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Revue dramatique - 28 février 1893
Revue des Deux Mondes3e période, tome 116 (p. 209-216).

Théâtre du Gymnase : les Amans légitimes, comédie en trois actes, de MM. Ambroise Janvier et Marcel Ballot. — Grand-Théâtre : Pêcheur d’Islande, drame en neuf tableaux, de MM. Pierre Loti et Tiercelin ; musique de M. Guy Ropartz. — Théâtre du Vaudeville : Flipote, comédie en trois actes, de M. Jules Lemaître.


Enfin ! on s’est diverti dans un théâtre où depuis,.. oh ! depuis très longtemps on avait l’habitude de s’ennuyer un peu, beaucoup, et même davantage : vous avez tous nommé le Gymnase. Non que le divertissement soit des plus relevés, ni des plus bouffons, la comédie de MM. Janvier et Ballot manquant également et de vérité et de folie ; mais celles qui l’avaient précédée manquaient de tant d’autres choses encore ! Ce n’est pas, d’ailleurs, une comédie : un vaudeville seulement, parce que c’est une suite et une combinaison d’incidens, et que les incidens comiques, au besoin grotesques, constituent le vaudeville, comme les incidens pathétiques, le mélodrame. Du moins ce vaudeville est-il plaisant, et les quiproquos auxquels il donne lieu, quiproquos non de personnes, mais de situations et de sentimens (signe d’un art déjà moins vulgaire), ne sont pas d’une méprisable gaîté.

Les Amans légitimes pourraient prendre pour sous-titre : Divorce blanc. Mariés depuis deux ans, le vicomte Paul de Puissec et la vicomtesse Huguette, née Beaudoin, s’aiment follement et vivent de même. Ils jettent l’argent par toutes les fenêtres de leur hôtel et dévorent régulièrement en trois mois un revenu annuel de soixante ou quatre-vingt mille francs. Quant au capital, la prévoyante Mme Beaudoin, qui l’a fourni, en assura le salut éternel par la stipulation du régime dotal, et contre cette loi d’airain, sans l’entamer, nos deux tourtereaux usent leur bec rose, ce dont ils enragent. Femme, fille, épouse d’avoués et de syndics, Mme Beaudoin brave la meute en vain hurlante des créanciers, et quand les enfans prodigues crient misère, elle leur envoie des secours, mais en nature : dindes truffées et pâtés de foie gras. Ce n’est pas les vivres qu’elle coupe. Aux deux jeunes gens à bout d’argent comptant et de patience, l’usurier Letourteau signale un expédient ingénieux : le divorce fictif et provisoire, le temps seulement de croquer de compagnie et en cachette la dot redevenue disponible ; après quoi remariage, sous un régime re-dotal, qui ne trouvera plus à séquestrer que des restes, s’il y en a.

Aussitôt fait que dit : fausse querelle et fausse demande en divorce, au grand ébahissement de Mme Beaudoin et de M. de Puissec père. Et le second acte nous montre les amans légitimes, leurs rendez-vous et leurs secrètes amours. Mais les parens veillaient, surveillaient ; ils découvrent la supercherie et courent au tribunal décommander le divorce. Heureuse insouciance et mépris serein du code de procédure ! La pièce ici paraît finie, mais recommence aussitôt. Pour des raisons qu’il serait long de déduire, et qui d’ailleurs n’ont rien de profondément psychologique, un ami de Paul, Dumoustier, qui a hérité de lui une amie légère, Fannoche, se croit trompé par celle-ci, et avec Paul, ou sur le point de l’être. Alors il n’imagine pas de meilleure vengeance que d’amener la jeune personne chez Paul et de l’y laisser, elle, son chien, son chat et sa guenon. Rentre naturellement Huguette, qui tombe au milieu de la ménagerie. Les parens l’y rejoignent. Fureur d’Huguette, et fureur sincère cette fois, mais que les parens ne prennent plus au sérieux et tiennent pour une nouvelle feinte ; explications aussi vaines que désespérées de Paul avec sa femme, ahurissement de Fannoche, contemplant de ses beaux yeux bêtes cet imbroglio, son œuvre involontaire et inconsciente. Et nous repartons pour le divorce, le vrai maintenant, pas le blanc, la mère d’Huguette et le père de Paul continuant de n’y pas croire et d’exaspérer la crise conjugale par leur malin sourire et leur tranquillité. Tout le troisième acte est fait, un peu bien longuement, de ce contraste et de ce quiproquo. Huguette, hors d’elle, menace de se faire enlever par Dumoustier, qui s’y prête en rechignant et que Puissec finit par souffleter. Du coup, Mme Beaudoin mère et Puissec père prennent peur et courent derechef au tribunal pour réintroduire l’instance en divorce. Mais en leur absence, on s’explique, on s’excuse, on s’attendrit, on s’embrasse, et les parens trouvent en revenant les oiseaux rentrés dans leur cage dotale et dorée.

Il y avait, rien que dans le titre de ce vaudeville, une idée, mince et déjà connue, mais une idée de comédie ; l’étude était possible, ou l’esquisse, d’amoureux mariés s’aimant comme s’ils ne l’étaient pas (mariés), la femme jouant à la maîtresse et le mari à l’amant. Ce jeu-là se joue volontiers aujourd’hui. La clandestinité, les précautions, l’appareil enfin des irrégulières amours finissant par altérer et pervertir légèrement l’amour légitime, l’influence de la forme sur le fond, et si vous voulez, du culte sur la foi, c’eût été pour Gustave Droz ou Claude Larcher un assez joli cas de psychologie conjugale et de fine dépravation d’alcôve. C’est parce que cette idée n’a été qu’effleurée que nous sommes restés dans le vaudeville, mais encore une fois le vaudeville amusant, avec une teinte générale d’ironie, presque de cynisme fringant, les de Puissec en somme étant d’affreux petits drôles et la belle-mère ne valant guère mieux ; avec une pointe aussi de sentiment au troisième acte, lors des réminiscences nuptiales qui réconcilient le ménage : le foyer, les meubles connus, le coupé, si étroit qu’on n’y était bien qu’à deux, et enfin le θάλαμον ϰαὶ λεχος (thalamon kai lechos) qu’embrassait Alceste, le notumque cubile que pleurait Didon et que cette petite Parisienne d’Huguette regrette aussi et, ma foi, d’un assez gentil regret.

Mais la fleur ou la perle de l’œuvre, c’est le personnage de Fanny Langlois, Fannoche, cette bécasse ahurie, passive, rejetée de Dumoustier à Paul et réciproquement, indifférente à l’un et à l’autre, pourvu qu’elle soit « avec quelqu’un, » toujours prête à croire qu’on lui fait des farces ou qu’on lui dit des inconvenances, et promenant à travers le second acte, le plus divertissant, ses yeux « d’herbivore » et son éternel « positivement, » d’un comique aussi adverbial et aussi nature que le « turellement » de Mme Hettema. Et le rôle entier est la justification et le commentaire d’un terme familier, mais nécessaire à notre langue et à notre temps : le terme de grue, qui seul désigne et définit tout ce qu’il y a du volatile, non pas dans un caractère, mais dans une classe de personnes et, comme disait Diderot, dans une condition.

Les Amans légitimes sont très bien joués par tout le monde, merveilleusement par Mlle Demarsy. On ne verra jamais plus de naturel et de vérité, jamais une interprète aussi adéquate à son rôle. Ce n’est pas une Fannoche, c’est le type même de Fannoche, c’est Fannoche en soi.

L’amour, ou la manie du théâtre, et, comme disait Nietzsche, la thèâtrolâtrie, est un des dangers de notre époque. Deux hommes du plus grand talent viennent d’y tomber, chacun à sa façon : MM. Pierre Loti et Jules Lemaître. Le théâtre veut tout envahir et tout accaparer. Il ne respecte rien. Ne s’est-il pas emparé hier d’une œuvre, d’un chef-d’œuvre, sur lequel il avait moins de droits que sur tout autre : Pêcheur d’Islande ? Il nous a pris notre rêve, notre émotion et nos larmes, pour les matérialiser ; je nomme à dessein d’un vilain mot une vilaine chose. Et M. Loti, qui pouvait défendre son livre, s’y est attaqué le premier. Imprudent, qui a voulu voir avec ses yeux ce qu’il avait vu avec son âme.

Pêcheur d’Islande, roman ; dit la première page du volume ; poème plutôt, poème antique, et ce poème, l’auteur, qui ne lit jamais, semble l’avoir écrit, comme écrivaient, que dis-je, comme chantaient les rapsodes autrefois, qui ne lisaient pas non plus, car il n’y avait encore rien à lire. Homère, voilà celui que le Loti de Pêcheur d’Islande rappelle le plus, l’Homère de la πολυφλοίσϐοιο θαλάσσης (poluphloisboio thalassês), de la mer retentissante, et des mortels qui la regardent et l’écoutent en se rongeant le cœur. Dans Pêcheur d’Islande, l’humanité et surtout la nature ont quelque chose de trop primitif et de trop grand pour le théâtre. Que pouvaient devenir sur les planches le ciel, la lande bretonne, la pâle Islande, le Tonkin jaune, et l’Océan, ici plus que nulle part ailleurs père de la vie et de la mort ! La mise en scène, disait-on, nous rendra les paysages, grâce aux décors, qui seront des descriptions fixées. Nous les a-t-elle rendus ? Et puis ces décors, si exacts, si beaux même, si habilement plantés qu’ils soient, nous ne les voyons jamais que par nos yeux, à nous, tandis que le roman nous les montrait par les yeux de M. Loti, des yeux dont la vision supplée à la nôtre, l’illumine et l’agrandit.

Pêcheur d’Islande. Rien que ce titre a perdu sa couleur. Au théâtre, on le voit à peine pêcheur, le beau Yann, et de l’Islande que voit-on, de l’Islande qui, dès le début du livre, apparaissait : « Ils étaient cinq, aux carrures terribles, accoudés à boire, dans une sorte de logis sombre qui sentait la saumure et la mer. Le gîte, trop bas pour leurs tailles, s’effilait par un bout comme l’intérieur d’une grande mouette vidée ; il oscillait faiblement en rendant une plainte monotone, avec une lenteur de sommeil. » Au lieu de cette mouette effilée, nous avons vu un bateau de carton, à peine plus vrai que le navire d’Haydée ou celui de l’Africaine ; au lieu du soleil et de son halo, deux énormes pains à cacheter concentriques. Est-ce là « la grande lampe blanche… qui se traînait sans force, avant de faire au-dessus des eaux sa promenade lente et froide, commencée dès l’extrême matin ? » Rouvrez, rouvrez le livre, vous qui voulez revoir et les nuits et les aurores hyperborées, et le ciel très couvert, très épais, dans lequel « il y avait çà et là des déchirures, comme des percées dans un dôme, par où arrivaient de grands rayons couleur d’argent rose… Les nuages inférieurs étaient disposés en une bande d’ombre intense, faisant tout le tour des eaux, emplissant le lointain d’indécision et d’obscurité. Ils donnaient l’illusion d’un espace fermé, d’une limite ; ils étaient comme des rideaux tirés sur l’infini, comme des voiles tendus pour cacher de trop gigantesques mystères qui eussent troublé l’imagination des hommes… Le monde changeant du dehors avait pris un aspect de recueillement immense ; il s’était arrangé en sanctuaire, et les gerbes de rayons, qui entraient par les traînées de cette voûte de temple, s’allongeaient en reflets sur l’eau immobile comme sur un parvis de marbre. » Est-il rien de plus contraire que la précision et la sécheresse d’un décor à ces marines incertaines, à ce flottement et à cette mollesse des choses !

La Bretagne peut-être a moins perdu ; trois tableaux ont fait une sensation profonde : le seuil de la chaumière de la pauvre grand’mère Moan, avec le banc où Yann et Gaud se promettent l’un à l’autre, le vieux banc qui, depuis un siècle, en avait tant vu, de ces mélancoliques amours ; puis, sur la falaise, le porche de la chapelle où Gaud, venue pour tromper son angoisse, dénombre avec effroi sur les plaques de marbre les noms de tant de Gaos qui jamais ne sont revenus ; enfin, sur la falaise toujours, la croix de pierre embrassée par la pauvre femme. L’effet de ce décor et de cette étreinte a été très grand ; il l’eût été encore davantage, si personne n’était venu relever Gaud et l’emmener, si dans la solitude et le silence du tableau vivant, la toile était descendue comme elle était montée, sur la mer infinie et muette, sur cette femme prosternée et cette éternelle attente.

N’importe, la nature échappe au pouvoir du théâtre et devrait échapper à ses ambitions. A ceux qui la veulent mettre en scène elle se refuse, et leur dit : Qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ? Il me plaît d’ignorer votre métier, vos procédés et vos artifices. Je ne m’exposerai pas au feu de vos quinquets, le seul qui ne purifie pas. Je me prête, je me donne même aux artistes : aux peintres, aux musiciens, aux poètes. Je n’appartiendrai pas aux brosseurs de châssis ; je n’obéirai jamais au sifflet des machinistes. Je ne suis pas comédienne, moi ; je suis la grande véridique, et le théâtre peut bien imiter l’humanité tout entière, ses pensées et ses passions, il ne me copiera jamais. Il ne me dérobera ni l’azur de mon ciel, ni la fraîcheur de mes bois, ni la douceur de mes vagues, ou leur colère, ni le parfum d’une seule touffe de genêt fleurie au revers d’un fossé breton.

Qu’a-t-il fait encore, le théâtre, de la continuité du récit, qui se déroulait sans fin, comme là-bas, en Islande, les blanches mousselines de l’air et les moires changeantes des eaux ! De longs et nombreux entr’actes ont haché le poème et notre émotion. Qu’a-t-on fait encore de ces brusques retours qui rapprochaient parfois, au travers de l’espace, les êtres qui s’aiment, séparés par des milliers de lieues ! Que sont devenus ces coïncidences tout à coup dévoilées, ces tragiques synchronisâtes, et ce même soleil éclairant la mort du petit-fils, la détresse de l’aïeule et l’activité sombre de Yann, l’ami, le grand frère, le beau pêcheur silencieux !

Enfin, contre le théâtre toujours, non plus contre le matériel, mais contre les gens de théâtre même, je ne dis pas contre cette interprétation, mais contre toute interprétation, il m’a semblé que dans une œuvre aussi vraie, aussi simple, aussi pure, je ne sais quoi de mystérieux et d’auguste protestait. Elles répugnent au moindre mensonge, fût-ce celui du talent, aux attitudes étudiées, au maquillage, elles voudraient presque de vraies larmes, de vrais désespoirs, comme de vrais paysages, ces grandes choses sincères, et ces belles paroles primitives, des lèvres peintes n’auraient jamais dû les prononcer. Représenter Pêcheur d’Islande, c’était forcément le profaner ; il fallait respecter dans l’asile, dans le sanctuaire du livre, ce poème de deux infinis : la mer et la douleur.

Les artistes pourtant ont fait de leur mieux et ce mieux est bien ; Mlle Dufrêne seule a montré dans le rôle de Gaud un peu d’afféterie et d’apprêt. Mais M. Guitry, avec la carrure de Yann, en a la rudesse à demi sauvage. Le farouche pêcheur m’a rappelé le chasseur antique, l’Hippolyte d’Euripide, et l’amoureux de la mer ressemble à l’amoureux de la forêt. Enfin Mme Marie Laurent a été admirable quand « avec son chevrotement de vieillesse, comme un pauvre écho fêlé redirait une phrase indifférente, » elle a murmuré ces simples mots : « Mon petit-fils qui est mort ! » et que, croisant, comme dit encore M. Loti, ses mains gercées de laveuse, elle a, du bout de ses pauvres vieilles lèvres, récité le Poster noster.

Quelques morceaux de musique accompagnent le drame. Le plus laid est certainement celui qui précède le tableau du bateau. Pauvre pays de Bretagne, où l’on chante pourtant de si jolies chansons î Feuilletez le recueil de M. Bourgault-Ducoudray ; c’est le meilleur moyen d’oublier les entr’actes symphoniques de M. Guy Ropartz.

Que l’art ou le métier du théâtre ait tenté M. Loti, soit ; c’était l’inconnu pour ce voyageur. Mais que les coulisses (et quelles coulisses ! ) aient séduit M. Lemaître, qui les connaît, on peut s’en étonner. Car, il n’y a pas à dire, ils l’ont séduit, les cabotins ; ils ont pris toute son attention, et même, je le crains, un peu de ses sympathies. Il a beau les fustiger, il y va de main morte ; on sent qu’il leur pardonne, on prend même peur qu’il ne les aime, à le voir s’occuper et s’amuser d’eux avec cette complaisance. Complaisance indigne de lui. Que vous ou moi nous eussions fait Flipole, rien de mieux, et nous pourrions nous en vanter ; mais que ce soit M. Jules Lemaître, un des plus rares esprits d’aujourd’hui, j’avoue que je le regrette un peu. « Veux-tu que je te dise ma pensée ? C’est justement parce que je te place très haut que je me permets de faire des réserves sur la qualité de ton succès. » Ce que dit là Flipote à son mari, je le dirais à M. Lemaître, si j’avais l’honneur de le tutoyer. Sans chicaner l’écrivain ou l’artiste sur le choix de son sujet, on doit pourtant admettre qu’il y a de très petits, de trop petits sujets : tel celui de Flipote, à la fois insignifiant et indifférent. Vous savez quel il est, de quelle particularité et de quelle ténuité. Trop particulier d’abord, le monde des théâtres étant relativement restreint, et fermé à la plupart d’entre nous. Peu de gens le fréquentent, ce dont on doit féliciter les autres ; peu de gens, par conséquent, s’y intéressent. Encore l’intérêt que peut y prendre cette minorité semble-t-il d’un ordre plutôt inférieur. Superposition ou substitution d’une vie factice à la vie réelle, du masque au visage, amalgame ou contradiction de ces deux existences, contraste ou confusion, je vais parler comme Schopenhauer, de l’homme (ou de la femme) comme représentation et comme volonté, voilà, pour un auteur dramatique, toute ou à peu près toute la psychologie des comédiens. Elle est sommaire, et peut-être M. Lemaître l’a-t-il épuisée, rien qu’à nous montrer, au premier acte, un Leplucheux vivant ou plutôt jouant sa petite vie avec de grands gestes et de grands mots. Encore était-il possible, témoin le Delobelle de M. Alphonse Daudet et la famille Cardinal de M. Ludovic Halévy, de marquer plus profondément sur des caractères l’empreinte cabotine, et de provoquer entre la nature et la moins naturelle de toutes les conditions, des conflits ou plus sérieux ou plus hautement comiques.

Qu’observe de plus M. Lemaître en son infime sujet ? La jalousie professionnelle et réciproque de Flipote et de son mari. Flipote aime Leplucheux en raison directe de ses succès à elle, et en raison inverse de ses succès à lui. Elle le hait dès qu’il commence à lui porter ombrage, et ce changement fait toute la comédie, petite étude de petites mœurs, croquis « éminemment parisien » (soit dit sans compliment) d’un ménage de cabotins et de ses accessoires. Les accessoires, c’est le directeur du théâtre, l’auteur, le protecteur de « l’étoile en herbe, » la tante de ladite étoile, le reporter en quête d’interview, l’habilleuse, et jusqu’à la fille de l’habilleuse, qui débute dans les rôles d’enfant. Autour de l’étoile, tout ce monde gravite : les satellites se heurtent, et de leurs rencontres jaillissent des scènes alertes et spirituelles, des traits d’observation gamine, des mots de planches et de coulisses, des termes d’argot ou de blague, « la boîte, la baraque, le bastringue, la mélasse, » le tout avec un parfum de ce que M. Montégut, je crois, appelait un jour « le royaume d’histrionie et puissant empire du cabotinage. »

Voulez-vous assister à la discussion d’un contrat entre une débutante d’opérette et son directeur, voir celui-ci « roulé » par celle-là, allez ouïr le premier acte de Flipote. Vous apprendrez comment se débattent d’aussi graves questions et des intérêts aussi considérables. Pour une jeune personne qui, la veille, a « doublé » Mlle Lydie Pastel dans la Fille à Marcassin, qu’y a-t-il de plus avantageux de toucher deux mille francs par mois et vingt-cinq francs de feux, ou seulement quinze cents francs, mais cinquante francs de feux ? Que si par hasard vous ignoriez ce que c’est que des « feux… » Mais je ne vous ferai pas cette injure. Puis, le second acte vous introduira dans la loge de Flipote, où, à la lumière des lampes électriques, parmi les boîtes à poudre, les pots de fard et les pattes de lièvre, vous vivrez une vie agitée et fiévreuse, au bruit lointain des applaudissemens et des huées tour à tour. Alors vous serez témoins des vicissitudes qui peuvent, selon les hauts et les bas d’une première, dans l’espace d’un entr’acte, entre « le deux » et « le trois, » bouleverser des âmes cabotines et directoriales ; vous verrez, comme dit Bossuet, toutes les extrémités des choses humaines, et ce second acte vous fera paraître un de ces exemples redoutables qui étalent aux yeux du monde sa vanité tout entière. Aux yeux du monde des théâtres, et sans doute le dessein de M. Jules Lemaître était de nous donner une telle leçon, mais telle est aussi la vanité de ces choses, que c’est vanité encore de nous montrer qu’elles sont vaines. Heureusement il ne s’agit ici que d’un délassement et, je veux l’espérer pour le merveilleux talent de M. Lemaître, d’une exception. Le délicieux critique des Débats, l’auteur de Révoltée, du Député Leveau et de Mariage blanc, a ses jours de gaminerie ; mais il a ses lendemains aussi, que je préfère, pour leur sérieux, leur douceur, leurs pensées profondes, et quelquefois, leur tendre mélancolie.

Les comédiens de Flipote ont montré de la grandeur d’âme et rendu à M. Lemaître le bien pour le mal. Tous, mais avant tous M. Galipaux, ont joué, ou se sont joués à merveille.


CAMILLE BELLAIGUE.