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Revue dramatique - 30 novembre 1895
Revue des Deux Mondes4e période, tome 132 (p. 704-708).
Revue dramatique


VAUDEVILLE : Viveurs, comédie en quatre actes, par M. Henri Lavedan. — RENAISSANCE : Amans, comédie en quatre actes et cinq tableaux, par M. Maurice Donnay.


Les deux pièces que jouent en ce moment le Vaudeville et la Renaissance, avec un succès que je m’empresse de constater, présentent de frappantes analogies. Elles sont, sinon peut-être de même qualité, du moins de même genre. L’auteur de Viveurs et celui d’Amans écrivent l’un et l’autre à la Vie parisienne ; M. Henri Lavedan est suffisamment connu, et j’ai eu l’occasion de dire ici même le cas que je fais de son grand talent. M. Maurice Donnay a été l’un des fantaisistes les plus appréciés du Chat-Noir, et il est, sauf erreur sur ce point d’histoire littéraire, l’inventeur de la fable-express. M. Donnay a plus de goût pour les grâces compliquées et fuyantes de l’ironie ; M. Lavedan sait mieux faire cingler la satire. M. Donnay est poète et son dialogue s’accompagne en sourdine d’on ne sait quelle musique de langueur et de volupté ; M. Lavedan est moraliste. Ils sont tous deux par profession des hommes d’esprit. Nous pouvons donc, d’après les spécimens que nous en apportent ces écrivains autorisés, nous faire une idée de ce « genre parisien » qui certes ne date pas d’aujourd’hui, mais auquel va la faveur, et qui est, semble-t-il, le dernier cri de la modernité au théâtre.

Ce qu’il y a d’abord de bien parisien dans le théâtre parisien, c’est le décor. Nous sommes tout de suite avertis que le lieu de la scène est à Paris et non pas ailleurs. C’est le salon d’essayage du couturier en renom, celui de Doucet, pour être tout à fait précis, et non pas celui de tel autre parmi ses rivaux fameux. C’est la salle commune d’un restaurant de nuit. C’est le salon d’attente du médecin des dames. C’est le hall ou c’est la salle des fêtes d’un petit hôtel de femme galante dans les quartiers neufs : on pend la crémaillère, on soupe par petites tables, l’orchestre des tziganes sévit. Il est aisé de voir que cette mine est inépuisable. On pourra une autre fois nous mener chez la modiste, chez la lingère, chez la corsetière, chez la manucure ou chez la doucheuse. C’est une occasion d’initier les moins mondains d’entre nous à tous les raffinemens du luxe moderne ; on expose sous nos yeux charmés meubles et tentures, rubans, mousselines, des étoffes très Liberty, des amours de canapés, un lit merveilleusement suggestif. Mais ce que nous aimons surtout dans ces gracieuses exhibitions, c’est qu’on nous y montre des femmes qui se déshabillent. Ce point est essentiel, et pas plus dans Amans que dans Viveurs on n’a eu garde de l’omettre. A la Renaissance c’est Mme Jeanne Granier que nous avons le plaisir très vif de voir en corset ; au Vaudeville c’est non seulement Mme Réjane, mais plusieurs autres dames aussi, pareillement jeunes, jolies, et faites à ravir. Nous ne nous en plaignons pas. Certes non ! Et si nous avons quelque regret c’est plutôt de ce que la beauté de ces dames s’enferme encore dans la prison du corset. Mais il faut laisser quelque chose à faire au théâtre de demain. Décor et figuration s’unissent pour former un ensemble séduisant, pimpant, émoustillant. C’est un cadre tout de gaieté, de clarté, d’élégance et de coquetterie. Cela est très important. Cela crée une atmosphère. On sait que les choses, suivant l’atmosphère où elles baignent, changent de valeur et de signification. Dans tout autre cadre les tableaux qu’on va nous présenter nous répugneraient. Nous ne supporterions pas ces personnages ignobles exprimant dans un langage approprié des sentimens ignobles. Le parisianisme fait tout passer. C’est le pavillon qui couvre la marchandise. Grâce au prestige de l’étiquette moderne, les pires vilenies se teintent de nuances charmantes et acquièrent cette délicatesse que toute la presse — un peu sévère peut-être pour M. Lavedan et volontiers malveillante aux situations acquises — a célébrée surtout dans la pièce de M. Donnay.

Dans ce décor le Paris qui prend place, c’est naturellement le Paris qui s’amuse, le seul qui compte au surplus ; car pour ce qui est de l’autre, du Paris qui travaille, qui pense, qui vit, le théâtre ne lui fait guère l’honneur de s’occuper de lui. Amans nous ouvre le monde de la galanterie, qui d’ailleurs n’a pas l’air d’avoir beaucoup changé depuis le temps du Demi-Monde. Claudine Rozay y occupe une jolie situation, ayant de la tenue et certaines vertus bourgeoises. Elle a pour protecteur le comte de Puyseux. Son amant, Georges Vetheuil, est l’ironique tendre, le doux sceptique qui se moque de soi comme des autres, le bon blagueur de qui la blague commence par lui-même. Ce type paraîtrait partout ailleurs un peu trop passé de mode et défraîchi ; sur le boulevard il continue d’être bien vu. Le boulevard est plus conservateur qu’on ne croit. Puis c’est un lot de filles de marque inférieure. Viveurs nous introduit dans le monde de la bourgeoisie qui fait la fête. Voici Dupallet, le « vieux marcheur » ; Paul Salomon, le « faux juif », homme de bourse et homme déplaisir ; Guénosa, le docteur exotique, vendeur d’orviétan pour une clientèle de surmenés et de détraqués ; Morvilette, le vulgaire souteneur ; Mme Blandain, une dame qui monte sur les tables où l’on soupe ; Alice Guénosa, la vierge pour tableaux vivans ; Paf, l’androgyne ; plus un certain nombre de fêtards sans physionomie fort originale et de noceuses à la douzaine. Vous pensez à part vous : Quel vilain monde ! Notez qu’on ne vous le donne pas pour être du joli monde. On vous le donne seulement pour être du monde parisien. Il n’y a rien à dire.

Entre ces personnages quelles situations peuvent naître, et quels sentimens s’exprimer ? Quels sujets d’étude s’offrent à l’observateur ? De toute évidence il n’y en a que deux. L’un consiste à savoir comment se noue une liaison et, suivant le terme encore usité, « comment on se colle. » C’est celui des deux qui « rend » le moins ; car ici les préliminaires ne sont ni très longs ni très compliqués. L’autre consiste à savoir comment on se quitte, comment on se lâche, ainsi qu’on disait hier, ou pour parler le langage d’aujourd’hui, « comment on se plaque. » Ce second sujet est très riche. Car il arrive qu’un des amans se cramponne ; et alors c’est une source abondante de développemens. Entre temps on nous initie à des nuances de sentimens qui sont peu connues parce qu’en effet elles sont assez particulières. Par exemple, vous ne vous êtes peut-être jamais demandé quel est exactement l’état d’esprit d’une femme entretenue, qui, étant une femme entretenue « honnête », se trouve partagée entre ses devoirs et son amour, voudrait ménager les intérêts de sa situation sans renoncer au souci de son idéal, et rester fidèle à son protecteur en gardant tout de même son amant de cœur. Une conscience scrupuleuse nous crée bien des embarras. — Et j’admire comme un autre le grand art de faire quelque chose de rien. Le troisième acte d’Amans est celui auquel on a généralement trouvé le plus de saveur. Claudine Rozay vient de donner un grand diner. Elle se retire dans sa chambre à coucher. Puyseux qui l’y a suivie voudrait lui donner les marques d’une passion restée aussi ardente qu’aux premiers jours. Mais elle est très fatiguée. Elle se refuse. Puyseux sort par une porte, Vetheuil entre par l’autre. Il a attendu pendant une heure sous la neige. Cela vaudrait une récompense. Mais décidément Claudine est trop fatiguée. Vetheuil s’en va comme il était venu. C’est tout. Tel est l’épisode sur lequel on a, une demi-heure durant, tenu fixée notre attention. Je vous assure que je dis la vérité. Au surplus vous y irez voir. Et je vous y engage, car je ne suis pas de ces critiques qui s’efforcent d’empêcher le public d’aller voir les pièces et qui font donc comme s’ils prenaient un peu d’argent dans la poche des auteurs.

Il est clair que ce genre de littérature exige une langue spéciale, qui est encore du français, si l’on veut, mais qui ne saurait être le français de toute la France. Puisque les provinces ont leurs patois, on ne voit pas pourquoi Paris n’aurait pas le sien. Le patois de Paris a ceci de commun avec les autres patois qu’il est à peu près inintelligible à tous ceux qui ne sont pas de la localité. Il est en continuelle transformation, changeant d’une saison à la saison suivante ; chaque hiver on y constate, comme dans Paris même, de nouveaux embellissemens. Ce qui le caractérise c’est la complication. Le surchauffement de l’existence, le détraquement des nerfs, la fièvre des cerveaux s’y traduisent par la hardiesse des métaphores et l’imprévu des tropes. C’est du Marivaux exaspéré, et plus souvent du Mascarille. Les sous-entendus en sont une des grâces les moins contestables. Les personnes qui possèdent la clé de ce langage ont l’esprit continûment tourné vers le double sens grivois des mots. Cela d’ailleurs sans préjudice des mots crus et des gros mots. On y appelle les choses et les gens par les termes dont on les désigne sur les boulevards extérieurs et dans les bals de barrière. C’est pourquoi ceux qui fréquentent peu dans ces endroits ont parfois des hésitations et voudraient recourir au dictionnaire. Je ne nie pas du reste que l’auteur dramatique n’ait le devoir de faire parler à ses personnages la langue qu’ils parleraient dans la vie réelle. Cela nous renseigne sur l’essence de cet esprit parisien dont nous sommes fiers, et que, je le crains, la province nous envie. Ici, le dernier mot de l’élégance et du raffinement, c’est le raffinement dans la grossièreté.

Le théâtre parisien n’est pas incompatible avec la morale. Il en a une, que les auteurs ne se contentent pas d’y laisser comme enfermée, mais qu’ils prennent soin de dégager et de formuler. Car s’ils nous présentent des tableaux plutôt frivoles et des images plutôt décolletées, ce n’est pas, comme on pourrait croire, pour satisfaire une curiosité vaine ou malsaine, c’est pour nous exhorter au bien. S’ils nous montrent ce monde tel qu’il est, avec complaisance, mais sans atténuations, c’est pour le flétrir. M. Donnay ne flétrit pas beaucoup ; ce n’est pas sa manière. Au moment où il va nous livrer sa philosophie, une sarabande joyeuse envahit la scène et lui coupe son effet. Il a néanmoins à l’adresse de ses pantins et de ses fantoches des mots sévères. Chez M. Lavedan le parti pris de moraliser est très sensible. Tous les reproches qu’on peut adresser aux viveurs et à leurs historiographes, il les exprime au cours de sa pièce, avec force et sincérité. Au dernier acte Mme Blandain, dans un morceau d’une âpre éloquence, dénonce le vide de cette vie absurde et donne à ses amis leur vrai nom : ce sont des voyous. Cela est très bien dit. On s’étonne seulement que ce soit Mme Blandain qui le dise. On est surpris que ces belles idées aient pu germer dans sa pauvre cervelle. Évidemment elle manque d’autorité. Peut-être aussi faut-il craindre que les personnes qui viendront entendre Viveurs n’y soient pas venues précisément dans l’intention d’être édifiées, qu’elles ne soient pas dans les dispositions les meilleures pour goûter une leçon de morale, que la tirade de Mme Blandain ne leur fasse l’effet d’un sermon et que dans leur langage irrespectueux elles ne qualifient ce sermon d’être « rasant ». Elles auront tort. Mais au théâtre ce ne sont pas les conclusions qui importent, c’est ce qui les précède. D’honnêtes réflexions ont moins déportée que des exhibitions et un dialogue ! qui ne l’étaient guère. Nous n’avons pas confiance. Même ces éclats de voix nous paraissent un peu déplacés et inutiles. Il se pourrait qu’il y eût moins d’importance que ne le croit M. Lavedan à ce que les fêtards ne fissent plus la fête. Car, qu’est-ce qu’ils pourraient bien faire ? La vraie morale consiste à les laisser s’agiter dans leur coin et à ne pas encombrer du récit de leurs piètres exploits les journaux, les romans et les scènes de théâtre. Il y a en haut et en bas des sociétés une écume et une boue ; à les remuer, ce qu’on gagne c’est uniquement de nous en éclabousser.

Ce que je viens de dire s’appliquerait aussi bien au genre parisien dans le roman. Je n’oublie pas que nous sommes au théâtre. Mais le système dramatique usité pour ces sortes de pièces est connu. Il consiste à rapprocher des scènes qui se suivent au hasard et sans lien, à prêter aux personnages un dialogue factice, où nous retrouvons sans cesse les idées de l’auteur, les mots de l’auteur, l’esprit de l’auteur, quand ce n’est pas cette espèce de drôlerie anonyme et uniforme que la mode impose à un même moment à tous les professionnels en guise d’esprit. Si le théâtre parisien marque un progrès en ce sens qu’on nous y fait entendre et voir des choses de plus en plus scabreuses, au point de vue de l’art spécial du théâtre il n’apporte aucune nouveauté utile. Je suis loin d’ailleurs de contester la légitimité du genre, et je crains qu’on ne soit injuste quand on en étudie les spécimens comme on ferait pour une comédie. Ce sont les tendances du public qui créent les genres. Après un long temps de faveur l’opérette est démodée ; elle a cessé de plaire. L’importante clientèle qui y trouvait jadis un moyen agréable de passer ses soirées devra aux pièces parisiennes la même espèce de satisfactions que l’opérette ne sait plus lui procurer.

Il faut bien que les gens s’amusent. Et il n’y aurait pas lieu de se fâcher, si l’on ne voyait des écrivains d’un réel talent se dépenser dans un genre indigne d’eux, qu’ils devraient abandonner aux simples faiseurs. Nous formons en terminant ce souhait, d’avoir bientôt à applaudir M. Lavedan, comme nous l’avons déjà fait, pour quelque belle comédie où il aura mis tout ce qu’il y a en lui de verve, d’esprit mordant, de justesse d’observation et de pénétration morale.

Les deux pièces sont jouées à la perfection. Mme Jeanne Granier s’est révélée comédienne dans le rôle de Claudine Rozay. M. Guitry ne nous avait jamais si pleinement satisfait que dans celui de Georges Vetheuil. Mme Réjane est délicieuse. Et je ne ferai qu’un reproche aux excellens acteurs du Vaudeville : c’est qu’on ne les entend pas.


RENE DOUMIC.