Revue de métaphysique et de morale - Livres nouveaux - Le progrès de la conscience dans la philosophie occidentale de Léon Brunschvicg

Le progrès de la conscience dans la philosophie occidentale
Revue de métaphysique et de morale

Revue de métaphysique et de morale vol. 29 (Juillet septembre 1927), pp. 1-3


SUPPLÉMENT DE LA REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE

Ce supplément ne doit pas être détaché pour la reliure.
N° DE JUILLET-SEPTEMBRE 1927

LIVRES NOUVEAUX

Le progrès de la conscience dans la philosophie occidentale, par Léon Brunschvicg. 2 vol. in-8° de xxiii-364 et 441 p. Paris, Alcan, 1927. — Comme dans ses précédents ouvrages sur l’évolution de la pensée mathématique et de la pensée physique, M. Léon Brunschvicg adopte encore ici la méthode historico-critique, qui combine heureusement l’enchaînement des faits et des découvertes avec une interprétation critique montrant, dans cet enchaînement même, le déroulement dramatique de l’éternel conflit entre le dogmatisme de la science faite et l’esprit de liberté de la science qui se fait. « La philosophie contemporaine est une philosophie de la réflexion qui trouve sa matière naturelle dans l’histoire de la pensée humaine. » L’histoire proprement dite n’est donc qu’une « matière ». Pour l’informer, pour qu’elle soit à la fois une réflexion et une source de progrès, il faut en saisir les alternatives et en pénétrer le sens dialectique, en quelque sorte : « les systèmes du xixe siècle, même ceux qui ont fait la plus grande part à la considération du passé, comme l’hégélianisme ou le comtisme, n’en ont pas moins conservé l’ambition de se placer et à l’origine et au terme de tout ce que les hommes comprennent ou comprendront jamais, expérimentent ou expérimenteront jamais. Nous avons appris aujourd’hui à chercher la vitalité du savoir, fût-ce du savoir positif, dans les alternatives du mouvement de l’intelligence » (p. xviii). Ce renoncement à l’ambition des constructions définitives semble bien être, suivant M. Brunschvicg, le résultat capital de la science moderne dans l’ordre philosophique, et non un produit de la philosophie elle-même. Le progrès de la science moderne a essentiellement « un caractère réflexif », et la philosophie a pour tâche d’en prendre conscience. De là, dans le domaine spéculatif, une sorte de décalage entre les méthodes fécondes et la conscience de ces méthodes ; de là, dans le domaine pratique, de violentes ruptures d’équilibre, entraînant des réactions non moins violentes, qui sont comme la rançon du progrès moral ; de là, enfin, la nécessité de tenir compte, pour l’intelligence du progrès de la conscience dans son ensemble, de la « diversité des plans » que cette conscience est appelée à parcourir.

Au cinquième siècle avant J.-C., un grand fait s’est produit, préparé par une merveilleuse floraison de poètes, de physiologues, de techniciens et de sophistes, « un appel à la conscience de soi, qui devait marquer d’une empreinte désormais indélébile le cours de notre civilisation ». Avec Socrate apparaît le discernement rationnel, et la raison pratique se découvre elle même. À cet humanisme rationnel Platon s’efforcera de fournir les points d’appui que lui manquent, en passant du « dialogue » à la « dialectique », de la loi positive à la justice idéale. Mais la décadence commence aussitôt après ce triomphe ; les platoniciens altèrent la pensée du maître ; l’hellénisme est « brusquement détruit », l’Asie prend sa revanche, et la régression vers le Moyen Age commence immédiatement après la prise d’Athènes (p. 44, 45). De ce point de vue, le Lycée et le Portique cessent de jalonner la route du progrès. Si Aristote revient à l’humanisme, ce n’est pas à l’humanisme de la raison ; sa doctrine marque un retour au réalisme antésocratique. Quant aux stoïciens, leur morale à base de naturalisme physique est avant tout un optimisme religieux. Bien que leur imagination toute matérialiste fût au service d’intentions visiblement spiritualistes, ils n’ont pas su dégager le sens profond de l’autonomie, et leur théologie a versé finalement dans les extravagances de l’allégorisme. Malgré les apparences contraires, les Épicuriens ont en réalité mieux défendu que l’école rivale la pureté du sentiment religieux (p. 68).

Après des chapitres pleins de saveur sur le mysticisme alexandrin et la transition médiévale, l’auteur aborde les temps modernes et situe dans les Essais le moment historique de la crise d’où est sorti, avec Descartes, « et avec Descartes seul », le véritable humanisme de la sagesse, un instant apparu, pour disparaître aussitôt, à l’époque de Socrate. Pourquoi « Descartes seul » ? Parce qu’avec lui l’intelligence scientifique prend sa valeur positive et essentielle. « Il n’y a pas, chez Descartes, de révolution philosophique à part de la révolution mathématique… Sa méthodologie mathématique fournit à l’idéalisme ce que Platon avait cherché vainement, et faute de quoi l’intelligence des μαθήματα devait se perdre dans le verbalisme des λόγοι » (p. 142). Et voici déclenchée l’impulsion donnée aux esprits par le cartésianisme. Le christianisme tout intellectualiste de Spinoza ramène la pensée religieuse d’Orient en Occident, du Dieu d’Abraham vers le Dieu en esprit et en vérité (p. 188). Le rationalisme catholique trouve en Malebranche un éclatant interprète ; la religion de Leibniz s’achève sur le plan esthétique. Malgré leur génie, ces deux grands représentants de la raison du xviie siècle sont impuissants à restaurer le rêve de l’unité chrétienne, brisé par la Réforme (p. 259). Le xviiie siècle est un siècle d’incertitudes.

La seconde partie de l’ouvrage se subdivise en quatre livres, dont les titres sont assez significatifs pour qu’il soit superflu d’en analyser longuement le contenu : le premier traité de l’évolution de la métaphysique allemande (idéalisme critique et réaction romantique) ; le second, des systèmes inspirés plus ou moins consciemment du déterminisme psychologique (économistes du xviiie siècle, Adam Smith, Helvétius, Bentham, James Mill et Stuart Mill, Taine, Ribot) ; le troisième, des synthèses sociologiques et des philosophies du progrès, de Montesquieu à Durkheim et Lévy-Bruhl ; le quatrième, de la philosophie de la conscience (de Condillac à Bergson, en passant par Maine de Biran, Cousin, Ravaisson, Renouvier, Lachelier, Hamelin, Lagneau, Cournot, Boutroux, Amiel). Enfin, les deux derniers chapitres, relatifs aux conditions du progrès spirituel et à la conscience religieuse, exposent les conclusions de cette vaste enquête.

Aux yeux de M. Brunschvicg, le progrès de la conscience ne s’est accompli, semble-t-il, qu’au prix de luttes incessamment renouvelées contre le dogmatisme de la transcendance et la tyrannie des idoles du verbalisme de la Raison. Au xviiie et au xixe siècles, malgré de vigoureuses poussées vers l’affranchissement, l’idéalisme vrai a été continuellement compromis par des retours au réalisme desséchant. Mais, au xxe siècle, la science positive a enfin trouvé — ou retrouvé — la pleine conscience de la liberté de ses démarches ; le rapport de la science à la conscience s’est trouvé comme retourné par la transformation de l’idée fondamentale que les savants s’étaient faite jusqu’alors de la connexion entre la mathématique et la physique. C’est dans cette révolution des sciences exactes — et ici, c’est surtout à la théorie de la relativité que l’auteur fait allusion — qu’il faut chercher le modèle et le principe de la notion adéquate du progrès spirituel. « La spiritualité de la civilisation moderne repose sur le nouveau type, sinon d’intelligence, du moins de pensée, que la science a mis en œuvre et dont on peut dire qu’il est au réalisme conceptuel d’un Zénon d’Élée ou d’un Aristote ce que la sympathie intellectuelle est à la sympathie instinctive » (p. 688). C’est au moment où éclatent les vieux cadres, « où disparaît le mirage de la certitude synthétique qu’apparaît la vérité progressive de l’analyse » (p. 781). Faisons profit de l’exemple donné par la réflexion scientifique pour nous éclairer au sujet du progrès moral et du progrès religieux. Pour le pragmatisme d’un William James, encore apparenté à la mentalité primitive, le Dieu immanent de la conscience contemporaine n’est qu’un « idéal abstrait ». Il en sera toujours de même tant qu’on rêvera d’une religion transcendante à la vérité de la philosophie, en même temps que d’une philosophie transcendante à la vérité de la science. Le sort futur de l’homo sapiens dépendra de l’énergie avec laquelle il saura surmonter les contradictions entre transcendance et vérité, entre « participation à l’être » et « participation à l’un ».

Cette conception de l’idéal humain, M. Brunschvieg l’avait déjà indiquée et même largement esquissée dans ses travaux antérieurs. Cette fois, il la développe dans toute son ampleur avec une autorité impressionnante, en l’appuyant à l’histoire de la pensée occidentale envisagée sous tous ses aspects et dans ses divers, plans de conscience. Certaines condamnations du passé, peut-être trop sévère, certaines appréciations de doctrines, un peu troublantes par leur allure paradoxale, appelleraient des réserves. Mais, ceci dit, il nous plaît de constater qu’on n’a jamais dénoncé et combattu l’esprit de système avec plus de vigueur, de largeur d’esprit et de pénétration critique, tout en opposant au scepticisme la vertu d’un optimisme puisé aux sources profondes de la réflexion, optimisme qui est le trait marquant de ce rare tempérament philosophique.