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Revue dramatique - 14 octobre 1884
Revue des Deux Mondes3e période, tome 65 (p. 933-944).

Comédie-Française : Polyeucte. — Odéon : le Mari, drame en 4 actes, de MM. Eugène Nus et Arthur Arnould. — Porte-Saint-Martin : les Danicheff.


« Le jour où le grand Corneille cesserait d’être populaire sur notre théâtre, ce jour-là, nous aurions cessé d’être une grande nation. » A ce compte, et s’il faut s’en tenir à ces paroles de M. Désiré Nisard, la France n’est pas près de diminuer : le bruit des fêtes célébrées pour le deux-centième anniversaire de la mort de Corneille doit résonner jusqu’en Chine ; jamais le poète ne fut si populaire sur notre théâtre, ou du moins alentour.

A vrai dire, puisqu’on voulait cette année, à la date du 1er octobre, honorer d’une façon particulière ce grand homme, on aurait pu l’honorer dans ses œuvres. Une semaine où la Comédie-Française aurait représenté le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, Pompée, Rodogune et le Menteur, justement les sept exemplaires les plus beaux de son génie, aurait été vraiment la semaine de Corneille ; aux environs et par surcroît, on aurait joué Don Sanche, Nicomède, Sertorius ; peut-être même, à titre de curiosité, on aurait remonté pour une fois Mélite ou la Galerie du palais. Un tel jubilé convenait à cette grande mémoire et ne convenait qu’à celle-là ; il prouvait de la façon la plus efficace l’attachement qu’on prétend lui garder, et la plus efficace était aussi la plus simple.

Hélas ! la plus simple ! .. Nous en parlons à notre aise ; mais les chefs-d’œuvre tragiques, rue Richelieu, sont comme les chevaux chez Harpagon : les veut-on faire sortir un jour de fête, « ils ne sont point du tout en état de marcher. » Que parlons-nous de Sertorius, de Nicomède ou de Don Sanche ? Même Pompée, même Rodogune, — plus fréquemment applaudie que le Cid au siècle dernier, — Rodogune, en 1884, est inconnue à la Comédie-Française. A peine si, de loin en loin, le Cid, Cinna, Horace paraissent sur les planches, où, comme dirait maître Jacques, ils ne sont plus que « des fantômes » ou « des façons » de tragédies. Ce n’est pas Mélite ni la Galerie du palais, mais Polyeucte qu’il est besoin de remonter, lorsqu’on veut nous le faire voir, oui, Polyeucte ! .. Il faut d’ailleurs en convenir, Corneille n’est pas sacrifié à Racine ; ce n’est pas pour Bajazet ni pour Bérénice qu’on néglige Rodogune et Pompée : de quoi donc Corneille, chez les morts, se plaindrait-il à Saint-Évremond ?

Polyeucte, avec le premier, le deuxième et le cinquième acte du Menteur, voilà tout ce que la Comédie-Française, le soir du 1er octobre, a su nous donner de Corneille. Il s’est trouvé heureusement que M. le curé de Saint-Roch, homme d’imagination, avait suscité un événement plus extraordinaire pour marquer la matinée de ce jour. Il avait invité cette illustre personne, la Comédie-Française, à une messe chantée en souvenir de son vieux paroissien. Cette démarche avait ému les théâtres, la presse et même un peu le public : le curé de Saint-Roch, s’adressant à cette compagnie, c’était la papauté rendant à l’empereur la visite de Canossa ! On souhaitait au clergé que, dans deux cents ans, si toutes choses avaient suivi leur train, il se rencontrât des comédiens assez tolérans pour lui faire une petite part dans les fêtes d’un second bicentenaire. On publiait que MM. les sociétaires et pensionnaires, ainsi que ces dames, se rendraient à l’invitation du curé en grande tenue mondaine. Pourquoi pas en costume de répertoire ? interrogeaient les délicats. Aussi bien tout se passa le plus congrûment du monde : « Saint Polyeucte, dit Corneille, est un martyr dont, s’il m’est permis de parler ainsi, beaucoup ont plutôt appris le nom à la comédie qu’à l’église ; » les curieux, ce jour-là, purent entendre ce nom à l’église avant de l’entendre à la comédie : M. l’abbé Millault déclama, non sans art, plusieurs des stances que M. Mounet-Sully devait soupirer le soir avec tant d’onction. D’ailleurs, à la fin de son discours, il parut se douter qu’il ne prêchait pas seulement des convertis ; il profita de ce qu’il passait la main dans leurs perruques pour inviter les Sicambres de l’assistance à courber la tête : puisse la dignité de M. le doyen de la Comédie-Française en 2084 n’être pas plus malicieuse envers l’église !

Cependant, pour finir un jour si bien commencé, Polyeucte avec le Menteur mutilé serait bien peu de chose ; on chercha comment faire de cette représentation, presque sans frais, un exercice du culte de Corneille. On avait comme introït, — je veux dire pour lever d’abord le rideau, — un à-propos de l’année dernière : Corneille et Richelieu. On choisit pour évangile, que M. Got serait chargé de lire, le discours prononcé par Racine à l’Académie française lors de la réception de MM. Thomas Corneille et Bergeret, — discours où, justement, Polyeucte n’est pas nommé. On en retrancha, naturellement, les complimens aux récipiendaires ; on en retrancha le panégyrique de ce Cordemoy, qui, au dire de l’orateur, « si la mort ne l’eût point ravi au milieu de son travail, allait peut-être porter l’histoire aussi loin que M. Corneille a porté la tragédie. » De la sorte, il ne resta que « l’éloge d’un immortel par un autre immortel : » ainsi devait s’exprimer M. Got dans son préambule. Encore cet éloge fut-il abrégé : on supprima tout ce qui regarde la personne privée de Corneille, « homme de probité et de piété, bon père de famille, bon parent, bon ami ; » on supprima tout ce qui touche le bon académicien ; on arrêta le discours après cette phrase : « La France se souviendra avec plaisir que, sous le règne du plus grand de ses rois, a fleuri le plus grand de ses poètes. » On obtint, par ces expédiens, un morceau du genre pompeux, où Corneille n’apparaissait qu’embaumé pour les siècles : c’est justement ce qu’on voulait.

Donc, après Polyeucte, la toile s’étant relevée, la Comédie-Française nous apparut dans sa gloire : toute la troupe, en costumes du répertoire classique, était ordonnée sur deux rangs autour du buste de Corneille ; c’était un beau spectacle. Auprès de ce buste, M. Got en habit noir, — ce n’est que sur l’habit noir, en effet, que se porte le ruban de la Légion d’honneur, et ne convenait-il pas que les comédiens, pour flatter Corneille, lui donnassent l’étrenne publique de ce ruban ? — cependant M. Got, tout de suite après, devait jouer le Menteur, où son franc comique se ferait applaudir auprès de la virtuosité de M. Delaunay. J’aurais préféré que Louis XIV, pour la circonstance, autorisât M. Got à porter le collier de Saint-Michel sur la livrée de Cliton, et qu’ainsi vêtu, l’excellent artiste nous débitât son morceau. L’habit noir, parmi ces costumes, avait je ne sais quoi de bizarre, de prétentieux et de froid : l’apprêt d’une diction nécessairement trop savante aurait suffi à guinder le discours au ton de cette solennité, même au-dessus. L’intermède, en effet, a paru compassé à miracle et, quoique fort écoutée, la harangue a semblé longue : le public avait mal aux jambes de tous ces acteurs, qui l’écoutaient debout, immobiles.

A défaut de grands alimens pour la critique, voilà de quoi défrayer la « soirée parisienne » des journaux, et même, par la cérémonie de Saint-Roch, une « matinée parisienne. » Le lendemain, à l’Odéon, entre l’à-propos de M. Tiercelin, Corneille et Rotrou, et le Cid, joué par M. Albert Lambert fils et Mlle Hadamard, M. Chelles, devant ses camarades assemblés à l’instar de MM. de la Comédie-Française, a dit un poème de M. Blémont : Pierre Corneille, c’étaient des vers patriotiques et civiques d’assez bonne facture, où l’on apprend que les stances de Rodrigue sont le prélude de la Marseillaise. Mais c’est à Rouen, samedi et dimanche derniers, que s’est donnée la véritable fête. Sans doute la Comédie-Française, transportée au théâtre des Arts, n’y a représenté rien de plus qu’Horace, flanqué des trois cinquièmes du Menteur (encore cette fraction ! ) et que le Cid, accompagné de Corneille et Richelieu. Il ferait beau voir que la Comédie-Française offrit à Rouen ce qu’elle refuse à Paris ! Non ! ce n’est pas sur le théâtre, décidément, mais alentour, qu’a éclaté la popularité du poète : sa ville natale a fait de la dépense pour témoigner l’orgueilleuse joie qu’elle ressentait à se souvenir de ce cher fils. L’Académie française et plusieurs autres, la presse, la Société des auteurs dramatiques et celle des gens de lettres, le directeur de l’enseignement supérieur, et je ne sais combien de corporations, et tout le peuple de Rouen ont pris part à ces réjouissances. M. Gaston Boissier, ainsi que M. Arsène Houssaye, s’est mis en frais de prose, et M. Sully-Prudhomme de poésie ; M. de Bornier aussi a fourni des vers, et aussi M. Ratisbonne et M. Albert Lambert ; M. Henri de Lapommeraye, « ancien élève du lycée Corneille, » a fait acclamer une conférence gratuite ; on est allé en pèlerinage à Petit-Couronne visiter la maison du héros ; on a salué son logis de la rue Pierre-Corneille, reconstitué tout exprès ; on a défilé devant sa statue au son de plusieurs musiques de régiment. Dirai-je les rues décorées, les régales, le ballon, la réunion foraine, la fête vénitienne, l’illumination, « l’embrasement du pont de pierre ? » Il faudrait la verve de Dorante, — mais d’un Dorante véridique, — pour décrire ces « divertissemens : »

Tout l’élément du feu tombait du ciel en terre !

Ces témoignages de la piété publique, outre qu’ils amusent les fidèles, sont excellens. Racine, dans le discours récité par M. Got, déclarait magnifiquement que, si les écrivains vont jusqu’au chef-d’œuvre, « quelque étrange inégalité que, durant leur vie, la fortune mette entre eux et les plus grands héros, après leur mort, cette différence cesse. La postérité… fait marcher de pair l’excellent poète et le grand capitaine. » On nous l’a bien fait voir à Rouen : quelle autre pompe eût-on inventée pour fêter un général ? Des régates, un ballon, une fête vénitienne, on n’aurait pu rien imaginer de plus ; M. de Bornier eût sans doute retourné son poème : Corneille eût parlé à Napoléon au lieu de Napoléon à Corneille ; mais de quel côté est l’avantage ? L’auteur du Cid, il faut le reconnaître, a reçu en plein vent les mêmes honneurs qu’un soldat ou qu’un politique ; sa mémoire n’a rien à réclamer de la dévotion des passans. Pourtant, nous ne pouvons nous empêcher d’y revenir, n’y avait-il pas une façon de célébrer ce mort qui lui convînt plus proprement ? Quand même chacun des pèlerins de Petit-Couronne aurait rapporté dans un reliquaire une miette du soulier de Corneille, de ce fameux soulier recousu dans l’échoppe de Théophile Gautier, était-ce la vraie façon de vivifier cette gloire ? Que l’on chôme ainsi par des discours et par des lampions les grands hommes qui n’ont rien laissé, comme les acteurs, qu’un souvenir après eux, et qu’on cherche, par métaphore, un peu de leur âme dans le coin du monde où ils ont vécu, à merveille ! Mais les auteurs ! mais Corneille ! Son âme est dans ses ouvrages, et c’est là qu’il faut en exercer le culte ; le reste des cérémonies, homélies, poèmes, processions, viendra par surcroît si l’on veut ; mais ce reste, quelque magnificence qu’on y mette, ne sera jamais que la bagatelle de la porte.

Cependant un profit peut se tirer pour la tragédie de ce voyage à Rouen. MM. les tragédiens et leurs compagnes, en visitant la maison de Corneille, auront peut-être appris que ce grand homme fut un homme et même un bonhomme, qu’il vécut avant de mourir ou que, s’il est immortel, il n’est pas éternel, pas plus que, s’il demeure un esprit sublime, il ne fut un pur esprit. Ils se douteront que ses ouvrages ne sont pas des textes révélés pour être déclamés à haute voix, comme un assemblage de morceaux choisis, avec un effort continu d’articulation et sans effort de pensée, dans des solennités publiques. Ils s’aviseront que ce sont des drames, dont les élémens ne sont pas des rôles mais des personnes, et qu’à ces personnes un auteur vivant a communiqué la vie. Polyeucte est une tragédie, dont le héros est un martyr : je ne connais pas de pièce plus humaine, toutefois, pas même dans l’ordre de la comédie. Elle s’élève au sublime avec un naturel que je souhaiterais à nos ouvrages modernes, particulièrement appelés drames, et qui prétendent au naturel ; elle repose sur un fond de sentimens si vifs et si vrais que chacun de nous, à en écouter l’expression, peut les ressentir et les reconnaître. Polyeucte, par un transport de foi et de zèle religieux, touche au ciel et entraîne Pauline à sa suite ; Sévère, par une générosité qui n’est que terrestre, demeure son égal ; mais entre ces personnages un jeu de passions est établi avec tant de vraisemblance et de finesse, tant de suite et de variété, avec une économie si délicate des coups et des contre-coups, avec une telle sûreté, une telle aisance que, plutôt qu’à ce Corneille, réputé pour son héroïsme si raide, on serait tenté d’attribuer l’ouvrage à quelque Marivaux plus fort, plus simple et plus franc.

Polyeucte, Pauline, Sévère, trois caractères tout proches de nous, soumis à des épreuves qui, sauf le martyre, nous peuvent être imposées : une honnête femme entre deux hommes, qui aime l’un d’abord par inclination, et l’autre ensuite par attachement avec une égale bonne foi, qui se trouble au retour du premier, et qui s’échauffe pour l’autre lorsqu’elle le voit en péril ; un homme qui aime sa femme plus que lui-même et qui lui préfère son devoir ; un autre, plein d’estime pour son rival et de respect pour le bien qu’il convoite encore ; en arrière de ce trio, un père de sentimens médiocres, exact fonctionnaire et attaché à sa place ; une action qui n’est que le mouvement même de ces caractères animés de ces passions, chacun mis en branle par sa force propre et subissant, à mesure qu’il va, le ressort de tous les autres, il n’y a rien là d’extraordinaire et qui ne puisse nous paraître familier. Familier aussi, le style de ces héros ; il dit ce qu’il veut dire, il le dit tout droit, avec des mots et des tours que le premier venu comprend parce qu’il s’en sert chaque jour. Style de comédie ! s’écrie le commentateur du XVIIIe siècle ; tragique lui-même, mais tragique d’imitation, habitué au pompeux des paroles, il veut que cette simplicité soit platitude et la réprouve comme indigne du genre. Et après Voltaire, et justement sur ses traces, — c’est bien fait pour lui ! — vient Andrieux, qui trouvant son plaisir gâté par ces bassesses de langage, s’évertue à les réparer : « Mon amour pour l’art du théâtre, ma religieuse vénération pour le génie de Corneille, écrit-il sans rire, m’ont déterminé à risquer de faire quelques changemens dans cette tragédie… Heureux, si l’on s’aperçoit que j’ai fait ce travail, comme je le devais, non pour en tirer vanité, mais pour être utile, me mettant avec respect aux pieds du grand Corneille, et lui demandant la permission d’ôter quelques grains de poussière à son beau cothurne ! » Et ce cireur de cothurne se met en effet à polir l’ouvrage : il retranche, comme incorrigibles sans doute, plusieurs vers du rôle de Félix ; arrivé à ceux-ci :

Et s’il l’aima jadis, il estime aujourd’hui
Les restes d’un rival trop indignes de lui.

Les restes ! .. M. Andrieux bronche contre ce substantif énergique et sobre et qui exprime tout net le sentiment prêté à Sévère ; il lui substitue, avec un pronom relatif, un verbe vague :

Et s’il l’aima jadis, il regarde aujourd’hui
Ce qu’obtint un rival comme indigne de lui…

O monsieur Laroche, ô mademoiselle Dudlay, vous mériteriez de jouer, comme tragique, M. Andrieux, — il a fait un Junius Brutus, — et Campistron, et Crébillon, mais Crébillon seulement pour récompense, après que vous auriez donné des marques de repentir ! Ensuite on vous permettrait Voltaire. Mais quand Racine et Corneille ? — surtout le Corneille de Polyeucte ! — Je n’ose le prévoir.

M. Laroche et M, le Dudlay, dans Sévère et dans Pauline, sont des pupazzi héroïques ; — ce n’est ni un homme ni une femme. Héroïques ils sortent de la coulisse, par l’attitude première et par l’intonation toute prête ; ils demeurent héroïques en scène par la tension perpétuelle de la diction et l’artifice monotone du geste ; héroïques ils disparaissent pour rentrer dans le magasin : quel changement espérer de pupazzi ? M. Laroche est appliqué, Mlle Dudlay a de l’ardeur ; mais le singulier emploi qu’ils font tous les deux de leur peine ! Ni l’un ni l’autre ne se doute que son personnage exprime une diversité merveilleuse de sentimens, ni que ces sentimens soient tous humains. L’un et l’autre déclament comme deux machines, dont l’effet serait de déclamer pour le plaisir. Ils ne s’aperçoivent pas non plus de l’ingénuité du style : Polyeucte abonde en vers délicieux, d’un abandon charmant, d’une grâce enchanteresse ; les vers sublimes sont tout auprès, sans que la langue ait cessé d’être aussi naïve et simple. Avec l’agrément de Bérénice voici l’ampleur d’Athalie, et, en même temps, par tout l’ouvrage, quelque chose de limpide et de pur, je ne sais quoi de nu et de fort, qui sent son primitif. M. Laroche et Mlle Dudlay, apparemment, n’éprouvent aucun de ces mérites.

Ils mettent leur conscience à soutenir le ton élevé qu’ils ont pris d’abord ; ils n’ont qu’une seule corde et la font vibrer toujours également. Même le contraste que fait ce maudit air avec certaines paroles ne les avertit pas de leur faute. Si Pauline raconte son rêve avec trop d’emphase depuis le premier mot jusqu’à ce dernier : « Voilà quel est mon songe, » la réplique de sa confidente : « Il est vrai qu’il est triste ! » a de grandes chances de faire éclater le rire. Il faut cependant que Stratonice fasse cette réponse, à moins qu’un Andrieux ne la change : c’est donc un signe que Pauline doit achever son récit avec moins de pompe. De tels mots, sur la qualité desquels on ne peut se tromper, se tiennent dans le dialogue comme, en tête d’un morceau de musique, la clé qui indique le ton. Mlle Dudlay, pas plus que M. Laroche, ne voit cette clé. L’un et l’autre se guindé d’abord au plus haut et s’y maintient, non sans effort ; nulle détente, nul relâche : et de cette merveilleuse comédie filée par toute la pièce, et qui se pourrait appeler le Jeu de l’amour et du devoir, il ne reste qu’un exercice de déclamation tout-sec. Pauline et Sévère peuvent discourir de leurs maux sans nous émouvoir :

Je veux mourir des miens ; aimez-en la mémoire,

s’écrie M. Laroche. Mais M. Laroche n’a nulle envie de mourir et ne se recommande qu’à peine au souvenir de l’assistance : on ne le sent ni résolu ni attendri.

Je veux guérir des miens ; ils souilleraient ma gloire,

répond Mlle Dudlay. Mlle Dudlay articule « guérir » avec force, en levant le bras, — un beau bras, — vers le ciel, d’un air d’importance et de sécurité parfaite ; elle n’est pas bien malade et n’aura pas de peine à guérir. O Titus ! ô Bérénice ! j’allais me plaindre tout à l’heure de ne vous avoir jamais vus à la Comédie-Française ; si M. Perrin m’a épargné de vous voir ainsi représentés, béni soit M. Perrin ! Mais, s’il faut remercier la Comédie-Française de ce qu’elle ne joue pas les chefs-d’œuvre, à quelle misère en est réduit le répertoire classique ?

Aussi bien M. Laroche et Mlle Dudlay sont de courageux artistes, que je serais désolé de contrister. Si j’ai tant appuyé sur eux, c’est qu’ils offrent de parfaits exemplaires de ce que peut produire, servie par un obstiné travail, une fausse interprétation du genre tragique. Ils jouent la tragédie comme les gens du XVIIIe siècle l’écrivent ; leur jeu est plein de mérite, mais c’est un jeu mort, et quel mort gourmé ! C’est le mieux embaumé qui se puisse voir. Tout près, au second plan, se tiennent d’autres momies ambulantes ; ce sont les talens inférieurs de Mlle Fayolle et de M. Villain, raidis par le même système. Rien de plus froid que cette Stratonice et de plus inerte, sinon cet Albin. M. Martel, au moins, qui fait Néarque, est un peu plus dégourdi.

Ce n’est pas M. Mounet-Sully que je donnerai pour modèle à ses camarades. Il a des qualités naturelles qui sont inimitables ; il en a cultivé quelques-unes heureusement, mais la culture ne les saurait reproduire. Si, d’ailleurs, il a quelque défaut, je ne désire pas qu’on l’imite par là.

Oui, certes, il a des défauts ! Il abuse de sa belle voix pour passer de la fureur la plus éclatante à la plus doucereuse onction, il joue du tonnerre et de la flûte, sans pouvoir justifier toujours par quelle raison il quitte l’un pour l’autre : caprice de virtuose, enfantillage d’illuminé. De même il abuse de ses beaux yeux, de ses belles dents et de ses beaux membres pour s’abandonner à des excès de mimique. Il garde en son jeu quelque chose de personnel et de hasardeux qui serait mieux de mise dans le drame romantique : le classique réclame plus de désintéressement et ne laisse rien à la fantaisie. Mais quoi ! c’est un homme et non un pantin ; ses pectoraux remuent généreusement sous les plis harmonieux de sa chlamyde, et sous les pectoraux palpite le cœur. Il est magnifique à voir dans ses voiles brodés à l’orientale, c’est bien le « cavalier arménien, » dont les pères ont régné à Mélitène. Même n’est-il pas un peu trop Arménien, un peu trop éloigné de son auteur Corneille et de ce Port-Royal d’où son ami Néarque rapporte la théorie de la grâce ? Il semble, avec cet appareil moderne de couleur antique, appartenir aux Noces corinthiennes de M. Anatole France plutôt qu’à la tragédie du XVIIe siècle ; au moins faut-il dire qu’il prend de son costume un souci trop persistant : il change trois fois de toilette, et la dernière fois en prison ; parmi tant d’occupations, le baptême, l’attentat et le reste, c’est bien de la présence d’esprit pour un martyr. N’importe, sous ces accoutremens divers, broderies multicolores, broderies blanches ou tenue de supplice, il est toujours beau, et, ce qui vaut plus, toujours homme. Il n’est jamais indifférent à son rôle et ne laisse jamais le public indifférent ; il se donne à lui-même l’illusion tragique et souvent il en impose le prestige au spectateur ; il est doué manifestement et commande ce respect que l’on rend d’instinct aux forces de la nature ; enfin, lorsqu’il se trouve d’accord avec l’auteur, il est le plus magnifique instrument de poésie qui se puisse rêver.

Allez donc recommander cet exemple à M. Villain, voire même à M. Laroche ! Ils vous renverront à Jupiter, qui ne leur a pas départi de tels dons. Le camarade que je veux proposer à leur émulation n’a pas de génie ; a-t-il de la facilité ? C’est son affaire et non la mienne. Sans disgrâce physique, il n’est pas cependant taillé en demi-dieu ni en athlète ; son visage est froid et volontiers immobile ; sa voix un peu lourde et son élocution laborieuse, toute sa personne a je ne sais quoi d’un peu trop lent et débonnaire. Mais il a l’intelligence de ses rôles, il en a l’intelligence directe et ne va pas chercher pour cela, hors de la tradition, midi à quatorze heures. Il les joue avec justesse, sans relâchement et sans ambition ; il tient sa place et il s’y tient ; il ne prend, pour commencer, ni trop haut, ni trop bas ; il varie humainement, par la suite, l’expression des sentimens humains que son personnage éprouve ; jamais il ne détonne, et, partant, il ne fait pas détonner les autres : j’aimerais mieux être son confident que la confidente de Mlle Dudlay. Pour le répertoire classique, il n’est pas besoin d’acteurs plus extraordinaires que M. Silvain : — car c’est de lui que je parle, — et de quel autre parlerais-je ? Il se fait remarquer à la Comédie-Française justement par les qualités qui devraient y être ordinaires.

Il excelle, par ces qualités, dans Polyeucte : il rend au personnage de Félix la valeur que nous lui connaissions par la lecture, et que de prétendus tragédiens formés à l’école de traîtres du Conservatoire, — oui, vraiment traîtres ! — lui avaient fait perdre à la scène. Figuré par M. Silvain, Félix n’est pas un « troisième rôle » de convention, d’une bassesse continue et d’une ignoble atrocité ; il est ce qu’il doit être : un politique médiocre, une âme d’ordre moyen dans une fonction sociale d’ordre élevé. Cette âme, en diverses épreuves, se colore de nuances diverses ; M. Silvain les a rendues fidèlement. Il a d’ailleurs observé la simplicité convenable à l’ouvrage, et justement celle-là : il ne s’est pas forcé à la fausse noblesse ; il n’a pas non plus tourné le rôle, pour attirer grossièrement l’attention, à la moderne et à la bourgeoise. Il n’est pas un pantin de tragédie, qui habite hors des temps et ne vit nulle part ; il n’est pas non plus un préfet de M. Ferry, embarrassé par le zèle clérical de son gendre, qui va dans les chapelles des couvens protester contre l’article 7. Il est le Félix de Corneille, et il s’en contente c’est aussi la manière de nous contenter. Ah ! si chacun, dans le répertoire, faisait sa partie comme celui-là ! une vivante harmonie s’établirait d’elle-même, et la Comédie-Française deviendrait un parfait orchestre pour l’exécution des chefs-d’œuvre : à l’occasion de cette reprise de Polyeucte, c’est la grâce que je lui souhaite.

Par un singulier hasard, l’Odéon a représenté récemment une pièce nouvelle, le Mari, dont l’exposition est à peu près celle de Polyeucte. Oyez plutôt. Henriette aimait Maurice ; elle était aimée de lui ; elle l’a cru mort ; elle s’est laissé marier à un autre ; tout à coup un messager arrive, un messager en redingote s’entend, et représenté par M. Porel : « Maurice n’est point mort ! » Seulement on a fait des progrès depuis Corneille : Voltaire, qui posait tant de questions indiscrètes à propos de la donnée de Polyeucte, n’aurait pas le temps d’interroger les auteurs du Mari, MM. Nus et Arnould ; ils vont au-devant des objections et expliquent par le menu à quelles conditions le sujet est vraisemblable ; ces conditions elles-mêmes le sont-elles ? C’est une autre affaire. Si Henriette a cru Maurice mort et a épousé M. de Roveray, c’est que ce gentilhomme ruiné, — conseillé par sa maîtresse, amie intime d’Henriette et qui désire continuer d’être entretenue, — a fait intercepter par un laquais, en escomptant la dot, les lettres de Maurice, qui voyageait en Amérique ; c’est qu’ensuite il a fait publier par les journaux un prétendu mariage de Maurice avec une Américaine. Voilà qui est simple et s’admet aisément. Aussi bien Corneille, dans la seconde partie de sa carrière, alors qu’il négligeait les caractères et les passions pour l’intrigue et les situations, alors qu’il se piquait de faire des tragédies « embarrassées » parce qu’il pensait y montrer plus d’invention et plus d’art, Corneille eût approuvé ce drame. Ne connaissant pas comme nous les œuvres complètes de M. Dumas fils, il ne se fût pas aperçu que Catherine Moriceau, sous le nom d’Henriette, ayant épousé le duc de Septmons, devenu Roveray, et l’ayant quitté pour vivre avec Gérard, surnommé Maurice, comme ferait une simple héroïne d’Augier, Mme Caverlet, le commissaire de police de la Princesse de Bagdad venait lui enlever la petite fille d’Héloïse Paranquet ; et qu’à la fin, Hippolyte Richond, du Demi-Monde, armé du pistolet de Diane de Lys, se glissait à la cantonade, comme dans la Princesse George, pour renouveler le dénoûment de l’Etrangère. Tant d’incidens eussent paru à l’auteur d’Héraclius et de Sophonisbe les fruits d’une imagination merveilleuse. Pour nous, le pis de ces réminiscences est qu’elles dénoncent chez les auteurs l’habitude de regarder l’humanité dans les ouvrages des autres, et non dans la vie : aussi voyez quel faux sublime ! Henriette découvre tout à coup l’odieuse machination dont elle a été victime ; que croyez-vous qu’elle fasse ? Elle abandonne à ses ennemis toute sa fortune : « Ce que vous avez voulu, c’est mon argent, le voici ! » De se séparer, elle n’y pense guère ; il lui suffit, pour sa sécurité, d’avoir fait cadeau de deux millions à l’indigne époux et à sa maîtresse. D’autre part, les auteurs, ayant cette louable intention de protester contre les droits exorbitans que le code crée au mari ne se font pas scrupule d’y ajouter celui-ci : le mari peut enlever à sa femme et réclamer pour sien, par le ministère pur et simple du commissaire de police, un enfant déclaré à l’officier de l’état civil comme né de père et mère inconnus. C’est même proprement le sujet de la pièce, — qui n’intervient qu’au troisième acte. A cela que dirait Corneille, s’il se souvenait de son Discours du poème dramatique et des commentaires qu’il y fait d’Aristote : « Il faut qu’une action, pour être d’une juste grandeur, ait un commencement, un milieu, et une fin… Je voudrois donc que le premier acte contînt le fondement de toutes les actions et fermât la porte à tout ce qu’on voudroit introduire d’ailleurs dans le reste du poème ? » Corneille se fâcherait.

II est vrai que le premier acte du Mari, s’il ne renferme pas « les semences de tout ce qui doit arriver, » est en lui-même bien coupé, bien conduit, de façon qu’il intéresse ; le troisième a de la chaleur, des agrémens familiers et, au prix des faussetés que l’on sait, du pathétique. La flamme de Mlle Tessandier, la force de M. Paul Mounet, l’esprit de M. Porel ravissent les bravos ; M. Rebel et Mlle Nancy Martel sauvent adroitement de misérables rôles ; Mme Crosnier joue en excellente comédienne le petit personnage d’une provinciale. Par toutes ces raisons, le Mari compte pour un succès, mais n’importe : si les contemporains n’ont que cette manière de connaître la vie, et cette langue pour l’exprimer, qu’on me ramène à Polyeucte !

On m’y ramène : Osip, des Danicheff, gardant sa femme pour son maître et la lui remettant immaculée, qu’est-ce autre chose, à moins qu’une étrange obsession ne m’abuse, qu’un Polyeucte martyr de la délicatesse et de la gratitude ?

Possesseur d’un trésor dont je n’étais pas digne,
Souffrez qu’entre vos mains, seigneur, je le résigne…

Ainsi pourrait parler Osip ; et que serait-ce s’il parlait ainsi ? Déjà, lorsqu’il célèbre ses yeux « plus ombragés que la pensée, » Anna s’émerveille : « Je n’aurais jamais cru que tu pusses t’exprimer aussi bien. » S’il s’exprimait en vers de Corneille, elle se résoudrait peut-être à l’aimer ! Sans toucher à la question du style, ferai-je admirer l’abondance et la variété de la psychologie des classiques en regard de celle des modernes ? Ferai-je triompher leur dramaturgie de la nôtre ? Il y suffirait, d’une part, d’établir un parallèle entre la Pauline de Corneille et cette chétive Anna ; d’autre part, de faire remarquer que, dans les Danicheff, aussitôt que le drame paraît commencer véritablement, au troisième acte, il avorte. Mais le deuxième, en ses épisodes, est sillonné des feux d’artifice habituels à M. Dumas, et le premier forme un prologue taillé de main d’ouvrier. C’est dans ce premier que s’établit le caractère de la comtesse Danicheff, le seul de l’ouvrage et qui se dissipe ensuite : tout ce tableau d’intérieur, tout ce fond moscovite où la grande dame en cheveux blancs se fait lire Faublas par une jeune fille, est peint de couleurs originales et composé fortement.

Pour cette partie seule, M. Duquesnel, survenu entre le directeur de l’Odéon et du Gymnase, aurait bien fait d’acquérir les Danicheff à la Porte-Saint-Martin, et aussi pour nous donner l’occasion d’admirer Mme Pasca. Elle est merveilleuse, en vérité, dans le rôle de la comtesse Danicheff, merveilleuse de figure, et de costume et de jeu ; autant que le permet l’ordre de l’ouvrage, qui n’est qu’une pièce de facture, elle s’y manifeste grande comédienne et grande dame. Soutenue par les traditions d’une scène illustre, que ferait-elle dans un de ces drames que M. Dumas peut avouer véritablement pour siens ? Il appartient à ce puissant introducteur de nous le montrer bientôt : si ce n’est à sa prochaine entreprise, nous souhaitons que ce soit à la seconde. Non que Mme Pasca soit mal entourée à la Porte-Saint-Martin : M. Marais, un peu emphatique dans le reste, joue excellemment la scène capitale qui finit le second acte ; on ne peut rêver un Osip qui soit préférable à M. Volny ; Mlle Magnier, Mlle Malvau, M. Colombey, M. Léon Noël, forment une bonne troupe. La mise en scène de toute la pièce, et particulièrement du premier acte, sans indiscrétion, est fort belle.

Dans un pareil théâtre, avec de telles ressources, M. Duquesnel peut rendre aux lettres contemporaines d’éclatans services. Nous ne prétendons pas que la Comédie-Française lui en cède l’honneur, et nous permettons que sur ce terrain elle lutte avec lui ; nous demandons seulement aujourd’hui, à l’abri du grand nom de Corneille, qu’elle ne laisse pas en friche ni couvert d’épis artificiels et de fleurs en papier le vieux champ classique.


Louis GANDERAX.