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Revue dramatique - 14 septembre 1884
Revue des Deux Mondes3e période, tome 65 (p. 455-465).

Odéon : Louis XI. -— Vaudeville : Un Divorce, pièce en 3 actes, de MM. Emile Moreau et George André. — la Victime (reprise), comédie en 1 acte, de M. Abraham Dreyfus.


Revenir du Saint-Gothard au Vaudeville et de la nature à l’art en passant par l’Odéon et Casimir Delavigne, c’est prendre, pour achever les vacances, le chemin des écoliers. Après vingt-quatre heures de voyage, j’ai entendu Louis XI : j’espérais m’y reposer, mais point ! Des bravos inattendus ont perpétué mon insomnie : lundi dernier, 8 septembre 1884, Louis XI, de Casimir Delavigne, a été applaudi à l’Odéon.

Dire que l’effervescence fut aussi forte que le 23 octobre 1819, jour de la première représentation des Vêpres siciliennes, ce serait mentir. La foule ne bouillonnait pas sur la place ni dans les rues voisines ; des étudians, des clercs d’avoué, des employés de ministère ne se précipitaient pas, dès l’entr’acte, sur les marches du perron pour jeter à grands cris des bulletins de victoire. Car ce fut ainsi, efforçons-nous de le rappeler, que les choses se passèrent le 23 octobre 1819 aux abords de ce théâtre ; un panégyriste ajoute naïvement : « A l’intérieur, l’enthousiasme n’était pas moins vif. » Et ce furent les mêmes frais de faveur, ou peu s’en fallut, à chaque nouvelle pièce de l’auteur pendant une vingtaine d’années. Il fallait bien fêter de poète national des Messéniennes, le poète libéral opposé au royaliste Hugo. Horace Vernet aurait fait une pièce, on l’eût acclamée d’aussi bon cœur : Grenadier de Waterloo ou Bataille de Waterloo, Cheval du trompette ou Chien du Louvre, n’était-ce pas tout un ? N’était-ce pas tout un, alors que la royauté bourgeoise était assise en France, la Smala, — ou la Bataille d’Isly, — et cette réplique du dauphin Charles à la fille de Commines :

Mon oncle d’Orléans ne lui ressemble pas…
Des leçons de tous deux voyez la différence :
Olivier dit toujours que le roi, c’est la France ;
Et lui : « Mon beau neveu, me disait-il ici,
La France, c’est le roi, mais c’est le peuple aussi. »

Ces vers obscurs, encore qu’ils soient plats, un écho de la Parisienne les commentait clairement dans les mémoires :

Soldat du drapeau tricolore,
D’Orléans, toi qui l’as porté…

Ces vers, en 1832, mon grand-père dut les trouver bons. Conscrit de 1813 et bourgeois de 1830, comment ne pas honorer d’un zèle renforcé le chantre de la Parisienne et de la Napoléonne ! Comment ne pas mettre dans sa bibliothèque, pour les liguer à son petit-fils, les Œuvres complètes de M. Delavigne entre elles de Voltaire et de M. Scribe, au-dessus de Walter Scott, auprès de l’Histoire de la révolution de M. Thiers et de son Histoire du consulat et de l’empire ? Ainsi, auprès du briquet ébréché à Leipzig, voici le sabre de l’officier de garde nationale qui porte en damasquinage cette devise : « Ordre public. »

Non, ce n’est pas de cette tendresse particulière pour le poète ni de cette ardeur civique que le second Théâtre-Français était réchauffé l’autre soir. Mais ce jour de sa réouverture était un lundi, et, le lundi, l’Odéon fait fonction de capitale pour une certaine province de Paris, Je dis « province » et non « quartier, » car ce ne sont pas seulement des voisins, — quoique j’en aie vu rentrer chez eux, après le spectacle, en traversant la rue, — mais plutôt les habitans d’une certaine région morale de la grande ville qui se donnent rendez-vous, ce jour-là, dans cette salle. Le lundi, le prix des places est abaissé ; l’affiche annonce un ou plusieurs ouvrages du répertoire. Alors accourt un public de bonnes gens qui ont plus de goût pour les lettres que de lumières en critique, soit personnelles, soit empruntées. Ils regardent le théâtre à la fois comme une école du soir, comme le catéchisme de persévérance des hommes qui ont « fait leurs études, » et comme une récréation d’un genre élevé, comme un plaisir honnête ; ils forment l’arrière-garde des esprits qui s’intéressent à l’art ; ils ne sont ni de ceux-là qui touchent de première main aux vérités nouvelles, ni de ceux-là qui, au jour le jour, se font avertir de ce qu’il faut trouver laid ou beau. Ils se gardent bien du négligé, ils veulent faire de la toilette ; mais ils ne suscitent pas la mode et ne marchent pas avec elle ; ils la suivent à distance, et même sans voir qu’elle les précède. Combien d’hommes, au Théâtre-Français, un mardi, jour du beau monde, sont capables d’apprécier par quoi Mithridate est supérieur à Louis XI, ou seulement de sentir qu’il l’est ? Un petit nombre, et guère plus qu’à l’Odéon, un lundi. Mais autour de ce petit nombre une compagnie est groupée, qui a le loisir et le moyen de se renseigner vite ; elle est abonnée à la cote du jour, telle que les connaisseurs l’établissent. Elle sait que Delavigne est en baisse et que Racine se maintient ; blasée sur le spectacle, elle sait que, si Mithridate l’ennuie, comme il est probable, elle doit cacher son ennui ; pour Louis XI, qu’elle doit le déclarer. Nos gens de l’Odéon prennent plaisir à l’un et à l’autre : les pauvres gens ! Comme dit le roi à Olivier :

Ces misérables-là font du bonheur de tout !

logés plus loin que d’autres parce qu’ils n’ont pas le moyen de se loger plus près, ils reçoivent la lumière de certaines étoiles plus tard, après qu’elles sont mortes ; Casimir Delavigne brille encore pour leurs yeux. Est-ce à dire que l’astre éteint s’est rallumé ? Non pas ! voilà cinquante-deux ans qu’un maître, après l’avoir regardé fumer, a posé dessus son éteignoir : aucune flamme n’a rejailli.

Gustave Planche, à cette place, le 15 février 1832, écrivait que Delavigne, après Louis XI, ne ferait plus que « se survivre, » et que cette pièce était son « testament. » « Je voudrais de tout mon cœur, avouait-il, que cette tragédie fût détestable… Si Louis XI était détestable, il aurait au moins un privilège que je lui refuse, celui d’être : or, je crois prouver facilement qu’il n’est pas. » Et il le prouvait avec rigueur. Vainement le Journal des Débats, en trois feuilletons, vantait les mérites de l’auteur encore plus que de l’ouvrage, sa conscience et son application : Gustave Planche n’avait pas accusé Delavigne de facilité ! Son jugement prévaut contre toute excuse, et s’il étonne, c’est par sa promptitude : la postérité n’eût pas prononcé plus sûrement. Sitôt pris, sitôt pendu : Olivier le Daim et Tristan l’Hermite n’avaient pas la main plus rapide, mais leurs besognes étaient moins justes. En trois mots, et sans répéter ce que nous ne saurions mieux dire, qu’est-ce que Louis XI ? Ce n’est ni un drame qui fait éclater dans une crise tout le caractère du héros, — ainsi Britannicus, — ni une composition historique qui embrasse la vie entière d’un souverain, comme le King John de Shakspeare ; encore moins un poème comme ceux de Victor Hugo, soufflé par une fantaisie créatrice et décoré d’un nom réel ; c’est seulement, modelée par petites touches, avec une industrie laborieuse et dans une matière rapportée de partout, — du moins de partout où va tout le monde, — la figure d’un roi connu ou que l’on croit connaître, et pourquoi travaillée avec tant de peine, pourquoi si ouvragée ? Pour être promenée comme un mannequin à travers une intrigue puérile, pour braver la vengeance et contrarier le mariage d’un troubadour avec une damoiselle de pendule. Ni cet automate, ni les poupées plus grossières qui l’entourent n’ont reçu le moindre sou file ; l’auteur, pour les faire parler, a pu compulser un dictionnaire d’histoire, il n’a écouté ni son cœur ni celui d’aucun homme vivant. Gustave Planche, ayant vu dans la même semaine, à cinq jours d’intervalle, Teresa, de Dumas père, et Louis XI, s’écriait : « La tragédie est morte et le règne du drame commence. » C’est que, dans Teresa, sous le style déclamatoire du romantique, sous le style trop coulant de l’écrivain qu’il fallait mettre en garde, celui-là, contre la facilité de sa veine, on sentait sourdre et courir la passion. Delavigne le disait lui-même avec naïveté : « C’est mauvais, ce que fait ce diable de Dumas ; mais cela empêche de trouver bon ce que je fais. » Et, en effet, le critique, malgré la pureté de son goût, préférait la végétation luxuriante de l’un au petit herbier de l’autre.

Oui, mais ce petit herbier était ordonné à la française ; il ne choquait pas ce goût de la mesure, qui, chez la plupart d’entre nous, se contente de la médiocrité. Il rappelait les dispositions générales auxquelles la grande flore du XVIIe siècle avait habitué la nation ; il admettait en même temps un peu, un tout petit peu de ce pittoresque dont les novateurs faisaient volontiers abus. On gardait, à le contempler, ses sûretés de conservateur, et l’on se passait le caprice d’être libéral à peu de frais. Cet accommodement convenait au caractère national ; il lui convenait surtout vers 1830 ; il n’a pas fini de lui convenir. Ce n’était pas tout, pour plane à nos grands-pères, que de manquer de génie ; encore fallait-il en manquer d’une certaine façon, et cette façon-là ne déplaît pas à tous leurs petits-fils. Offrez à un public français le Richard III, de Shakspeare, et le lendemain les Enfans d’Edouard ; obtenez, par miracle, que les spectateurs soient sincères ; je ne jure pas que beaucoup déclarent avoir ressenti plus de plaisir Le premier jour que le second. Peu de gens, chez nous, aiment de bonne foi le tigre vivant ; on apprécie davantage les animaux du pays, et, s’il faut absolument prendre un tigre, on le préfère en descente de lit.

D’être, en ce sens, et par cet esprit de mesure ou de médiocrité qui s’accorde avec celui du spectateur, un poète français, c’était un avantage deux ans après Hernani, un an avant le Roi s’amuse et Lucrèce Borgia ; entre Antony et la Tour de Nesle, cette modération laissait reprendre haleine ; même à présent, elle n’endort pas tout le monde. D’ailleurs, cette sagesse ne se contente pas de borner les ouvrages ; elle en aménage l’intérieur selon nos habitudes et même selon nos manies. C’est elle qui fait durer d’un bout à l’autre de Louis XI le pathétique tempéré d’une intrigue entre Nemours et Marie de Commines : cette fable suffit pour entretenir l’auditoire dans un certain degré d’émotion ; L’intérêt n’est rompu qu’à la fin, lorsque l’auteur se guindé au faux sublime et prête à Nemours cette invraisemblable idée de commuer la peine de mort en peine de vie. c’est elle, cette industrieuse sagesse, qui rapproche un à un les traits épars de Louis XI ou du prétendu Louis XI, et procure au spectateur le plaisir facile de les reconnaître un à un : longtemps après le collège, chacun ne sent-il pas en lui un historien mort jeune à qui le pédant survit ? Enfin et surtout, c’est ce même génie de prudence qui règle par une économie parfaite la partie plaisante de l’ouvrage. Louis XI et ses ministres ont assurément du comique autant que du tragique en eux. Il s’agit, non pas de tirer ce comique des profondeurs de l’âme et de le faire jaillir avec une effrayante raideur, mais d’en découvrir certaines sources qui sont à fleur de caractère et de l’administrer à bon escient » N’ayez crainte : pour ce menu travail, l’auteur est de l’époque et de l’école de M. Scribe. Sans atteindre à sa virtuosité, il pratique ses artifices. Mêmes oppositions, mêmes reviremens, mêmes surprises préparées, mêmes avances à la sagacité du public ; tout ce système de complaisance à des esprits qu’on suppose moyens est mis en œuvre avec profit. Faciles et sûrs, tels sont les effets comiques de Louis XI ; après un demi-siècle d’exercice, ils sont plus faciles et plus sûrs. Chaque fois que Louis XI devient un Tartufe qui dévoile naïvement sa tartuferie, chaque fois qu’il devient un malade imaginaire qui descend au-dessous d’Argan, le rire éclate, sollicité par les mêmes moyens. C’est le comique de cette tragédie, plus que tout le reste, qui a triomphé l’autre soir, c’est le burlesque même, faudrait-il dire, car dans certains passages, comme dans la scène de la confession, la force du comique a passé l’attente de l’auteur. On accusera peut-être la vulgarité du comédien, qui exagère les mômeries de son personnage, et la vulgarité du public : mais l’une et l’autre, en somme, n’a-t-elle pas son excuse ? Jouer et comprendre cette sorte d’ouvrages plus vulgairement que ne le veut le poète, c’est aller plus loin qu’il n’exige, mais suivant son esprit. Tombé avec le temps à une couche de bourgeoisie inférieure, si Delavigne trouve plus bourgeois que lui, n’en plaignons pas sa mémoire : cette rencontre est sa dernière chance.

Il faut dire aussi que cette application qui ne suffit pas à créer un poète, et dont certains effets nous irritent, ce souci de bien faire et cette probité manquent aujourd’hui à plus d’un dramaturge, qui cependant n’a pas de génie. Le public sent ces mérites, et il en sait bon gré à l’auteur ; apercevant un ouvrage fait avec soin, il le reconnaît pour rare, et il le croit précieux. Enfin, le style de Louis XI, s’il est presque partout impropre et vague, faible et plat, se resserre par endroits, se raffermit et se relève ? de ci, de là, il fait trêve aux périphrases, il dit ce qu’il veut dire, il atteint à la rhétorique éloquente. A. l’ordinaire, la mollesse de cette langue, qui est celle des tragiques de la décadence, — et des derniers, — berce agréablement l’indolence du public ; c’est un petit flot tiède qui coule par l’oreille sans inquiéter le cerveau. J’oserai même dire que l’obscurité de cet idiome et sac noblesse apparente flattent beaucoup de gens : quoi de plus honorable que d’être harangué dans une langue morte ? Cela suppose qu’on la comprend ; et si d’ailleurs on ne la comprend pas, on a de la gloire sans fatigue et de l’agrément sans peine, Il Ce sont des mots d’auteur, » pensent les bonnes gens ; et ils jouissent de cette idée qu’en écoutant ces mots ils célèbrent une cérémonie du culte des lettres. D’autre part, quand un personnage exprime une pensée claire, quand un vers énergique et franc s’adresse à l’intelligence, ou quand deux répliques s’entre-choquent nettement, le plaisir s’avive et va jusqu’au transport : l’applaudissement éclate. Voilà, j’imagine, assez de raisons pour expliquer le nouveau succès de louis XI. Disons vite que M. Albert Lambert, chargé de représenter le roi, a composé ce personnage avec soin et le joue avec animation ; pour ses camarades, constatons qu’ils récitent et déclament les couplets de leurs rôles à peu près comme il convient à cette poésie. J’aurais bien à reprendre chez certain Coitier un peu trop de candeur et de rondeur ; chez certain Commines, un peu de lourdeur. Mais quoi ! est-ce le vrai Commines qui vient lire ses Mémoires « sous cet ombrage épais, » aux premiers feux de l’aurore ? Est-ce le vrai Coitier qui s’écrie :

Je l’ai vu cultiver ma précoce raison.
Ses dons m’ont soutenu dans une étude ingrate.
Quand Montpellier m’admit sur les bancs d’Hippocrate,
L’hermine des docteurs, conquise lentement,
Para ma pauvreté d’un stérile ornement !

Cette façon de dire : « Il me fit instruire, et je fus reçu docteur de la faculté de médecine de Montpellier, » — plutôt que de messire Jacques Coitier, médecin ordinaire de Louis XI, n’est-elle pas d’un candidat au prix académique de poésie ? Que dis-je, d’un candidat ! d’un lauréat, couronné pour son « discours en vers » sur la découverte de la vaccine :

Au fond du Glocester, dont les vertes campagnes
Nourrissent des taureaux les utiles compagnes,
Jenner opposait l’art à ce fléau cruel,
Tribut que la naissance impose à tout mortel…

Assurément, voilà qui est ingénieux, élégant, apprêté ; faudrait-il pourtant exiger d’un malheureux acteur, chargé de produire ces vers sur la scène, autre chose qu’une diction balancée, un ronron de Conservatoire ? Aussi bien, de cette soirée, ne retenons qu’une chose : c’est beaucoup pour le talent d’un homme de se régler sur le génie de sa nation, et s’il ne peut lui ressembler par les grands côtés, de lui ressembler au moins par les petits ; c’est beaucoup en France d’être Français. Poète national, Delavigne en eut le nom ; il le fut, en effet, et non-seulement par ses sentimens chauvins et libéraux, mais par certaines qualités et certains défauts de son esprit et de son art : voilà pourquoi, même après que les Messéniennes sont oubliées, il peut encore être applaudi. Est-ce à dire que sa gloire, engrangée de son vivant, aura beaucoup de ces regains ? Je n’ose le croire ; déjà maintenant, ce n’est pas un regain, mais plutôt une gerbe de glanes. Dieu merci ! les Français ne manquent pas à ce point que ce soit un titre éternel à notre admiration que de l’avoir été n’importe comment. Deux, à la rigueur, suffiraient pour que je me passe de Delavigne : Corneille et Racine. Quelque reprise de Nicomède ou de Bajazet m’aurait consolé de l’oubli où l’on aurait laissé Louis XI, et, s’il faut dire toute ma pensée, je ne vois pas que l’Odéon serve les intérêts de la vie en fardant pour une exposition publique les pommettes de certains morts.

Était-ce un mort que le Vaudeville, lui aussi, exhumait la semaine dernière ? Un Divorce, était-ce le drame en un acte, mêlé de chant, de M. Ancelot ? Il était permis de le craindre, à ne voir partout que des reprises. La Comédie-Française prépare les Pattes de mouche ; les Variétés donnent le Chapeau de paille d’Italie ; le Palais-Royal s’est rouvert avec sa pièce de la saison dernière, le Train de plaisir ; de même, la Porte Saint-Martin avec le Macbeth de M. Richepin ; l’Ambigu a renfloué un Drame au fond de la mer, et Cluny se contente toujours de Trois Femmes pour un mari. Quant au Gymnase, il n’en est qu’à la seconde année du Maître de forges, et sans doute le bail est de trois, six, neuf, pour le moins, à la volonté du preneur, — j’entends du public ; — mais le public ne paraît pas se lasser. En vérité, M. Sarcey nous le dit, nous n’aurons bientôt plus de nouveautés qu’aux Batignolles et à Montmartre. Chaque théâtre aura son Maître de forges et s’y tiendra ; par amour de l’art, on changera le spectacle à chaque exposition universelle, et ce sera tout : un homme qui aura vu dix pièces dans une même salle sera plus que centenaire ; un acteur aura joué cinq rôles avant sa représentation de retraite. Mais, si les temps approchent, ils ne sont pas venus ; le Vaudeville, au moins, nous donne le régal d’une pièce nouvelle : un Divorce est l’œuvre de deux jeunes auteurs, MM. Emile Moreau et George André.

Tout récemment, M. de Lapommeraye, après un historique ingénieux des pièces qui touchent au divorce, concluait que les auteurs dramatiques, en France, réclament le divorce tant que la loi le refuse et le combattent dès qu’elle l’accorde. D’ailleurs, si les suites du mariage indissoluble sont souvent pathétiques et même tragiques, le Français, né malin, s’est avisé que certaines suites du divorce étaient comiques ; il a d’abord prévu celles-là. Une pièce représentée sous ce titre, si peu de temps après le vote de la loi, ne serait-elle pas une pasquinade ? Quelques-uns pouvaient l’attendre ; il faut reconnaître, à l’honneur du théâtre, que leur espoir a été déçu. Dans ce premier ouvrage, on a présenté sans rire et sans faire rire, sans qu’elle paraisse odieuse non plus ni indécente, une femme divorcée entre deux maris : c’est un point à noter pour l’histoire des mœurs.

Est-ce donc que la thèse des auteurs, si toutefois ils en ont une, est favorable au divorce ? Il paraît que c’est plutôt le contraire. Un personnage, dont ils semblent faire leur porte-parole, adjure ainsi l’héroïne de ne pas se remarier : « pour un juge qui te dit oui, tu en as deux qui te disent non : ta conscience et ta pudeur ! » L’héroïne, au moment décisif, se souvient de cette singulière phrase et la répète ; elle s’écarte du nouvel époux et lui dit : « Je sois la veuve d’un homme vivant ; » elle lui dit même, en termes plus simples et meilleurs : « Il me semble que nous ne sommes pas seuls ! » Et comme, en effet, ils ne le sont pas, comme le premier époux, caché derrière une porte, apparaît soudain : « Mon mari ! » s’écrie-t-elle. Et l’autre, naturellement, tire parti de ce mot : « Ton mari ! Tu l’as dit ! tu m’appartiens encore, etc. » Il est vrai que, par un revirement romanesque, il se résout à disparaître, il annonce qu’il va se faire tuer à la guerre ; mais par cette annonce même, il jette un voile de mélancolie sur le nouveau couple, et les auteurs donnent à entendre qu’un revenant se dressera toujours dans l’alcôve nuptiale. MM. Emile Moreau et George André, à bien écouter leur drame, seraient donc des adversaires courtois et discrets du divorce. Ils supposent apparemment que, si le divorce n’avait pas existé, mais seulement la séparation de corps, l’héroïne, ne se sentant pas libre, n’aurait pas aimé un autre homme que son mari, et que ce mari, revenu à résipiscence, aurait pu se réconcilier avec sa femme : ainsi l’un et l’autre auraient été plus heureux. Quant au troisième personnage, n’ayant pu concevoir aucune espérance, il n’eût été, par le fait de l’héroïne, ni heureux ni malheureux : il eût épousé une voisine.

A merveille ! Les auteurs, par cet exemple, croient-ils avoir démontré que le divorce est un remède inutile et pire que le mal ? Pour mener à bien cette démonstration, ou seulement pour l’entreprendre, il fallait choisir une autre espèce. Quel est, en effet, le mal dont souffrent l’héroïne et son mari ? Ce n’est pas un mal, mais un malentendu. Si la donnée du drame ne péchait que par l’invraisemblance, passe encore ! Mais ce qu’il faut montrer en deux mots, c’est sa parfaite vanité.

Le commandant Chesneau, un soldat de l’empire (la scène se passe vers 1810), est rentré un jour dans sa maison comme certain capitaine en sortait ; il a trouvé sa femme occupée à brûler des lettres ; il n’a pu lui en arracher une seule, même par la violence ; il l’a frappée, insultée, elle n’a pas ouvert la bouche. Un an après, sans plus d’explications, le commandant Chesneau et sa femme, née Pauline de Limières, ont obtenu le divorce par consentement mutuel. Pourtant le mari aimait sa femme, et la femme était innocente. La raison de cette catastrophe ? C’est que le commandant a une sœur ; c’est que cette jeune fille a été séduite par un officier ; c’est que l’officier, mourant sur le champ de bataille, a remis au capitaine les lettres de la jeune fille ; c’est que le capitaine a rapporté ces lettres à Mme Chesneau ; c’est que Mme Chesneau n’a pas voulu révéler à son mari le déshonneur de sa belle-sœur… Il ne fallait pas moins que la combinaison de ces causes saugrenues pour amener cet extraordinaire événement, ce divorce à la muette. Mais qu’on tire de droite et de gauche les matériaux les plus étranges pour former le terrain du drame, j’y consens, pourvu que ce terrain soit solide ; qu’on marie le Grand-Turc avec la république de Venise, dans le dessein de les faire divorcer, j’admets les négociations préalables : au moins sera-ce le Grand-Turc et la république de Venise, qu’il sera intéressant de voir attachés l’un à l’autre, et ce sera un point curieux de décider s’il vaut mieux qu’on les laisse liés ou qu’on les délie ; avant de le décider, ce sera un débat émouvant. Mais le commandant Chesneau et sa femme ! quelle réalité les sépare ? Aucune, sinon le caractère violent et jaloux de l’un et le trop de fierté de l’autre. Assurément l’un est un peu brute et l’autre est un peu sotte ; on peut trouver cependant qu’ils ne sont pas mal assortis ; on peut croire qu’après un temps d’épreuve, ils seront mûrs pour se raccorder. La moralité de leur histoire, c’est que, lorsqu’on est un honnête homme et une honnête femme qui s’aiment, il vaut mieux ne pas briser sa vie, même si les morceaux en peuvent resservir, pour des raisons imaginaires. Il est mauvais de croire, parce qu’on a vu un reflet de soleil dans une vitre, que le feu est à la maison et d’envoyer des hommes armés de haches en abattre le toit : est-ce une raison pour abolir les pompiers ?

Fondée sur un quiproquo, la pièce de MM. Emile Moreau et George André est un vaudeville pathétique sur le divorce, plutôt qu’un drame pour ou contre. En quelques points cependant, on croit sentir que, ce drame attendu, les auteurs pouvaient le faire. La scène où Mme Chesneau, devenue Mme de Kersen, sent s’agiter devant elle un fâcheux souvenir est mal préparée ; le style y fait défaut comme dans presque tout le reste : elle est indiquée pourtant ; mieux traitée, elle serait de l’ordre le plus haut. La réplique de l’héroïne contre les sermons de sa belle-sœur, — sermonnaire étrangement choisie ! — sonne franc et juste : on a fort applaudi cette revendication des droits de la femme à la vie et l’amour. De même, vers le dénoûment, sa réponse un peu tardive à l’apostrophe du premier époux : c’était la nature enfin et la loi naturelle qui parlaient ; elles soulageaient le public du malaise où la patience du second mari menaçait de le laisser ; qu’avait-il à faire, ce soldat, que de sauter sur une des épées accrochées au mur, ou, s’il avait plus de sang-froid, de mander le procureur impérial pour faire expulser l’intrus ? Mais surtout un passage du premier acte marque heureusement que les auteurs sont doués pour le théâtre ; ce n’est rien qu’une douzaine de répliques, mais d’une sobriété singulièrement forte. Le capitaine de Kersen, soupçonné naguère d’être l’amant de Mme Chesneau, et devenu depuis amoureux d’elle, vient demander au colonel Chesneau la permission de se battre en duel : « Contre qui ? — Contre le capitaine Henriot. — C’est un brave. — C’est un lâche ! J’appelle lâche l’homme qui insulte une femme quand elle n’a personne pour la défendre. — Cette femme n’est donc ni votre mère ni votre sœur : pourquoi vous battez-vous pour elle ? — Parce que c’est une femme. — C’est bien, je vous permets de vous battre. — Merci, mon colonel. » Les deux hommes sont là, frémissans, l’un sachant aussi bien que l’autre de quelle femme il s’agit et vibrant de colère, l’autre ému d’inquiétude et de respect, les yeux baissés, immobile, dans la posture du soldat devant son chef. La scène est touchée avec une énergie et une discrétion rares : elle a produit grand effet, et c’était justice.

Cela dit, insisterons-nous sur des maladresses, des répétitions, des longueurs ? Non, en vérité, pas plus que sur le mélodramatique et le romanesque de certains élémens ; pas plus que sur l’ampoulé du langage, peut-être imité trop fidèlement du stylo empire. MM. Emile Moreau et George André ont entrevu le sujet ; ils ont prouvé en quelques passages qu’ils étaient capables de le traiter ; ils ont même, ça et là, trouvé l’expression simple et droite des sentimens, — mérite bien rare au théâtre ! A présent, au lieu de former, par une fantaisie laborieuse, une machine d’événemens qui tourne dans le vide, qu’ils regardent autour d’eux, qu’ils observent les vivans. Qu’ils mettent aux prises la femme de Claude et Claude, ou le duc de Septmonts et la duchesse, et qu’ils prouvent, s’ils en ont la force, qu’il est juste et bon que ces créatures humaines soient liées deux à deux par le mariage indissoluble ; ou qu’ils reconnaissent qu’à de certains grands maux, le divorce est un grand remède ; ou que, plutôt encore, sans se faire les conseillers de l’état, ils montrent les causes et les effets du divorce dans les âmes ; qu’ils fassent palpiter sur les planches, sans regarder vers le Palais-Bourbon ni le Luxembourg, toutes les passions enfermées dans ce champ clos : une affaire de divorce ; qu’ils fassent agir et crier l’amour, la haine, la dignité, la honte, le respect ou le mépris de soi ou des autres, et les jalousies adverses, et tous les sentimens humains modifiés par ce fait : la rupture possible ou accomplie du mariage ; — qu’ils entreprennent seulement ce drame, et nous sommes prêts à les acclamer. En attendant, nous sommes heureux que le naturel de Mlle Brandès, l’art de M. Berton, le talent de M. Montigny, aidés de la bonne grâce de Mlles Marcelle Jullien et Lesage, leur aient valu ce premier succès. Le Vaudeville commence heureusement la saison ; — il a surtout bien achevé cette première soirée.

En effet, vers les onze heures, c’est la Victime, de M. Abraham Dreyfus, qui a succédé au Divorce. Une pièce nouvelle du même auteur avait d’abord été annoncée. M. Adolphe Dupais, paraît-il, s’est aperçu que le principal rôle ne lui convenait pas. M. Dreyfus a fait mine de se ranger à cet avis ; il a consenti que la Victime, d’abord représentée au Palais-Royal, fût reprise en place du nouvel ouvrage. Il a jugé sans doute que celui-ci trouverait aussi bien fortune ailleurs et que, pour dire vrai, M. Adolphe Dupuis n’était pas le seul comédien auquel un bon rôle pût convenir. L’événement de l’autre soir a confirmé cette théorie. La Victime, à l’origine, fut créée par Geoffroy et sans doute écrite pour ce comédien. Quel autre jamais parut exiger davantage et plus naturellement qu’on modelât son personnage sur lui ? Mais quel que soit l’interprète, un personnage de comédie, s’il est vraiment de bonne comédie, lui survivra. Tel est Malbroussin, ce cousin de Perrichon. Par un autre emploi de l’égoïsme et tout aussi humain, Malbroussin s’attache à sa prétendue victime comme Perrichon s’intéresse à l’homme qu’il croit avoir sauvé. La composition de M. Dreyfus est moins large et moins puissante que celle de M. Labiche, la toile en est plus petite ; mais avec quelle finesse, quelle minutie ingénieuse et quelle entente du caractère cette figure est peinte ! Avec quelle variété l’auteur multiplie les facettes du rôle ! avec quelle adresse il les remue ! Et pourtant rien ne miroite et le personnage reste un. C’est bien, avec sa couardise et sa fanfaronnerie, sa bonhomie aussi et même sa bonté, un citoyen de notre ville et de notre époque : une malice qui n’est pas méchante, et qui pourtant n’est dupe de rien, a observé ses ridicules et les fait revivre ensemble ; aussi M. Boisselot, sans s’inquiéter de Geoffroy, a-t-il pu nous les rendre… Ah ! si Commines et Coitier étaient empruntés de la réalité aussi directement que Malbroussin ! Si Louis XI, ce roi bourgeois, avait autant de vie dans les veines que ce bourgeois électeur, j’oserais promettre à Casimir Delavigne qu’on se souviendra de sa tragédie dans cent ans aussi bien que de la petite comédie de M. Dreyfus, qui n’est pourtant ni poète national ni même académicien !


Louis GANDERAX.