Ouvrir le menu principal

Revue dramatique - 31 mars 1893
Revue des Deux Mondes3e période, tome 116 (p. 696-701).

Comédie-Française : la Paix du ménage, comédie en 2 actes, de M. Guy de Maupassant. — Odéon : une Page d’amour, drame tiré par M. Samson du roman de M. Emile Zola. — Vaudeville : les Drames sacrés, de MM. A. Silvestre et Morand, indique de M. Gounod.


La Paix du ménage, ou du trouble que peut apporter dans le régime de la communauté d’adultère, la moindre interruption de l’adultère du mari. On ne saurait rien voir de plus déplaisant que cette comédie, et si, comme hélas ! il est à craindre, nous sommes en présence de la dernière œuvre du pauvre Guy de Maupassant et de sa dernière pensée, il est permis de regretter que cette œuvre ne soit pas plus intéressante, et moins malpropre cette pensée.

Madeleine, comtesse de Salus, est mariée depuis cinq ans au comte Jean, un libertin, un de ces beaux de club, qui sont, dit-on, les pires des beaux. Elle a commencé par l’aimer assez gentiment, et lui-même, pendant les premiers temps, a montré quelque gentillesse. Mais bientôt il s’est lassé d’elle ; il a pris des maîtresses : d’abord de grandes dames, de petites ensuite, sans pourtant cesser entièrement de garder les apparences conjugales. Un jour, ou un soir, après une explication orageuse, Mme de Salus a dispensé son mari, pour toujours, de semblables manifestations, lui signifiant qu’il eût à porter ailleurs ses intermittentes fantaisies. Deux ans ils ont vécu ainsi, en voisins, et au bout de ces deux années, Mme de Salus a pris un amant : Jacques de Randol. Pourquoi un amant ? Parce que (je cite ses expressions), parce qu’elle se considérait, ayant tout à fait cessé de plaire à son mari, comme parfaitement libre moralement. Pourquoi cet amant ? Pour lui faire plaisir à lui plus qu’à elle-même, à lui qui l’aimait. Tout ça n’est déjà pas propre, dit Mme de Salus, et « tout ça » n’est que le commencement. M. de Salus est en train de redevenir amoureux de sa femme. Elle s’en inquiète, protestant d’avance contre le partage, vous savez, l’odieux partage, dont la seule pensée ne manque jamais d’amener le « pouah ! » traditionnel sur la lèvre des femmes loyalement adultères. « Vous ou lui. Jamais vous et lui. » Pour ces honnestes dames, comme pour Figaro, tout est dans la différence entre la conjonction dubitative et l’autre. Ce n’est pas la succession qui fait la faute, c’est le cumul, et l’adultère a ses devoirs, que dis-je, ses vertus. Randol, à qui Mme de Salus annonce le péril, ne s’en émeut pas outre mesure. Il devine que Salus est en disponibilité, voilà tout, et qu’il voudrait occuper avec sa femme les loisirs d’un entr’acte. Il vient de rompre avec une comtesse ; il courtise une chanteuse, la Santelli, qui se fait désirer ; et il est de ces hommes que la passion inassouvie rend semblables à des chiens enragés. « Ils vont devant eux comme des fous, comme des possédés, les bras ouverts, les lèvres tendues. Il faut qu’ils aiment n’importe qui, comme le chien ouvre la gueule et mord n’importe qui, n’importe quoi. La Santelli, conclut Randol, a déchaîné la bête, et vous vous trouvez à portée de sa dent, prenez garde. Ça, de l’amour ! Non, si vous voulez, c’est de la rage. » J’ai cité cette comparaison animale, parce qu’elle peint bien le caractère de M. de Salus.

Et quand Salus paraît, c’est en effet avec de telles dispositions, à jeun et très affamé, proposant à sa femme de prendre une succession vacante et de devenir sa maîtresse. Celle-ci alors lui joue une scène à la Dumas, la meilleure peut-être, mais sûrement la plus vilaine de la comédie. « Combien, demande-t-elle, vous coûtait la plus chère de vos maîtresses ? Voyons, cinq mille francs par mois ? Eh bien, donnez-les-moi tout de suite, et je vous signe un bail d’un mois. » Et comme il va pour les lui donner, elle les prend et les lui jette au visage, avec des paroles de mépris. Pourquoi de mépris ? Le piège est-il beaucoup moins honteux pour cette femme, qui l’a tendu, que pour ce mari, qui y est tombé ? En vérité, la Visite de noces nous fera demain l’effet d’une idylle ; Mme de Morancé n’est qu’une pensionnaire, et quant à Francillon, je ne prononcerai même pas ici le nom de cette petite sainte.

L’épreuve n’a fait qu’exaspérer le désir de M. de Salus ; Mme de Salus a dû se barricader chez elle. Après une défense de deux jours contre les violences et les brutalités de ce goujat, ayant tout à craindre, fût-ce l’effraction, elle prie Randol de l’enlever. Randol, après les objections d’usage, accepte enfin, par amour ou par politesse, et rendez-vous est pris pour le soir. Mais sur ces entrefaites revient Salus, le sourire aux lèvres, un sourire vainqueur. Il laisse entendre tout bas à Randol que la Santelli s’est rendue, au moins promise. Il prie Randol de rester le soir à dîner pour rétablir entre sa femme et lui la neutralité pacifique et platonique qu’il avait eu tort de vouloir rompre. Et. Randol reste, et de Salus, au contraire, sort après le dîner, et c’est ainsi que les choses s’arrangent et « que tout rentre ici dans l’ordre accoutumé. »

Des grandes saletés, disait l’abbé Taconnet. Mais non, pas même grandes. Elles ont au contraire quelque chose de mesquin et de médiocre ; il leur manque la franchise, la vigueur, le sang frais et rouge, et la belle sève de vie qu’il faudrait pour nous les imposer. Nous espérions de l’excellent Maupassant, et nous avons eu du mauvais Bourget, du pire, une histoire malsaine et mondaine par-dessus le marché, ce qui la rend plus répugnante encore, lui enlevant cette excuse de la nature, de l’instinct, qui fait passer les récits, même les plus crus, de Guy de Maupassant. Non, il n’y a rien là de naturel, rien qui donne l’impression de la vérité. Tout, au contraire, y sent le cynisme prémédité, l’artifice pervers, le parti-pris de la corruption cherchée, et d’une « cruauté » plus poncive peut-être et plus convenue, je ne dis pas que l’illusion volontaire, mais que l’impartialité. Il semble que Guy de Maupassant ait tenu ici une gageure, qu’il ait triché avec lui-même et se soit imposé je ne sais quel idéal à rebours, aussi en dehors que l’autre, et de la vie et de la réalité. Je ne demande pas que la devise de l’art dramatique soit sursum corda ! mais elle ne devrait pas être non plus systématiquement le contraire, et vraiment les cœurs ici sont trop bas, si tant est que le cœur ait rien à voir en de pareilles histoires. « Le cœur humain de qui, le cœur humain de quoi ? » Celui de M. de Salus ? Où le placez-vous ? Celui de Mme de Salus ? Quand elle a pris un amant, elle l’a pris au hasard : « Puisque cet homme m’aime, pourquoi pas lui ? » et quand cet homme aujourd’hui lui demande : « M’aimez-vous ? » elle lui répond avec de sèches coquetteries : « Mon Dieu, il y a des choses qu’il ne faut jamais approfondir. » Randol enfin, qui semblait d’abord aimer de toute son âme (un mot singulier dans cette pièce), aimer sincèrement et loyalement, Randol ensuite accueille avec une désinvolture déconcertante, avec des demi-sourires et une ironie déplaisante, les confidences de Mme de Salus, menacée et presque violentée par son mari. Sans ‘compter, nous l’avons vu, que le cynisme ne sauve pas cette comédie de la banalité : ni de l’enlèvement de rigueur proposé par la femme, ainsi qu’il convient ; discuté, puis accepté par l’amant, ainsi qu’il arrive ; ni du partage proportionnel, un des problèmes les plus rebattus de l’adultère contemporain.

Nous rappelions plus haut le mot fameux de Mensonges ; mais dans Mensonges au moins, chez le doux René Vincy, il y avait de la passion et de la souffrance. Il n’y a que corruption ici. Aucun de ces trois personnages ne mérite, je ne dis pas notre sympathie, mais seulement notre intérêt, notre curiosité. Peu nous importe qu’une telle paix, la paix d’un tel ménage, soit ou non troublée, puis rétablie. Sujet aussi mince que désagréable ; pas d’action, presque pas de mouvement ; on piétine sur place, et la place n’est pas propre. Encore une fois il est odieux, ce trio, plus odieux que partout où jamais encore on l’a vu. Que nous parle-t-on de la Petite Marquise, où la fantaisie, la légèreté de la main, le sourire, où tout enfin enlevait un sujet que tout alourdit ici ! C’était la mousse, et non l’écume ou la lie. Amoureuse même, de scabreuse mémoire, pouvait alléguer, pour son excuse ou sa défense, l’amertume et l’âpreté de son dénoûment.

Rien de semblable en cette pénible comédie. Après l’avoir entendue, reprenez les romans et les nouvelles du maître. Oh ! que Boule-de-Suif alors, et la Maison Tellier, vous paraîtront plus vraies, plus touchantes, pour un rien j’allais écrire plus pures ! Auprès de Madeleine de Salus, cette perverse poupée, Michèle de Burne elle-même, l’héroïne de Notre cœur, vous ravira par sa loyauté ; je crains seulement que vous ne soyez plus sensibles encore aux charmes naturels, et rien que naturels, d’une petite servante qui prend à son compte la dernière partie du roman. Là, vous retrouverez le Maupassant véritable. Mais si vous voulez monter plus haut, et de plus haut juger et condamner la Paix du ménage, alors ce n’est plus à Maupassant qu’il faut revenir, c’est au grand mort d’hier, à ce pur esprit qui fut aussi un esprit pur, à l’auteur de la Philosophie de l’art, à Taine. Il vous dira, lui, que vous ne suspecterez pas d’idéalisme conventionnel ou de scrupule bourgeois, il vous dira que l’échelle des valeurs littéraires ou artistiques correspond à une échelle des valeurs morales. Il vous dira qu’une œuvre a d’autant plus de mérite, qu’elle manifeste un caractère d’abord plus considérable, ensuite plus bienfaisant. Or, que le caractère manifesté par la comédie de Maupassant, autrement dit le sujet de cette comédie, soit considérable, déjà cela peut faire doute ; mais qu’il soit bienfaisant, il y aurait de l’audace à le soutenir.

Mlle Bartet, MM. Worms et Lebargy ont merveilleusement exécuté ce difficile et désagréable trio. Mlle Bartet, surtout, a joué le premier violon avec la franchise, l’aisance et la finesse d’une impeccable virtuose.

Et voici déjà que nous n’avons plus rien à dire, ou presque rien. Une page d’amour, à l’Odéon, ne mérite guère qu’on s’y arrête. Ce n’est qu’un mélodrame extrait d’un roman, et l’on ose à peine répéter encore, pour l’avoir déjà trop répété, combien cette extraction est chose insupportable. Il s’agit ici d’une jeune veuve, Mme Hélène Grandjean, et de ses tristes amours avec le docteur Deberle. Le propre du roman, si j’ose m’exprimer ainsi, était de mêler à ces amours, d’en faire souffrir et mourir la petite fille d’Hélène, une enfant précoce, maladive de cœur et d’esprit, sensible, nerveuse et jalouse. Le théâtre, comme de coutume, nous présente tout uniment, sans rien préparer, ni développer, ni envelopper, cette donnée de psychologie ou de pathologie infantile. Oh ! l’exaspérante gamine, qui arrive toujours pour voir un monsieur embrasser sa maman, et pour s’évanouir à cette vue. Syncope de la petite fille, attaque de nerfs de la petite fille, croup de la petite fille ; la petite fille est sauvée, elle entre en convalescence, rechute ; mademoiselle se meurt, mademoiselle est morte. Enfin ! Qui nous débarrassera de deux personnages dont le théâtre abuse depuis quelque temps : l’enfant et l’ecclésiastique ? L’un et l’autre sévissent cruellement dans une Page d’amour, et l’abbé Jouve n’y est pas moins fastidieux et poncif, que n’y est irritante la petite hystérique.

Quant au Vaudeville, ce n’est pas le clergé, c’est le bon Dieu lui-même qu’on y exhibe. Ce théâtre éclectique fait des lendemains à Flipote avec le Nouveau-Testament : il se partage entre M Jules Lemaître et les Evangélistes. C’est un signe de notre temps que le mépris de toute compétence, j’allais dire de toute spécialité, soit humaine, soit divine. On bannit Dieu de partout où est sa place pour le mettre partout où elle n’est pas.

Les tableaux de sainteté de la Chaussée-d’Antin forment le plus ennuyeux et le plus malséant des spectacles. L’intention, je le sais, en est pure, pieuse même ; l’effet en est aussi désagréable que possible, également contraire à l’esthétique et à la foi. Oh ! nous entendons bien : on nous objectera le Noël tant célébré de Maurice Bouchor. Mais d’abord, il venait le premier ; et puis, ce mystère exquis ne ressemblait en rien aux Drames sacrés. Noël était joué par des marionnettes, qui faisaient l’interprétation irréelle et par conséquent respectueuse, idéale même. La Vierge, par exemple, n’apparaissait qu’à la fin, et la gentille figurine, qui se mouvait à peine, ne parlait pas ; elle chantait. Ce n’est pas tout : le Dieu de Noël n’était pas le Christ, mais l’Enfant Jésus, le petit enfant, entrevu seulement, et silencieux, et justement cette enfance, cette naïveté, étaient encore un charme. Enfin, et voici la différence capitale, les vers de Noël étaient beaux. Noël était poésie, les Drames sacrés ne sont que rhétorique, et rhétorique, non pas de rhéteur, mais de rhétoricien, tout au plus ; vers français qui ressemblent à des vers latins de collège, avec amplification et chevilles. Et quelles chevilles ? « Laissez venir à moi jusqu’aux petits enfans ! » Il me semble que nous avions entendu déjà dans je ne sais plus quelle Passion : « Laissez venir à moi les petits enfans… blonds. » Vous pouvez choisir entre les deux variantes ; celle de MM. Silvestre et Morand a l’inconvénient, entre autres, de faire dire au Christ exactement le contraire de ce qu’il a dit. Le reste est à l’avenant. Mais il n’y a pas de changé que les paroles, ces immuables, ces intangibles paroles ! Les situations, si je puis dire, sont traitées avec une égale désinvolture. L’ange Gabriel, par exemple, après avoir achevé l’Ave Maria, se lance dans une digression pseudo-lyrique sur les cloches. Un peu plus loin, pendant la nuit de Noël, une femme de Bethléem qui vient de perdre son enfant reproche furieusement à Dieu de le lui avoir pris ; ce à quoi un vieux berger répond à peu près par les vers de Victor Hugo :

Hélas ! vous avez donc laissé la cage ouverte,
Que votre oiseau s’est envolé !

Puis, c’est la tête de saint Jean-Baptiste qu’on apporte et dont l’aspect convertit instantanément et inopinément Salomé. Sur ce point, MM. Silvestre et Morand ne développent plus, ils corrigent l’Évangile ; et sur bien d’autres encore, qui paraissaient fixés. Ainsi, je croyais fermement que le Christ, au jardin des Oliviers, voyant venir Judas, lui avait dit : « Mon ami, qu’êtes-vous venu faire ici ? » Au Vaudeville, il est venu, le misérable, faire une conférence et discuter avec son maître, qui lui donne la parole, la question, considérable d’ailleurs, mais peut-être déplacée ici, de l’origine du mal. J’ai vague souvenance d’avoir lu quelque chose comme cela dans le Caïn, de Byron. Adam disait à son fils :

Dost thou not live ?
— Must ! not die ?

répondait Caïn, le premier des pessimistes ; et c’était plus beau, plus court, et puis cela ne se jouait pas. Ici, tout se joue, tout ce qu’il est à la fois et sacrilège et ridicule de jouer. Que nous a-t-on montré encore ? Une forêt qui parle, et dont les arbres se refusent tour à tour à donner leur bois pour la croix ; mais le dernier accepte : c’est l’arbre où s’est pendu Judas. Enfin je ne vous transcrirai pas les imprécations de Barrabas (une autre surprise) et ses vaticinations d’antisémite en délire. Sachez seulement que cette déplaisante revue évangélique se termine par l’apothéose d’un Notre-Seigneur de la rue Saint-Sulpice. Et dire que toute cette dévotion de chromolithographie, ce Nouveau-Testament de musée Grévin, est placé sous le patronage de fra Beato Angelico ! Il faut espérer que le public ne goûtera pas longtemps ce faux exercice de piété, que n’excuse ni la musique, sincère pourtant, harmonieuse et douce de M. Gounod, ni la figuration de Notre-Seigneur par le prince d’Aurec, et de la Vierge par la tante de Flipote. J’ai craint un instant de voir paraître Mme Grassot. On nous l’a épargnée ainsi que M. Galipaux.


CAMILLE BELLAIGUE.