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Revue dramatique - 14 mai 1893
Revue des Deux Mondes3e période, tome 117 (p. 459-464).

Comédie-Française : la Reine Juana, drame en 5 actes, en vers, de M. Alexandre Parodi.


Une translation de cadavre avec menace d’exhumation et d’autopsie ; une reine séquestrée pendant quarante-neuf ans ; la folie tantôt douce, tantôt furieuse, puis l’agonie et la mort de cette princesse, le tout avec accompagnement continu de glas, de torches et de cierges ; le saint-office, des moines et des geôliers, un couvent, une prison, le trône et le cabanon ; décors magnifiques, riches costumes et pauvres vers, voilà le spectacle historique et funéraire que nous a donné la Comédie-Française. Mais, comme disait feu Geoffroy dans la Cagnotte, drame moins sombre, « avant d’entrer dans les détails de cette ténébreuse affaire, qui ne tend à rien moins qu’à broyer sous son étreinte l’honneur d’une famille entière, » et d’une famille royale encore, il est bon de remonter aux sources.

C’est ici même qu’elle a jailli, la source où puisa M. Parodi. Dans un article publié le 1er juin 1869, et qu’on ne saurait trop recommander aux futurs spectateurs de la Reine Juana, M. K. Hillebrand, d’après des découvertes alors récentes, et les documens les plus authentiques, a raconté comme il suit la déplorable histoire de la mère de Charles-Quint.

Juana, fille de Ferdinand, roi d’Aragon, et d’Isabelle la Catholique, reine de Castille, naquit en 1479. De bonne heure, elle annonça un esprit de douceur et de tolérance qui n’était pas pour plaire à ses parens. Son peu de goût pour les autodafés lui valut des avertissemens et des corrections maternelles qui parfois allaient jusqu’à la torture. A dix-sept ans, la princesse fut heureuse d’épouser l’archiduc Philippe de Bourgogne, Philippe le Beau, qu’elle adora toute sa vie, bien qu’il la rendît très malheureuse. Emmenée par lui en Flandre, et là, soustraite à l’autorité de sa mère, aux leçons et aux exemples de l’inquisition, ses idées libérales s’affermirent encore. Isabelle alors, craignant de laisser après sa mort le sceptre de Castille aux mains trop indulgentes de l’héritière légitime, confia par testament, avec l’assentiment des Cortès, la régence de Castille à Ferdinand, son époux. Elle mourut en 1504. Aussitôt Ferdinand se hâte de réunir la Castille à son royaume personnel d’Aragon, et, pour assurer sur son front les deux couronnes, il commence à répandre le bruit que sa fille Jeanne a perdu la raison.

Un parti, cependant, soupçonnant l’imposture, se forme en faveur de Jeanne, et de Philippe, son mari. L’archiduc en personne, à la tête d’une armée chaque jour grossissante, descend en Espagne et revendique les droits de sa femme. Que fait alors le fourbe Ferdinand ? Il se porte au-devant de son gendre, essaie de lui persuader à lui-même que Jeanne est en démence, incapable de régner ; pour attester son propre désintéressement, et le plus benoîtement du monde, il résigne entre les mains de Philippe ses droits sur la Castille, et, de peur de créer par sa présence des embarras à « son fils chéri, » il s’éloigne et se retire en Italie.

Quelques mois après, le « fils chéri » mourait d’un mal étrange, et le beau-père revenait pour recueillir le fruit de ses efforts. Aux divers princes qui briguèrent tour à tour la main de sa fille veuve, il répondait par des lettres pleines de tristesse, de remercîmens, de regrets, alléguant toujours la folie de sa pauvre enfant. Mais de cette folie qui finit par devenir légendaire, l’histoire ne devait jamais trouver d’autres preuves que cette paternelle correspondance.

Philippe était mort à Burgos, et son corps devait être transporté à Grenade. Le roi Ferdinand ayant décidé l’internement de Jeanne dans le donjon de Tordesillas, qui se trouvait sur la route, on résolut de faire voyager ensemble l’altesse morte et l’altesse vivante. Et par les plaines de Castille, chaque nuit, à la lueur des cierges, au chant des psaumes, on vit, on entendit passer, fantastique cortège, la litière de la reine suivant le cercueil de son époux. Le moyen était bon pour frapper l’imagination populaire et accréditer la folie de la sombre voyageuse. Un jour, les portes de Tordesillas se fermèrent sur la vivante et dans un couvent de la ville le mort aussi s’arrêta.

Durant dix années Ferdinand retint sa fille prisonnière. Quand il mourut en 1516, son petit-fils Charles, fils de Jeanne, hérita de son aïeul les deux royaumes, fondus en un seul, d’Aragon et de Castille. Élevé en Flandre et croyant de bonne foi à la folie de sa mère, il y pouvait croire encore lorsqu’il monta sur le trône. Après une visite qu’il fit à la captive, il ne le pouvait plus : la reine avait toute sa raison. Mais alors il fallait la délivrer, lui rendre cette Castille, dont elle était légitime maîtresse, se contenter de l’Aragon, triste royaume, rompre l’unité de l’Espagne, consommée il est vrai par la fraude et la violence, mais consommée enfin. C’était quitter le long espoir et les vastes pensers, c’était s’éveiller des beaux rêves de César et de Charlemagne. Le sacrifice fut au-dessus des forces du jeune Charles-Quint, mais non pas le crime ; et par la volonté de son fils, comme auparavant par celle de son père, la reine Juana demeura prisonnière.

Un instant pourtant, en 1520, la révolte des communeros la délivra. Liberté éphémère ! L’insurrection fut réprimée, don Juan de Padilla son chef, puni de mort, et Jeanne, après avoir failli redevenir reine, ne redevint que l’hôtesse plus malheureuse d’une plus rigoureuse prison. C’est alors, mais alors seulement, que sa raison s’égara. L’horreur redoublée de sa captivité, les mauvais traitemens, les supplices même qu’on n’épargna pas afin de lui arracher une abdication opiniâtrement refusée, la réduisirent à la folie, à la plus dégradante misère de l’esprit et du corps. Enfin elle mourut après une effroyable agonie, dont les cris s’entendirent au loin, âgée de soixante-seize ans, et depuis quarante-neuf ans recluse. Quelques mois plus tard, Charles-Quint se retirait à San-Yuste, troublé peut-être par les remords, et déposait la couronne payée d’un si long parricide.

Et dire qu’après cet indispensable résumé d’histoire, les cinq actes du drame restent encore à raconter !

Premier acte : La nuit, dans un cloître où sonne le glas, où devisent des moines, où passe et repasse, farouche, le grand inquisiteur, où doivent tout à l’heure se rencontrer la reine Juana, veuve depuis quelques mois, et son père. Sachez que le monarque n’a donné ce rendez-vous à sa fille que pour lui arracher une renonciation à la couronne de Castille, et si elle refuse, la faire arrêter et jeter en prison. La reine arrive la première, tout de noir vêtue ; au bas de la colline elle a laissé son lugubre cortège et le cadavre adoré qu’elle conduit à Grenade. Son père tardant à venir, elle va l’attendre dans la chapelle. A son tour paraît le vieux roi. Avec l’inquisiteur qui fut son confident, et certain Mosen Ferrer qui fut son complice, il s’entretient du passé et de l’avenir : de son gendre qu’il a fait empoisonner, de sa fille qu’il donne pour folle et qu’il compte séquestrer ce soir même. Mais pourquoi n’est-elle pas ici ? On l’appelle, on la cherche ; elle a fui. Alors de nouveau nous entendons le glas, puis le chant lointain et se rapprochant peu à peu du Miserere ; voici les pénitens, les pleureuses, le cercueil, et la reine. Ferdinand l’embrasse d’abord ; puis avec une feinte douceur il la prie, la conjure de lui céder le sceptre castillan. Elle refuse ; elle a juré de vivre et de mourir reine. Mais elle a juré aussi de venger son époux, empoisonné par l’odieux Mosen. Sur le cercueil du mort, Juana dénonce le crime et le criminel ; qu’on ouvre la bière et le cadavre témoignera. « Arrêtez, s’écrie le roi en toute hâte, ma fille est folle ; qu’on la conduise à Tordesillas, et qu’elle y soit enfermée. »

Second acte : Dix ans après ; Ferdinand est mort ; Carlos (bientôt Charles-Quint) lui succède ; Jeanne est toujours captive. Mais deux jeunes seigneurs généreux s’intéressent à son sort : l’un est don Juan de Padilla ; l’autre don Arias, fils du marquis de Dénia, le gouverneur ou le geôlier de Tordesillas. « Sire, disent-ils au roi, on vous trompe ; votre mère n’est pas folle. Allez vous-même vous en assurer. » Émoi du jeune prince et lutte cruelle entre l’amour filial et l’ambition. Carlos ira pourtant voir sa mère.

Troisième acte : Il la voit. La pauvre Juana croit que son fils vient lui donner la liberté ; il vient la lui vendre au prix d’une abdication. Mais la reine refuse l’indigne marché, et choisit de rester prisonnière.

Quatrième acte : Don Juan de Padilla et ses amis ont tenté une insurrection ; vaine tentative, que le jeune chef a payée de sa tête. Quant à la reine, on a redoublé de rigueur envers elle ; on menace de lui enlever sa fille, la petite infante Catalina, compagne de son triste sort, et comme aujourd’hui les délégués officiels des Cortès doivent venir constater l’état mental de la prisonnière, comme il faut qu’en leur présence elle soit folle ou le paraisse, on frappe un grand coup, plusieurs même : on lui révèle que son mari a été empoisonné par la volonté de son père, que par cette volonté encore et maintenant par la volonté de son fils, elle-même est retenue captive. De ces révélations, l’effet est foudroyant : la malheureuse perd enfin la raison et tombe dans une crise effroyable. Les délégués arrivent à point pour y assister ; ils en pourront témoigner sans mentir.

Cinquième acte : Trente ou quarante ans après. La vieille reine agonise, mais avant qu’elle expire, Charles-Quint, enfin repentant, a voulu la voir encore. Dans un intervalle lucide, elle accepte cette dernière entrevue et, recouvrant avec sa raison, sa fierté et sa colère, sous sa main décharnée elle courbe à ses genoux son fils pénitent. Elle lui arrache la promesse qu’en expiation de son crime, il descendra du trône. Il promet, elle pardonne et meurt ; et la pièce finit au son du glas, comme elle avait commencé.

L’horreur d’un tel sujet avait de quoi tenter un poète tragique ; peut-être aussi de quoi le décourager, et cela pour deux raisons : d’abord la continuité de cette horreur, puis la continuité de ce sujet même, qui se répète, mais ne se développe pas. Rien de plus immobile que cette donnée : une reine séquestrée pendant un demi-siècle, victime indomptable d’infatigables bourreaux. On voit assez que depuis la fin du premier acte où la reine est conduite à Tordesillas, jusqu’à la fin du cinquième, où la mort la délivre, l’action, et une action qui dure cinquante ans, tourne dans un cercle lugubre de folie et de mort qu’elle ne peut briser. Elle languit, elle étouffe au fond d’une impasse que ferme l’histoire elle-même.

Ce n’est pas tout, et la Reine Juana malheureusement a plus d’une faiblesse. Une chose manque à ce drame : l’étude des caractères ; une autre manque à ces vers : la poésie. Prenez les grandes scènes, ou du moins celles qui devraient être grandes, et qui, on le sent, voudraient l’être ; elles sont vides. Au second acte, le monologue de Carlos hésitant entre l’atroce raison d’Etat et la piété, ou plutôt la pitié filiale, est d’un penseur assez ordinaire ; rien que par les idées, sans parler encore du langage, la méditation du même Carlos, dans Hernani, semblerait un chef-d’œuvre de philosophie historique. L’entretien du troisième acte entre le fils usurpateur et la mère captive ne témoigne ni de vues plus larges ni de plus profondes pensées. La situation pourtant était forte et digne de Racine : « Asseyez-vous, Néron, et prenez votre place. » Quelle Agrippine on pouvait peindre ! Et quelle Andromaque d’abord ! Car ici le modèle comportait, que dis-je, il exigeait tour à tour les deux aspects : la tendresse maternelle et le souverain orgueil. Le quatrième acte n’est pas plus que le troisième à la hauteur nécessaire. Il se traîne dans une interminable scène de folie. Et d’abord l’explosion de cette folie paraît assez mal amenée. Ce qui bouleverse la reine, c’est d’apprendre deux choses : d’abord que son père a fait empoisonner son mari, et je conçois cette première et terrible secousse ; c’est d’apprendre en outre qu’elle est retenue captive depuis quelque vingt ans par la volonté de son père et puis de son fils, et ici, on s’étonne un peu de son étonnement.

— A qui donc, jusqu’à présent la pauvre reine pouvait-elle s’en prendre, elle qui, au premier acte, s’était vu conduire en prison sur l’ordre du roi Ferdinand ; elle qui, au troisième acte, après la visite du roi Carlos, s’y était vu retenir ? Quant au développement de la scène, il suit les lois qui règlent la manifestation, aussi banale que pénible, de la folie au théâtre. Tout y est : les yeux fixes, puis hagards, les mains errantes et sur le front promenées, le petit rire niais et les intonations enfantines, enfin les suprêmes fureurs, les hurlemens sauvages et l’hallucination obligée : un chien rouge devant lequel Mlle Dudlay s’enfuit d’une fuite éperdue.

Pour le dénoûment au moins, l’auteur a trouvé, et trouvé lui-même, lui seul, en dehors de l’histoire, une situation vraiment puissante : l’entrevue entre l’empereur et sa mère à l’agonie. Apprenant que César va venir, la moribonde veut pour la dernière fois le recevoir en reine. Elle quitte son grabat ; sur ses haillons de misère elle jette le manteau de pourpre, et son front douloureux, son pauvre front de folle, ceint le diadème d’or. L’idée est admirable, n’est-ce pas, et pouvait donner une scène sublime. Quel dommage que l’exécution l’ait gâtée, et que, même devant cette pensée ou cette vision grandiose, M. Parodi n’ait pas été poète ! Il ne l’a pas été, et de là, plus que de la monotonie du sujet, plus que de l’insuffisance psychologique des personnages, de là vient qu’il n’a fait, au lieu d’une belle œuvre, qu’un bon devoir.

Cinq actes, songez-y, cinq actes rimes sans une image, un éclair, un frisson ; partout l’insuffisance des mots, l’inexactitude ou l’inconséquence des métaphores ; à défaut de la pensée profonde, pas même le verbe éblouissant ! On le disait à côté de nous : ces vers ont des pieds, des chevilles même ; il leur manque les ailes. En les écoutant, nous trouvions que décidément Buffon a eu tort, que le style n’est pas l’homme, et que moins encore il est l’âme. L’auteur de la Reine Juana doit avoir une âme haute, jusqu’à laquelle malheureusement son style n’a pas su se hausser. Son œuvre trahit l’habitude et le goût de la pensée grave, des nobles curiosités, de l’art le plus désintéressé et le plus pur. Elle atteste la volonté, la conscience et le labeur, elle représente des années de recherches et d’efforts, un mérite enfin qu’il faut honorer… Le mérite, hélas ! Pourquoi ce mot si beau, si glorieux dans l’ordre des choses morales, n’a-t-il pas de prix, presque pas de sens dans l’ordre des choses littéraires ou esthétiques ? Pour nous tous, écrivains ou artistes, je parle des laborieux et non des inspirés, n’est-il pas amer que notre bonne volonté, notre peine, notre martyre parfois, ne nous soit pas compté, et que l’intention, qui fait presque toute la vertu, ne fasse rien pour la beauté !

La mise en scène de la Reine Juana est admirable. L’art des pompes funèbres ne saurait être poussé plus loin que dans le saisissant tableau (d’après une toile espagnole) qui termine le premier acte. L’interprétation est moins éclatante. Mlle Dudlay pourtant a beaucoup de mérite (pour ce mot, voir ci-dessus). M. Worms, sous les traits de Charles-Quint à différens âges, s’améliore en vieillissant ; et M. Leloir, toujours en progrès, donne au roi Ferdinand une hypocrite et sombre grandeur. Mlle Brandès et M. Albert Lambert figurent agréablement un couple amoureux, touchant et secondaire, que notre analyse a pu négliger, et l’inéluctable petite Gaudy joue la petite infante avec l’accent faubourien d’une petite concierge.


CAMILLE BELLAIGUE.