Revue dramatique - L’Elévation à la Comédie-Française

Revue dramatique - L’Elévation à la Comédie-Française
Revue des Deux Mondes6e période, tome 40 (p. 211-216).
REVUE DRAMATIQUE


Comédie-Française. — L’Élévation, pièce en trois actes, de M. Henry Bernstein.


Je suis persuadé qu’il sortira de la guerre un théâtre renouvelé. Une guerre qui jusqu’aux extrêmes confins du monde met les peuples aux prises, dépose les rois, défait sous nos yeux l’œuvre des siècles, pourra bien aussi modifier quelques recettes d’art dramatique. Mais il y faudra du temps : les transformations de l’art sont, comme celles de la nature, lentes et insensibles. Après une période plus ou moins longue d’élaboration inconsciente, nous nous trouverons en présence de spectateurs qui auront un autre idéal, d’auteurs sur qui ne pèsera pas le poids de tout un passé de succès. Jusque là, et pendant des années, le théâtre continuera d’être tel qu’il était avant la guerre, ce qui fera dire aux gens pressés que les plus formidables événemens de l’histoire générale sont sans influence sur l’histoire littéraire. Les mêmes pièces recueilleront, pour les mêmes effets, les mêmes applaudissemens. On en actualisera le décor, on y parlera de la guerre, mais ce seront les mêmes pièces. Et le public, conservateur dans les moelles, saura gré aux auteurs d’être restés les mêmes et de ne pas le déranger dans ses habitudes.

C’est ce qui vient de se passer pour la pièce de M. Bernstein, l’Élévation. Comme toutes les pièces d’hier et d’avant-hier, celle-ci est empruntée au cycle traditionnel de l’adultère. La guerre a eu beau soulever toutes sortes de questions et même remettre toutes choses en question, il reste convenu que le théâtre ne saurait prendre ses sujets en dehors de ce cercle consacré. On sait, au surplus, depuis un siècle à peu près, depuis que les romantiques se sont emparés du théâtre, que deux êtres sur qui la passion s’est abattue ont un devoir : c’est d’accomplir à tout prix leur destin. Quant à l’honnête homme de mari, son devoir, non moins strict, est de regarder passer ce torrent déchaîné, sans en contrarier d’aucune manière la course saintement dévastatrice. Qu’il soit prêt à tout, soit que sa femme réclame d’être mise en liberté ou qu’elle exige de rentrer la tête haute. Témoin d’événemens qui le dépassent, il doit y assister avec une terreur respectueuse et une hébétude sacrée. Ainsi en a-t-il été dans des centaines et des centaines de romans et de pièces de théâtre, depuis Jacques et depuis Monsieur Alphonse ; ainsi en est-il dans l’Élévation. Et tel est le thème que M. Bernstein a mis en œuvre avec l’art que nous connaissons depuis longtemps à M. Bernstein, je veux dire : depuis sa première pièce. Cet art, d’un effet considérable au théâtre, consiste à agir sur les nerfs du spectateur dans un continuel crescendo, à suggestionner le public et l’amener progressivement à un état d’exaltation très particulier. Il a, encore une fois, produit tout son effet et valu à l’auteur un gros succès.

Le jour de la déclaration de guerre, chez un grand médecin, le professeur Cordelier. Ce professeur est un homme d’âge ; sa femme, Edith, est beaucoup plus jeune que lui. Louis de Génois, jeune homme élégant et content de soi, vient prendre congé, avant de rejoindre son régiment. Il reste seul avec Edith : aussitôt, celle-ci tombe dans ses bras, éperdue, bouleversée, tremblant de toute son âme et de tout son corps de femme amoureuse. Car Edith n’est pas une grande patriote, ce n’est pas une grande Française, mais c’est une grande amoureuse ; ou plutôt c’est une amoureuse, rien qu’une amoureuse et qui ne sait que son amour. Louis de Génois va se battre, courir des dangers, être blessé, tué peut-être : une telle monstruosité est-elle possible ? Au moins qu’avant ce fatal départ elle puisse dire adieu à ce cher amant, qu’il la reçoive chez lui, qu’elle puisse s’abîmer sur son cœur ! Louis de Génois ne s’en soucie guère ; il n’a pas le temps ; il est très pressé : des tas de courses à faire. Cette indifférence contraste avec la fièvre d’Edith, et j’ai à peine besoin de dire qu’elle nous choque un peu : nous sommes au théâtre et nous avons bien de la peine à admettre qu’un jeune homme qui part pour la guerre ait rien de mieux à faire qu’à recevoir une dernière fois sa maîtresse. Cependant on continue d’aller et venir chez le professeur Cordelier. Un de ses collègues lui amène ses deux fils, qui doivent se mettre en route le soir même, faisant partie des troupes de couverture de Verdun... Soudain Edith s’affaisse, évanouie... On lui porte secours ; elle reprend connaissance, mais elle ne reprend pas possession d’elle-même. A la voir ainsi agitée, fébrile, étrange, plus qu’étrange, Cordelier, très intrigué, très ému, sent grandir en lui une inquiétude ; il la presse de questions : « Tu trembles pour quelqu’un... Tu as un amant... Qui ? » Edith ne cherche pas à nier. Elle ne met dans sa confession ni honte ni forfanterie. C’est une femme d’une psychologie peu compliquée. Elle ne fait nulle difficulté d’avouer qu’ayant deux ou trois fois rencontré dans le monde un beau jeune homme parfaitement nul, elle l’a tout de suite aimé, non pour l’esprit qu’il n’a pas, non pour les belles actions qu’il n’a pas faites, mais pour son beau physique. Son nom ? Louis de Génois. Cordelier se met fort en colère : qu’eussiez-vous fait à sa place ? Mais presqu’aussitôt il s’avise que l’extrême différence d’âge entre sa femme et lui est pour Edith une sérieuse excuse ; il n’aurait pas dû l’épouser ; et, à prendre les choses d’une certaine manière, les premiers torts sont de son côté. Au surplus, c’est la guerre. Devant le grand drame public les drames intimes doivent s’effacer. Jusqu’à la fin de la guerre, le ménage gardera les apparences : Cordelier dirigera un hôpital, Edith y servira comme infirmière...

Telle est la situation, et elle est très bien posée. Ce qui en est tout à fait frappant, c’est qu’elle désigne à nos sympathies un personnage et un seul. De tous les êtres qui viennent de nous être présentés, il y en a un qui aime, qui vit par le cœur, qui tremble pour un autre : nous ne voyons, nous ne connaissons qu’Edith, ses craintes, ses inquiétudes, son trouble nerveux qui passe en nous.

Second acte. Quelques mois après. Edith se dépense auprès des blessés avec une frénésie de dévouement. Elle excède ses forces. Cordelier lui conseille un mois de repos. Arrive un télégramme : Louis de Génois blessé, transporté dans un hôpital du front, appelle Edith. Aussitôt le parti d’Edith est pris : Louis de Génois l’appelle, elle vole à l’appel de Louis de Génois. Mais Cordelier prétend l’empêcher d’aller à ce tragique rendez-vous : si elle quitte le domicile conjugal dans ces conditions, elle n’y rentrera pas. Cette opposition, que jamais, au grand jamais, elle n’avait prévue, et qui révolte son esprit simpliste de femme passionnée, exaspère Edith. Il y a toujours dans les pièces de M. Bernstein un moment où l’un des personnages se jette sur l’autre et le secoue fortement, en paroles quand ce n’est pas en action. Attendons-nous à une brusque explosion de violence, à une tempête de reproches. Ce n’est pas, bien entendu, Cordelier qui reproche à sa femme de rompre la trêve et de dénoncer le pacte conclu entre eux. Non. C’est Edith qui, hors d’elle-même, déverse sur l’infortuné Cordelier un torrent d’injures. Elle l’accuse de lâcheté, tout simplement. C’est un embusqué ! Mais oui. Il est bien tranquille, à l’arrière, dans la molle tiédeur de son hôpital ; il n’est pas exposé, il ne risque rien, et grâce à qui ? grâce à Louis de Génois qui, lui, se bat, qui fait face à l’ennemi, qui se conduit en héros, qui de sa poitrine fait un rempart aux inutiles et aux peureux, qui verse pour des tas de vieillards stupides son sang, son jeune sang ! Maintenant elle lit dans le jeu de son mari. L’hypocrite ! Sournoisement, il escomptait la mort de Génois ! Il séquestre une malheureuse femme ! etc. etc. Et elle sort, pareille à une furie.

Cordelier est atterré. Il sanglote dans les bras de sa mère. Son chagrin n’est pas, comme vous pourriez, croire, d’aimer encore une femme qui en aime un autre. Un dramaturge aussi expert que M. Bernstein se devait à lui-même de trouver autre chose, de plus singulier et de plus piquant. Voici le coup de surprise qu’il nous réservait. Cordelier sait que l’amant de sa femme est indigne d’elle, et c’est cela qui le torture. Il a pris ses informations sur Génois, comme doit le faire tout mari soucieux que sa femme place bien ses affections ; or ce Génois est un viveur qui a une autre maîtresse, elle aussi tout à fait indigne d’Edith, une femme des colonies, à qui il a laissé prendre les lettres d’Edith et qui les a vendues à Cordelier. Mme Cordelier mère et son fils tombent d’accord qu’en pareil cas un mari a le devoir d’avertir sa femme... Cette conversation d’un mari avec sa mère sur les garanties de moralité qu’offre l’amant de sa femme, n’est certes pas banale : on ne s’ennuie pas. Et elle n’est que la préface d’une autre, encore beaucoup plus surprenante. Car Edith revient, non pas calmée mais transfigurée ; — après la violence, l’extase ; — il faut lui pardonner ses paroles de tout à l’heure, il faut comprendre qu’elle aime en Génois le héros ; et quoi de plus beau au monde que cet amour où la tendresse d’une femme est le prix du sang héroïquement répandu ? Cordelier est de cet avis et convient que cela change du tout au tout la situation. Il estime qu’il serait coupable — coupable une fois de plus et de plus en plus coupable, — s’il touchait à un si bel amour. Il ne dira rien. Il laissera partir Edith. Il ne faut pas détruire de si nobles illusions. On ne doit pas tuer une âme... Nous sommes en pleine folie et je crois inutile de le démontrer. Mais le spectateur ne réfléchit pas. Il est gagné par la passion d’Edith et entraîné par le mouvement de la pièce. Secoué, bousculé, déconcerté, renversé, rudoyé et mené tambour battant, il écoute ces propos étranges dans un état de surexcitation nerveuse et de suggestion qui le met entièrement à la merci de l’auteur.

Après ces deux actes fiévreux, et en opposition avec eux, le troisième est un acte de détente et d’apaisement. Edith est à l’hôpital, auprès du lit de Génois grièvement blessé. Il va mourir, il le sait, et il lui dicte ses dernières volontés. Il lui dit la conscience nouvelle que lui a faite le champ de bataille, et qu’il n’a commencé à aimer vraiment la jeune femme que du jour où la guerre l’a révélé à lui-même, et qu’il est heureux d’avoir fait pour son pays le grand sacrifice, et que maintenant Edith doit vivre et garder son souvenir, mais non porter son deuil et qu’elle doit retourner chez son mari. Cet acte est moins un acte qu’un épilogue. C’est le testament d’un mourant, une sorte de lamentation dans le goût antique... M. Bernstein, qui sait admirablement le théâtre, a voulu donner à sa pièce une conclusion dénuée de tout artifice scénique et terminer le drame en méditation.

Voilà donc une pièce très bien faite. Mais j’y ai vainement cherché ce que le titre semblait annoncer et que l’auteur a sans doute voulu y mettre. Car où est, dans toute cette affaire, l’ « élévation ? » Je vois bien que le mari, en devenant une sorte d’ange gardien des amours de sa femme, s’élève à des hauteurs séraphiques. Mais c’est lui, ce grand honnête homme, qui avait le moins besoin de s’élever. Toute sa vie n’a été consacrée qu’au travail, au devoir, au dévouement. En lui conseillant de s’élever encore, de s’élever au-dessus de lui-même, on risque de faire de lui une sorte de surhomme : profession aujourd’hui disqualifiée, made in Germany, et qui marque mal. A vouloir faire l’ange, on fait la bête : il y a longtemps qu’on l’a dit et cela peut s’entendre en toute sorte de manières. En revanche, Edith et Louis de Génois auraient, eux, quelques progrès à faire. Ils auraient à s’examiner eux-mêmes et à se juger. Edith a trompé le meilleur des hommes pour un bellâtre ; Génois a, par pur libertinage, brisé un foyer : on peut imaginer une conception du devoir plus élevée. Mais vous savez de reste que dans ce genre de pièces c’est l’usage de donner au mari d’excellens conseils, et de ne faire aux amans aucuns reproches. On invite le mari à s’élever au-dessus de vaines contingences ; mais ceux qui l’ont trahi, humilié, torturé, on trouve tout naturel qu’ils n’en aient ni honte, ni repentir, ni remords. J’entends bien que Génois s’est battu avec courage ; il va mourir pour son pays ; c’est très beau et nous nous inclinons devant sa bravoure, mais ce n’est pas la question. L’élévation, pour Génois, aurait consisté à comprendre qu’il a commis une mauvaise action en prenant la femme d’un autre. Pas un instant cette idée ne l’effleure. Il se reproche d’avoir aimé Edith trop peu et trop mal ; il ne se reproche pas d’avoir été son amant. Vivant, il eût gardé Edith ; mourant, il la renvoie à son mari. Ce mari est un homme avec qui on ne se gêne pas. Tel que nous le connaissons, il ne pourra manquer d’accueillir Edith. Les deux époux se réconcilieront dans le culte du héros mort. Désormais Génois sera celui dont on ne prononce le nom dans la maison qu’avec un respect attendri : il sera le parent dont on garde pieusement dans une famille la noble mémoire. Il est la gloire de ce ménage à trois.

L’Élévation est une pièce adaptée au cadre de la guerre : ce n’est pas encore et ce n’est en aucune manière une pièce de ce théâtre « né de la guerre » que nous souhaitons et qu’on nous donnera certainement quelque jour. Il y faudra non pas quelques touches nouvelles, mais un renouvellement foncier. Il faudra que les auteurs de demain brisent résolument un moule qui apparaît bien mesquin dans l’immensité des événemens d’aujourd’hui, et qui n’est plus à l’échelle de notre tragique époque. Il ne sera pas nécessaire qu’ils parlent de combats et de bombardemens, de tranchées et de fils de fer barbelés ; et même il vaudra mieux qu’ils n’en parlent pas. Ces visions du champ de bataille, dont nous savons tous l’atroce réalité, nous choquent, évoquées sur les planches entre cour et) jardin. L’influence de la guerre sur le théâtre devra être profonde, intime, continue, tout en étant une influence indirecte. Les faits de la guerre ne seront pas mis à la scène matériellement et dans leur détail ; mais sur tout ce théâtre planera l’image de la guerre. Ce qu’il faut, c’est une autre atmosphère. Ce qu’il faut surtout, c’est un théâtre qui ne soit pas consacré exclusivement à l’éternelle petite histoire d’alcôve. Après comme avant l’Élévation, il n’y a rien de changé dans notre théâtre : il n’y a qu’une pièce de plus sur l’adultère. Adultère et Patrie.

L’interprétation est excellente. L’honneur en revient surtout à Mlle Piérat. Elle a été, dans le rôle d’Edith et comme le voulait le rôle, ardente, vibrante, passionnée, volontaire et douloureuse. Un jeu sec, mais net et en relief. C’est une création des plus remarquables. M. de Féraudy a joué en grand comédien, avec un art consommé, le rôle de Cordelier qui exigeait du tact autant que de l’émotion. M. Grand, au troisième acte, a été un peu trop gémissant pour un si brave soldat.


RENE DOUMIC.