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Revue dramatique


Ton Sang, « tragédie » en quatre actes, de M. Henry Bataille. — L’Enfant malade, pièce en quatre actes, de M. Romain Coolus.

Ces deux pièces ont été jouées dernièrement, l’une au « théâtre de l’Œuvre », l’autre au « cercle des Escholiers ». Elles sont intéressantes et particulières. Chacun des deux auteurs a bien fait ce qu’il voulait, et s’est abandonné avec complaisance à son tempérament propre. Et, parce que ceux qui les ont écrites, ayant d’ailleurs des cerveaux hors du commun, les ont beaucoup aimées, ces deux pièces ne sont point indifférentes ; et, si vous savez vous y prêter, elles vous réservent çà et là, chacune à sa manière, des impressions assez rares. L’un des auteurs est poète de son état ; l’autre est, de son métier, professeur de philosophie : et il apparaît en effet que la réalité est interprétée, dans le premier de ces curieux drames (Ton Sang), par un rêveur, et, dans le second (L’Enfant malade), par un raisonneur. C’est à cette constatation que je m’efforcerai, plutôt qu’à des jugemens qui seraient peut-être sévères, et bien inutilement, si je me figurais ces deux ouvrages représentés devant un public moyen et si je les jugeais avec celle de mes âmes qui correspond à l’âme de ce public.

Voici, réduit aux faits, le sujet de la « tragédie » de M. Henry Bataille. Deux frères se trouvent être aussi différens que possible. Maxime, l’aîné, est très bien portant, actif, d’esprit pratique et dur, et dirige une usine. Daniel est malade, anémique et neurasthénique au dernier degré ; très doux ; et passe ses journées à se plaindre subtilement. Une jeune fille, Marthe, est devenue la maîtresse de l’aîné, tout en restant la garde-malade très tendre du cadet, dont elle est passionnément aimée. — Les deux frères ont une grand’mère, qui sait tout cela, et qui n’a qu’une pensée : guérir Daniel ou l’empêcher de mourir. Mais Daniel est de plus en plus faible et ne peut être sauvé que par cette opération qu’on appelle la transfusion du sang. Marthe offre le sien. L’opération réussit. Daniel semble renaître. Il sent qu’il serait tout à fait sauvé s’il épousait Marthe. La grand’mère décide la jeune fille à ce mariage et la contraint d’envoyer à l’autre frère une lettre de rupture. — Mais, dans une fête que l’on donne à l’occasion de ses fiançailles, Daniel apprend que Maxime était l’amant de Marthe. Alors, pour rejeter le sang qu’il tient d’elle, il arrache son pansement, se taillade le bras à coups de couteau, et meurt.

Cette histoire vaut ce qu’elle vaut ; mais, telle qu’elle est, elle n’a assurément pas l’air d’une ballade ni d’un conte du cycle d’Arthur. Elle tient, par des points nombreux, à la réalité d’aujourd’hui. L’un des deux frères est un industriel, comme les héros des drames et des romans bourgeois. La vie d’une usine et d’un port de mer est mêlée à tout le premier acte. La vie d’un hôtel de voyageurs, Suisse ou Tyrol, est mêlée au second. Puis, c’est une fête dans un parc, avec des lampions, et des « invités », comme dans une comédie du Gymnase. Le centre du drame est une opération chirurgicale. Le tout, cuisiné selon les procédés ordinaires par quelque « habile dramaturge », pouvait donner une pièce à la fois banale et brutale, pas ennuyeuse.

Or, — et c’est l’originalité de M. Henry Bataille, — de cette réalité plutôt vulgaire, il a surtout tiré du rêve. Ce sujet, bon pour quelque disciple de Scribe (il y en a encore et il y en aura toujours), il a eu l’idée de le traiter comme il avait fait la Lépreuse, conte triste et lointain d’une Bretagne de légende. Il a intitulé cela « tragédie », en quoi il s’est peut-être légèrement mépris. Il a su toutefois indiquer par-là sa volonté de simplification quant à l’extérieur du drame, et que les combinaisons de faits n’étaient pas pour lui le principal. — L’essentiel de la tragédie est d’exprimer des sentimens forts et des passions profondes et véhémentes : le principal objet de l’auteur de Ton Sang est d’exprimer le rêve, c’est-à-dire quelque chose de moins violent et de plus subtil que la passion, mais qui en est, souvent, comme le prolongement en nous et le retentissement un peu assoupi. C’est le moment où le délicat travail de l’imagination, à force d’affiner et de nuancer la souffrance et d’en lier la sensation première à des impressions esthétiques, la change en langueur et en une sorte de volupté triste. — M. Henry Bataille a d’ailleurs très bien vu que ce qui peut produire le rêve, ce n’est pas seulement le spectacle de la nature, forêts, lacs, clair de lune, ni l’Amour, ni la Légende : le rêve peut être provoqué par l’appareil même de la vie contemporaine et de la civilisation industrielle, et par des aventures toutes bourgeoises ; car peu importe le point d’attache et de départ à ces capricieux enchaînemens d’images douloureuses ou délicieuses. — Je ne sais donc si la pièce de M. Bataille est bien appelée « tragédie », mais je crois que la qualification de « songerie dramatique » ne lui conviendrait pas mal. Daniel rêve sur son mal avec une subtilité extraordinaire. Il a la souffrance si inventive, si fertile en images, qu’il la doit aimer, bien qu’il en meure. La vie de l’usine proche est un des plus heureux thèmes de sa rêverie. Cette usine le tue, mais lui est une source inépuisable de sensations ingénieuses. «… Je ne peux pas rester là-haut au coucher du soleil. C’est l’heure où l’ombre de la grande cheminée de l’usine entre dans ma chambre… A quatre heures, elle passe sur la fenêtre du corridor… A. cinq heures elle entre dans ma chambre. Il y a un moment où elle la remplit toute… Alors j’étouffe… Je ne puis plus rester tant que l’ombre de la cheminée n’est pas entièrement passée… » Il souffre dans les machines, souffleté par les volans, heurté par les bielles, la chair striée par les courroies et grignotée par les lentes perforeuses, l’haleine bue par les pompes, etc.

Il sent qu’ « un peu de sa vie sort de lui, s’en va, canalisée, alimenter cette vie artificielle. » Il se figure que la plainte de l’usine, « cette plainte qui monte fatiguée et grelottante dans le brouillard » est sa propre plainte. Toute cette douleur que son frère l’industriel est si fier d’avoir mise en mouvement, Daniel se dit que sa souffrance, à lui, en est la représentation et peut-être le rachat. Il trouve étrange d’être venu au monde juste à l’heure où son père et son frère fondaient cette usine qui ressemble à un enfer. « Prends garde, Maxime. Je suis peut-être la conscience de votre œuvre. » Le cri de la sirène le déchire. Il rêve sur le départ des steamers. «… Les fanaux des messageries glissent et éclairent l’eau comme des rails… Il doit faire froid sur la passerelle des bateaux… Ils emportent des dortoirs silencieux… Quand ils seront loin du port, des gens enfonceront leurs calottes de voyage sur leurs yeux… Ils remonteront leurs montres en bâillant… Le port est déjà loin… La brume est sur toute la mer… »

Tout malade qui n’est pas stupide (et celui-là est très intelligent) devient aisément un poète.

Quant à l’opération de la transfusion du sang, — qui, avec son attirail de lancettes, de seringues, de cuvettes et de serviettes, n’est point à première vue chose de rêve, — M. Henry Bataille la fait se passer derrière une porte. Et devant cette porte, mystérieuse comme toutes les portes fermées, des bonnes d’hôtel attendent, curieuses et anxieuses, échangeant des phrases brèves, d’une banalité un peu effrayée. Et, je ne sais comment, ces bonnes, dans cette chambre d’hôtel, parmi ces malles défaites, devant cette porte numérotée, ne paraissent presque plus des bonnes, mais font songer à un chœur d’énigmatiques servantes ou béguines de Maeterlinck pressées contre une poterne derrière laquelle s’accomplit quelque chose de tragique et d’inexpliqué. — Grâce à quoi, lorsque l’opération est finie et que Daniel manifeste, avec une grande richesse d’images, sa joie de revivre et son ivresse de sentir dans ses membres le sang de la femme qu’il aime (« Ton sang ! Je l’ai reçu les yeux fermés, dans un recueillement de prière… Ce sang m’apporte un peu de ton passé, de ton présent, de ton avenir, et c’est comme s’il arrivait à moi du fond de ta plus lointaine et mystérieuse enfance… Oui, je suis toi, maintenant ; je suis Marthe jusqu’au bout des doigts »…), on ne pense plus du tout à une opération chirurgicale, mais l’effet est le même que si, dans un conte d’amour, le sang de la femme aimée avait été infusé à l’amant, sans l’aide d’aucune seringue à injection, par le coup de baguette magique de quelque fée ou de quelque génie. — Et, plus tard, à la fête nocturne du parc, les messieurs et les dames qui passent ont l’air de quelque chose d’autre que des « invités » de comédie, ressemblant vraiment, par l’incohérente insignifiance de leurs pâles propos dans le crépuscule, à des Ombres fugitives, aux Ombres vides que sont la plupart des hommes. Mais une invention surtout, que je n’ai pas encore dite, tire le drame de M. Henry Bataille vers le rêve : Marthe, la jeune fille aimée des deux frères, est aveugle.

Cela, joint au don d’infinie pitié qui est en elle, aide à comprendre l’étrange passivité de cette douce personne. — Elle a cédé à Maxime parce qu’il le voulait et pour lui faire plaisir. Mais sa tendresse va à Daniel, par le sentiment d’une conformité entre leurs destinées, elle infirme et lui malade. Toutefois son cœur se déchire quand il lui faut rompre avec Maxime, et envoyer elle-même à la poste la lettre de rupture dictée par elle à Grand’mère et recopiée par René, le petit frère. Sa douleur a des balbutiemens d’un tragique mièvre, à la Maeterlinck. Comme pour mieux souffrir, elle imagine ce raffinement de montrer la lettre à Daniel, qui croit que c’est un billet du petit René annonçant à Maxime la « bonne nouvelle » du mariage de son cadet. « Une si grande nouvelle, Daniel, comme elle est légère !… Un petit bout de papier étroit comme la place du cœur… On la mettra dans un grand sac ce soir, et puis… fini… Les lettres d’enfant sont plus légères que les autres. On dirait qu’elles peuvent voler plus facilement… Une petite lettre d’enfant… et rien de plus… » (Car la cécité de Marthe est, comme la névrose de Daniel, créatrice d’impressions fines et d’images.) Et, certes, le sacrifice fait, elle se dévoue à Daniel d’un grand cœur, et, quand l’aîné veut la reprendre, elle sent à quel point elle aime le cadet. Mais, en se refusant à Maxime, elle lui donne encore « toute sa bouche pour lui dire adieu. »

C’est qu’elle est née pour vouloir tour à tour ce que veulent les autres. Son refrain est : « Ce que vous voudrez. » Elle semble même jouir de cette passivité qu’elle allègue et définit à tout propos : « J’appartiens à tous, je ne sais pas pourquoi, différemment… Je sens que je suis née une espèce de servante… » Elle dit à un endroit : « Que tu m’aimes ou non, je ne tiens pas à savoir… Si j’étais comme celles qui y voient, je serais plus exigeante ; mais l’habitude de ne savoir que la moitié des choses m’a enseigné à profiter simplement de tout ce qu’on me donne. C’est déjà beau. » — L’auteur a sans doute voulu signifier que l’absolue bonté doit être passive (car, active, elle risquerait de faire du mal) et que, pour mieux être passive, elle doit être « aveugle » ; et il a réalisé cette métaphore. — Et, en outre, la cécité de Marthe justifie en quelque mesure ce que sa passivité a d’incestueux : les sensations qui lui viennent des deux frères ne se partagent pas pour elle en deux groupes aussi distincts que si elle voyait leurs corps ; et, par suite, l’abandon qu’elle fait du sien à l’un, puis à l’autre, n’a point pour elle des apparences aussi parfaitement concrètes que pour une personne qui y verrait.

Cette cécité a des effets charmans, — quelques-uns un peu équivoques. Elle suggère à Daniel et à Marthe elle-même d’exquises mièvreries. (Ainsi Daniel : «… Fais-les voir, tes pauvres petits yeux d’aujourd’hui… Ils sont doux comme si je les avais fermés moi-même pour jouer. ») Mais, de plus, l’imagination de l’auteur se complaît et s’attarde à ce cas d’une fille qui reçoit les baisers sans les voir. Cette particularité est pour beaucoup dans l’amour que la douce aveugle inspire aux deux frères, comme si l’idée de ne lui être présens, même aux heures les plus intimes, que par l’ouïe et le toucher, leur était un secret aiguillon.

Et d’autre part, — chose bien observée, je crois, — la cécité de Marthe la destitue de toute pudeur. Elle rappelle tout haut, sans l’ombre de gêne, et en termes trop directs pour être rapportés ici, les sensations qu’elle doit à Maxime. Elle ne rougit pas, parce qu’elle ne voit pas… Et je crains qu’il n’y ait, dans cette étude de l’amour aveugle (au sens propre), un peu de cette débilitante sensualité cérébrale qui ne manque guère aujourd’hui dans les œuvres des jeunes gens.

Parmi tout cela, à chaque page, quelque chose de languide, de défaillant, de pâmé. C’est un délicieux poème de maladie. Il n’y eut jamais cécité plus voluptueuse, ni anémie ou neurasthénie plus contente de soi. — La fin a beaucoup de grâce morbide. Daniel, mourant, est sans haine, mais ne peut cependant pardonner à Marthe. « Nous ne pouvons pas lui pardonner maintenant, n’est-ce pas ? dit-il à Grand’mère. Mais quand je ne serai plus, tu lui diras que je l’aimais encore. Il faut me le promettre. » Et, quand il est mort, Grand’mère dit à Marthe : « Il te pardonne. » Et Marthe, qui le croit encore vivant, s’avance en tâtonnant vers le lit. « Me voilà, Daniel… Merci bien… C’est moi… C’est votre petite Marthe… Bonjour, Daniel », dit l’aveugle au mort…

Seulement, ce poème de maladie ne se devrait murmurer qu’entre infirmes, égrotans et débilités. Le défaut, c’est que les bien portans parlent ici comme les malades. Ce sanguin de Maxime, l’énergique grand’mère elle-même, terrible et belle de maternité immorale, ont le même langage précieusement métaphorique et tourmenté que la délicate aveugle et le subtil névropathe, et le même air d’assister en rêve à leur propre vie. (Voyez, notamment, le couplet de grand’mère, acte II, scène 4, et certains propos de Maxime au troisième acte.) Le drame, malgré la violence des actions, demeure tout étoupé de songerie. — Et je vois bien, par exemple, que les deux derniers actes ne valent pas les deux premiers. Mais, si j’essayais de formuler un jugement sur l’ensemble, j’en serais fort empêché. Car cela n’est pas sain ; cela est d’une recherche qui a exaspéré de bons esprits ; le dessein en reste obscur, et je me demande à présent si j’ai bien su le démêler : mais, malgré tout, j’ai cédé, en plus d’un endroit, au charme énervant de cette transposition d’un drame assez vulgaire en une sorte de nosographie précieusement et rêveusement lyrique.

L’Enfant malade, de M. Romain Coolus, est bien aussi une espèce de rêve, mais un rêve de philosophe et de raisonneur, un rêve de forme dialectique et volontiers oratoire. — Le dessein qui paraît dominer ce que M. Romain Coolus a donné jusqu’ici au théâtre, c’est la glorification des maris indulgens. Dans le Ménage Brésil, l’indulgence du mari était bouffonne ; dans Raphaël, elle était ironique ; dans l’Enfant malade, elle est sérieuse de ton et presque solennelle ; dans les trois pièces, elle est totale, sans restrictions, et à peu près sans douleur. — Jean, le mari de l’« enfant malade », c’est un peu, si vous voulez, le Jacques de George Sand, mais un Jacques qui ne se tue point et qui va jusqu’au fin bout de sa théorie.

Autre différence : Jacques avait naturellement, sur les femmes, les idées de George Sand : il les croyait douées de raison et même de volonté. Mais voici sur elles les idées de Jean : «… Il m’apparaît confusément que ce sont des êtres instinctifs qui ne savent trop ni quand ils veulent ni ce qu’ils veulent, vagues automates à qui manque toute clairvoyance intérieure et que meuvent tyranniquement leurs désirs, d’ailleurs contradictoires d’heure en heure. Ou mieux, car ce sont choses vivantes et qui souffrent, je les considère un peu comme des enfans qui ont besoin d’être guidés et doucement traités quand ils se trompent, un peu comme des malades à qui nous devons des tendresses d’attention, des ménagemens infinis, de la pitié et du pardon… »

Jean s’en tient donc aux vers de Vigny sur l’« enfant malade » et sur la « bonté d’homme », et croit que cette bonté doit faire à cette maladie un crédit illimité. Pour le reste, célibataire ingénieux et épris de ses aises.

Or le malheureux a, sans y prendre garde, inspiré une passion furieuse à Mlle Germaine, la fille de ses hôtes (nous sommes aux bains de mer). Germaine, en proie à la Vénus de Phèdre et de Julia de Trécœur, laisse échapper l’aveu de son amour, et tour à tour insulte Jean et le supplie, et sanglote, et défaille, et dit qu’elle va se tuer. Et Jean, crédule à cette menace, et surtout ému de cet amour et de cette douleur, finit par lui dire : « Je ne veux pas être en ce monde la cause volontaire d’une souffrance qui dure. Je vous donne ma vie pour que vous respectiez la vôtre et qu’elle vous soit désormais sacrée. Vous serez ma femme si vous le voulez et quand vous le voudrez. Je m’efforcerai de vous rendre heureuse : j’apprendrai à vous aimer. Je vous promets, quoi qu’il arrive, une grande bonté et quelque clairvoyance. »

Nous les retrouvons, au deuxième acte, mariés depuis huit mois ; et déjà cela ne va plus. Germaine a ses nerfs du matin au soir, et probablement du soir au matin. Elle est absolument insupportable. Ce n’est pas « l’enfant malade », c’est l’enfant enragée. Jean est admirablement calme, bon, doux, patient, indulgent : il a seulement le tort d’être tout cela d’un air supérieur. C’est cet air-là qui enrage Germaine. Elle ne lui pardonne pas non plus ses livres, ses méditations, ni ses amis (Henri, jeune homme assez pâle, et Georges, petit-neveu de Desgenais), ni enfin ce qu’elle appelle « leurs idées », c’est-à-dire, sans doute (car ces idées ne nous sont exposées nulle part), leurs préoccupations intellectuelles, et un certain tour d’esprit ironique qu’ils ont entre eux.

Il faut vous dire que Henri a fait jadis sa cour à Germaine ; ce qui n’a pas empêché le philosophe Jean de le garder dans son intimité. Henri, voyant la jeune femme inquiète, s’est déclaré de nouveau, sans que Jean, qui devine tout, paraisse s’en soucier autrement. Et la pauvre petite, croyant avoir enfin trouvé le grand amour qu’attendait sa niaiserie échauffée, pose à Henri ses conditions : il l’aimera assez pour aliéner sa liberté ; il lui obéira aveuglément ; il lui sacrifiera tout, même ses amitiés et ses « idées ». Le malheureux Henri consent à tout, rompt brutalement avec Georges et envoie promener Jean qui intervient. Mais Jean, ferme sur son programme : « Henri, tu aimes ma femme, dit-il avec suavité. Henri, tu es libre. Elle et toi vous êtes libres. Mais réfléchis encore. C’est une rude charge que tu prends là. Quand je l’aurai prévenue, elle pourra te suivre. Et vous vous justifierez, si vous pouvez, en étant heureux. »

Or, le lendemain, Germaine, qui avait promis à Henri d’aller le rejoindre, ne s’y sent plus aussi disposée. Elle lui écrit : « Je suis à vous ; mais, avant de nous engager, réfléchissons, éprouvons nos cœurs, etc. » Jean la surprend ; elle cache la lettre, puis la déchire. Et lui, toujours plus suave : « Pourquoi te cacher de moi, petite enfant ? Est-ce que je ne sais pas que cette lettre était destinée à Henri ?… Fais-moi la confidence de ta passion nouvelle. Je ne t’en détournerai point, je ne m’en offenserai pas ; je te conseillerai doucement… Pourquoi avoir inutilement abaissé Henri ? Et pourquoi le faire attendre en ce moment ? Tu lui as donc menti, à lui aussi ? Tu l’as abusé, trompé… déjà ?… Tu dis que tu vas le rejoindre ? C’est bien ta volonté ? A la bonne heure… Mais pourquoi te sauver si vite ? Du moment que tu sais ce que tu veux et pourquoi tu me quittes, rien ne presse plus. Je te laisse partir sans colère ; tu m’abandonnes sans regrets : il ne faut pas que notre adieu soit hâtif… Tu dis que nous divorcerons ? Oui, si tu l’exiges ; mais d’abord consulte Henri… Si tu es un jour dans l’affliction, sache que tu peux rentrer ici, qu’on ne te reprochera jamais rien, mais qu’on s’efforcera de te consoler, que l’on t’aimera davantage peut-être pour tes erreurs et tes faiblesses… Mais ne crois pas que je te souhaite des déceptions prochaines ; je voudrais au contraire que tu fusses heureuse et qu’à ton âme de petite enfant les grandes tristesses fussent épargnées : elle est si peu faite pour souffrir ! Puisse-t-il t’aimer comme le méritent ta grâce et ta fragilité ! Tout cela n’est pas de ta faute ! Adieu, petite enfant malade !… » Plus fort que le Jacques de Sand, comme vous voyez. Plus fort même que le digne mari d’Ellida (la Dame de mer), lequel se contente de rendre la liberté à sa femme et ne dissimule pas ce que cela lui coûte. Or, Ellida, dès qu’elle est libre, n’use de sa liberté que pour rester auprès de son mari. Pourquoi Germaine n’en fait-elle pas autant ? Au fond elle ne demanderait pas mieux. Mais que voulez-vous ? Jean lui laisse à peine le temps de parler ; il la « colle » tout le temps, avec une extrême douceur, mais avec une accablante prolixité, et avec un tel sentiment de sa supériorité intellectuelle et morale ! C’est cela qui exaspère la petite femme ; c’est cet orgueil et à la fois cette suante, ce flot mielleux d’évangélisme marital où elle se débat, les pattes prises comme une mouche dans du sirop… Et elle s’en va, malgré elle, doucement et inexorablement poussée vers son amant par la sainteté laïque de son mari, et accompagnée de ses bénédictions… La scène est originale et, je crois, la meilleure de l’ouvrage. Notre Jean y a une façon bien à lui d’être jeanjean.

Quelques mois après, Germaine a reconnu qu’elle s’était trompée en suivant Henri, et a même, naïvement, essayé de se tuer. D’autre partie philosophe Jean, dans sa solitude, n’a pu se passer de Germaine et s’est mis à l’aimer d’amour. — Là-dessus son ami Henri vient lui dire : « Jean, je te demande pardon. Je te remercie de ton sacrifice, qui a été inutile. Toi seul peux la rendre heureuse. Il le faut, car elle ne supporterait pas l’épreuve d’une nouvelle déception… Je te la confie. Adieu, mon ami. » — Puis Germaine paraît et tombe dans les bras de Jean. Il lui dit : « Oh ! comme tu as été malheureuse ! J’ai été bien coupable ! » Elle répond, clémente : « Il ne faut pas t’accuser, mon ami, ni moi ni personne, ni regretter ce qui est arrivé. Je ne serais pas sûre que tu m’aimes sans cela… Nous n’avons rien à nous reprocher l’un à l’autre, voilà la vérité. » Ainsi, elle a voulu se tuer, mais elle n’est pas changée : elle est toujours à gifler ; et cela est très bien vu. Elle dit à Jean : « Promets-moi de ne plus avoir de pensées que je ne partagerais pas, de ne plus lire tous ces livres que je ne puis pas comprendre, de ne plus recevoir tant d’amis qui ne seraient pas mes amis. » Et l’infortuné Jean, après avoir essayé quelques timides observations, répond : « Je tâcherai », et conclut : « Enfin, nous nous aimons déjà, ce sera notre force : peut-être un jour nous comprendrons-nous. »

Voilà la pièce. Ce n’est pas une pièce à thèse. Elle n’appartient pas à la récente série des drames féministes. La constitution actuelle du mariage, les droits respectifs de l’homme et de la femme n’y sont point discutés. Ce sont, pour les personnages de M. Coolus, questions résolues, et dans le sens le plus « hardi ». Chez MM. Hervieu et Case, les maris étaient portés à croire que le mariage est un contrat qui oblige tout au moins la femme et qu’elle doit respecter ; et à cause de cela ils lui faisaient l’honneur de croire à son libre arbitre. Mais Jean et Germaine ont été nettement placés par l’auteur hors du « préjugé » du mariage. Ils se sont mariés, par ce que cela se fait encore : mais Jean, très formellement et avec réflexion, et Germaine par imitation ou parce que cela lui est commode, entendent leur union comme une union libre. — Reste donc seulement à voir si ces personnages sont vivans et si leur conduite semble humainement vraie.

Vivans, ils le sont par le fond de leur être et par les passions et les sentimens plus que par l’expression. D’abord ils parlent tous, Jean, Henri, Georges et même Germaine, en littérateurs fieffés, d’un style tout livresque ; et cela est parfois très déplaisant. Puis, ils semblent constamment préoccupés de se définir : et il paraît trop que c’est l’auteur, bon philosophe, bon psychologue, bon logicien, qui les définit lui-même, et dans sa langue, et que le dialogue n’est pour lui qu’une forme d’emprunt. — Germaine est proprement intolérable. Mais, si elle est intolérable, ce n’est pas parce qu’elle est une « enfant malade » ; c’est parce qu’elle passe tout son temps à nous le rappeler en style « écrit », de peur que nous n’en ignorions. Et de ce que Germaine est intolérable à ce point et de cette façon, il suit que l’indulgence de Jean nous devient presque inconcevable.

Car Germaine est trop sotte, en vérité ; et sa sottise n’est point telle qu’elle serait dans la nature, où elle aurait des intermittences et pourrait se sauver par quelque grâce : elle est telle qu’elle éclaterait à nos yeux si elle nous était définie, avec force et ramassement, par un moraliste plein de malveillance. Écoutez-la délirer devant Henri : « Alors, c’est ardemment, passionnément, absolument que vous m’aimez, comme il faut que l’on aime, comme je veux que l’on m’aime ?… Prenez, garde ! mon amour serait tyrannique : c’est le don de soi, sans restriction et sans réserve, que je demande, que j’exige… En ce moment, Henri, je crois à votre amour ; il est fort, il est véhément, il est capable de violence. Peu à peu il me conquiert ; il me prend ; j’en subis la contagion victorieuse, et j’éprouve une joie, une joie puissante à me sentir désirée comme je n’ai jamais été désirée. J’en suis délicieusement troublée au plus profond de moi. Ah ! comme je suis fière d’être enfin aimée ainsi, d’un amour capable de me préférer à tout au monde, même à l’honneur. Car ce que vous allez faire si je le veux, ce que vous ferez parce que je le veux, ce reniement de vos anciennes amitiés, c’est très mal, n’est-ce pas ? c’est laid, bas et déshonorant ? » Tout ce discours est d’une sottise si formidable, si pleine, si condensée, si définitive, que l’on voit bien que ce n’est plus Germaine toute seule qui parle : c’est l’auteur qui, très perspicace et allant au fond des choses, nous livre le secret total de cette vaine et à la fois violente et niaise petite âme. Si d’aventure vous étiez follement épris d’une dame et qu’elle vous parlât ainsi, j’espère pour vous, monsieur, qu’elle ne vous reverrait pas souvent. Il est clair qu’aucune créature au monde ne vaut ce que Germaine réclame ici comme son dû. On peut cependant être tenté, quand les femmes ne le demandent pas, de le leur accorder ou de le leur promettre, — contre tout bon sens, d’ailleurs, et contre toute justice : mais quand elles le demandent, quand elles l’exigent, et en ces termes !

Et alors voyez ce qui arrive. Nous aimons Jean, après tout, quoiqu’il ne soit exempt ni d’affectation, ni de pédantisme, ni de narcissisme intellectuel. Tel qu’il est, c’est un homme très intelligent et très bon. Lors donc que nous voyons cet homme supérieur se donner tant de mal pour cette perruche hystérique, tout supporter d’elle avec une patience d’ange, s’ingénier pour que ses fantaisies changeantes et contradictoires s’accomplissent à mesure, lui sacrifier enfin sa vie, — une vie qu’il emploierait plus utilement de n’importe quelle autre manière, ne fût-ce qu’à lire, rêver et regarder le monde, — nous jugeons que Germaine ne mérite vraiment pas tout cet effort, ni ces attendrissemens penchés sur son néant, ni ces mains précautionneuses comme autour de quelque chose de sacré. Nous en sommes d’autant plus étonnés que Jean connaît bien Germaine, qu’il la voit telle qu’elle est, qu’il la sait incurable, qu’il la respecte comme on respecte les idiots, qu’en réalité il la méprise, tout en reconnaissant en elle un séduisant animal, et que, dans les trois premiers actes (cela est dit vingt fois), il n’a pour elle, tout au plus, qu’une pitié affectueuse.

Dès lors on s’explique peu l’immolation de Jean. Germaine est trop évidemment de celles envers qui il ne serait point illégitime d’user de quelque contrainte extérieure, puisqu’elle est incapable de se gouverner elle-même, qu’elle est une créature sans volonté ni conscience morale et que, par suite, il n’y a pas de « dignité » à ménager en elle. Ses vanités, ses caprices, ses absurdes illusions et ses stupides exigences n’ont rien du tout de vénérable ; et je ne verrais, pour ma part, nul inconvénient à ce qu’un aussi pauvre être fût maintenu dans l’ordre par voie d’autorité, ou même par un peu de terreur. Que si alors elle secouait le joug, tant mieux pour Jean ; c’est lui qui serait affranchi. — Le don qu’il lui fait de toute sa vie ne se comprendrait que s’il l’aimait d’amour : mais, dans ce cas, il ne se sacrifierait qu’à de certaines conditions. Il se sacrifierait comme le font ceux qui « aiment », c’est-à-dire avec l’arrière-pensée de reprendre sa mise. S’il aimait Germaine d’amour, avec son cœur, mais avec sa chair aussi, il ne considérerait pas de cet air de douceur béate son manège avec Henri ; il ne l’enverrait pas chez ce jeune homme chargée de ses bénédictions ; il serait jaloux ; il lui ferait des scènes méritées ; il la garderait coûte que coûte, et serait malheureux comme les pierres : ce qu’il sera sans aucun doute après la réunion du dernier acte, puisque, là, il est amoureux. — Bref, l’abnégation de Jean paraît invraisemblable du moment qu’il n’aime-pas Germaine, et le paraîtrait plus encore s’il l’aimait. Voilà mon objection.

L’auteur répondrait probablement que, dans les trois premiers actes, Jean, par point d’honneur, pousse jusqu’à l’extravagance et au défi et pratique comme un sport la charité conjugale, estimant son effort d’autant plus « élégant » que sa femme en vaut moins la peine ; puis, qu’il se laisse prendre à ce jeu, et qu’il est puni de ce qu’il y eut d’orgueil et de dilettantisme dans son entreprise par une bonne et belle passion, « bonne et belle » impliquant ici toutes les souffrances et toutes les horreurs.

Et enfin, malgré ce qui peut agacer dans l’Enfant malade : manie du pardon, turlutaine du « droit au bonheur » (et je laisse certains défauts de composition dont je fais bon marché), il reste qu’un très curieux cas, un peu trop poussé dans l’abstrait, d’incompatibilité d’âmes dans le mariage ou, pour mieux dire, d’incompréhensibilité mutuelle y est fortement et minutieusement exposé par un observateur d’esprit philosophique, par un écrivain tendu, mais précis et brillant, et par un jeune misogyne très troublé par la femme comme tous les misogynes. Je sais de moins en moins ce qu’est une bonne pièce de théâtre, mais je sais encore ce qu’est une pièce intéressante. L’Enfant malade en est une.


JULES LEMAITRE.