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Revue dramatique - 31 mars 1891
Revue des Deux Mondes3e période, tome 104 (p. 693-698).

Comédie-Française : Mariage blanc, drame en 3 actes, en prose, de M. Jules Lemaître.


Un des penseurs les plus ingénieux, un des plus charmans écrivains de notre « fin de siècle, » a composé sur un sujet difficile, impossible peut-être, avec des personnages et des sentimens obscurs, exquis ou odieux, un drame à la fois délicieux et cruel, délicat et brutal, plein d’artifice et de vérité, dont la forme toujours nous enchante, mais dont le fond trop souvent nous déconcerte ou nous indigne. Dans Révoltée et le Député Leveau, il y avait plus de fermeté et de précision que dans Mariage blanc ; plus de santé morale également et même physique, car personne n’y était poitrinaire. Il y avait aussi plus de cette bonté, de cette pitié, qu’on devine souvent sous les grâces malicieuses de l’écrivain, comme, en son pays natal, le paisible azur de la Loire apparaît derrière le rideau léger des saules. Depuis ses débuts, le critique s’est fort égayé, un peu trop peut-être ; le dramaturge, au contraire, se serait-il attristé et endurci ? Un homme souffrait dans Révoltée ; dans le Député Leveau, une humble femme, victime déjà plus touchante ; dans Mariage blanc, c’est une enfant qui meurt avant sa vingtième année.

A Menton, pays ensoleillé et funèbre, entre sa mère et sa sœur, la petite Simone achève de mourir. Son père et son frère l’ont précédée ; elle s’en ira à son tour d’ici quelques mois, quelques semaines peut-être. Elle le sait, et quand elle est seule, elle pleure de partir si vite, sans qu’un fiancé, un mari, des enfans l’aient aimée comme les autres. Près de la douce créature, Marthe, sa sœur, rayonne de vie et de santé. Passe un beau jour certain comte de Thièvres, oui, un passant en vérité, un oisif surtout, un blasé ; las à quarante-cinq ans d’avoir trop et mal vécu. Il a l’idée singulière de demander la main de la petite mourante ; et, ce qui n’est pas moins extraordinaire, il l’obtient. Mais la sœur s’est éprise du beau quinquagénaire. Tentée d’abord de rompre à son profit un mariage qui la désespère, elle le laisse pourtant s’accomplir. De Thièvres épouse Simone, mais sans devenir son mari ; l’enfant sortie des bras de sa mère reste une enfant entre ses bras à lui. Quinze jours plus tard, emportée par la jalousie, par tout le torrent de son âme mauvaise, Marthe révèle brutalement à Simone le secret de sa passion. Elle accuse la pauvre petite moribonde de lui avoir volé son amour, et Simone, défaillante d’horreur, n’a que le temps d’appeler son mari à son secours. De Thièvres l’emporte dans ses bras et rentre aussitôt pour maudire et chasser la misérable. Mais celle-ci l’arrête d’un regard, le supplie de lui pardonner, et de l’aimer parce qu’elle l’aime, de la revoir avant qu’elle ne s’éloigne et ce soir même de venir la rejoindre. De Thièvres promet, abandonne sa main aux lèvres avides de sa belle-sœur, lorsque Simone, revenue sans bruit, surprend cette promesse et ce baiser et tombe raide morte.

C’est un peu par la donnée elle-même, beaucoup par les caractères de Marthe et de Thièvres que peut choquer le drame de M. Lemaître. Le sujet seul a quelque chose de pénible. On n’assiste pas, deux heures durant, à l’agonie d’une enfant sans avoir le cœur serré d’une trop longue étreinte. On n’accepte pas non plus sans malaise l’idée de ce mariage incomplet, cette espèce de compromis entre l’amour et la mort. Tous deux ont quelque chose de sacré, mais d’incompatible aussi. Les rapprocher de la sorte, c’est peut-être manquer de respect à l’un et à l’autre, et des baisers sur des lèvres mourantes les profanent sans les ranimer. Pour aimer, pour être aimée, dit la pauvre Simone avec une mélancolie déchirante, il faut vivre, et elle vit à peine.

Marthe, au contraire, ne vit que trop, la terrible fille, d’une vie exubérante et féroce, et ce personnage, insuffisamment préparé d’abord, poussé ensuite à l’odieux, éclate trop brusquement, comme une bombe inattendue et meurtrière. Ce n’est pas, croyez-le, contre l’atrocité de Marthe que nous protestons au nom d’un optimisme de convention, mais contre la surprise de cette atrocité. Au premier acte, Marthe paraît douce et prévenante envers sa sœur. Un peu libre d’allure et de langage, elle ne semble pas méchante, et le mot de perruche que murmure de Thièvres en la regardant, n’annonce pas une criminelle. Le bon docteur Doliveux, un type charmant, celui-là, a beau parler d’elle comme d’une sacrifiée, d’une enfant à laquelle il faudrait plus de mouvement et de plaisir, on ne voit guère qu’elle soit à plaindre et quelle joie ou quelle consolation dans le présent, quel espoir dans l’avenir, peut manquer à cette belle et saine créature. La première scène du second acte même, entre les deux sœurs, ne nous éclaire pas assez sur le sentiment de Marthe pour de Thièvres. Elle indique un certain attrait ; elle devrait nous montrer les profondes racines de la passion dans un cœur d’où rien ne pourra l’arracher. Indécis jusqu’alors, le caractère de Marthe tourne bientôt à l’horreur. Égarée par le dépit, un flot de haine, de rancune honteuse, lui monte aux lèvres ; elle évoque les souvenirs, dénaturés par la jalousie, de son enfance malheureuse, du long internat, presque sans visites ni sorties, et de sa jeunesse robuste asservie à la faiblesse tyrannique d’une éternelle mourante. Elle parle à sa mère de sa sœur en termes révoltans, dont, par égard pour la justice instinctive du public, on a dû adoucir la crudité. « Cette petite, disait-elle, qui n’a pas pour quatre sous de vie… » Le mot était par trop dur, on l’a retiré ; mais le ton général demeure et il indigne. Toujours scabreux entre deux sœurs, un tel combat l’est ici plus que partout ailleurs, parce qu’il est plus qu’ailleurs inégal, parce que la vie y écrase la mort ou l’agonie, parce que la santé, la force, y insultent à la souffrance et à la faiblesse et font aussi lâche que cruelle la belle fille orgueilleuse de son sang vermeil et de ses vingt ans capables et désireux d’amour.

Au troisième acte, le caractère de Marthe passe vraiment les bornes de l’humanité. Intolérable est la scène où par ses reproches, ses insultes, la misérable tue à demi sa sœur, en attendant que tout à l’heure elle l’achève. Pour nous peindre cette espèce de Phèdre, une Phèdre non plus belle-mère, mais belle-sœur, M. Lemaître aurait dû prendre les mêmes précautions que Racine et ne nous montrer Marthe ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente. Il a fait trop grande et trop lourde la part du crime chez ce monstre féminin, qu’il nous est successivement impossible de deviner, de comprendre, de plaindre et même d’excuser.

Si le caractère de Marthe est atroce, celui de Jacques de Thièvres est plus qu’équivoque, tout près de l’invraisemblable et parfois de l’odieux. Mariage blanc, joli titre, discret et pourtant explicite, où se devine on ne sait quelle lacune d’amour, n’était pas le titre primitif de l’œuvre. Celle-ci devait s’appeler un Dilettante ou un Curieux et elle eût été plus exactement désignée ainsi. C’est un curieux, un dilettante que Jacques de Thièvres et voilà pourquoi nous avons tant de peine à le comprendre et à lui pardonner.

A quarante-cinq ans, blasé, dégoûté de la vie et de l’amour, ce viveur, sinon éreinté, du moins très las, et las de lui-même plus que de personne, ce beau gaillard millionnaire qui a dans l’âme peu de vertu et pas de croyance, qui se plaît à la célébration prétentieuse de sa tristesse sans cause et de ses angoisses distinguées, ne trouve rien de mieux pour s’occuper et se distraire que d’épouser une pauvre petite fille qui se meurt. Non pas qu’il l’aime au moins, S’il l’aimait, s’il était saisi par je ne sais quelle folie d’héroïsme et de charité, s’il avait vingt ans et le cœur généreux, s’il l’aimait, encore une fois, comme le lui dit le bon docteur, ce serait fou ; mais parce qu’il ne l’aime pas, c’est monstrueux. Et j’affirme qu’il ne l’aime pas, que jusqu’à la fin il ne l’aura jamais aimée. L’aime-t-il au premier acte, lorsque Simone, dont il admire les doigts agiles et laborieux, lui dit : « Je voudrais laisser à chacun un souvenir de moi » et qu’il murmure entre ses dents : « Bien sentimentale, » et plus tard, avec un intérêt d’amateur : « Pas banale, cette enfant. » Au second acte, après la déclaration, quand la pauvre Simone radieuse balbutie des remercîmens de sa voix chevrotante et s’enfuit pleurant de joie : « Très curieux, très curieux ; elle est vraiment gentille ! » Aurait-il de ces mots-là s’il l’aimait ? Et tout le rôle est semé de mots pareils.

Au troisième acte encore, c’est avec une complaisance de sceptique ou de cynique que Jacques se rappelle son mariage et la pâleur de sa femme, si bien d’accord l’autre jour avec les lis de la chapelle, aujourd’hui avec l’étoffe blanche dont il a fait tendre leur chambre : « Et avec cela l’aimez-vous ? — Je la trouve très curieuse, je lui dois des minutes très particulières. Aucune autre jeune fille ne m’aurait donné une pareille impression de pureté, ou du moins une autre ne me l’aurait donnée que le premier soir. — Alors vous vous amusez. » Et Jacques de protester, mais pour la forme seulement. Partout le même dilettantisme : il étudie Marthe comme Simone et quand sa belle-sœur vient de lui tuer à demi sa femme et lui fait la déclaration que vous savez, quand tout homme d’honneur, ou de cœur seulement, prendrait l’odieuse créature par les épaules et la jetterait à la porte sans perdre une seconde, sans entendre un mot, il la regarde et lui dit avec un demi-sourire : — « Vous êtes une petite personne bien bizarre. » — Encore une fois, Jacques n’aimait pas Simone et c’est pourquoi nous ne pouvons ni l’admettre, ni l’absoudre. Dupe d’une illusion de charité et de compassion, il n’obéit au fond qu’à une curiosité perverse. Le médecin et la mère le lui disent tous deux : il y a dans son dessein quelque chose d’artificiel et d’obscur. Artificiel, voilà la vraie définition et la juste critique du personnage. Il rappelle trop ces raffinés de l’ancienne Rome qui tuaient des murènes pour observer les reflets de leur agonie. De Thièvres ne tuerait pas, mais il regarde mourir. Il est l’égoïste subtil et raffiné que signale M. Bourget, je crois, d’après M. Barrés, « dont toute l’ambition consiste à adorer son moi, à le parer de sensations nouvelles. » On a vu par le Disciple, et l’on voit par Mariage blanc, avec moins d’horreur, où conduit cette ambition-là. Longtemps avant que la psychologie fît fureur au théâtre et dans le roman, un écrivain d’une rare sagesse, l’auteur de Dominique, avait signalé le péril du moi, de ce moi cérébral et littéraire, le plus haïssable peut-être de tous.

Maintenant que nous avons dit le mal, à peine nous reste-t-il assez de place pour dire tout le bien que nous pensons d’une œuvre aussi discutable et discutée, mais aussi intéressante en somme, aussi exquise quelquefois par le fond, et par la forme toujours, qu’est le drame de M. Lemaître. Si deux rôles nous ont déconcerté, deux autres, sans parler de l’aimable et sage docteur, nous ont ravi : ceux de Simone et de sa mère. Elles sont adorables, ces deux âmes de femme et de vierge ! de vierge si pure, que son mariage blanc ne trompe en elle aucune attente, aucun désir, aucun instinct même des sens, et qu’un baiser paraît à ses lèvres pâles la suprême caresse de l’amour. Comme la vie se retire doucement de ce pauvre petit corps immaculé, comme elle se fait discrète et légère pour le quitter sans qu’il en souffre, presque sans qu’il s’en doute ! La scène du premier acte notamment, entre le docteur et Simone, est d’un sentiment délicieux. L’enfant qui s’effraie de mourir, se réjouit au moins de mourir sans avoir commis ou seulement connu le mal, de laisser derrière elle le souvenir d’une petite ombre charmante. On croit assistera la frêle agonie d’une fleur, mais d’une fleur qui se pleurerait doucement elle-même. Plus que dans la conduite d’un drame, c’est toujours en de pareilles scènes et pour ainsi dire en ces haltes de la pièce et de l’action, que se découvrent cette sensibilité délicate, cette science et cette pitié des vraies et simples douleurs qui sont, peut-être plus que l’ironie et le scepticisme, le fonds intellectuel et moral de M. Lemaître. Devant Simone, au troisième acte, je me souvenais de Musotte, et je songeais combien ces deux morts sont différentes, combien celle de Simone est moins banale, comme elle éveille en nous des sentimens plus fins, des échos plus délicats. Ici nul appareil d’agonie : pas de garde-malade, de pharmacie, de spasme ni de délire. C’est le langage de Simone et non son visage qui trahit l’approche de la mort ; c’est je ne sais quelle harmonie entre le paysage éclairé par le soir, et l’âme où luisent aussi les dernières clartés. Rien de plus doucement mélancolique que ce double crépuscule, où les objets prennent un aspect singulier et s’éclairent d’une lumière qui leur serait propre. « Les choses, dit étrangement Simone, ressemblent à des apparitions. Je ne tiens plus à la vie que par un fil si léger ! si léger ! .. Peut-être qu’il cassera doucement. » Et quand elle suit des yeux les navires qui s’éloignent : « Voiles ! grâces des eaux, qui volez sur la mer ! » chez cette frêle créature qui n’aura fait que passer, quel joli dédain souriant et de l’espace infini et de la longue durée ! « Il m’est indifférent, dit-elle à son mari, que ma vie n’ait été qu’un point dans l’immensité, comme elle aura été un point dans le temps, puisque j’aurai été à toi. » La mère, enfin, par sa douceur, sa résignation, sa raison, fait comme un fond adorable à la silhouette de sa fille. Du commencement à la fin, elle parle, elle agit selon la vérité, selon la justice et selon la bonté. C’est bien avec cette surprise qu’elle devait accueillir la demande de Jacques ; avec cette prudence et cette angoisse, la discuter d’abord, hélas ! et s’y résigner. Tout est nuancé dans ce joli rôle, et c’est sur des lèvres maternelles que l’auteur a mis les choses les plus délicates, de celles qui feraient pardonner plus d’une erreur à l’homme capable de penser et de parler ainsi : « Simone est une malade, bientôt une mourante ; il me semble que cela fait d’elle une petite créature sacrée, à laquelle sa mère seule a le droit de toucher ; personne que moi ne doit approcher de sa souffrance. J’hésite à partager sa garde avec un autre, un étranger, un homme qui ne serait pas vraiment son mari, et si je le faisais, je croirais violer une sorte de mystère. »

Vous le voyez, les personnages qu’on eût appelés jadis les personnages sympathiques se sentent instinctivement froissés par la donnée du drame. Ils en soulignent eux-mêmes, et c’est assez crâne à l’auteur de le leur avoir permis, non pas l’inconvenance, mais l’équivoque et l’obscurité. La morale de tout cela ? dira-t-on. M. Lemaître, qui l’a cherchée en discutant lui-même son œuvre, l’a peut-être trouvée dans les propos du bon docteur Doliveux : « Il y a, dit-il à Jacques, dans votre acte de charité quelque chose de trop concerté, un fond de curiosité égoïste… et cela ne peut pas bien finir… » — Nous avons vu comment cela finit. Qu’une bonté réelle puisse coexister avec le dilettantisme, c’est l’avis de M. Lemaître et un peu le nôtre aussi ; l’auteur a eu le tort seulement de donner le pas, chez de Thièvres, au dilettantisme sur la bonté. Enfin, que Mariage blanc soit un drame qui fait réfléchir çà et là sur la charité et le dilettantisme, avec M. Lemaître encore nous en convenons bien volontiers, et les œuvres qui font réfléchir ainsi ne sont pas, après tout, si communes.

Mariage blanc est joué par Mme Pierson avec une simplicité douloureuse, par Mme Marsy avec l’âpreté pénible que réclame sa pénible lâche. Le talent considérable de M. Febvre, qu’on a universellement loué, nous a paru tourner ici plus au détriment qu’au profit du personnage. Une voix lourde et sèche, un air cassant, des gestes indifférens et sceptiques, un cigare, notamment, allumé, à la fin du premier acte, avec une désinvolture choquante ; enfin, la composition entière du personnage a tout accentué au lieu de tout adoucir. Quant à Mme Reichemberg, elle a été complètement et constamment exquise. C’est merveille qu’une si petite personne soit une aussi grande artiste.


CAMILLE BELLAIGUE.