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Revue dramatique - 14 septembre 1885
Revue des Deux Mondes3e période, tome 71 (p. 455-465).

Odéon : Venceslas, l’École des vieillards. — Comédie-Française : Don Juan d’Autriche.


Rotrou et Casimir Delavigne, ces deux noms rapprochés étonnent. Dieu sait que je suis innocent de toute intention de parallèle ! Mais, dans cette demi-saison où les directeurs de théâtre n’espèrent que des recettes médiocres, ces deux revenans ont paru. Ne peut-il pas arriver, si l’on feuillette un album historique de l’armée française, qu’on s’écrie : « Voici Bassompierre ! » et aussitôt après : « Voici un officier de la garde nationale ! » Il ne s’agit pour cela que de passer un certain nombre de pages. Rassembler Venceslas et Don Juan d’Autriche, c’est prendre, en quelque manière, l’art dramatique français par les deux bouts. Et pourquoi pas ? Nous sommes trop accoutumés peut-être à ne regarder que l’entre-deux ; nous ne connaissons plus l’inventaire de nos richesses nationales ; parmi les joyaux de notre couronne, il nous suffit à l’ordinaire de regarder quelques bijoux parfaits, œuvres de lapidaires et d’orfèvres qui nous paraissent divins. Les pierres en sont toutes pures, la taille et la monture assez belles pour mériter d’être nommées classiques ; est-ce une raison pour que de vieux brillans travaillés et sertis avec un goût moins sûr n’aient pas encore leur prix ? Quelle solidité visible ! quelle limpidité ! quel éclat ! .. C’est pour Rotrou, au moins, que je file cette métaphore : les vers de Venceslas, voilà mes vieux brillans. Mais, à l’autre extrémité de la vitrine, dont le milieu est occupé par les chefs-d’œuvre que l’on sait, pourquoi ne pas souffrir, accommodée avec soin à la mode de 1835, une parure d’améthyste ? Ce sera Don Juan d’Autriche.

Venceslas à l’Odéon ! De bonne foi, cette annonce, à la dernière page d’un journal parisien ou sur une colonne des boulevards, n’a rien qui séduise l’oisif en quête d’un divertissement. Un tel voyage vers un tel but, c’est un pèlerinage qui ne convient qu’à des critiques, à des professeurs, à quelques maniaques de littérature… Venceslas ? .. Ah ! oui ! Venceslas et Saint Genest, deux tragédies ou plutôt deux titres entrevus naguère au collège, dans le crépuscule qui précède Corneille et Racine, comme Rhadamiste et Zénobie et Mérope dans le crépuscule qui les suit. On a lu quelques vers extraits de ces ouvrages, en petit texte, au bas des pages d’un livre de classe. Depuis, si l’on s’en est souvenu, c’est au foyer de la Comédie-Française, en remarquant le buste de l’auteur pour sa fière mine de joli capitaine, ses moustaches et sa royale. Qui l’aurait cru que ce cavalier de physionomie si vive fût le précurseur du vieux Corneille ? Oui, le précurseur, quoique né trois ans après lui, à ce que disent les savans ; Corneille débutant put avoir l’ambition de l’égaler. D’ailleurs même ses pièces écrites, s’il faut en croire les spécialistes, après le Cid, Cinna, Horace et Polyeucte, même celles-là, autant qu’on s’en rappelle des citations et qu’on peut s’en faire une idée, paraissent antérieures d’un demi-siècle à ces chefs-d’œuvre. Il semblerait que le clair soleil du XVIIe siècle ne se fût pas levé pour Rotrou et qu’il eût tâtonné encore dans les ténèbres d’une demi-barbarie. Un burgrave, voilà ce qu’il est dans la lignée des tragiques ; cinq grands actes d’un tel homme, c’est de quoi faire reculer tout bachelier qui ne se donne pas des airs de docteur. Et Venceslas encore ! O le titre rébarbatif ! Présenté par Rotrou, un héros grec ou romain, pour nous autres gens de race latine, eût déjà été d’un abord assez rude ; faut-il affronter cet ours ? Et dans l’Odéon, cette caverne ! .. Rotrou, Venceslas, Odéon, trois noms à renverser quiconque ne se pique pas d’être un explorateur.

Voilà dans quels sentimens, l’autre soir, en nous voyant partir pour cette épreuve, étaient restés nos amis et nos proches. Et même parmi nous, spectateurs réunis par le devoir, par la curiosité ou par quelque hasard, combien étaient d’une humeur à peu près pareille ! C’est que Venceslas, représenté pour la première fois en 1647, applaudi souvent au cours du XVIIe siècle et du XVIIIe, et derechef sous le premier empire, n’a pas été joué depuis, sinon à l’Odéon en 1842, à l’Odéon en 1867, et dans les matinées de M. Ballande. Son compagnon Saint Genest, qui date de 1646, n’a reparu sur la scène qu’en 1845 et en 1874. Cosroès, le troisième ouvrage tragique de Rotrou qui soit regrettable, est ignoré au théâtre depuis 1704. Aucun régisseur ne connaît les Sosies, cette comédie qui se ferait agréer encore après Amphitryon ; ni cette autre, la Sœur, dont Molière a sauvé du moins quelques bribes en les transportant aux Fourberies de Scapin, à l’Avare, au Bourgeois gentilhomme ; ni Laure persécutée, cette tragi-comédie qu’on serait tenté d’attribuer à un aïeul de Marivaux ; ni cette autre, si plaisante et mélancolique, Don Bernard de Cabrère, — ni le reste ! Nous honorons comme un ancêtre l’auteur de Venceslas, et nous savons que cette tragédie est son chef-d’œuvre ; soit ! On raconte que, récemment, le plus âgé des membres de l’institut, M. Chevreul, ayant fait la connaissance de M. Labiche, de l’Académie française, lui dit par courtoisie : « Ah ! monsieur, j’adore le théâtre ; ., malheureusement, je n’y suis plus allé depuis la mort de Talma. » Notre dévotion à Rotrou est aussi patiente et modeste que le goût de M. Chevreul pour le théâtre ; et si, d’aventure, il « adore » Venceslas, le vénérable chimiste n’a rien perdu, au moins sur ce chapitre, à ne plus fréquenter les salles de spectacle ; c’est justement depuis Talma, qui faisait Ladislas, Monvel faisant le vieux roi, c’est depuis Talma qu’on n’a risqué de ce chef-d’œuvre qu’une reprise notable : M. Maubant succédait à Monvel et M. Dupont-Vernon à Talma ; ce n’est qu’après dix-huit années qu’on renouvelle cet essai.

Cependant, à peine le rideau levé sur l’entretien de Venceslas et de Ladislas, nous sommes surpris et pris par le ton de ce style : par la propriété des mots, par la fermeté de la phrase, par la netteté du vers, par l’ampleur du discours. Nous nous regardons comme des promeneurs qui, au fond d’une tranchée où ils cherchaient quelques débris, aperçoivent un admirable groupe antique. Bientôt la force des caractères, aussi bien que celle du langage, se fait sentir. Quel est ce Venceslas ? Quel ce Ladislas ? Dans quelle Pologne vivent-ils ? Peu importe : dans une Pologne rêvée par le poète assurément, et que les historiens négligent ; mais ce n’est point cette province trop fréquentée de l’empire de la convention où trop de mannequins ont déclamé des tirades soufflées par un bel esprit ; c’est un pays idéal qu’habitent de véritables héros, c’est-à-dire des caractères d’hommes, et des caractères animés de passions. Voici bien un vieillard, un père et un roi : ayant beaucoup vécu et beaucoup régné, il connaît le cœur humain et le juge sans colère ni faiblesse ; il connaît l’art de gouverner et ses difficultés, — si bien qu’il les décrit deux cent vingt-trois ans avant M. Sardou, comme fera, dans le premier acte de Rabagas, le prince de Monaco ; — il est averti des désordres de son fils aîné, de ses violences privées, de ses impatiences presque séditieuses, de sa haine contre le ministre et même contre un frère ; il s’en afflige, il le réprimande, il le conseille avec vigueur et mansuétude. Cette majesté familière, cette émotion gravement contenue nous donnent l’illusion de la vie, d’une vie naturellement héroïque, et nous voilà touchés. M ai s combien plus impérieusement Ladislas nous emporte ! Il ne souffre pas, celui-là, que personne lui soit indifférent ; il n’est pas atteint, comme tant de jeunes princes de théâtre, d’une élégante chlorose ; un sang merveilleusement riche bouillonne en lui et le colore. Il a hâte d’être roi ; hâte aussi de posséder la femme qu’il aime, et qu’il ne permet pas qu’un autre convoite. Vainement il se fatigue à la chasse, à la guerre, où il s’est déjà fait un nom redoutable, et dans des débauches où le bruit public assure qu’il n’épargne pas plus que la vertu des femmes la vie des hommes. Il ne faut pas moins que l’exercice du pouvoir pour satisfaire son énergie, et la faveur du peuple, malgré le scandale de ses mœurs, parait l’y convier. Il est de ces princes héritiers qui sont, aussi bien que les enfans terribles, les enfans gâtés des nations ; plus méchant que mauvais, il plaît ou plutôt il ravit ; il a le charme des libertins et le prestige des victorieux. Qu’on lui permette un noble emploi de ses passions, qu’on les détourne vers de royales besognes, il ne restera qu’à l’applaudir. Comme il séduit les Polonais, il séduit le public : il est si vif et si neuf pour un prince de théâtre ! Survient « l’infant » Alexandre, plus jeune, plus pur, mais aussi impétueux ; il aime secrètement la même femme que Ladislas, il en est aimé. Ce matin, pour la défense du ministre qui couvre cet amour, il a mis l’épée à la main contre son frère ; volontiers il la tirerait encore. Et voici que, devant nous, Venceslas leur commande de s’embrasser ; le vieux dompteur rapproche les têtes de ces lions ennemis et les contraint de se baiser ; ils se baisent en grondant, et leur frisson se communique à la salle. Vive Rotrou ! Ses personnages sont des hommes en qui palpite encore le fauve, et non exténués jusqu’à n’être que des fantômes. Une odeur de tragique s’exhale de son œuvre : quoi de plus rare, hélas ! dans la tragédie ?

Le second acte et le troisième font des impressions moins fortes ; les caractères nouveaux qui s’y développent appartiennent à la compagnie ordinaire du tripot de Melpomène. L’infante Théodore est une émule de l’infante du Cid ; Cassandre, « duchesse de Cunisberg, » aimée des deux frères, est peut-être de la famille de Chimène, mais issue d’une pauvre branche, d’une branche greffée où la sève n’abonde pas. Fédéric, « duc de Curlande » et ministre de Venceslas, est de ces généraux exemplaires et parfaitement honnêtes gens que les coulisses ont produits à peu de frais pendant un siècle et demi. D’ailleurs, la vertu de Cassandre et l’amour de Ladislas, qui se livrent un combat pendant ces deux actes, ont le tort de parler le jargon romanesque à la mode de Paris pour l’an 1G ! |7 : trop d’ « yeux adorables » y font trop de « captifs » et trop de a misérables ; » trop de a glaçons » et trop de « flammes » arment une « inhumaine » contre un soupirant. Il faut reconnaître pourtant, sous ces ornemens de la galanterie, une vraie passion : la jalousie de Ladislas, quoique travestie au goût du jour, se démène furieusement ; il aime tout de bon et trouve, parmi ces fioritures qui sonnent faux, ‘ de justes paroles d’amour :

Que je la voie au moins, si je ne la possède !

De même, l’amitié d’Alexandre et de Fédéric, entre des tirades convenues, nous fait entendre une voix sincère :

L’ami qui souffre seul fait une injure à l’autre. D’ailleurs, l’action est bien menée ; l’intrigue, un peu trop ingénieuse à notre gré, se noue solidement ; nulle part, avant d’arriver là, le drame ne languit. Éveillée par le premier acte, l’attention du spectateur, sans recevoir encore toutes les récompenses dont elle a conçu l’espoir, est soutenue jusqu’au quatrième.

Ici, vraiment, cet espoir est passé. Rien de plus émouvant, que je sache, en aucune littérature, ni qui nous émeuve plus simplement que la rentrée de Ladislas au palais après cette nuit où, croyant tuer le duc, il a tué son frère, et que sa rencontre avec son père, et que sa surprise quand le duc parait. C’est ici un grand dramaturge qui confronte ses personnages, un grand poète qui les fait parler. L’aurore qui se lève sur le château de Macbeth après l’assassinat de Duncan n’est pas plus solennelle ni plus touchante que celle-ci. — Déjà, murmure le compagnon de Ladislas,

déjà du jour la lumière naissante
Fait voir par son retour la lune palissante…

— et le meurtrier, blessé lui-même, encore frémissant de son crime, ajoute à demi-voix :

Et va produire aux yeux les crimes de la nuit !

Une porte s’ouvre. Qui vient là ? C’est le père. Il échange avec son fils des questions sur la cause d’une promenade si matinale ; il explique, pour sa part, dans une sorte de cantilène dont la mélancolie est merveilleuse, comment, à mesure qu’il approche de la mort, il prend sur ses nuits pour ajouter à ses jours :

Je me vois, Ladislas, au déclin de ma vie…

Ladislas, pour sa réponse, avoue franchement l’attentat qu’il a cru commettre :

Le duc est mort, seigneur, et j’en suis l’homicide.

Alors entre le duc ; il est tranquille et présente, comme un message insignifiant, une demande d’audience de Cassandre. Le roi le considère avec étonnement et se retourne vers son fils. Dans quelle stupeur et dans quelle angoisse celui-ci ne regarde-t-il pas l’homme qu’il pensait mort :

M’as-tu trompé, ma main ? Me tromper-vous, mes yeux ?
Si le duc est vivant, quelle vie ai-je éteinte ?

Depuis Œdipe, aucun héros de théâtre ne fut serré dans une plus cruelle passe ; aucun n’exprima sa détresse avec moins de rhétorique, avec autant de naturelle poésie. Comment Cassandre ensuite vient tenir son rôle de Chimène et réclamer justice ; comment Ladislas se soumet d’avance au châtiment et comment Venceslas le promet, on pouvait le prévoir. Mais ce qu’on ne prévoyait guère, c’est par quels ressauts l’intérêt, qui menace de tomber, est relevé plus haut jusqu’à la fin ; ni cette fin surtout, l’une des plus surprenantes, l’une des mieux justifiées pourtant et des plus véritablement sublimes qu’il soit donné de contempler à la scène. Ladislas est amené en présence du roi :

Venez-vous conserver ou venger votre race ?
M’annoncez-vous, mon père, ou ma mort ou ma grâce ?
— Embrassez-moi, mon fils. — Seigneur, quelle bonté ! ..
— Armez-vous de vertu, vous en avez besoin…
— S’il est temps de partir, mon âme est toute prête.
— L’échafaud l’est aussi, portez-y votre tête.

Après cette incertitude où nous sommes restés, comme Ladislas lui-même, sur sa perte ou son salut, nous estimons qu’il est perdu, que la pièce va finir banalement par la punition du méchant, et que Venceslas se tiendra satisfait d’avoir joué les Brutus. En vain nous savons que, par un artifice, il est possible que le duc demande sa grâce : comment le roi l’accorderait-il ? Il l’accorde pourtant, ou du moins il la procure par un moyen grandiose encore qu’il soit subtil. Absoudre le coupable, il ne le peut :

La justice est aux rois la reine des vertus,
Et me vouloir coupable est ne me vouloir plus.

Mais il abdique en sa faveur : qui donc jugerait un roi ?

Soyez roi, Ladislas, et moi je serai père.

Que ce dénoûment nous étonne, nous chétifs, à qui l’idée de la royauté, de son élévation, de son privilège et de sa vertu propre n’est plus toute présente, il est possible ; mais notre étonnement est de l’admiration, comme devant un beau coup de foudre ; plus fort sans doute que celui des contemporains de l’auteur, il est suivi peut-être, et presque aussitôt, de plus d’estime encore ; la réflexion ne fera ensuite qu’affermir cette estime.

En commençant de méditer sur cette dernière beauté de l’ouvrage et sur celles qui précèdent, nous acclamons Rotrou ; nous rappelons ses interprètes : M. Paul Mounet, qui prête à Venceslas la majesté de sa voix et une diction qui s’améliore ; M. Monvel, un débutant, le petit-fils du compagnon de Talma, chaleureux, distingué, destiné au succès dans des rôles où il faudra plus d’agrément que de force ; un autre débutant, M. Segond, plus vigoureux, mais dont l’articulation doit être corrigée ; une troisième recrue, Mlle Méa, qui joint déjà l’expérience à quelque charme ; enfin Mlle Barthélémy, qui semble avoir acquis de Mme Plessy l’art des nuances et à qui je souhaite seulement d’en effacer quelques-unes. Toute cette laborieuse troupe est à l’honneur : il n’avait pas paru qu’elle fût à la peine, tant l’assentiment du public, depuis la première scène jusqu’à la dernière, l’avait encouragée.

Tel est le procès-verbal exact de la découverte de Venceslas par une chambrée de Parisiens, le 29 août 1885. Le lendemain, je me suis donné le plaisir d’examiner « l’examen » de cette pièce par Marmontel. On sait qu’il l’avait « corrigée, » « rajeunie » pour plaire à Mme de Pompadour, en quoi, selon Voltaire, — qui eût volontiers corrigé de la sorte et rajeuni Polyeucte, — il avait rendu un très grand service au théâtre. » — « En 1759, raconte-t-il lui-même, une personne, dont la mémoire doit être chère aux gens de lettres, vivement frappée des beautés du Venceslas et non moins vivement blessée des défauts qui la défigurent, souhaita que du moins ils fussent adoucis, et nous proposa de les retoucher. » Il convient lui-même que si, « au spectacle de la cour, » on le félicita de ces changemens, « au spectacle de Paris, le public, par un froid silence, » eh parut « surpris ou fâché. » Mais ces « défauts, » qui, pour les délicats de ce temps, « défigurent » Venceslas, quels sont-ils ? C’est justement la plupart des « beautés » qui aujourd’hui nous « frappent » le plus. C’est le caractère de Venceslas que Marmontel veut épurer, sous le prétexte qu’on doit « trembler et s’attendrir » pour lui et que, lorsqu’il est couronné, « tous les cœurs doivent applaudir. » C’est le dénoûment, qu’il modifie pour « donner à l’action plus de moralité : » il exige que Cassandre se frappe du poignard habituel aux héroïnes, qu’elle punisse Ladislas en l’affligeant, et qu’ainsi elle satisfasse doublement à l’usage. Enfin et surtout, c’est la propriété des mots et la simplicité du style, qui ne lui paraissent presque partout que familiarité, grossièreté, bassesse. « La noblesse de l’expression, » suivant lui, n’était pas connue des Espagnols au temps de Francisco de Rojas, de qui Rotrou a imité cet ouvrage ; et l’art de ne choisir que des détails « nobles ou ennoblis, » aussi bien que celui de « voiler » les choses « aux yeux de l’imagination par une expression vague et légère,.. n’était pas connu avant Corneille et même n’était pas assez connu de lui. » Songez qu’en 1759, selon le témoignage de Marmontel, le carnage d’une bête, à la chasse, est une image « peu digne de la tragédie, » — et que serfs de leurs sens ne peut se souffrir, car l’adjectif « serf n’est plus du langage poétique ; » — lâcher une parole, malgré l’autorité de Chimène est une locution « commune ; » — manier « n’est plus reçu que dans le style familier, » dont il faut se garder comme d’une vilenie ; — loyal enfin est un mot « vieilli, » et « le style héroïque, qui l’a perdu, ne l’a point remplacé ! » Nous l’avons remplacé, ce beau mot loyal, et de la bonne manière : en le remettant à sa place. Et bien d’autres de même ! Et si quelques-uns, d’ailleurs, que nous n’attendions pas dans une tragédie, mais qui disent honnêtement ce qu’ils veulent dire, surprennent notre oreille, la surprise nous est agréable et nous les saluons comme bienvenus. Çà et là, sans doute, un rien nous fait sourire : même pour notre goût, ceci est une marque de trivialité, cela de préciosité. C’est l’infante qui se plaint « d’un léger mal de cœur ; » c’est le prince qui se réjouit que sa mort « plaise aux plus beaux yeux du monde. » Nous mettons ce dernier trait sur le compte de la mode ; nous attribuons le premier à la naïveté du temps, comme à sa liberté telle tournure qui, vingt ans plus tard, eût offensé la syntaxe ; nous passons outre avec indulgence : Shakspeare, acclimaté chez nous depuis Marmontel, nous a fait pardonner bien d’autres vulgarités et d’autres pointes ! Quant à l’ordinaire familiarité de ce style, c’est elle qui en fait la force ; et justement, cette force, avec celle des caractères, — d’où suit celle de l’action, — est ce qui nous plaît dans Venceslas : elle nous ragaillardit et nous enchante. Pourquoi la Comédie-Française, après cette expérience, ne préparerait-elle pas, elle aussi, une reprise ? M. Silvain jouerait excellemment le vieux roi, MM. Mounet-Sully et Duflos les deux frères. La rentrée de ce charmant, romanesque, héroïque Rotrou dans le concert de nos grands auteurs y mettrait un peu de variété. Ce n’est pas seulement par les taches ni par le fard qu’il rappelle Shakspeare, dont il fut, — aussi bien qu’un frère d’armes de Corneille, — un neveu français. Admettre au moins son chef-d’œuvre parmi les pièces que nos acteurs perpétuent, ce n’est que poser aux yeux du public un peu plus justement qu’on ne fait d’habitude les bornes de notre génie national.

Marmontel regrettait que le sujet de Venceslas ne fût pas « tombé entre les mains d’un Voltaire… » Tombé ! il disait bien. Est-ce pour exaucer Marmontel au-delà même de son vœu que la fortune mit le sujet de Don Juan d’Autriche entre les mains de Casimir Delavigne ? Ici encore c’est un père, un souverain, qui intervient dans la rivalité amoureuse de ses fils ; mais ce père est Charles-Quint, mais ces fils sont Philippe II et le futur vainqueur des Turcs et des Maures, le héros promis aux Alpujaras, à Tunis, à Lépante. En vérité, j’aimerais mieux que ce Venceslas, qui pourrait être, aussi bien que roi de Pologne, duc de Terre-Neuve, à l’exemple d’un autre personnage de Rotrou, j’aimerais mieux que ce Ladislas et cet Alexandre fussent échus au chantre de la Parisienne, et que l’auteur de Cosroès, par compensation, eût obtenu cette illustre matière. Le capitaine qui, de son camp de Namur, atteint d’une fièvre pestilentielle et devant mourir dix jours après, écrivait à son royal frère : « N’oubliez pas, sire, que nous tous, tant que nous sommes ici, et pour qui il y va de la vie dans ce terrible jeu, si nous la perdons glorieusement pour Dieu et Votre Majesté, nous aurons conquis une destinée qui, sous un rapport du moins sera digne d’envie, » — celui-là méritait d’être, ressuscité sur la scène par le lieutenant civil de Dreux, qui, restant à son poste au milieu d’une épidémie de fièvre pourprée, lit, trois jours avant sa mort, la fameuse réponse : « Au moment où je vous écris, les cloches sonnent pour la vingt-deuxième personne qui est morte aujourd’hui. Ce sera pour moi quand il plaira à Dieu. »

Je m’aperçois que je vais le prendre mal, et je me rappelle à temps que Delavigne n’a pas prétendu, cette fois, faire une tragédie ni même un drame, mais seulement une comédie émouvante par endroits et romanesque autant qu’historique. Il a composé du moins un vaudeville pathétique, dont l’invention industrieuse et la conduite habile feraient honneur à un premier clerc de maître Scribe. Il a mis dans les trois cinquièmes de l’ouvrage beaucoup de bonne humeur et même d’esprit ; s’il l’a distribué souvent, cet esprit, selon la formule du maître, pour complaire facilement et sûrement à des intelligences moyennes et à un goût médiocre, il serait injuste portant de ne pas le reconnaître et de lui faire constamment grise mine. D’ailleurs, puisque don Juan, à l’époque choisie ou plutôt imaginée par l’auteur, s’ignore lui-même et ne s’est encore prouvé par aucun acte, à la rigueur nous pouvons tolérer qu’on ne fasse de lui qu’un aimable et pétulant jeune premier, un don Juan-Déjazet. Mais quoi ! ma bonne volonté renâcle devant ce Philippe II et ce Charles-Quint. J’ai beau me dire que le dramaturge, surtout dans une œuvre légère, ne fait pas métier d’historien ; je suis tenté de lui demander, à ce compte, qu’il anime des ducs de Terre-Neuve et des amiraux qui font naufrage eu Silésie, mais qu’il ne dérange pas de si grands morts pour sa parade. Affubler de pareils noms des fantoches, c’est vouloir exploiter la badauderie, la crédulité publique : je me dérobe à cet abus de confiance. Dès que ce Philippe II, dès que ce Charles-Quint surtout est en scène, mon plaisir est inquiété comme par une indécence et par une tentative d’escroquerie.

Pourquoi est-ce Philippe II ? Parce qu’au milieu d’une méditation amoureuse, le personnage s’interrompt pour dicter un ordre concernant des hérétiques : « Tous au gibet ! » Pourquoi Charles-Quint ? Parce que, dans une cellule de monastère, ce vieillard dit à un novice : « Allez donner un coup d’œil à mes horloges ; je crois que le numéro quatre est en retard. » Reconnaissables à ces grossières marques, le fils et le père agissent et s’expriment, l’un en personnage de mélodrame, l’autre en personnage de vaudeville. Tout l’artifice de ce troisième acte, où l’on voit Charles-Quint à Sainte-Périne plutôt qu’à Saint-Just, me parait d’une mauvaise grâce presque insupportable : à grand’peine puis-je m’empêcher de grincer des dents, alors que j’entends ce politique, transformé à dessein en moine presque imbécile pour que le réveil de sa malice soit tout à l’heure plus piquant, échanger avec un Éliacin-Gavroche, — un « moinillon, » comme il l’appelle, — d’agaçantes facéties.

Le pis est que le langage, courant et agile tant qu’il s’agit de babioles, s’empêtre et s’alourdit justement alors qu’il faut s’élever à des objets d’importance. Les répliques plaisantes et lestes ne manquent pas ; mais Charles-Quint, faisant allusion au simulacre de ses funérailles, s’écrie : « C’est une idée que je veux exécuter en grand avant que la nature la prenne avec moi tout à fait au sérieux ; » — Philippe II, à qui lui parle de sa fiancée, Elisabeth de Valois, répond aussitôt : « Ce mariage politique n’est que le veuvage avec plus de contrainte et d’entraves ; » — l’héroïne, doña Florinde, à peine échappée aux bras du roi, qu’elle a fait reculer en lui déclarant qu’elle est juive, articule cette profession : « Mon mensonge fut de descendre par nécessité à feindre une croyance qui n’était que sur mes lèvres. »

Ce Charles-Quint, qui badine à son ordinaire, est représenté en perfection par M. Maubant : c’est assez dire pour qu’on le juge. M. Raphaël Duflos, pour le début duquel on a repris la pièce, peut vibrer à son aise ; il peut faire retentir perpétuellement sa voix grave et continuer sans relâche cette diction tendue : personne n’a le droit de lui objecter que Philippe II, s’il put avoir à peu près cette figure, cette silhouette et cette façon de se camper, fut moins bruyant et moins ronflant : est-ce Philippe II, en effet, qu’il a charge de représenter ? Mlle Tholer, munie du rôle de Florinde, n’espère sans doute qu’être plainte pour les efforts qu’elle y fait : toute la partie sérieuse de la pièce est la pire ; aucun talent ne donnerait le change là-dessus. Les personnages frivoles sont mieux partagés : don Juan, qui l’est pour les trois quarts, appartient à M. Delaunay ; l’excellent comédien en fait ce qu’on en peut faire : un Chérubin généreux et grandi. Mlle Müller est aimablement espiègle sous le froc du « moinillon » Peblo. M. Thiron, qui joue Quexada, est spirituellement débonnaire ; il trouve le moyen même, dans un passage pathétique, d’être délicieux.

Ai-je dit qu’il était bon de conserver au théâtre un spécimen du talent de Casimir Delavigne ? Eh oui ! à titre de document pour l’histoire de l’art dramatique français, il convient de maintenir en exercice un ouvrage ou quelques-uns de cet honnête et ingénieux artisan. Toutefois, pour monument de son savoir-faire, je préfère à Don Juan d’Autriche et même à Louis XI, — repris, cette année encore, à l’Odéon, — l’École des vieillards, remontée aussi sur cette même scène. On travaille vite sur la rive gauche, et l’on n’y travaille déjà pas si mal : après Venceslas, n’avions-nous pas vu le Jeu de l’amour et du hasard ! M. Amaury, en vérité, y tenait le rôle de Dorante comme je souhaiterais qu’il fût tenu à la Comédie-Française ; Mlle Nancy Martel y montrait de l’intelligence, Mlle Rachel Boyer de la bonne humeur, et M. Duard, un débutant, certaine fantaisie burlesque dont il trouvera de meilleures applications. Trois jours après, ce fut l’École des vieillards : moins heureux que les premiers spectateurs de cette pièce, nous n’avions dans les rôles de Danville et d’Hortense ni un Talma ni une Mars, mais seulement M. Albert Lambert père et Mlle Nancy Martel ; aidés de MM. Cornaglia et Paul Rameau, ils suffirent à leur tâche, et cette soirée fut agréable. C’est que Delavigne ici a choisi un sujet à son niveau ; dans la comédie de mœurs bourgeoises, il marche de plain-pied, allègrement.

J’entends bien que la chose est exécutée de façon anodine : le vieillard marié, quoique son rôle, dans une scène capitale, s’exalte jusqu’aux grands sentimens, — même jusqu’aux vers héroïques et de facture quasi cornélienne, — ce vieillard, dont l’imprudence doit nous être une école, en est quitte pour la peur ; il n’est mis en danger que pour rire, et l’on se contenterait d’être assuré d’un sort pareil au sien. Mais il se peut, en effet, que les Danvilles épousent des Hortenses, c’est-à-dire des femmes un peu futiles et tout à fait bonnes, qui s’effraient elles-mêmes des périls où leur vertu s’est une fois exposée. Le caractère existe assurément : l’auteur a licence de le choisir plutôt qu’un plus noir, s’il veut nous donner un avertissement plutôt qu’un sévère exemple. D’ailleurs, la versification, dans presque toute cette comédie, a plus d’agrément que de force ; elle convient à l’esprit selon lequel est traité le sujet ; elle est sèche, correcte, agile, propre aux digressions morales dans le goût de l’épître, aux petits traits qui sifflent doucement et piquent à fleur de peau. Si, parmi ces vers, il s’en trouve dont la langue et le tour sont parfaitement démodés, ce n’est pas un mal : ils s’accordent avec les costumes, ils achèvent de marquer la date de la pièce. Or, ce n’est pas ici un chef-d’œuvre qu’il s’agisse d’admirer en soi, mais un ouvrage distingué qu’il faut regarder surtout comme le représentant d’un genre et le témoignage d’une époque. Rotrou et Venceslas veulent être considérés de l’une et de l’autre façon ; pour Casimir Delavigne et Don Juan d’Autriche, même pour l’École des vieillards, la seconde suffit. A ces conditions, je suis fort aise que la pénurie de nouveautés et la saison aient permis ces reprises : même en tout temps et si les vaches grasses reparaissent, je consens qu’on n’oublie pas Delavigne et je supplie qu’on ne néglige plus Rotrou ; que MM. les directeurs ne nous fassent pas tort de ces parties extrêmes de notre patrimoine.


Louis GANDERAX.