Revue des Romans/Mme Ch. Gosselin

Revue des Romans.
Recueil d’analyses raisonnées des productions remarquables des plus célèbres romanciers français et étrangers.
Contenant 1100 analyses raisonnées, faisant connaître avec assez d’étendue pour en donner une idée exacte, le sujet, les personnages, l’intrigue et le dénoûment de chaque roman.
1839
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CLARKE (Mme Lattimore), née MAME.


EDGARD, nouvelle polonaise, in-12, 1828. — Veuve à dix-sept ans, la jeune et belle comtesse Ludwika et Edgard ne rencontrent d’obstacles à leur union que dans la différence de leurs goûts, dans celle de leur manière de vivre. Un penchant mutuel les rapproche l’un de l’autre. Le rang, la fortune, la liberté dont ils jouissent tous les deux favorisent leur union ; la légèreté, la coquetterie de Ludwika, mises en opposition avec le caractère réfléchi et tout intérieur d’Edgard, tel est le nœud du drame ; nœud que l’amour se chargera de couper. L’amour, à qui la Fontaine a donné pour compagne la folie, prend ici la gravité d’un précepteur, mais ce précepteur n’est pas pédant ; ses leçons sont aimables et indulgentes ; il les donne en se jouant avec son élève. Aussi quels progrès rapides il lui fait faire en quelques mois. La conversion de Ludwika est complète, et il y a lieu de la croire sincère. Tout se prépare pour un hymen formé, en apparence, sous les plus heureux auspices. Mais, ô fragilité des plus sages résolutions quand elles sont combattues par les premières inclinations du cœur ! un instant de faiblesse détruit tout cet édifice de bonheur. Emportée par l’attrait d’un divertissement frivole, Ludwika manque à la foi récemment jurée, à la foi garantie par les plus saintes promesses… Elle part pour un bal où elle espérait trouver le plaisir ; elle part déchirée de remords, et dans le tumulte de la fête elle cherche inutilement des yeux celui à qui elle voudrait demander le pardon de sa faute ; enfin, au désespoir de son absence, et n’en interprétant que trop bien le motif, seule, trempée de sueur par une de ces nuits glaciales dont l’âpreté du climat a redoublé le péril, elle s’échappe, traverse presque nue une longue cour pour aller chercher sa voiture, y monte, et ne rentre dans son palais et dans son lit que pour n’en plus sortir qu’au bruit du tintement funèbre de la cloche de Sainte-Croix et du couvent de la Visitation. Que faisait cependant le malheureux Edgard ? Renfermé pendant deux jours, en proie à sa douleur, il s’était interdit toute communication au dehors ; il avait déclaré qu’il ne voulait recevoir ni visites ni lettres. Cependant Ludwika employait à lui écrire les derniers efforts de son courage épuisé. La douleur de ne pas voir Edgard, de ne pas même recevoir de réponse, la pensée qu’elle a pu devenir pour lui un objet d’indifférence et de mépris, accélèrent le terme fatal ; et, lorsqu’au troisième jour, Edgard, triomphant enfin de son opiniâtreté, sort de sa prison volontaire, poursuivi par les plus noirs pressentiments, pour aller demander grâce à Ludwika, il aperçoit sous le vestibule du palais de son amante expirée, l’horrible réalité d’une vision qu’il avait eue précédemment. — Un intérêt soutenu et habilement gradué, une peinture vraie des mœurs de la société et du climat de la Pologne, tels sont les titres qui recommandent cette production remarquable.

ALOYS, ou le Religieux du mont Saint-Bernard, in-12, 1829. — C’est une peine d’amour qui fait le fond de ce roman. Aloys, doué d’une imagination vive et inquiète, d’une ardeur qui le pousse à tout et le retire de tout, est un de ces hommes dont l’esprit travaille beaucoup, mais sans but, sans intention, exalté et indifférent, et qui, pour comble de malheur, a le secret de son caractère, et n’a pas même la ressource d’être dupe de son imagination et de s’y abandonner sans défiance. Il arrive à la jeunesse sans changer de dispositions, se met à voyager, et, après avoir parcouru la Suisse, entre en Italie. C’est là que commence à se nouer l’intrigue du roman. Aloys rencontre Mme de M… et s’attache à elle. Est-ce amitié, est-ce amour ? il ne le sait pas. Mme de M…, qui trouve en lui les qualités qu’elle souhaite dans un gendre, lui destine sa fille : il n’ose pas refuser, et avant d’avoir pu se rendre compte de ses sentiments, il se trouve engagé par sa parole. Cependant le mariage s’approche ; alors il se passe dans l’âme d’Aloys une lutte terrible. Il sent que c’est Mme de M… qu’il aime. Épousera-t-il sa fille ? Et s’il ne l’épouse pas, après avoir promis, que dira le monde ? Enfin, il écrit une lettre à Mme de M… où il avoue tout, et il a avec elle une dernière entrevue. Mme de M… avait vu l’amour qu’Aloys avait pour elle, et elle-même l’aimait aussi ; mais elle a cru pouvoir dompter l’amour d’Aloys en le détournant sur sa fille ; elle s’est trop confiée à des calculs de sagesse, que la violence des passions est venue déranger : elle a perdu sa fille et celui qu’elle lui avait destiné. Aloys, après cette funeste explication, quitte l’Italie, vient au mont Saint-Bernard, et s’y fait moine sous le nom de frère Pierre. C’est là qu’il raconte son histoire à un étranger. Quand elle fut finie, il laissa retomber sa tête sur ses mains. En revenant à lui, il fut frappé de l’altération des traits du jeune étranger. « Vous m’avez écouté, dit-il, avec un intérêt peu ordinaire : c’est pour vous montrer qu’on peut être plus malheureux que vous, que je vous ai conté mon histoire. — Je la connaissais, répond le voyageur, vous êtes Aloys. — Vous savez mon nom ! s’écrie le moine en pâlissant. — Vous êtes la cause de tous mes chagrins ! s’écrie l’étranger. Peu de temps après votre disparition, j’épousai Mlle de M… qui, depuis, m’a tout avoué : elle vous aimait ! — Qu’est-elle devenue ? interrompit le religieux. — Vous me le demandez, quand je vous dis Qu’elle vous aimait !! répond le malheureux d’un air sombre. — Et sa mère ? dit le moine en tremblant. — Elle n’a pu lui survivre… » C’est de cette manière que se termine cette nouvelle, pleine d’un triste et douloureux intérêt.

On connaît encore de Mme L. Clarke : Vanina d’Ornano, 2 vol. in-12, 1825.