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Revue des théâtres - 31 mai 1854


REVUE DRAMATIQUE
Que dira le monde ? – Le Marbrier

À quelques exceptions près, deux choses nous frappent dans les œuvres du théâtre actuel, et parmi celles-là même qui, soit par le choix du sujet, soit par le nom de l’auteur, éveillent un moment la curiosité : d’abord une stérilité d’invention qui, comme toutes les pauvretés vaniteuses, se déguise tant bien que mal en vivant d’emprunt, en se, parant du bien d’autrui, en maraudant partout où se révèlent un semblant d’idée et un semblant de succès ; ensuite une propension singulière à dépayser la morale et la vérité dramatiques en les plaçant tantôt en-deçà, tantôt au-delà du vrai et du bien, et en demandant au spectateur bénévole de se prêter également à ces deux extrêmes, d’accepter ou ce paradoxe d’indulgence, ou ce paradoxe de rigorisme. Ainsi, pour nous en tenir aux plus récens exemples, l’auteur du Marbrier, autrefois plus inventif, n’eût certainement pas eu l’idée de sa pièce, si la vogue, un peu exagérée peut-être, de la Joie fait peur ne lui eût donné l’envie de traiter un sujet analogue, de chercher le pendant ou la contrepartie de cette douleur maternelle prête à se changer en une joie meurtrière. D’autre part, tandis que la poétique de nos drames et de nos romans les plus applaudis ouvre aux pécheresses de tous les rangs et de tous les étages non-seulement les inépuisables trésors du pardon céleste, mais la réhabilitation passionnée des cœurs généreux, et même les bénéfices immérités d’une amnistie mondaine, voici un jeune écrivain, moraliste apostille déjà par des récompenses académiques, qui prête à la société des rigueurs insolites, et à cette impérieuse question : Que dira le monde ? répond de la façon la plus décourageante pour les amours sincères et les âmes sentimentales. Ajoutons, afin de complétée l’ensemble de ces fâcheux symptômes, que si le Marbrier démontre ce que nous savions déjà, la décadence et l’épuisement définitifs de talens et de noms qui eurent leurs jours de verve et d’éclat, des œuvres telles que la comédie de M. Serret ne démontrent pas suffisamment encore l’avènement de talens nouveaux propres à nous dédommager de la déchéance des anciens.

Pourtant, hâtons-nous de le reconnaître, cette pièce de M. Serret, Que dira le monde ! est intéressante, et il serait d’autant plus injuste de lui refuser cette qualité, que c’est à peu près la seule. La donnée a le grand défaut d’être à la fois paradoxale et vulgaire, et de ressembler à ces avocats médiocres qui se servent de moyens usés pour arriver à des conclusions contestables. L’effet de jalousie rétrospective et le principal épisode qui s’y rattache rappellent trait pour trait un des plus saisissans récits de M. Prosper Mérimée : le Vase étrusque ; on peut signaler çà et là des réminiscences de plusieurs ouvrages bien connus : Une Chaîne, Antony, la Calomnie ; enfin il est peu de ces situations et de ces caractères qui, à l’aide d’un très léger changement d’optique, ne pussent se retourner contre l’auteur, et plaider une thèse exactement contraire à la sienne. Cependant tout cela forme un ensemble, une succession de scènes auxquelles on assiste sans ennui, et l’on peut en définitive ne pas se montrer aussi sévère envers M. Serret qu’il l’a été lui-même à l’égard de sa romanesque héroïne, pourvu qu’il soit permis de demander comme le géomètre assistant à Andromaque : « Qu’est-ce que cela prouve ? » Et de répondre comme le vieil adage : « Qui veut trop prouver ne prouve rien. »

Hermann de Courtenay, un héros quelque peu arriéré du roman ou du drame d’il y a vingt ans, est l’amant d’une belle veuve, la comtesse de Verneuil : elle l’a aimé, elle lui a cédé avant la mort de son premier mari, et, s’il ne l’a pas épousée dès qu’elle a été libre, c’est qu’il était pauvre et qu’il ne voulait pas que le monde put voir une affaire dans son mariage et un calcul dans son amour. Dès la première scène, ou est forcé de convenir que M. Serret a la main malheureuse en fait de délicatesses et de scrupules, et de comparer cet esprit honnête et sage, en veine de paradoxes, à ces hommes rangés qui, une fois en train de faire des sottises, ne savent pas les faire avec grâce. Comment admettre, entre une femme qui s’est donnée et qu’on estime encore et un homme dont l’amour a survécu à cette première épreuve, ces considérations d’argent, d’inégalité de fortune, acceptables tout au plus entre gens qui se rencontrent pour la première fois et n’ont aucun droit l’un sur l’autre ? Quoi qu’il en soit, Hermann vient de recueillir un héritage inattendu qui égalise les fortunes. Sorti le matin de chez Mme de Verneuil en amant mystérieux et furtif, il rentre chez elle, quelques heures après, en prétendant officiel, et lui demande sa main. Cette demande librement faite, acceptée avec transport, cette promesse échangée entre deux cœurs que n’a atteints aucune des méfiances ou des lassitudes de l’amour heureux pourra-t-elle s’accomplir ? Le monde n’y mettra-t-il pas obstacle par la sévérité de ses arrêts ou l’aigreur de ses médisances ? Voilà toute la pièce.

Que dira le monde ? écrivez-vous au seuil de votre drame. Mais quel monde ? Il y en a de plusieurs sortes, et il ne vous était pas permis de les confondre : il y a le monde des honnêtes gens qui ne demandent pas au cœur humain des austérités et des sacrifices au-dessus de ses forces, qui épargnent la faiblesse pourvu qu’elle se respecte elle-même, et qui encourageront toujours un homme d’honneur offrant à la femme qui s’est compromise, — et compromise pour lui seul, — la plus loyale et la plus décisive des réparations ; il y a aussi le monde des mœurs tarées, des liaisons équivoques, des existences aventurées, des fausses élégances et des fausses vertus, et, si nous rappelons cette distinction importante, c’est qu’elle constitue, selon nous, le vice radical de la donnée et de la pièce de M. Serret. Dans le fait, il peut bien nous dire que Mme de Verneuil appartient à la société la plus exquise, qu’elle n’a jamais eu de faiblesse que pour Hermann, que cette liaison même, devinée plutôt que surprise par les médisans, a été soigneusement recouverte de ce voile discret, dernière marque d’estime qu’un amant puisse donner et une maîtresse recevoir. Il nous dit tout cela, et cependant il nous présente son héroïne de façon à nous faire croire qu’elle a réellement mis le pied dans ce monde équivoque où une femme n’a plus l’ombre d’un droit, parce qu’elle n’observe plus l’ombre d’un devoir. Tous les détails accessoires tous les personnages épisodiques qu’il a groupés autour de MM de Verneuil ne font que confirmer cette première impression. C’est que l’auteur, dès le début, s’était fatalement placé entre ces deux écueils : ou bien rendre Mme de Verneuil trop intéressante, entourer son unique faute de palliatifs et de respect, convaincre le spectateur qu’elle est digne encore de porter le nom d’un honnête homme, et qu’une fois mariée, la sagesse la plus rigide comme la jalousie la plus ombrageuse n’aura rien à lui reprocher, — et alors le jugement du monde devenait décidément trop inique, l’acharnement de la médisance trop odieux, l’hésitation d’Hermann trop choquante pour que la thèse restât soutenable ; — ou bien faire de la comtesse une de ces patriciennes suspectes telles que le roman et le théâtre aiment à nous les montrer, ayant laissé déjà aux buissons de la route bien des lambeaux de sa réputation, mêlée à une société dont le contact est un commencement d’ignominie, habituée à jouer au bord des abîmes en attendant que l’irrésistible pente la fasse rouler jusqu’au fond : alors Hermann cesse d’être coupable et le monde d’être injuste, mais alors aussi il n’y a plus de pièce. L’auteur a confusément entrevu cette difficulté ; malheureusement, au lieu de la résoudre, les incidens qu’il a appelés à son aide ne servent qu’à la faire ressortir.

Hermann est le neveu d’un général chargé de représenter toutes les rigueurs, toutes tes rudesses de la vie réelle et de la sagesse mondaine de même qu’Hermann personnifie les illusions et les enthousiasmes de la vie romanesque. Le général s’acquitte fort mal de sa tache, et lorsqu’au dénoûment M. Serret, pour relever son héroïne, nous montre ce vieux grognard passant à l’ennemi avec armes et bagages, rendant hommage à celle qu’il a insultée pendant tout le cours de la pièce, on ne s’explique pas mieux cette espèce de réparation in extremis que ses brutalités précédentes. Si Hermann avait un peu de cœur, s’il aimait sincèrement Mme de Verneuil, s’il était autre chose qu’un mannequin habillé en héros de roman pour le besoin de la cause, les brutalités de son oncle, au lieu d’ébranler sa résolution, l’y raffermiraient : c’est du moins l’effet ordinaire que produisent les réactifs violens sur les passions vraies.

Hermann se laisse entraîner à un déjeuner de viveurs d’assez mauvais ton et d’assez bas étage, et il y entend des propos outrageans pour Mme de Verneuil. Là nous nous retrouvons en plein Vase étrusque, et si nous voulions nous donner le plaisir de comparer ce qu’un esprit supérieur et un esprit commun peuvent faire de la même idée, l’occasion serait excellente. M. Mérimée avait concentré tout l’intérêt de son récit sur un seul point : la jalousie rétrospective d’Auguste Saint-Clair. Auguste aime une jeune veuve, Mathilde de Coursy ; il doit l’épouser, dès que son deuil sera fini. On lui dit, dans un déjeuner de garçons, que Mathilde a aimé une espèce de bellâtre, nommé Massigny, mort depuis quelques années, et en effet Auguste se souvient qu’elle a chez elle un vase étrusque que Massigny lui a donné, et auquel elle parait tenir beaucoup. De tout ce que le monde peut dire pour empêcher son mariage, de ce qu’il résoudra lui-même dans le cas où il aurait été trompé, Saint-Clair ne se préoccupe nullement. Tout pour lui se réduit à ceci : une femme qu’il aime, le souvenir d’un homme qui a peut-être été son amant, et qu’il ne peut ni interroger, ni tuer, et entre Mathilde et lui, comme témoignage de ce souvenir et de cet amour, ce vase, seule pièce de conviction qui puisse absoudre ou condamner sa maîtresse. Le drame est émouvant et complet par sa simplicité même, et lorsque Mathilde, dans une explication qu’elle a provoquée, lui dépeint ce pauvre Massigny sous des couleurs assez ridicules pour dissiper ses doutes et rendre sa jalousie impossible, on sent que tout est fini, que rien, excepté peut-être la balle d’un duelliste, ne peut empêcher Saint-Clair d’épouser Mme de Coursy. L’auteur de Que dira le Monde ? s’est emparé de ce vase étrusque. Même souvenir légué par un amant défunt, même, jalousie d’Hermann, même explication de Mme de Verneuil, même ridicule versé à pleines mains sur la mémoire du mort ; mais quand Hermann est rassuré, quand le vase est brisé, le drame n’a pas fait un pas ; les obstacles subsistent, le monde maintient son cruel véto sur ce roman légitimé, et nous n’avons eu qu’un épisode inutile au lieu d’un récit rapide, plein d’émotion et de vie. Cet épisode n’est pas le seul ; il en est un autre dont l’influence est plus visible sur la détermination d’Hermann et le dénoûment de la pièce, et qui peut aussi donner lieu à quelques réflexions plus sérieuses et plus générales.

Parmi de ces hasards qui n’arrivent qu’au théâtre, et qui se composent de chevaux emportés, de voiture versée, de jeunes femmes évanouies que le héros secourt et sauve à point nommé, Hermann retrouve un ami de collège, Félicien Raimbaud, récemment marié, et si heureux, si enivré, si imprégné des béatitudes de la lune de miel, qu’il se livre avec un zèle de novice à une propagande matrimoniale ; la femme de Félicien a une jeune sœur, une petite pensionnaire de dix-sept ans, ingénuité classique affublée du tablier traditionnel, et voilà tout ce monde, si acharné contre Mme de Verneuil, qui entreprend, le général en tête, de marier Hermann à cette petite fille ! Si le drame cherchait ses élémens d’intérêt dans l’étude et l’analyse intérieure des passions et des caractères, et non pas dans des indications et des effets tout en dehors, il y avait là le germe d’une idée qui pouvait fournir des développemens intéressans : la différence des caractères expliquant la différence des destinées. On comprend aisément que ce Félicien ne voie rien au-delà du bonheur d’être le mari d’une espiègle ou d’une ingénue qui lui fait la vie douce et lui arrange le nœud de sa cravate : c’est un imbécile, un être trivial et borné pour qui les joies de l’imagination et du cœur seront éternellement lettres closes ; mais vous voulez que nous acceptions Hermann comme un homme d’une intelligence élevée et d’une âme romanesque ; vous nous le montrez au début ayant savouré, auprès d’une femme spirituelle et passionnée, les délices d’un de ces amours dont le péril le plus évident est de frapper de monotonie et de fadeur tout ce qui ne leur ressemble pas, et lorsqu’une société de sots et de méchans s’avise de le condamner au même genre de bonheur que celui de Félicien Raimbaud, rien en lui, ni autour de lui ne proteste contre cette absurde manie de ne compter pour rien les contrastes d’organisations et de sentimens, et de soumettre au même niveau les natures les plus différentes ? Et parmi ces défenseurs si pointilleux du qu’en dira-t-on, ces austères gardiens de la morale mondaine et de l’honneur d’Hermann, il n’en est pas un qui se demande si sa liaison avec cette femme brillante qui lui a tout sacrifié ne le prépare pas bien mal à apprécier les douceurs du foyer domestique, les innocentes caresses de cette gracieuse enfant ? Voilà quel eut été le sujet réel dîle la pièce, si l’auteur en eut abordé le côté vrai au lieu du coté factice. Les combats intérieurs d’une âme chevaleresque et enthousiaste, ayant demandé à la vie d’autres émotions que celles du vulgaire, ayant rencontré, une femme capable de comprendre et de partager ses illusions et ses ivresses, et arrivant à ce moment critique où il faut choisir entre la poésie et la prose, la passion et le ménage, l’héroïne et l’ingénue : voilà un thème bien autrement large et fécond que de puérils accès de jalousie, provoqués par les impertinences d’un domestique, les déclarations d’un prince moldave ou les commérages d’un salon, — sans compter qu’un poète sincère, aussi ennemi des hypocrisies du rigorisme que des bravades du désordre, eût pu profiter de l’occasion pour remettre à leur rang et à leur place ces notions élémentaires du roman et du drame, qui, si l’on n’y prend garde, finiront par être, dans le bien comme dans le mal, également éloignées de la vérité.

Il semble, nous le répétons, que l’imagination de nos auteurs ait pris en haine l’in medio virtus d’Horace, ce juste-milieu dont on s’est moqué en politique, et qui avait pourtant bien son mérite. Du moment qu’il ne s’agit plus de réhabiliter une courtisane, de prêter au vice ou au crime un idéal de grandeur poétique, de convier les hommes supérieurs, comme dit M. Dumas fils, à se faire les régénérateurs des âmes souillées de boue, il n’y a plus de salut qu’à l’extrémité contraire. On a tant dépensé de miséricorde et d’indulgence pour les créatures avilies et dégradées, qu’il n’en reste plus pour ces faiblesses, fort répréhensibles sans doute, mais à qui certaines conditions de décence, de respect extérieur et de réparation légitime peuvent ramener plus tard le respect et le pardon. On passe brusquement, et sans gradation, des Marguerite Gautier ou des Diane de Lys à de jolies poupées d’une candeur enfantine, et peu s’en faut qu’on n’accuse de dépravation ou d’extravagance l’homme qui, après avoir bu aux philtres de la passion romanesque, hésiterait à regarder ces adolescentes comme le dernier mot des félicités et des tendresses humaines. Or, si l’on a pu remarquer qu’il y a deux manières d’être inexact, arriver trop tôt ou trop tard, ne peut-on pas dire aussi qu’il y a deux façons d’être immoral, trop accorder ou trop refuser à l’imagination et au cœur, placer le but trop au-dessous ou trop au-dessus de l’honnêteté véritable et de la juste mesure de nos forces ? N’y a-t-il pas lieu de se métier quelque peu de ces réactions subites qui saisissent, à certains momens, les littératures mal réglées, et font succéder d’excessives austérités à d’excessives tolérances, donnant ainsi à la glorification de la vertu le même air de sophisme qu’à l’apothéose du vice ? Ces réflexions, que suggère presque à chaque scène la pièce de M. Ernest Serret, nuisent également à l’effet dramatique qu’il a voulu produire et à la leçon morale qu’il a prétendu donner, et tout en avouant que quelques parties de son œuvre sont traitées avec habileté, et qu’il est parvenu, sinon à convaincre, au moins à intéresser, nous sommes forcé de résumer notre opinion sur sa comédie en rappelant qu’elle nous a fait reflet d’un paradoxe étayé sur des lieux communs.

Que dire et que penser du Marbrier ? Nous aurions vivement désiré n’avoir qu’à approuver ; car il y a quelque chose de plus triste que de discuter un talent nouveau, c’est de critiquer un talent vieilli ; mais, en vérité, la plus robuste indulgence reculerait devant cette grossière ébauche qui commence par serrer le cœur et finit par le soulever. Le Marbrier, tout le monde l’a reconnu, a été inspiré par la Joie fait peur. Mme de Girardin, en décrivant avec une exactitude trop anatomique la douleur d’une mère qui croit que son fils est mort, et la progression insensible par laquelle on conduit cette âme brisée du désespoir au doute, du doute à l’espérance, et de l’espérance à la certitude, avait eu au moins le bon goût de ne mêler à cette étude artificielle, mais émouvante, aucun élément hétérogène, de ne grouper auprès de ce jeune homme tour à tour pleuré et ressuscité que les tendresses d’une mère, d’une sœur, d’une fiancée et d’un vieux serviteur. L’idée primitive se maintient, le drame se noue et se dénoue dans toute sa simplicité. Voici ce que l’auteur du Marbrier a fait de la contre-partie de cette idée. Un père de famille revient dans sa maison après dix ans d’absence pendant lesquels il a rétabli sa fortune. Quand il est parti, son fils et sa fille étaient encore deux enfans, et d’avance son cœur bondit de joie en songeant qu’il va se dédommager, dans une première étreinte, du long exil, de la longue immolation de son amour paternel. Trois jours avant son arrivée, sa fille meurt, et, au lever du rideau, sa femme et son fils en grand deuil se demandent avec effroi comment ils s’y prendront pour le préparer au coup affreux qui l’attend. M. de Gervais, — c’est son nom, — a écrit qu’il arriverait le jour même. En ce moment survient une pauvre orpheline vivement recommandée par un ami intime de la famille, et qui espérait devenir l’institutrice de celle-là même qu’on pleure. Elle est à peu près du même âge ; elle s’appelle Clotilde, comme Mlle de Gervais. Qu’elle consente à mettre une de ses robes, et il y aura un instant d’illusion pour la mère désolée, bien qu’invraisemblable et d’une teinte par trop sépulcrale, cette scène est touchante et faisait mieux augurer du reste de la pièce.

On entend au dehors la voix de M. de Gervais ; voilà le moment redoutable ! Il entre ; il embrasse sa femme et son fils, et, sans s’apercevoir qu’ils sont en grand deuil, il demande Clotilde, d’abord avec une tendre impatience, puis avec un commencement d’angoisse. Clotilde parait sur le seuil de la chambre que M. de Gervais sait être celle de sa fille : il avait laissa une enfant ; il voit une belle jeune personne de dix-huit ans vêtue de sa robe des jours de fête. Avant qu’on ait pu dire un mot pour le détromper, il s’est élancé vers Clotilde, il la presse dans ses bras avec une telle ivresse paternelle, que l’on n’a pas le courage de lui dire que la vraie Clotilde est morte, et que celle-là n’est qu’une étrangère.

Par malheur, nous ne sommes encore qu’à la fin du premier acte, et pour défrayer les deux autres, l’auteur s’est avisé d’un incident dont la seule pensée rend la pièce monstrueuse ou impossible. Edmond de Gervais, qui sait très bien que Clotilde n’est pas sa sœur, ne peut manquer de devenir amoureux d’elle. Le public, qui est aussi dans la confidence, ne songe point à s’en formaliser ; mais ce qui dépasse toute idée, c’est que le père, M. de Gervais, qui n’est pas encore détrompé et ne le sera qu’au dénouement, surprend les premiers indices de cet amour d’Edmond et de Clotilde, que ses soupçons, éveillés dès le milieu du second acte, vont s’aggravant jusqu’à la fin, et que sans l’intervention fortuite du marbrier à qui Edmond a commandé le tombeau de sa sœur, et qui vient réclamer le prix de sa facture, nul, sous ce toit où tout respire les chastes affections et les vertus de famille, ne l’avertirait qu’il se trompe, qu’Edmond et Clotilde peuvent s’aimer, et qu’au lieu d’avoir à s’effrayer d’un crime, il n’a qu’à pleurer un malheur.

Voilà le principal ressort de cet ouvrage, à la fois lugubre comme un enterrement et révoltant comme un cauchemar immoral. Pour que le drame existe, il faut que l’erreur de M. de Gervais soit, pendant une heure, prise au sérieux par le spectateur ; pour qu’il soit tolérable, il faut que le public compte pour rien le soupçon de M. de Gervais, et se rappelle constamment qu’Edmond et Clotilde ne sont pas frère et sœur. De ces deux effets, qui se contrarient sans cesse, résulte non-seulement diffusion ou absence d’intérêt, mais impossibilité complète. Rien ne saurait exprimer la sensation de stupeur et de dégoût que l’on éprouve en voyant ce père honnête homme, présenté comme un abrégé des vertus patriarcales, promener d’un acte à l’autre son imagination sur cette monstrueuse idée d’un amour incestueux, s’y acclimater peu à peu, nous faire part de tout ce qui confirme ses soupçons, et finalement trouver son fils aux pieds de celle qu’il croit sa fille. Nous savons bien que, dans le paroxisme de désespoir et de honte que cette vue lui cause, il finit par s’écrier : « J’aimerais mieux que ma fille fût morte ! » mais il devrait commencer par là. Évidemment, au lieu de cet impassible marbrier dont l’auteur a fait son deux ex machinà, il faudrait que le premier soupçon de M. de Gervais au sujet de l’amour d’Edmond et de Clotilde fût le trait de lumière qui lui révélât la vérité. Autrefois, à l’époque où M. Dumas avait du talent, où il excellait à sauver les situations scabreuses avec une si heureuse audace que le pas difficile était franchi avant même qu’on s’aperçût qu’il existât, il n’eût pas manqué de comprendre que c’était là le seul salut possible de sa pièce, le seul moyen d’éviter la plus horrible dissonance dans le Ion général du drame et dans le caractère principal : faire pour cette âme honnête et pure, du plus léger indice de l’amour de Clotilde et d’Edmond, la preuve la plus péremptoire que la vraie Clotilde est morte ; établir entre ces deux faits non-seulement une affinité lointaine, mais une nécessité immédiate et logique ; ne pas laisser à l’infâme pensée d’une passion incestueuse le temps d’apparaître en entier ni à l’esprit du spectateur, ni à l’esprit de M. de Gervais, sans être, aussitôt suivie d’une certitude qui rassure le père en le désolant. Voilà tout ce qui pouvait sortir de ce sujet, en admettant qu’il fût bien nécessaire de grossoyer et de gâter l’idée et le succès de Mme de Girardin, et de nous apprendre que la douleur fait peur, ce qui est moins original et plus triste.

En prolongeant outre mesure une situation qui ne devait et ne pouvait être qu’un éclair, l’auteur du Marbrier nous a donné le droit de douter même de cette habileté matérielle et vulgaire qui avait, disait-on, survécu à ses autres facultés, ou plutôt il nous a prouvé que le manque de sens moral équivaut parfois au manque d’habileté. Le débutant le plus novice dans l’art d’enchevêtrer et de débrouiller une intrigue eût évité cette faute, pourvu qu’il eût deviné d’avance les répugnances du spectateur en consultant les siennes. Un vétéran, aguerri par vingt-cinq années de succès et de chutes, vient se briser contre cet écueil, parce que, habitué à ne plus compter ni avec le public ni avec lui-même, pareil à ces joueurs épuisés, mais incurables, qui, à bout de combinaisons et de ressources, n’ont plus que la superstition du hasard, il a perdu, dans ce jeu incessant et rapide, même le temps et la force de réflexion nécessaires pour se souvenir des plus simples notions de son art, pour prévoir les plus infaillibles conséquences de ses étourderies. Les étourderies du déclin ! elles sont plus tristes, hélas ! que celles de l’apprentissage, parce qu’elles renferment une espérance de moins et un regret de plus. En voyant à quel excès ou à quel néant vient aboutir un talent dont nul ne contestait autrefois l’éclat et la verve, en assistant à ce lamentable drame dont le sujet est lugubre, l’idée empruntée et le ressort révoltant, nous nous demandions s’il n’y avait pas dans certaines aberrations et certaines décadences quelque chose de plus funèbre que dans ce Marbrier même et dans les paternelles douleurs de M. de Gervais.

ARMAND DE PONTMARTIN.