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Revue des Deux Mondes, tome 21, 1848
Armand de Pontmartin

Revue des théâtres



REVUE DES THEÂTRES.




LE PUFF, COMEDIE DE M. SCRIBE.




Le sujet de la nouvelle comédie de M. Scribe est de ceux qui offrent à la fois de grandes séductions et de nombreux écueils. C’est toujours un bonheur, pour un homme qui voit juste et bien, de s’attaquer à ces travers si répandus, si incontestés, qu’ils servent d’étiquette à une époque et sont recommandés à la comédie par une sorte de popularité préventive. S’emparer de ces à-propos est le privilège et le caractère distinctif du poète comique. Les détails, les incidens de mœurs contemporaines rencontrent chez lui cette faculté de vibration qui, chez le poète lyrique, est toujours prête à répondre aux grands événemens, aux majestueux spectacles, aux émotions et aux souffrances intimes. Seulement le lyrisme est le don de répandre au dehors, en accens d’une poésie générale, le choc, le son particulier, individuel, qui fait vibrer cette corde intérieure, tandis que, chez le poète comique, c’est au contraire le trait général qui se personnifie et se précise. Ce qui est, chez l’un, diffusion, épanchement, est concentration chez l’autre. Voilà pourquoi la comédie de notre époque est si difficile à écrire : comment concentrer ce qui s’éparpille toujours davantage ? comment réussir à fixer ce qui semble de plus en plus mobile ? Autant vaudrait, pour un peintre, copier un modèle qui changerait à tous momens d’expression et de pose. La multiplicité des fortunes, les variations infinies des conditions, le travail permanent d’une société qui cherche et modifie sans cesse ses niveaux, tout cela rend presque impossible à saisir le trait décisif qui résume les traits épars. On croit décrire une maladie, et l’on ne décrit qu’un symptôme ; on croit caractériser un siècle, et l’on n’indique qu’une phase. Aussi est-il plus facile aujourd’hui de refléter mille surfaces que de creuser ce qui se cache sous une seule de ces superficies mouvantes.

En face de cette difficulté toute nouvelle, que fera la comédie, qui doit être de son temps et de tous les temps, et qui, dans cette longue chronologie de nos travers, doit marquer à la fois la filiation et la date ? Elle cherchera ses ressources dans cette difficulté même : s’il lui est trop difficile d’approfondir, elle multipliera les aspects extérieurs. Elle se souviendra de cette phrase célèbre qui semble écrite pour elle : « Chaque diversité est uniformité, chaque changement est constance. » Sans se laisser déconcerter par des variations de détail, elle suivra, s’il le faut, dans chacune de ses périodes diverses, le vice ou le ridicule qui lui paraît être un des caractères de son siècle ; si une première esquisse ne suffit pas, elle fera un tableau, j’allais presque dire une galerie. Le maître immortel n’a-t-il pas donné l’exemple, lui qui vivait cependant à une époque où la société, immobilisée dans ses classifications absolues, semblait attendre avec patience que le peintre eût longuement étudié, laborieusement saisi chacune de ses attitudes ? N’a-t-il pas préludé par l’esquisse des Précieuses ridicules au tableau des Femmes savantes ? Ne s’est-il pas préparé à l’étonnante création de Tartufe par quelques scènes de Don Juan, et au personnage sublime d’Alceste par quelques intentions du rôle d’Arnolphe ? Enfin n’a-t-il pas attaqué à cent reprises, et jusqu’au moment où il eût peut-être mieux fait d’y croire, un puff déjà bien répandu de son temps, le puff de la médecine ?

Il est donc tout simple que M. Scribe, cet esprit si net et si fin, ait été plusieurs fois, dans sa brillante carrière dramatique, tenté par un sujet qui contient et résume presque tous nos travers. Il faut le dire bien haut : le vice de notre époque, c’est l’hypocrisie, non pas l’hypocrisie odieuse et profonde qui se porte et se concentre sur un seul point comme dans Tartufe, mais l’hypocrisie superficielle et mondaine, la libre circulation du mensonge passé à l’état de puissance sociale et transformé en une sorte de papier-monnaie créé par les habiles aux dépens des dupes. Le paraître domine tout aujourd’hui ; pourvu qu’on paraisse riche, noble, influent, spirituel, célèbre, tout est dit ; l’on est classé, et l’on n’a qu’à chercher de nouveaux moyens, tout aussi factices, pour faire durer le plus long-temps possible ces semblans de richesse, de naissance, de crédit, de célébrité et de talent. Et comme la société moderne, grace à l’éparpillement de toutes choses, est merveilleusement favorable aux à peu près, comme elle ne soumet plus à des conditions précises et inexorables l’assouvissement des ambitions et des vanités, il arrive que le mensonge même n’a plus précisément pour but d’être cru et de tromper, mais seulement d’avoir cours, d’obtenir pour un temps une crédulité de convention qui n’engage à rien, et qu’il est prêt à payer à son tour par une crédulité pareille : là commence le règne du puff, et l’on comprend sans peine tout ce que cet élément nouveau, introduit dans le monde actuel, doit amener d’épisodes comiques. Puff, cette création originale de Sheridan, est devenu pour nous, comme pour les Anglais, une personnification, un type, le type de ces tromperies qui ne trompent que celui qui veut être trompé, de ces inventions du charlatanisme qui désarment quelquefois par l’exagération même de leurs hardiesses, que tout le monde pourrait dénoncer, que nul ne prend au sérieux, et qui ne laissent pas pourtant de faire leur chemin, protégées auprès des sots par l’exploitation savante de la sottise et auprès des gens d’esprit par l’ingénieuse réciprocité des complaisances.

En indiquant tout ce que le sujet du Puff offrait d’d’actualité piquante, il me semble que j’en indique aussi les écueils. Lorsque la comédie s’attache à peindre un caractère restreint, individuel, il lui suffit de mettre en saillie tout ce qui peut concourir à l’ensemble de ce caractère et en rendre la vérité plus complète ; mais ici l’original était partout. Quelle, finesse, quelle sûreté de main ne fallait-il pas pour ne point rester au-dessous de cette comédie du puff, jouée en détail, en tous lieux, à toute heure, et que chacun de nous avait pu rencontrer dans la rue avant d’entrer au théâtre ! Comment être aussi plaisant, aussi inventif que la réalité même ? Il ne s’agissait plus de nous présenter un avare ou un joueur sous des traits assez vifs et assez vrais pour résumer tous les joueurs et tous les avares, mais de nous offrir, en quelques heures et en quelques rôles, les types frappans d’un vice, d’un travers, d’un ridicule social, universel, et cela dans des conditions et sous un régime peu favorables à la comédie ! Nous ne prétendons pas essayer ici, à propos d’un spirituel et charmant ouvrage, un traité de politique ; mais nous croyons que l’extrême liberté, celle dont profitait Aristophane, ou le pouvoir absolu dont l’égoïste bienveillance protégea Molière, sont plus propices au poète comique que nos gouvernemens modernes, dont les libertés tempérées laissent empiéter sur la comédie d’autres organes de publicité et de satire, tout en l’entravant elle-même par de légitimes restrictions. Lorsqu’Aristophane insultait, en plein théâtre, à la sottise ou aux vices des Athéniens, lorsqu’il prenait corps à corps (et vous savez avec quelle meurtrière audace !) les personnages célèbres que lui livrait la république, il usait du bénéfice d’une liberté sans bornes. La verve de ses personnalités incisives, énergiques, brutales, devenait un commentaire permanent de la vie politique, et sa comédie empruntait à cette communauté d’idées et de passions avec la place publique un intérêt, un mouvement, une action directe qui en décuplait l’influence. Molière trouvait, à l’extrémité contraire, une protection presque égale. De son temps, la liberté de penser, de parler et d’écrire n’existait que là où le bon plaisir du maître consentait à la laisser poindre. Pourvu qu’il y eût entre le poète et le souverain un échange de concessions et de bons procédés réciproques, la comédie pouvait donc avoir le monopole des franches et satiriques vérités. Dès-lors, comme l’a si bien dit dans cette Revue même un érudit et piquant historien, il put se former et il se forma une convention tacite, un pacte secret, d’après lequel Molière, respectant, honorant, flattant Louis XIV par d’ingénieux hommages, put s’emparer de tout le reste et faire main basse sur tout ce qui n’était pas la personne royale, l’unique et éblouissant rayon. Louis XIV, dans son orgueil de roi absolu, devant qui les autres puissances étaient des atomes, trouvait piquant de protéger cet infiniment petit, ce comédien qui avait eu outre un mérite bien rare et bien précieux auprès des rois, celui de l’amuser. Quel avantage pour le théâtre où chaque sujet de comédie arrivait tout neuf, où rien au dehors ne le déflorait, et où, grace à ce franc-parler courtisan, à ces hardiesses avec approbation et privilège, la vérité, l’observation, la satire, ne rencontraient presque plus d’entraves, pendant que tout, à l’entour, était despotisme et silence !

De nos jours, rien de semblable n’est possible : le théâtre n’a pas, Dieu merci ! les mêmes libertés que du temps d’Aristophane, et celles qui, sous Louis XIV, se concentraient sur la comédie de Molière se sont heureusement répandues partout. Il y a plus : nos mœurs elles-mêmes répugnent un peu à ces attaques directes de la franche comédie Le régime parlementaire a introduit dans la société moderne une sorte de pruderie factice, un puff d’épithètes honorables, méticuleuses, qui font du caractère des gens qu’on attaque quelque chose d’irresponsable comme la prérogative royale. La comédie aristophanesque serait-elle autorisée au théâtre, il est fort douteux que les Athéniens de 1848 la trouvassent de bon goût, et lui permissent de leur dire autant de vérités mordantes. Je touche ici à un autre écueil que devait redouter la comédie de M. Scribe. Elle venait présenter la satirique image du puff à des gens dont le plus grand nombre était un peu intéressé à ne pas s’y reconnaître. Même en s’y prenant avec cette grace que M. Scribe conserve jusque dans ses malices, même en s’efforçant de déjouer toute allusion, toute personnalité blessante, en s’attachant, en un mot, à ressembler le moins possible à Aristophane, l’auteur risquait, le premier jour surtout, de rencontrer chez la plupart des assistans une petite part de fondateurs ou d’actionnaires dans cette vaste association du puff, aux dépens de laquelle il prétendait nous faire rire. Figurez-vous le Malade imaginaire joué devant un parterre de médecins, ou les Femmes savantes représentées devant un public de bas-bleus, et il vous sera facile de compléter ma pensée.

Hâtons-nous de le dire : M. Scribe s’est tiré de ce pas dangereux avec son adresse et son bonheur ordinaires. Là où d’autres auraient échoué, là où l’on avait à craindre le péril des comparaisons et la prévention des juges, M. Scribe a triomphé sans effort. Commençons par le féliciter, ou plutôt par le remercier à la fois de l’entreprise et de la réussite. Il est bon qu’un homme à qui trente ans de travaux honorables et de légitimes succès ont donné le droit de parler haut et de dire leur fait aux gens, ait eu le courage de s’en prendre à cet esprit de tricherie industrielle, commerciale, littéraire, sociale, qui, depuis l’échoppe et le magasin où il étale ses affiches jusqu’aux plus hauts échelons de la société, de la littérature et des arts qu’il encombre de ses roueries décevantes, met partout le factice et le convenu à la place du vrai et de l’honnête. Les hommes de lettres surtout, les hommes qui pensent qu’on peut être écrivain sans être hâbleur ou charlatan, et qui travaillent à maintenir la dignité littéraire, doivent savoir gré à M. Scribe de cette vive et victorieuse sortie, et profiter de l’occasion pour dégager nettement leur cause de celle d’un travers heureusement aussi étranger à la vraie littérature, au loyal et honorable exercice de l’intelligence, que les infamies de Tartufe sont étrangères à la piété sincère, à la véritable vertu.

Dans cette comédie du Puff, il y a donc deux choses à proclamer tout d’abord, et avant toute remarque de détail : l’idée et la mise en œuvre, l’intention et le résultat. Maintenant, comme la critique ne perd jamais ses droits et que le succès même, au lieu de les lui faire oublier, les lui rappelle, je soumettrai à M. Scribe quelques réflexions toutes personnelles. Il a choisi comme types principaux du Puff, du charlatanisme moderne, un bas-bleu, Corinne Desgaudets, et un écrivain grand seigneur, le comte de Marignan. Corinne est une spirituelle personne, dont la jeunesse un peu mûre languit et se consume dans un célibat très peu volontaire. Elle est assez célèbre pour que l’on compte avec elle ; son salon est le vestibule de l’Académie française, et elle dispose d’un recueil ou d’un journal assez puissant pour la rendre redoutable à ses ennemis et surtout à ses amis. M. de Marignan est comte ; il a soixante mille livres de rente, il a beaucoup de crédit, et il fait de sa fortune et de sa position habilement exploitée un moyen d’avènement littéraire. A coup sûr, ces deux personnages sont admissibles ; je comprends bien que Trissotin aujourd’hui ne soit plus ce pauvre diable crotté, râpé, courant les ruelles et les salons, pour faire admirer ses vers ridicules ; j’admets qu’il soit piquant, spécieux, de prendre Trissotin au rebours, de lui donner à priori richesses, position et naissance, et de composer pour lui, à l’aide de ces avantages, un puff de célébrité. J’accepte aussi cette Philaminte revue, corrigée et diminuée, ne prenant au sérieux ni le mérite de ses amis ni le sien, prête à faire bon marché de ses vers, de sa prose et de sa personne. Malheureusement la condition inévitable de ces deux caractères (et c’était là peut-être la vraie difficulté au point de vue comique) est de ne pas croire en eux-mêmes. Or, tout personnage qui se désintéresse ainsi dans sa propre cause, tout ridicule qui semble s’étiqueter d’avance et se dénoncer au public peut encore être spirituel, piquant, étincelant de traits vifs et satiriques ; mais il cesse d’être comique. Philaminte, Armande et Bélise, qui ont toutes trois une physionomie différente, se ressemblent toutes trois, en ce que, jusqu’au dernier hémistiche, elles n’ont pas l’air un moment de se croire plaisantes. Si je voulais essayer de définir ce mot indéfinissable, le comique, je dirais que c’est le ridicule convaincu, le plaisant pris au sérieux par lui-même, et offrant, par ce contraste, au spectateur, un inépuisable sujet d’études sur le cœur humain. Malheureusement l’idée même du Puff excluait ce comique-là, et la première conséquence d’une donnée reposant sur le mensonge était de nous présenter des personnages qui savent qu’ils mentent.

Il y a lieu à une autre remarque à propos de Corinne et du comte de Marignan. Quelle que soit l’influence du puff, quel que soit aussi le verre grossissant toléré au théâtre, il faut convenir pourtant que les choses ne se passent pas tout-à-fait ainsi dans le monde. Il peut fort bien arriver qu’un homme riche écrive un livre médiocre, et que ce livre arrive à la seconde édition avant la première. Il n’est pas sans exemple qu’avec de beaux yeux et d’aimables sourires on ait fait admirer dans l’intimité de son salon de petits vers ou de légers opuscules ; mais il faut autre chose, même de nos jours, surtout de nos jours, pour parvenir à la position que paraissent occuper M. de Marignan et Corinne. Pour réussir à diriger, même en la trompant, l’opinion publique, à faire trembler amis et ennemis, à élever ou démolir les candidatures, à exercer, en un mot, une véritable influence, sans doute il ne messied pas d’un peu de charlatanisme ; mais il faut aussi du talent. Or, il est facile de voir que Corinne et M. de Marignan n’en ont pas, qu’ils sont des littérateurs d’athénée et rien de plus. M. Scribe, je le sais et on ne peut que l’approuver, a voulu, avant tout, rendre impossibles les allusions personnelles : fidèle à ce tact qui l’a toujours caractérisé, il a repoussé ce facile moyen de succès, qui consiste à faire mettre des noms au bas d’un portrait ; et, pour dérouter la malice, il a composé son tableau, comme Praxitèle ses statues, avec des détails épars sur diverses figures contemporaines. Il faudrait pourtant qu’en regardant autour de soi, on pût trouver une application plus directe de ces deux rôles : sur ce point, mais sur ce point seulement, M. Scribe a dépassé le but au lieu de l’atteindre.

Bien qu’il soit hasardeux chez un critique de vouloir refaire ce qu’a fait avec tant de bonheur et de grace un auteur tel que M. Scribe, et de substituer ses propres idées à des idées si spirituellement mises en scène, il me semble que ces deux représentans du puff littéraire, ce Trissotin et cette Philaminte, conçus autrement, auraient été plus actuels et plus vrais. J’aurais voulu, par exemple, que ce Marignan nous fût présenté comme ayant débuté simplement par être un écrivain, et un écrivain de talent. Le talent l’a conduit, et sans que le puff s’en mêlât, à la célébrité et au bien-être. Il entre alors dans sa seconde phase, aussi menteuse, aussi hérissée de puffs que la première a été simple et sincère, Il ne se contente pas de jouir d’une réputation et d’une aisance légitimement acquises ; il dédaigne ces avantages réels pour en rêver de chimériques ; il pourrait être riche, il veut être millionnaire ; il pourrait être célèbre, il veut être grand seigneur ; au lieu de chercher ses titres de noblesse dans ses ouvrages, il aspire à une sorte de patriciat, de littérature armoriée, relevant de d’Hozier plutôt que d’Aristote ou de Schlegel. Il dédaigne et relègue dans l’ombre tout ce qui, chez lui, est honorable, glorieux même ; il se pare de tout ce qui est menteur ; il renie ses vrais aïeux pour en revendiquer d’autres dont la grandeur apocryphe ne persuade personne, et auxquels tout le monde a cependant l’air de croire, même lui. Que de puffs dans cette existence de Jourdain moderne, de Jourdain sachant qu’il fait de la prose ! puff de parchemins, puff de millions, et, pour suffire à ces prétentions de faux Rothschild et de Rohan impromptu, puff littéraire pratiqué sur une grande échelle : puff immense, multiple, écrivant avec dix plumes et ne signant qu’avec une seule ; puff de la fabrique, de la manufacture, de la société en commandite mise au service d’un nom et d’une vanité ; invention spéciale de notre temps, et par laquelle des inconnus, des manœuvres, s’absorbent et disparaissent dans la personne du grand producteur, du producteur responsable qui les exploite et qui les paie, dont ils sont à la fois les victimes et les complices ! Cette personnification du puff littéraire au plus haut et au plus bas échelon, à l’échelon de la gloire et à celui de l’anonyme, eût été, selon moi, plus saisissante, plus actuelle que cet officier de l’armée d’Afrique, qui reconnaît dans une publication fastueuse de M. le comte de Marignan, candidat à l’Académie française, les pages d’un roman composé par lui pendant les loisirs du bivouac, sans compter qu’en donnant à l’Algérie tant de candeur, tant de propension à être dupe du puff, M. Scribe nous parait avoir un peu flatté la colonie aux dépens de la métropole, et négligé le puff algérien, qui eût, dit-on, mérité de figurer dans sa galerie.

A la place de cette Corinne Desgaudets que l’auteur nous a montrée si superficielle, si peu terrible, si souriante, j’aurais voulu aussi une Philaminte plus accentuée, et surtout plus contemporaine. Pour représenter au complet le puff féminin et littéraire de notre époque, il eût mieux valu, se Ion moi, mettre en scène une femme du monde, une vraie patricienne qui eût commencé par être tout simplement, tout humblement belle, vertueuse et noble. Entraînée par la passion, toujours excusable lorsqu’elle est sincère, cette femme serait sortie des voies battues, et alors, au lieu de se faire pardonner, aimer même, par la sincérité de ses entraînemens, la voilà se couronnant de ses désordres et passant femme de génie le jour où elle cesse d’être honnête femme ! Pour elle, ce ne serait pas assez de l’indulgence ; il lui faut l’adoration. Chacun de ses écrits est consacré à maximer ses pratiques, à inventer après coup la législation de ses faiblesses, l’épilogue posthume de son honneur. Elle met un lyrisme creux et sonore dans sa vie et dans ses ouvrages, pour se dispenser de mettre dans l’une du bien, et dans les autres du vrai. Tout est puff en elle et autour d’elle ; son salon est tenu de s’acclimater à cette atmosphère décevante : que de haines ! que d’orgueils ! que de colères ! que de puffs bilieux et fébriles dans ce cénacle de grands hommes manqués ! Quel perpétuel dithyrambe d’héroïsme, de patriotisme, de socialisme, de dévouement à l’humanité, aux prolétaires, aux nègres, aux galériens, à tout, excepté à cette chose si simple, la vérité dans ce qu’on dit, et l’honnêteté dans ce qu’on fait ! Là serait vraiment le puff de la Corinne moderne, de la Philaminte civilisée, prétendant réformer la destinée des femmes parce qu’elle a gâté la sienne, prêchant l’émancipation de soi sexe parce qu’elle s’est elle-même trop émancipée, et pindarisant le vice parce qu’elle n’a pas eu le courage de pratiquer la vertu.

Il faut pourtant le reconnaître, en modifiant ainsi ces deux caractères, on risquait de trop approfondir, et peut-être d’attrister. La donnée choisie par l’auteur est d’une vérité moins austère et plus gaie. Corinne et Marignan, tour à tour persifleurs et persiflés, faisant échange d’éloges intéressés et de malices vindicatives, devenant l’un pour l’autre, au dénouement, une punition vivante et comme la morale de la fable, représentent parfaitement le puff littéraire pris à l’épiderme. Là où le roman et l’analyse psychologique demanderaient une étude sévère et complète, la comédie a probablement bien fait de se contenter de ce miroitement ingénieux des ridicules, des amours-propres et des intérêts. Ces deux rôles sont en outre semés de traits heureux, plaisans, qui dérident et tiennent en haleine le spectateur, non pas pour lui inspirer les vigoureuses haines dont parle Alceste, mais pour le faire rire aux dépens d’un monde qui aime à être trompé, comme la femme de Sganarelle aimait à être battue.

Dans le Puff, comme dans toutes les comédies de mœurs, les caractères ont plus de valeur que l’intrigue même, et c’est presque analyser la pièce qu’indiquer les personnages. Le rôle d’Antonia, la jeune fille aimante et naïve, a de la fraîcheur et de la grace. Dans celui de Maxence, le jeune dissipateur entraîné à l’agiotage par le désir de refaire sa fortune et de réparer ses folies, M. Scribe a trouvé des accens plus vifs, et sa verve, bien que toujours un peu tempérée, a. nettement personnifié le puff de la richesse factice passant par le puff de la spéculation et arrivant au puff du désespoir. Albert, l’officier de l’armée d’Afrique, bien que jeté dans le moule des amoureux de comédie, a la physionomie convenable, et nous ne comprenons pas les critiques qui lui ont reproché de devenir, au dénouement, complice de ces puffs contre lesquels il se débat pendant cinq actes ; c’est là au contraire le caractère distinctif de la pièce de M. Scribe, que le puff se soit si bien emparé de la société moderne, si étroitement incrusté dans tous ses rouages, que la machine ne peut plus fonctionner sans lui, et que la loyauté même a besoin de son aide pour réussir à faire une bonne action et un bon mariage. Albert ne passe pas à l’ennemi, il capitule, et cette capitulation avec les honneurs de la guerre est le dernier trait, l’achèvement suprême de cette idée comique qui consiste à railler le puff plutôt qu’à le haïr, à montrer qu’on n’est pas sa dupe plutôt qu’à s’irriter de ses roueries. Napoléon Bouvard est une plaisante figure qui résume bien la réclame faite homme, la phraséologie d’annonces, le puff du libraire-éditeur exploitant les vanités qu’il caresse, rançonnant les auteurs opulens en raison de la fortune qu’ils ont, du talent qu’ils n’ont pas, et du succès qu’ils veulent avoir. Mais la création qui fait le plus d’honneur à M. Scribe, celle qui élève le Puff aux proportions de la vraie comédie, c’est le caractère de César Desgaudets, de ce faux riche, de ce pseudo-millionnaire, qui fait de sa richesse supposée un puff, une position, un moyen d’influence et de crédit. Là tout est neuf, original, profond, réellement creusé dans le vif. César Desgaudets a eu un chétif patrimoine qu’il gouvernait avec économie, par prévoyance paternelle. Tout à coup le bruit se répand qu’il est appelé à recueillir un immense héritage ; il part pour l’Allemagne, où il voit cette succession se fondre entre ses mains. Que fera-t-il au retour ? Rentrera-t-il dans son obscurité et sa mansarde ? s’en tiendra-t-il à cette condition modeste qui a détourné de lui tous les regards, à la pratique de cette humble vertu dont nul ne lui a su gré ? Non ; Desgaudets est observateur, il a étudié les hommes, et il devine tout le parti qu’il peut tirer de ses prétendus millions, même en ne changeant rien à son train de vie, et en laissant croire à tous que la richesse l’a rendu avare. L’événement justifie ses prévisions ; cette avarice de millionnaire devient pour lui un titre ; on le salue, on l’honore, on l’entoure, on se dispute sa personne qui se laisse faire, et ses capitaux chimériques qu’il n’a garde de risquer. Tant qu’il n’avait qu’une vertu, personne ne songeait à lui : il s’est doté d’un vice, et le voilà un personnage ! M. Scribe a exploité cette idée avec un art infini. La scène où le spirituel et ironique vieillard raconte ces événemens à sa fille, et se révèle sous son véritable jour, suffirait seule au succès de la pièce. Le style même s’élève à mesure que le récit se déroule, et l’on se sent en pleine comédie. Il est facile de comprendre et d’indiquer pourquoi ce caractère est si net, si homogène, si supérieur à Corinne et à Marignan. C’est qu’en créant César Desgaudets, M. Scribe a eu à mettre en scène un puff exceptionnel, une idée vraisemblable, mais dont le modèle n’existait pas au dehors, dont le type n’était formé que par l’ensemble de ses observations sur le cœur humain. Dans Corinne et dans Marignan, au contraire, il a eu à se débattre contre des réalités qu’il ne voulait ni copier ni travestir, à se préserver des allusions, à biaiser avec les malices, à lutter contre la concurrence de ces mille plaisanteries écloses, chaque matin, en feuilleton, en vaudeville, en caricatures, en réclames, en affiches, en puffs de toute espèce, qui forment une sorte de comédie courante, menue monnaie plus portative et plus populaire que la comédie proprement dite. En esquissant Corinne et Marignan, M. Scribe n’a pas constamment su s’il devait calquer, inventer, accentuer ou effacer les physionomies. En créant César Desgaudets, il n’a eu besoin que d’être lui-même et de suivre sa propre pensée.

Avons-nous besoin d’ajouter qu’avec ces divers élémens, M. Scribe a composé une comédie, sinon complète, au moins fine, agréable, piquante ? Avons-nous besoin de dire que le tissu, parfois un peu frêle, en est relevé par de délicates et charmantes broderies, que le fil léger de l’intrigue se renoue habilement au moment même où il semble menacer de se rompre, entre autres dans cette scène où Marignan, réellement mystifié parce qu’il croit déjouer une mystification imaginaire et dupe de son faux héroïsme qu’il croit étaler gratis, se livre à ce que Desgaudets appelle si plaisamment le puff par devant notaire ? Il y a long-temps que, sous tous ces rapports, M. Scribe a fait ses preuves : par la grace des détails, le pétillement des jolis mots, l’art de tourner les difficultés et de faire courir d’acte en acte un intérêt suffisant pour animer toute une soirée, ce nouvel ouvrage n’est point au-dessous du Verre d’eau, de la Camaraderie et de Bertrand et Raton. En outre, il est joué avec un ensemble excellent par tous les acteurs, et par quelques-uns avec une rare distinction ; aussi le succès est brillant et légitime. Après avoir gagné sa cause auprès de ce public ales premières représentations, juge un peu compromis cette fois dans le procès, le Puff a trouvé, dès le second jour, des sympathies plus vives encore, et nous parait assurer pour tout l’hiver les prospérités de la Comédie-Française.

A un point de vue plus sérieux que l’intérêt et le plaisir du moment, il faut, selon nous, s’applaudir de ce succès. La longue jeunesse dramatique de M. Scribe, ses triomphes si multipliés, si continus, ont un sens plus profond, plus instructif, plus durable que celui qu’on serait d’abord tenté de trouver dans les heureuses inventions de cet inépuisable esprit. Où nous ont menés jusqu’ici ces hautes prétentions, ces chimériques promesses, cette prétendue religion de l’art qui se transforme, pour bien des esprits vaniteux, en un culte plus commode, le culte d’eux-mêmes ? Où est cet art aujourd’hui ? Cette poésie, où se cache-t-elle ? Pourquoi ceux qui en étaient les précurseurs, les représentans, les interprètes, s’affaissent-ils dans leur orgueilleux silence, dans leur impuissance superbe ? Il est beau, il est glorieux de répéter l’odi profanum du poète, de dédaigner ces régions moyennes, où l’on vit de la vie ordinaire, où l’on respire l’air commun à tous, où l’on agit et où l’on parle comme parle et agit cette pauvre humanité. Seulement le dédain a cela de funeste, en littérature comme en tout, qu’il est infécond, qu’il se replie sur lui-même dans une sorte de contemplation maladive, et qu’à force de se répéter qu’il est trop grand pour être accessible, il finit par chercher sa grandeur dans sa stérilité. N’est-ce pas un peu l’histoire de ces muses hautaines qui savent bien que le théâtre et le public sont prêts à les accueillir, que jamais l’on n’a songé à déplacer ou à amoindrir les vraies notions de l’art, et qui aiment mieux dérober sous les plis de leur manteau leurs manuscrits invisibles que marcher droit aux spectateurs et courir bravement les chances d’un succès ou d’une chute ? Oui, Molière est toujours le maître sublime et inimitable ; Shakspeare, dans ses adorables fantaisies, a tracé une route où les esprits délicats et hardis trouveraient à butiner encore ; oui, l’école nouvelle renfermait en germe des beautés originales que le théâtre attend, que nous serions heureux d’applaudir ; il a suffi récemment d’une simple fleur détachée de cette poésie, de ce Caprice où s’est joué le plus aimable de nos poètes, pour défrayer, pendant deux mois, l’attention et la curiosité. Toutefois le public ne peut pas toujours attendre le bon plaisir de ses grands hommes. Plus il les admire, plus il a le droit de se croire lésé lorsqu’ils lui refusent leurs œuvres, et humilié lorsqu’ils le récusent pour juge. Plus il est disposé à les traiter en souverains, plus il est bien venu à se plaindre lorsqu’ils font durer trop long temps l’interrègne. Sérieusement, les écrivains qui, se détournant du champ de bataille, se réfugient sous leur tente, ont tout à perdre : ils se séparent peu à peu de leurs contemporains, et cette barrière qu’ils commencent par attribuer à l’inintelligence de leur siècle, ils l’établissent à la longue par l’opiniâtre taciturnité de leur génie. Qu’ils y prennent garde : quiconque ne produit pas se désiste et abdique ; il en est de la vie littéraire comme de la vie politique, où l’homme inactif cesse d’être influent. Voilà ce qu’a compris M. Scribe ; voilà ce qui fait la fortune de son talent et agrandit chaque jour son rôle. M. Scribe transporte dans la comédie cette philosophie pratique, facile, accommodante, qui obtient tout du théâtre comme de la vie, parce qu’à l’un comme à l’autre elle ne demande jamais l’impossible. Il a le succès, parce qu’il n’ambitionne pas l’apothéose ; l’influence, parce qu’il ne rêve pas la royauté ; le crédit, parce qu’il ne prétend pas à l’omnipotence. Aussi réussit-il toujours, et c’est justice, car, s’il est dépourvu de ce que j’appellerai l’héroïsme en poésie, il possède du moins ce qui est plus journalier et plus applicable : l’activité, le mouvement, l’idée nette, l’aperçu prompt, la main déliée, et enfin cette qualité que je ne me résignerai jamais à appeler secondaire, puisque c’est celle de Montaigne, de Voltaire et de Lesage : l’esprit dans le bon sens.


ARMAND DE PONTMARTIN.