Revue dramatique - 14 juillet 1885

REVUE DRAMATIQUE

Comédie-Française : Une Rupture, comédie en 1 acte, de M. Abraham Dreyfus.

En été, j’aime les petits plats : me voilà servi à souhait par la Comédie-Française. Une Rupture, de M. Abraham Dreyfus, n’est qu’une bouchée à peine ; c’est léger, sain et de saveur fine : ô l’agréable en-cas pour cette écœurante saison ! En trois lignes marquons l’intrigue : M. Raymond Cordier remet sous enveloppe les lettres de Mme de Maussans, une jeune veuve ; il apprend qu’elle les a reprises sans mot dire et il s’en indigne ; il la revoit et il l’épouse. C’est le Dépit amoureux que je vous conte là ? .. L’auteur a prévu le rapprochement : — « Pourquoi la reverrais-je ? dit son héros. Pour retomber dans la grande scène du Dépit amoureux ? Mais je l’ai jouée vingt fois cette scène ? Cela ne m’amuse plus. » — Il la joue cependant une fois encore, et le public s’en amuse. C’est que certaines comédies du cœur, pour le fond, sont de tous les temps, et qu’il suffit d’en rajeunir les mœurs pour divertir la génération qui survient : or, les mœurs, dans cette petite pièce, sont excellemment modernes. Si, d’ailleurs, l’écrivain dramatique atteint ce fond même par un biais nouveau, il semble qu’il l’ait renouvelé : c’est justement l’heureuse fortune de M. Dreyfus. Plutôt que d’aborder tout droit ce dépit amoureux, il en observe les alentours ; il en regarde les effets sur l’amitié. Brimonière est l’ami de Raymond Cordier ; vous ne trouverez pas Brimonière auprès d’Éraste ; par Brimonière cette comédie est neuve, et M. Dreyfus, s’il lire son second cru d’où Molière tirait 6on premier, boit pourtant dans son verre. Brimonière accourt essoufflé : pourquoi Raymond l’a-t-il mandé à cette heure matinale ? Pour lui raconter l’histoire de la liaison qu’il veut rompre et lui signifier qu’il part en voyage et qu’il l’emmène. Il la connaît Brimonière, cette histoire ; et tet et tel autre la connaissent aussi. Et comment ont-ils découvert ce secret ? Par les précautions que prenait Raymond pour le cacher : par sa froideur envers Mme de Maussans, à dîner, chez Mme X… ; par le soin qu’il affectait d’ignorer le numéro de sa loge à l’Opéra ! Et c’est pour ce résultat que Raymond Cordier, jeune bourgeois élégant et riche, s’est condamné à des ruses de malfaiteur, a loué des appartenons clandestins, et guetté aux quatre coins de la ville le passage d’une jupe : la belle craignait si fort d’être compromise ! Eh ! que ne l’épousait-il ? C’est que la famille de Mme de Maussans, bien placée dans le faubourg, ne lui permet pas d’échanger son nom pour celui de Cordier ; elle fermerait plutôt les yeux sur une habitude galante. Mais c’est fini de ce mystère pénible ; et fini pareillement des querelles qu’une juste jalousie réveillait sans cesse ; car tandis qu’elle montrait pour Raymond une indifférence blessante, cette coquette souriait à une nuée de sots, « sous le prétexte d’écarter les soupçons. » Une dispute a éclaté hier soir, la dernière assurément. Raymond ne serait pas de son époque s’il n’était psychologue ou, du moins, s’il ne faisait profession de l’être. « tout est fini, déclare-t-il, et ce qui me le prouve, c’est que je peux analyser mes sentimens : c’est terrible, vois-tu, quand on se met à analyser ! .. » Vainement Brimonière, bon enfant, lui dit : « Laisse-moi donc tranquille avec ton analyse ! Que Mme de Maussans arrive, tu te jetteras à ses pieds. » Il jure que son amour est mort ; il montre la collection de lettres qu’il va renvoyer avec ce simple mot : « Adieu ! » Après quoi il partira. Brimonière ne peut l’abandonner dans cette crise. Raymond l’a mal reçu tout à l’heure pane qu’il arrivait inquiet, ayant pris à peine le temps de changer d’habit au sortir d’un bal, et lui demandait : « Tu te bats ? » Il l’a fait taire ensuite, alors qu’il l’interrompait pour lui épargner le récit de choses connues ; mais il a besoin de lui maintenant, il s’attendrit, s’accuse de l’avoir négligé depuis plusieurs mois et promet de ne plus se laisser distraire de lui par une femme ; il est tout à l’amitié désormais : comment l’amitié ne l’accompagnerait-elle pas en Norvège ? Brimonière est avocat et a des causes à plaider ; n’importe : il transmettra ses dossiers à un confrère. Tout ce qu’il peut obtenir, c’est un répit d’un quart d’heure pour faire un somme et se rafraîchir la tête pendant que Raymond va prendre une douche : Éraste, en 1885, après une insomnie, prend sa douche.

Là-dessus, naturellement, parait Lucile : je veux dire Mme de Maussans. Le fidèle Jean, un petit-neveu de Gros-René, ayant vu Raymond ranger des papiers pendant toute la nuit, est allé avertir Marinette, c’est-à-dire Justine, que son maître allait se tuer. « Où est Raymond ? » demande fiévreusement la jeune femme. Et Brimonière, ingénument, répond : « Il est à la douche ! » Remise de son trouble et moins embarrassée que son interlocuteur, elle aperçoit l’enveloppe adressée à son nom. Elle l’ouvre et l’emporte : « Mais que dirai-je ? gémit l’autre. — Vous direz que j’ai pris les lettres. » Bientôt revenu et instruit de l’aventure, Raymond peste contre son valet, contre son ami, contre sa maîtresse : oh ! contre elle, surtout ! « qu’est-ce qu’elle a dit ? — Elle n’a rien dit ! — Elle n’a pas cherché à savoir ? — Rien du tout. — Mais quel air avait-elle ? — Elle n’avait pas d’air ! » cela ne peut se supporter, cela crie vengeance ! Raymond alors, plus clairement que jamais, aperçoit tous les défauts, tous les crimes de la belle Brimonière la défend, il le houspille ; vite il envoie à Mme de Maussans un billet méchamment ironique pour réclamer « en échange des lettres qu’elle a si adroitement reprises celles qu’il a eu la naïveté de lui écrire. » Et qu’il a hâte de partir, maintenant ! Va, Brimonière, résigner tes dossiers et faire tes malles !

Brave Brimonière ! A peine est-il sorti, Mme de Maussans rapporte elle-même ses lettres. A sa vue, Raymond éclate en imprécations amoureuses. Elle le laisse dire, et, pour toute réplique : « Comme vous devez être malheureux ! » fait-elle. Depuis la veille elle a réfléchi : elle a trouvé des excuses à l’impatience et à la jalousie de Raymond ; elle a compris qu’elle avait tort d’exiger que son amour restât secret ; elle est prête à s’appeler Mme Cordier : « Ah ! ma chère femme ! »

La pièce est finie, croyez-vous ? le Dépit amoureux ne va pas plus loin ; l’auteur nous fait part du mariage d’Éraste et de Lucile ; allons-nous-en. Non pas ! La lettre de faire-part, cette fois, a un post-scriptum ; et sans lui, vraiment, l’œuvre ne serait pas complète. Au moment où Raymond et Lucile se donnent la main, quelqu’un sonne ; c’est Brimonière. « Je n’y suis pas ! » s’écrie Raymond. Il ne se soucie guère de comparaître à présent devant le confident de tout à l’heure ; il ne se soucie pas surtout d’avoir avec lui une explication qu’entendra la jeune femme, et, comme elle insiste malicieusement pour qu’il le reçoive, il invoque des défaites : « Brimonière est très timide, et peu accessible aux choses de sentiment, C’est une nature brutale,.. excellente, mais brutale ! » Elle lui fait grâce de sa présence, elle se retire un moment. Raymond reçoit donc Brimonière, mais de quelle façon ! Avec quelle mauvaise foi il lui invente des torts ! Il se sent ridicule devant ce témoin de ses protestations récentes, il enrage de l’être, il prend l’offensive. Il accuse le malheureux de le narguer, de l’avoir nargué depuis le matin, d’avoir profité de sa confiance pour s’égayer de ses faiblesses et de n’avoir pas défendu contre lui, avec assez de force, l’innocente Mme de Maussans. Ahuri par cette grêle de reproches, l’autre balbutie avec une naïve douceur. A la (fin, cependant, le mouton se secoue comme un taureau sous les banderillas ; il n’est pas de patience qui tienne contre un tel parti-pris d’injustice ; avec la familiarité d’un vieux camarade, Brimonière se regimbe. « Tu es un bon garçon, je t’aime bien, je compatis à tes malheurs et à tes infirmités… Je te plains d’avoir une maladie nerveuse et je fais des vœux pour ton entière guérison… Mais, sapristi ! quand tu es repris d’accès comme ceux-là, ne les passe pas sur mon des : va reprendre une douche ! » Et il faut que Mme de Maussans, attirée par le bruit, reparaisse et jette les deux amis dans les bras l’un de l’autre.

Il se peut que la conduite de cette petite pièce paraisse incertaine, que les divers temps de l’action n’y soient pas marqués de la meilleure manière, et que ce post-scriptum où s’épanouit l’idée principale, fasse l’effet d’une surprise. Au moins faut-il convenir que cette surprise est heureuse ; et quelle chicane, d’ailleurs, prévaudrait contre le plaisir que nous donnent cette convenance des mœurs, cette justesse du ton, ce naturel et cette bonhomie de tout le dialogue ? Raymond Cordier, homme d’imagination et né pour l’amour ; Brimonière, philosophe et plutôt fait pour l’amitié ; Mme de Maussans, agréable femme, de vertu moyenne et de sagesse mondaine, — tous ces personnages nous admettent de plain-pied dans leur intimité ou plutôt se mêlent à la nôtre et causent devant nous comme nous causons. Pour cette aisance du style, aussi bien que pour la perpétuelle malice de l’observation, il convenait d’encourager ce modeste essai de M. Abraham Dreyfus sur la scène de la Comédie-Française ; MM. les sociétaires l’ont compris : ils ont traité le nouveau-venu avec honneur. M. Thiron est parfait dans le rôle de Brimonière ; M. Delaunay l’égalerait dans celui de Raymond s’il ne s’ingéniait à être plus que parfait ; M, le Broisat représente Mme de Maussans avec la tenue et le tact nécessaires ; M. de Féraudy, qui fait Jean, est comique avec discrétion. Tout invite M. Abraham Dreyfus à revenir rue de Richelieu dans une meilleure saison, avec un morceau de plus de résistance.


Louis GANDERAX.