ de manœuvre ; personne ne l’a jamais vu en tenue de campagne. Il possède par contre une Théorie très complète et un grand nombre de Manuels dans lesquels cette théorie est copieusement exposée. Le dernier en date, et le plus important, a été rédigé par le colonel Bourget, lui-même : il porte un titre tout militaire : l’Étape ![1] Il s’agit là dedans, d’une étape qui a été « brûlée », incendie d’où résultent un nombre incommensurable de calamités tombant sur une famille dont le chef eut l’imprudence, étant fils de paysan, de devenir universitaire éminent. Cette audace lui valut : 1° une femme vulgaire qui tint mal son ménage, — 2° un fils aîné qui devint faussaire et voleur, — 3° un second fils dont les belles qualités naturelles se trouvèrent annihilées et rendues impuissantes par le contact des membres de sa famille, — 4° une fille qui se laissa séduire par un jeune seigneur, en eût un enfant et tenta de se suicider, — 5° un troisième fils encore au lycée, potache mal élevé et plein de promesses pour l’avenir. Tous ces gens pleurent, crient, se disputent et grincent des dents comme un groupe de damnés dans l’Enfer du Dante. Vous pourriez croire que ce désordre moral vient de ce qu’ils sont sans religion ; sans doute, cela y est pour quelque chose, mais la raison principale et déterminante, c’est que le grand-père était paysan ! N’essayez pas de sortir de là M. le colonel Bourget ; il vous y ramènerait aussitôt ; il n’en veut pas démordre. C’est une idée qu’il a pris la peine de développer en 500 pages après y avoir mûrement réfléchi ; et à travers la douleur que lui inspirent les maux dont la société est affligée, se laisse deviner une certaine et légitime satisfaction d’avoir enfin découvert la cause de tous ces maux. Elle est dans la méconnaissance des lois de l’hérédité. Un paysan ne peut pas donner le jour à un universitaire : cela devrait lui être interdit. Tout ce qu’il a droit d’engendrer, c’est un garçon muni du certificat d’études, lequel pourra normalement, vingt ans après, donner le jour à un modeste instituteur de village qui deviendra à son tour père d’un agrégé de grammaire dont le fils sera, s’il le veut, professeur de faculté. Cela se comprend à merveille. Ainsi, voyez les animaux ; ne faut-il pas plusieurs générations pour produire un cheval de prix ? Est-ce que le vainqueur du Derby pourrait être l’enfant d’un gros cheval de labour ? M. Paul Bourget néglige de se demander, il est vrai, si, à l’autopsie, le cerveau du pur-sang et celui de la bête de somme différeraient beaucoup l’un de l’autre. Leurs muscles, oui ; mais leurs cerveaux ?… Et nous voyons aussitôt combien l’auteur de l’Étape est avisé dans sa condamnation du « raisonnement par analogie » lequel consiste à transporter, par exemple, dans le domaine de la sociologie, une vérité observée dans le domaine naturel. Il reproche aux révolutionnaires d’abuser de ce genre de raisonnement ; mais il appert de ce qui précède que les réactionnaires en font, eux aussi, le plus malencontreux usage.

Du reste, à défaut de raisonnement, l’observation suffirait pour démontrer si la thèse est exacte et s’il n’existe de nations robustes, d’ordre garanti, de gouvernement stable et de progrès bienfaisants que là où la sélection, au lieu de s’opérer sur l’individu, s’opère lentement sur la famille. Il est assez probable qu’une société ainsi réglée serait éminemment routinière, pesante et endormie ; mais nous sommes réduits à des conjectures, car une telle société n’a jamais existé nulle part. On a vu des castes détenir ce que l’argot parisien dénomme l’assiette au beurre et se faire prier très fort pour la lâcher ; mais on n’a vu que bien rarement des familles monter à l’échelle à pas comptés, chaque génération gravissant un échelon. L’histoire nous apprend, tout au contraire, que lorsqu’une famille a changé de caste, cela s’est fait brusquement par le coup de génie d’un homme exceptionnel. Colbert n’était-il pas fils d’un marchand de draps de Reims et ne fût-il pas simple commis chez un banquier avant de devenir le plus grand ministre d’un grand roi ? Sur de plus petits théâtres, la destinée de Colbert s’est répétée des milliers et des milliers de fois ; elle se répète chaque jour au sein de cette société Américaine qui influe de plus en plus sur la nôtre et nous présente le tableau de cent années de sage et stable démocratie. En réalité, la courbe graphique des familles, pas plus que celle des peuples, n’est tracée régulièrement ; elle s’élève et s’abaisse par brusques saccades et vouloir organiser la montée régulière de la famille vers l’aristocratie ne serait pas moins sot que de prétendre décréter le nivelage démocratique des intelligences.

Et pourtant, il y a quelque chose de fondé et de vrai dans la thèse de M. Paul Bourget, ce qui fait qu’après l’avoir d’abord trouvée absurde, on se sent porté à la discuter. M. Bourget, et d’autres avec lui, ont pu se rendre compte que, dans certaines situations, la valeur individuelle, si haute fût-elle, avait besoin d’être assaisonnée de qualités sociales qui ne s’improvisent guère. Cela a toujours été vrai ; on appelait cela « la race ». Depuis que le régime républicain s’est établi en France, la race fait défaut d’une façon un peu trop générale. Ce n’est pas, soit dit en passant, que les régimes précédents en aient eu à revendre ; le ton casino du second Empire et les allures bourgeoises de la monarchie de Juillet n’étaient point tellement supérieurs à la gaucherie étriquée de la Troisième République ; il faudrait donc remonter à la Restauration ; évidemment pour négocier avec l’Europe, le libérateur du territoire de 1817 trouva, dans sa qualité de Richelieu, certaines facilités que ne donnèrent pas à celui de 1873 ses talents d’historien et sa renommée d’orateur.

Il serait à désirer que parmi les hauts fonctionnaires actuels et surtout pour tout ce qui touche à la diplomatie, un peu de race vint se mélanger à de très réelles qualités d’esprit et de cœur. Oui, cela serait désirable… mais que nous sommes loin des conclusions de Bourget et de cette thèse qui, généralisée, prétendait aboutir à démontrer scientifiquement la nécessité de la monarchie ! Il faut, dit-il, une famille royale dont le métier héréditaire soit de régner. A-t-il pensé à Bernadotte en écrivant son livre ; car si, peut-être, il attribue les malheurs des Bonaparte à ce qu’ils se sont « élevés trop vite », impossible de ne pas reconnaître qu’il n’en a rien coûté au chef de la dynastie suédoise pour avoir « brûlé tant d’étapes ». Alors, si de simple aubergiste on peut devenir roi, pourquoi donc le fils d’un cultivateur serait-il déplacé dans une chaire d’université ?

La bonne étape, c’est celle que vous fournissez ; par-là même que vous y réussissez, c’est que la distance ne dépassait pas vos moyens. Elle les dépassait si vous n’y réussissez pas. C’est la loi sociale, injuste peut-être ; la justice sociale est imparfaite et parfois fausse. Mais la société elle-même est imparfaite et ses lois sont conçues à son image. D’autre part, l’individu tend à viser plus haut qu’il ne peut atteindre et il est heureux qu’il en soit ainsi : c’est la condition du progrès. Ambition et succès, toute société est basée là-dessus, la monarchie d’hier comme la démocratie d’aujourd’hui. La famille ne doit pas emprisonner l’individu comme, dans le système collectiviste, l’emprisonnerait l’État. De tous temps l’individu a franchi des étapes fort inégales selon son mérite et sa chance. Et cela est vrai du chef d’État autant que d’un autre. Calculez ce que la France eût gagné si Louis xv ne lui avait pas été imposé par la succession monarchique et ce que les État-Unis eussent perdu si Abraham Lincoln n’avait pas été l’élu de la majorité républicaine ! Ce seul rapprochement ne dit-il pas le néant de la thèse de nos néo-monarchistes ?

Et puis, vous savez, tout cela, c’est de la discussion pour l’amour de l’art. Si respectée que soit en France Madame la Science, j’ai bien peur que le jour où ses prêtres les plus autorisés viendraient prêcher la nécessité du rétablissement de la royauté, les Français ne lui répondent : « Mêlez-vous, bonne dame, de ce qui vous regarde et laissez-nous nous gouverner à notre guise ». Ce n’est pas avec des raisonnements scientifiques qu’on renversera la République, même s’ils sont justes.

À plus forte raison, s’ils sont faux !


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  1. 1 vol. Plon et Cie. Paris, 1902.